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Un vent de changement : l’IEPAf ! Volume 95, issue 8, Octobre 2019

Quand les premières études ont été publiées démontrant les avantages à long terme de l’intervention précoce dans la psychose, des cliniciens et chercheurs ont commencé à échanger de manière informelle. De là est née l’Association internationale des psychoses émergentes (l’IEPA), dont la première conférence internationale s’est tenue à Melbourne, en juin 1996. Il s’agit d’un réseau de communication internationale et de collaboration réunissant des chercheurs, cliniciens, administratifs, responsables politiques et autres personnes intéressées dans le domaine des psychoses émergentes. À l’origine, ils focalisaient sur l’intervention précoce dans la psychose mais aujourd’hui leur approche est plus transdiagnostique et vise à améliorer les connaissances sur les phases précoces des troubles mentaux, et notamment sur leurs causes, leur prévention ainsi que sur les processus de rétablissement [2].

Une branche francophone de l’IEPA a été récemment créée. Elle part du constat que l’intervention précoce n’est pas suffisamment répandue dans les territoires francophones [3]. Au Québec, le développement de services spécialisés (EIS) a bien avancé, mais les programmes ont besoin d’être mis à jour et complétés. En France comme en Suisse, encore trop peu de centres proposent des programmes d’intervention précoce structurés. En unissant ainsi leurs forces, les membres visent l’amélioration de l’offre de soins.

Fin mai, la première conférence de la branche francophone, l’« IEPAf » a eu lieu sous le titre Un vent de changement. Le comité scientifique a relevé, et atteint largement, les défis correspondant aux objectifs [4]. L’Association québécoise des programmes de premiers épisodes psychotiques et l’Association des médecins psychiatres du Québec ont co-organisé l’événement.

De façon classique, la journée a commencé avec deux séances plénières qui ont mis l’audience dans le bain. Bien entendu, il a été souligné que la recherche des dernières décennies a largement démontré l’importance de l’intervention précoce pour les jeunes et leurs familles, ainsi que son intérêt socio-économique. Le professeur Amal Abdel Baki (Montréal, Canada) a rappelé la condition sine qua non d’engager le patient à devenir un acteur majeur de son parcours de soins. Sur le plan organisationnel, elle a comparé les défis que doivent relever les équipes en milieu urbain à ceux en milieu rural. Le professeur Philippe Conus (Lausanne, Suisse) a insisté sur les atouts de la partie française du site de l’IEPA, créé récemment et voué à devenir une plateforme permettant de diffuser des actualités dans ce domaine, et de partager des connaissances et des outils francophones, tels que des échelles d’évaluation. Le professeur Marie-Odile Krebs a insisté sur l’importance de l’éducation thérapeutique et de l’échange d’outils français. Cynthia Delfosse (ergothérapeute, Montréal, Canada), le docteur Alessandra Solida-Tozzi (Centre hospitalier universitaire vaudois, Suisse) et le docteur Julie Bourgin (Orsay, France) ont résumé les éléments essentiels nécessaires pour créer des équipes de détection et d’intervention précoce pour les jeunes présentant un premier épisode et ceux présentant un état mental à risque.

Ensuite, un bouquet d’ateliers concernant des sujets cliniques (évaluation, intervention), administratifs et organisationnels était proposé aux congressistes. Durant la pause déjeuner, des sessions d’affiches scientifiques et une « tournée de stands de présentation d’outils » étaient au menu.

Pour vous donner une impression de la qualité du contenu vous trouverez ici quelques exemples d’information et d’outils partagés sur internet :

  • Vous êtes à la recherche d’information et d’inspiration pour mieux organiser le parcours de soins des jeunes psychotiques ? L’Aqppep, une association regroupant des professionnels de la santé travaillant dans des cliniques pour PEP au Québec, a rendu compte des principales activités menées depuis sa création en 2003. Avec désormais une trentaine de cliniques PEP créées, la majorité de la population québécoise âgée de 14 à 35 ans a accès à des services d’intervention précoce pour la psychose bien que certaines régions demeurent peu ou pas desservies. Le site Web de l’Aqpepp constitue une plate-forme accessible fournissant les informations les plus récentes sur la psychose. Une des fonctions de l’Aqpepp est également de représenter les cliniques PEP auprès des décideurs [5]. Vous trouverez sur internet des vidéos dans lesquelles elle explique comment monter un programme d’intervention précoce [6].
  • « La psychose ne vient pas sans avertir, comment la repérer ? » peut-on lire sur le  site du refer-O-scope [7]. Un questionnaire est mis à disposition, facile à utiliser, adressé aux parents, aux proches, aux divers intervenants ou aux professionnels de l’éducation et de la santé ainsi qu’aux jeunes dans le but de les aider à identifier certains signes qui pourraient annoncer une psychose. Cela tombe bien, c’est exactement ce que l’on aimerait faire évoluer quand on voit les jeunes entrer dans la filière de soins via une unité d’admission en phase aiguë, souvent traumatisés par un passage aux urgences sous contrainte, alors que cela fait deux ans que la personne et son entourage s’inquiètent et ne savent que faire. Un autre lien mène vers une brochure à visée psychoéducative [8]. La Société québécoise de la schizophrénie (SQS) est à l’origine de ce travail précieux, que l’on peut utiliser sans modération et partager en un clic avec notre réseau. Ouf !
  • Vous avez du mal à engager quelqu’un dans les soins ? Tentez le lien [9], qui propose des images « pour mieux vulgariser les sujets complexes en santé mentale et engager la personne dans ses soins ». Ce site s’adresse aux professionnels de la santé. Un site complémentaire [10], dédié aux patients et familles est en cours de développement.
  • Pensez-y : la bibliothérapie, outil d’émancipation, de « self-help », souvent traduit comme de « l’autogestion » (qui dit mieux ?). Luc Vigneault, patient partenaire, a présenté son dernier livre Cap sur le rétablissement : exiger l’excellence dans les soins en santé mentale écrit avec un collectif d’auteurs spécialistes, cliniciens experts, chercheurs, personnes atteintes et proches. Il est destiné à tous ceux et celles qui doivent composer avec un trouble de santé mentale et à leurs proches, afin qu’ils constatent combien le rétablissement est possible pour tous.
  • Côté recherche, de bonnes nouvelles ont été annoncées. J’en cite une : l’équipe de Marie-Odile Krebs (Institut de psychiatrie et de neurosciences de Paris) a présenté une version française d’un autoquestionnaire pour faciliter le repérage des psychoses débutantes, la « Prodromal Questionnaire (fPQ16) », un complément très utile à d’autres échelles comme la Caarms (Comprehensive assessment of at-risk mental states).
  • L’équipe du professeur Laprévote du CHU de Nancy a présenté l’entraînement métacognitif en groupe pour les personnes en état mental à risque de psychose ou ayant présenté un premier épisode psychotique. Une approche prometteuse : une validation est attendue prochainement.
  • À Montréal, le Centre d’études sur la réadaptation, le rétablissement et l’insertion sociale (Cérris) a pour mission d’offrir une vitrine sur la recherche et l’innovation dans les champs de la réadaptation, du rétablissement et de l’insertion sociale en santé mentale ainsi que de créer un lieu commun d’échanges et de collaborations entre les milieux académique, clinique et communautaire. En partenariat avec le Cnesm, le Centre national d’excellence en santé mentale, ils ont réalisé une bibliothèque virtuelle axée sur le rétablissement[11]. Ne vous laissez pas décourager par quelques bugs ou pages en cours de construction. C’est une fenêtre sur ce qui est fait dans le monde dans ce domaine. Laissez-vous surprendre par cette initiative anglaise [12].
  • Les auteurs Dr Abdel-Baki, Dr Houde-Paquette et Mme Lecomte ont mis en ligne leur Manuel de TCC pour la psychosequi vise à guider des thérapeutes pour le traitement cognitivo-comportemental des troubles psychotiques. Il propose une trajectoire de soins par séances allant de l’évaluation, à la création collaborative d’un modèle explicatif de la psychose avec le patient, puis à l’optimisation des stratégies d’adaptation avant de travailler les délires, les hallucinations, la prévention de la rechute et les schémas cognitifs. Divers outils et grilles cognitivo-comportementales sont intégrés au manuel [13].

Après les ateliers, les congressistes se sont regroupés par pays, afin de définir des enjeux nationaux. Lors d’une séance plénière concluant la journée, une liste d’actions prioritaires a été établie.

Vous l’aurez compris : la journée a été inspirante. Un grand merci au comité scientifique d’avoir su regrouper ces équipes internationales francophones. Le cadre agréable, digne d’une réception du G7, a été la cerise sur le gâteau. Cela n’a pas été du vent car un vrai changement est en cours. Un bel exemple de synergie favorisant le progrès.

Remercions plus particulièrement le professeur Amal Abdel Bali qui a joué un rôle pivot lors de la journée, ainsi que lors des trois jours de congrès annuel de l’Association des médecins psychiatres du Québec qui ont suivi. Des intervenants anglophones spécialistes des psychoses émergentes y sont intervenus, tel que Nev Jones, professeur de psychologie communautaire et pair aidant, Patrick Mc Gorry, fondateur de l’IEPA, et le professeur Max Birchwood, psychologue et chercheur, qui a profondément changé la psychiatrie de transition en Angleterre.

Et quelles sont les perspectives ? Il y aura une conférence biannuelle permettant les cliniciens non ou peu anglophones d’améliorer leurs connaissances des pratiques. La branche francophone de l’EIPA s’engage à faire des démarches de sensibilisation des décideurs et à soutenir des implantations. Restez connecté à cette « start-up » [14].

Bon vent !

Septembre 2019

Liens d’intérêts

les auteures déclarent ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.

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