John Libbey Eurotext

Revue de neuropsychologie

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Ultracrepidarianism, cognitive biases, and COVID-19 Volume 12, issue 2, Avril-Mai-Juin 2020

« La vraie science apprend à douter et à s’abstenir dans l’ignorance. » Claude Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, 1865.

Au-delà de l’acronyme Covid, cette épidémie m’aura permis d’apprendre un nouveau mot : ultracrépidarianisme. Ce terme, selon Wikipédia, correspond au « comportement qui consiste à donner son avis sur des sujets sur lesquels on n’a pas de compétence crédible ou démontrée ». La couverture médiatique de cette pandémie a en effet amplifié ce phénomène pourtant ancien qui touche même la communauté scientifique puisque de nombreux titulaires du prix Nobel se sont déjà distingués d’ultracrépidarianisme (prenant alors le nom de « nobélite » dans ce cas précis). Au premier rang desquels Kary Mullis, biochimiste américain disparu l’été dernier, distingué en 1993 pour l’invention en 1986 de la méthode de réaction en chaine par polymérase (PCR), devenue méthode de référence de quantification de l’ADN ou de l’ARN dans de nombreux laboratoires, et qui a par ailleurs affirmé que l’astrologie fonctionne et devrait être enseignée, que le VIH ne causerait pas le sida, que le réchauffement climatique n’existait pas, etc.

Ce substantif explique en partie ce qui ressort de cette période : on entend dire tout et son contraire par les « experts » dans les médias, ce qui n’est pas sans ajouter de la confusion à l’incertitude du moment (elle-même récemment soulignée par Santé Publique France dans son rapport du 07/05/2020 comme facteur associé à un risque plus élevé d’anxiété de la population dans cette période de confinement) et de la nourriture aux biais de raisonnement des argumentaires complotistes. Ce phénomène n’est pas nouveau mais est particulièrement exacerbé en 2020 par la diversité et la rapidité du flux médiatique ainsi que par la durée de l’épisode et sa nature qui font disparaître nombre de faits d’actualités alternatifs (événements sportifs, politiques, etc.) et focalisent le flux médiatique sur le sujet. Or, l’expertise décroit nécessairement avec le nombre d’experts sollicités : une cheffe de service de neurophysiologie me confiait ainsi récemment devoir refuser entre 5 et 10 interviews quotidiennes sur le Covid-19. Faut-il donc blâmer uniquement les médias et leur sollicitation excessive d’experts ? Ainsi que la pression médiatique à obtenir des réponses en ces temps d’incertitude ? Cibles faciles dans un tel exercice… Constatons que l’activité médiatique n’est que le reflet des besoins d’information d’une société. Il relève en revanche du travail de journaliste de vérifier, confronter les informations et donc solliciter et « sélectionner » les experts. Sur ce point, il faut admettre que l’entropie des connaissances scientifiques leur complexifie la tâche. En est d’ailleurs symptomatique la tendance sociétale actuelle d’une « société des experts », à l’image des nombreux « experts de la société civile » qui ont intégré le gouvernement en 2017 en lieu et place des « professionnels de la politique ». La parole de l’expert a pris une résonance plus intense en 2020.

Faut-il donc blâmer l’expert ? Au-delà de la pression médiatique, une deuxième difficulté dans la situation actuelle vient de l’incertitude scientifique. Ce virus est nouveau, tout comme sa propagation dans un monde dont le mode de fonctionnement diffère de celui des précédentes pandémies. Ceci ajouté à l’évolution récente de la pratique universitaire, avec sa course au nombre de publications et surtout l’explosion dans les années 2010 des plates-formes ouvertes, comme BioRxiv, où sont envoyés d’innombrables articles qui n’ont pas été validés par des pairs, complexifie la tâche de l’expert. Les ingrédients nécessaires aux biais cognitifs sont donc réunis : l’effet Dunning-Kruger (biais cognitif selon lequel les moins qualifiés dans un domaine surestiment leur compétence) peut prendre toute sa place, renforcé par les incertitudes sur le sujet et la faiblesse des experts engendrée par la pression médiatique, la « malédiction du savoir » (difficulté, lorsque l’on a acquis une compétence ou des connaissances dans un domaine particulier, à s’imaginer sans ces connaissances, à se mettre à la place de quelqu’un qui ne les possède pas) brouille le message délivré, etc. Les biais rhétoriques ne sont pas non plus en reste à raison d’arguments d’autorité renforcés par la traditionnelle posture professorale.

Au-delà de ces biais, les sorties de certains experts interrogent : authentiques et reconnus spécialistes en virologie humaine, certains ignorent volontairement les règles scientifiques élémentaires d’évaluation de l’efficacité des traitements (i.e. l’utilisation d’un « essai randomisé contrôlé en double aveugle »), quand d’autres affirment sans preuve scientifique sérieuse que le SARS-CoV-2 aurait été manipulé en laboratoire à partir du VIH. De la même façon, durant l’épidémie du VIH, plusieurs emballements médiatiques portés par des scientifiques avaient eu lieu notamment autour de l’efficacité de traitements (e.g. la ciclosporine : P. Even) ou de théories extravagantes sur l’origine du sida (e.g. niant l’existence de liens avec un virus et soutenant un postulat civilisationnel : P. Duesberg) avant de retomber. Il est difficile de les expliquer uniquement par les biais cognitifs suscités.

La crise actuelle nous rend conscients du rôle important qui revient à l’expert scientifique dans le discours sociétal mais elle souligne également un manque de responsabilité de la part de certains spécialistes et surtout les dangers posés par les biais cognitifs et rhétoriques auxquels sont sujets scientifiques et médecins dans un contexte de pression médiatique. Ces biais sont ignorés des scientifiques eux-mêmes (qui s’en croient prémunis ?) et absents de la plupart des enseignements actuels : les traiter pourrait peut-être faire partie des leçons à tirer par la communauté scientifique et médicale ?

Liens d’intérêt

l’auteur déclare ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.