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Analyse de livre. Happycratie. Comment l'industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, de Edgar Cabanas et Eva Illouz Volume 94, issue 9, Novembre 2018

 

Edgar Cabanas et Eva Illouz

Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies

Paris : Premier Parallèle, 2018.

 

« Salauds de pauvres ». Cette phrase célèbre du film La traversée de Paris » d’Autant-Lara d’après le roman de Marcel Aymé pourrait résumer un des côtés du « bonheurisme », ici restituée sous un anglicisme qui traduit ses origines anglo-saxonnes. La quatrième de couverture résume très bien l’ouvrage : le bonheur se construirait, s’enseignerait et s’apprendrait : telle est l’idée à laquelle la psychologie positive prétend conférer une légitimité scientifique. Il suffirait d’écouter les experts et d’appliquer leurs techniques.

Il n’y a qu’à traverser la rue pour être heureux.

« L’industrie du bonheur, qui brasse des milliards d’euros, affirme ainsi façonner les individus en créatures capables de faire obstruction aux sentiments négatifs, de tirer le meilleur parti d’elles-mêmes en maîtrisant leurs désirs improductifs et leurs pensées défaitistes. »

Le « capitalisme affectif » (Illouz) se nourrit de concepts tous issus du « positif magique ». Ainsi la résilience, selon les auteurs, « soulève d’importantes questions quant à la compréhension sociale et au traitement de la souffrance. Qu’en est-il de tous ceux qui souffrent de ne pouvoir se montrer résilients ou de ne pouvoir conserver une attitude positive face à l’adversité ? Qu’en est-il de tous ceux qui nourrissent le pénible sentiment de ne pouvoir être heureux et qui en conçoivent de la culpabilité ? Cette rhétorique de la résilience ne promeut-elle pas en vérité le conformisme ? Et ne justifie-t-elle pas les hiérarchies et les idéologies dominantes ? Cette manière d’en appeler fermement à conserver une attitude positive en toutes circonstances ne prive-t-elle pas de toute légitimité les sentiments négatifs ? Et ne fait-elle pas de la souffrance quelque chose d’inutile et même de méprisable ? »

Rudes questions, si on les pose à ceux qui coûtent « un pognon de dingues » (au pluriel) : « Si le surmené, le dépressif, le marginal, le pauvre, le toxicomane, le malade, le solitaire, le chômeur, si celui qui a fait faillite, celui qui a échoué, celui qui est opprimé, celui qui est endeuillé, ne mènent pas des vies plus heureuses et plus épanouies, c’est tout simplement, nous disent les apologistes de la psychologie positive, parce qu’ils n’ont pas fait suffisamment d’efforts. » Ainsi, Barbara Fredrickson, chantre de la pensée positive note que des études montrent que des émotions positives peuvent être constatées dans les bidonvilles. Ben tient, manquerait plus qu’ils chialent toute la journée !

Le citoyen néolibéral idéal, manager et premier de cordée, parfaitement « empowermenté » jouit pleinement de son « paysage intérieur authentique ». Ceux qui n’y arrivent pas seuls pourront bénéficier de « psychologies de la rectification » (Sugarman), parfois accusées « d’être les complices de configurations politiques bien précises »

Aie… Voilà que l’on retrouve la rééducation politique, aux côtés de la « flexibilité permanente », du self help, de l’autorégulation, avec des termes dont on attendait parfois de l’espoir. « Le bonheur n’est plus seulement un slogan facile à retenir permettant de vendre d’autres marchandises ; il n’est plus seulement une promesse trompeuse qui attire le chaland, il est lui-même le produit, en ce qu’il est la règle sur laquelle se mesurent le développement et « l’encapacitation » [empowerment] de l’individu évoluant sur le marché »

Aïe. Voila qu’arrive le « psytoyen » consumériste, sommé de mériter ses « points de bonheur » par son management émotionnel. Voilà l’individu qui s’encapacite, se saisit de la vulgate néolibérale jusqu’à pouvoir se passer de toute cette machinerie sociale si coûteuse.

Le « patron unique de la happycratie » passe en revue tous les termes qui ne se contentent pas d’envahir les salons de coiffure mais qui insidieusement nous atteignent pour faire de nous des coaches. En fait, on se fiche des éprouvés intérieurs de l’Ancien Monde, il suffit aux « happychondriaques » de paraître heureux. C’est assez facile, nous disent les auteurs, les abrutis du malheur, de la complaisance, de la mauvaise volonté et du délit économique doivent répéter la même histoire heureuse: celle du coach. Puis tout baigne, ou ruisselle...

Un livre très documenté, qui passe en revue nombre de figures de l’hypocrisie sociale et de la vulgate néolibérale qui ne nous atteignent pas seulement à la marge. À lire pas forcement pour être plus heureux, mais pour être moins bête.

Thierry TrémineRédacteur en chef de L’Information psychiatrique

Liens d’intérêts

l’auteur déclare ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.

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