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Bulletin Infirmier du Cancer

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Gustave Roussy, François Baclesse, Eugène-Olivier-Marie Marquis Volume 15, issue 1, Janvier - Février - Mars 2015

 

Pour le Bulletin Infirmier du Cancer , nous reprenons quelques-uns des portraits des éponymes des CAC parus dans le Bulletin du Cancer à l’occasion de l’anniversaire du 100e volume. Dans ce numéro, nous rendons hommage à Gustave Roussy*, neurologue (Villejuif), François Baclesse*, radiologue (Caen) et Eugène-Olivier-Marie Marquis***, chirurgien (Rennes). La suite de cette sélection des éponymes sera publiée dans les prochains numéro du Bulletin infirmier du cancer.

 

 

Gustave Roussy (1874-1948)

 

Lors de la révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV en 1685, les ancêtres de la famille Roussy – Cévenols calvinistes – se réfugièrent en Suisse, dans le canton de Vaud. Gustave naquit en 1874 à Vevey. Son grand-père, Pierre-Samuel Roussy, meunier-fournisseur d’Henri Nestlé, rachètera l’entreprise ; son père, Auguste, puis son frère aîné, Émile-Louis, en deviendront tour à tour président. Étudiant en médecine à Genève puis à Paris, interne des hôpitaux en 1901, influencé par son maître neurologue, J.J. Dejerine, de la Salpêtrière, il choisit comme sujet de thèse de doctorat le syndrome thalamique (cf. syndrome de Dejerine-Roussy). Une décade plus tard, avec Gabrielle Levy, il décrira la dystasie aréflexique héréditaire (cf. syndrome de Roussy-Levy). En 1907, il acquiert la nationalité française, épouse Henriette Thompson – fille de Gaston Thompson, ancien ministre du Commerce et de la Marine – rejoignant ainsi la haute bourgeoisie parisienne et le sérail des caciques de la IIIe République.

C’est par la neurologie qu’il est venu à l’anatomopathologie, laissant à la postérité des ouvrages indémodables : le Traité de techniques histo-pathologiques du système nerveux rédigé avec Jean Lhermitte et le Précis d’anatomie pathologique avec Roger Leroux. Ses thèmes de dilection portaient sur les mécanismes régulateurs des glandes endocrines, l’axe hypothalamo-hypophysaire, la maladie de Basedow, les parathyroïdes, mais aussi la pachyméningite cérébrale hémorragique, la sclérose latérale amyotrophique. . . Ses élans de rédaction n’ont pas été stoppés en 1914- 1918 : chef du centre neurologique de la VIIe région militaire à Besançon, il écrivit, pour la collection « Bleu-Horizon », sur les séquelles des blessures de la moelle épinière et de la queue-de-cheval ainsi que sur les psychonévroses de guerre. Avant de s’intéresser à la cancérologie, il fut donc neuropathologiste précurseur en psychopathologie d’origine traumatique. Professeur agrégé d’anatomo-pathologie en 1910, rallié à l’Association française pour l’étude du cancer, auteur de nombreuses communications parues dans le Bulletin de l’AFEC (dont celle sur le cancer expérimental chez la souris par badigeonnage avec du goudron en 1922), promu titulaire de la chaire d’anatomie pathologique de la faculté de médecine de Paris en 1926 (élu Doyen en 1933), nommé recteur de l’Université de Paris en 1937 puis secrétaire général de l’Académie des sciences en 1939, Gustave Roussy a été directeur de l’Institut du cancer de Villejuif, de 1925 à 1947, le « premier centre anticancéreux de la banlieue parisienne » qu’il avait réussi à créer en 1921 avec les crédits du conseil général de la Seine (et non du ministère de la Santé).

Il avait souhaité autre chose qu’un lieu de trivial triage, de diagnostic et de soins des maladies cancéreuses : une dimension d’investigations et de recherches, une réforme pratique de l’enseignement dispensé aux étudiants, une fédération de départements avec une solide ossature de laboratoires parmi lesquels un laboratoire de cancérologie expérimentale, confié à son agrégé, Charles Oberling. L’arrivée de Simone Laborde, radiobiologiste transfuge de la Fondation Curie, permit à ce nouvel établissement de s’investir promptement dans la curiethérapie et de la radiothérapie externe des cancers utérins.

L’Institut du cancer, décliné du modèle de l’Institut du radium, reconnu d’utilité publique par décret du 26 novembre 1927, poursuivait selon les voeux de Gustave Roussy une triple exigence : scientifique, hospitalière (ouverture de 150 lits lors de l’inauguration par le président Albert Lebrun le 1er mars 1934) mais aussi éducative incluant la propagande des moyens de dépistage précoce qu’il voyait comme un « barrage dressé contre l’envahissement du cancer ».

En contrepoint d’une brillante carrière universitaire, le parcours hospitalier de Gustave Roussy fut irréfutablement quelconque. Lui qui n’a jamais été médecin des hôpitaux de Paris – tentatives réitérées au concours du médicat soldées par des échecs ou refus dédaigneux de candidature à l’Assistance publique ? – se contenta d’un poste subalterne à la tête d’un sinistre hôpital périphérique « zonard » accueillant par obligation de « désencombrement » vieillards, marginaux et misérables laissés pour compte amassés dans les bidonvilles du sud de la capitale : médecin-chef de l’hospice Paul-Brousse, il sut admirablement organiser la prise en charge des cancers à une époque où les malades étaient dispatchés dans les services de médecine et de chirurgie. Intimement inséré dans les pénibles réalités médicosociales, ayant les humbles en grande piété, il voulait que ceuxci puissent recevoir des soins équivalents à ceux prodigués aux nantis.

Début 1947, il est appelé par le président de la République, Paul Ramadier, à siéger au Conseil des ministres en tant que secrétaire d’État mais il doit démissionner peu après, accusé par le ministère des Finances d’irrespect de la législation des changes et de « transport illicite d’argent entre la France et la Suisse ». Victime d’odieuses calomnies insupportables, il tente de se suicider, survit à la première tentative par empoisonnement mais succombe à la seconde par phlébotomie, le 30 septembre 1948.

Jalousé, stigmatisé, vilipendé par d’obscures rivalités, il écrira dans les derniers instants indignés de sa vie : « À la France, pays de mes ancêtres où je suis revenu, j’ai donné tout ce que j’avais de force. » La réhabilitation officielle, posthume et poussive, attendra deux ans. L’Institut national du cancer reçoit le nom de son généreux, fier et ambitieux fondateur en 1950 devenant l’IGR, Institut Gustave-Roussy.

Le destin de Gustave Roussy a été dramatiquement contrarié par son infortune en politique. Depuis 2013, l'établissement a modifié son identité visuelle en se nommant "Gustave Roussy Cancer Campus Grand Paris".

 

*Paru dans Bull Cancer 2013 ; 100 : 634-35. doi : 10.1684/bdc.2013.1765.

**Paru dans Bull Cancer 2013 ; 100 : 1061-62. doi : 10.1684/bdc.2013.1831.

***Paru dans Bull Cancer 2013 ; 100 : 395. doi : 10.1684/bdc.2013.1732.  

 

 

 

François Baclesse (1896-1967)

 

Né le 26 avril 1896 à Bettenbourg dans le Grand-Duché du Luxembourg, François Baclesse, naturalisé Français, a fait ses études de médecine à Paris où il fut nommé au concours de l’internat en 1920. Intéressé par la radiologie, il bénéficia de l’enseignement du docteur Joseph Belot et suivit les cours de l'Institut du Radium - dirigé par Claudius Regaud - sur l'application des rayonnements ionisants dans le traitement des maladies cancéreuses. Il va vivre la transformation des radiophotographes en électroradiologistes et radiothérapeutes et va lui-même bousculer l'aventure de sa discipline en suscitant l'espoir, pour diverses localisations tumorales, de substituer la radiothérapie à la chirurgie.

F. Baclesse rejoint la Fondation Curie en 1925 où il perfectionne auprès du docteur Henri Coutard les techniques d’irradiation des cancers des voies aérodigestives supérieures, essentiellement les cancers du larynx et du pharynx. En 1936, il devient chef du département de radiothérapie et de radiodiagnostic, position qu’il conservera jusqu’en 1961 ; il finira sa carrière à l’hôpital américain de Neuilly, son décès survenant subitement dans l’exercice de ses fonctions, en consultation, le 11 novembre 1967. Nous soulignerons le rôle de François Baclesse dans l’amélioration de la prise en charge des cancers de l’utérus, des mélanomes, des cylindromes, des sarcomes ostéogéniques mais surtout dans l’évolution des idées sur le traitement du cancer du sein avec la conception de diverses formules innovantes d’association radiochirurgicale. Comme alternative à la mastectomie ultraradicale de Halsted et à la mastectomie radicale modifiée de Patey, il proposa la méthode de Mac Whirter comprenant une mastectomie simple – sans aucune résection des muscles pectoraux, sans curage axillaire – suivie d’une röntgenthérapie.

Il s’est interrogé bien avant les autres sur la possibilité de conservation du sein – option qu’il osait incidemment depuis 1937 – en témoigne l’article publié en mars 1960 dans le Journal de radiologie intitulé : « Est-on autorisé à pratiquer une tumorectomie simple suivie de radiothérapie en cas de tumeur mammaire ? ». Il n’avait pas l’intention de conseiller la généralisation de cette méthode mais de la réserver aux patientes qui refusaient catégoriquement toute intervention chirurgicale mutilante.

C’est Geoffroy Keynes du Saint-Barth Hospital de Londres qui a rapporté, en 1952, la première expérience de tumorectomies suivies de radiothérapie externe et interstitielle par radium, et, volens nolens, ce sont les puissants essais prospectifs randomisés de Veronesi, Fisher, Sarrazin. . . qui valideront 30 à 40 ans plus tard le procédé conservateur radiochirurgical des cancers du sein de 2-3 cm ou moins, enregistrant des taux de survie globale équivalents à ceux de la mastectomie. Les travaux originaux de F. Baclesse, apôtre empirique du traitement conservateur, seront relayés par B. Pierquin et R. Calle, avec l’émergence des considérations esthétiques.

Le docteur François Baclesse mit fin au mythe de la radiorésistance des cancers du sein en montrant qu’il était possible d’obtenir grâce à l’irradiation préopératoire à doses élevées (200 kv) l’éradication de cellules néoplasiques authentifiée par l’examen histologique des pièces d’exérèse (Docteur Gricouroff). Convaincu des atouts balistiques des radiations à haute énergie, il fut un ardent promoteur de la cobaltothérapie, fondée sur l'utilisation des rayons gamma issus du cobalt 60.

Voyant qu’on pouvait « stériliser » certaines tumeurs radiosensibles, il fut le premier à préconiser la radiothérapie exclusive en privilégiant l’étalement et le fractionnement des doses pour atténuer la souffrance de la peau.

Auteur prolifique, inégal et partageur, nourri de l’observation soigneuse et durable de ses malades, le docteur F. Baclesse appartint au comité de l’Union internationale contre le cancer (UICC) ayant participé à l’élaboration du système TNM de classification des tumeurs malignes. La version princeps de la nomenclature des cancers selon le système TNM fut établie entre 1943 et 1952 par le professeur Pierre Denoix, chirurgiendirecteur de l’institut Gustave- Roussy (1956-1982). Les premières recommandations relatives à la classification par stades cliniques et leur emploi statistique furent publiées en 1958 grâce à l’abnégation de Baclesse pour les tumeurs malignes du sein et du larynx.

François Baclesse était un éminent éducateur de terrain. Les jeunes médecins qui le côtoyaient étaient impressionnés par la rigueur et la justesse de ses examens cliniques, par la qualité hors pair de ses dessins, croquis et schémas (ne disait-on pas qu’il avait songé à préparer l’École des beaux-arts et qu’il fréquentait des sculpteurs célèbres) mais aussi par la pertinence de ses interprétations radiographiques et par ses scrupuleuses délimitations de champs d’irradiation à l’aide de pointilleux repères anatomiques. Il fut président national de la Société française de radiologie médicale pour l’année 1960. Il fut membre honoraire de l’American Radium Society.

Fondé sur le papier en 1923, agréé en 1947 dans le service de l’hôpital Clémenceau, le CLCC de la région Basse-Normandie a été finalement installé en 1973 sur le plateau hospitalier nord de la ville de Caen (Calvados), prenant cette année-là le nom de centre François-Baclesse.  

 

 

Eugène-Olivier-Marie Marquis (1879 -1963)

 

Breton d’origine, fils d’un médecin de campagne en Ille-et-Vilaine, Eugène Marquis accomplit toutes ses études de médecine à Rennes. Major du concours de l’internat, chef de clinique en chirurgie, il devient professeur suppléant à l’École de Plein Exercice de cette ville en 1908.

Pendant la Première Guerre mondiale, il est mobilisé comme chirurgien-chef d’une formation sanitaire de l’Avant, l’autochir AC n◦ 22 dans la 6e armée. Aux commandes d’une ambulance chirurgicale automobile ACA, type 1915 (conception d’Antonin Gosset dérivée du prototype de Maurice Marcille) qui comprenait 3 camions – radiographie, salle d’opération, stérilisation –, Eugène Marquis soigna vaillamment les blessés de la bataille de la Marne, de l’offensive de la Somme et du Chemin des Dames. Dans deux ouvrages compulsifs, il a retracé l'activité débordante et les conditions éprouvantes de son équipe : "Pratique de la chirurgie de guerre" et "Les infections anaérobies des plaies de guerre". Consterné par les complications effroyables des gangrènes gazeuses sous les vêtements transpercés par une pluie glaciale saturés de la boue gluante des tranchées il évoquait les cas de conscience pour le chirurgien de procéder à l'amputation des membres en s'interdisant de suturer : si hideux qu'il vous apparaisse, laisser le moignon ainsi et panser à plat. Il restera durant toute sa vie professionnelle d'une exigence absolue dans le domaine de l'asepsie.

Nommé professeur de pathologie externe en 1919, puis professeur de clinique chirurgicale en 1927, il est promu directeur de l’école de médecine de Rennes dix ans plus tard. La grande oeuvre d’Eugène Marquis fut l’initiative de création, dès 1923, d’un centre anticancéreux régional. Le noyau dur réunissait un médecin (le Dr Lamache), un radiologiste (le Dr Sallier-Dupin), un anatomopathologiste (le Dr Chevrel) et un chirurgien (Marquis lui-même). En 1932, comme les locaux primitifs installés dans le pavillon de l’hospice de Pontchaillou s’avéraient trop exigus, Eugène Marquis, soutenu par la Fondation régionale de l’Ouest de la Ligue contre le cancer, lança la construction sur le futur campus hospitalo-universitaire sis rue Bataille-Flandres- Dunkerque d’un établissement autonome achevé en 1936. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il fut affecté chirurgien- chef de l’hôpital de Rennes. Les Américains lui décernèrent la médaille de la Liberté, en reconnaissance des soins prodigués aux soldats alliés blessés lors de la bataille de Normandie à la suite du débarquement du 6 juin 1944. Il reçut le titre de Membre d’honneur de l’Empire britannique pour son rôle dans la préservation de l’état de santé des deux cents prisonniers anglais du commando de l’opération Chariot chargé de neutraliser la forme Joubert du port de Saint-Nazaire (seul bassin sur toute la façade Atlantique où le cuirassé allemand Tirpitz pouvait venir réparer). Eugène Marquis était commandeur de la Légion d’honneur, titulaire de la Croix de guerre, officier des Palmes académiques, chevalier du Mérite social.

À partir de son expérience de chirurgien de guerre, Marquis publia de nombreux articles dans Bulletins et mémoires de la Société de la chirurgie de Paris, par exemple « Hémorragies pulmonaires dans l’extraction des projectiles voisins du hile », « Anévrismes artérioveineux de la carotide primitive et de la jugulaire interne après plaies du cou par balle », « Résection secondaire du coude après fracture de l’extrémité inférieure de l’humérus », « Sur la méthode abstentionniste dans les plaies de l’abdomen. . . option audacieuse à l’encontre du fameux dogme “Pas de salut pour un blessé du ventre sans laparotomie” ».

Sincèrement et passionnément attaché à tous les problèmes concernant l’organisation de la médecine, Eugène Marquis était correspondant national de l’Académie de chirurgie, membre de l’Association internationale de chirurgie et du Conseil national de l’Ordre des médecins, président de l’Association médicale mondiale, président (très écouté) de la Confédération des syndicats médicaux français.

Le Pr Eugène Marquis – chirurgien charismatique s’exprimant d’une voix ferme, geste scandé de l’index droit pour affirmer sa pensée, érigeant en règle ce que ses connaissances acquises lors d’une longue carrière mouvementée lui faisaient considérer comme une vérité essentielle – fut directeur du Centre anticancéreux de Bretagne durant 25 ans. Lorsqu’en 1950 le Pr. Ferey, neurochirurgien, lui succède à ce poste, le ministère accorde à sa demande le nom de son fondateur, Eugène Marquis, au CRLCC de Rennes. Eugène Marquis décède d'une mauvaise grippe le 14 avril 1963, jour de Pâques, à l’âge de 83 ans ; il repose dans le cimetière de Bécherel, son village natal.

 

Liens d'intérêts : l'auteur déclare ne pas avoir de lien d'intérêt en rapport avec cet article.