John Libbey Eurotext

Science et changements planétaires / Sécheresse

L’avenir des céréales et des légumineuses pour la petite agriculture dans les zones tropicales semi-arides Volume 24, issue 4, Octobre-Novembre-Décembre 2013

sec.2014.0412

Auteur(s) : Vincent Vadez v.vadez@cgiar.org, Jérôme Bossuet J.Bossuet@cgiar.org

ICRISAT Patancheru 502324 Andhra Pradesh India

Tirés à part : V. Vadez

En plus d’une crise financière majeure depuis 2008, l’inflation et la volatilité des prix des aliments de base tels que le riz ou le blé menacent la sécurité alimentaire mondiale, en particulier celle de millions de pauvres dans les pays en développement. La production alimentaire est revenue à l’ordre du jour de la politique mondiale. Aujourd’hui, nous sommes à la croisée des chemins. Environ 850 millions de personnes souffrent de la faim. La production agricole doit augmenter d’environ 70 % dans les 40 prochaines années pour nourrir environ 9 milliards d’êtres humains, et les systèmes alimentaires doivent plus prendre en compte les besoins des populations les plus démunies. Afin d’atteindre cet objectif et améliorer l’accès à une alimentation équilibrée pour les plus vulnérables, de nombreux défis doivent être relevés, dont ceux du changement climatique et de la diminution des ressources naturelles. Des innovations telles que les variétés de blé ou de riz à haut rendement et l’utilisation d’engrais chimiques ont déclenché la révolution verte en Asie du Sud dans les années 1960, mais certaines de ces innovations agricoles montrent actuellement leurs limites en termes de durabilité et de rentabilité. Si nous voulons la sécurité alimentaire mondiale, de nouvelles solutions sont à trouver qui doivent être véritablement durables et accessibles à tous. Cela est d’autant plus difficile pour les régions les plus défavorisées telles que les tropiques semi-arides, que celles-ci connaissent une forte croissance démographique – plus de 3 % par an – et que leur population est constituée pour la plupart de familles pauvres vivant sur de petites exploitations agricoles, qui doivent faire face à une aridité croissante, à des sécheresses récurrentes, à des crues dévastatrices et à la désertification. Les zones tropicales semi-arides comptent près de 2,5 milliards de personnes dans 55 pays, soit plus d’un tiers de la population mondiale, dont 644 millions vivent sous le seuil de pauvreté. Une grande partie de la nourriture est produite sur des exploitations familiales de moins d’un hectare par famille, et la majorité de ces petits exploitants ont un accès limité aux ressources naturelles et sont vulnérables aux chocs extérieurs. Il est maintenant urgent de se concentrer sur l’agriculture paysanne et les aliments de base de millions de personnes vivant dans ces zones tropicales semi-arides, à savoir les céréales telles que le mil ou le sorgho et les légumineuses à graines comme l’arachide, le niébé, le pois d’angole et le pois chiche.

L’Institut international de recherche agricole pour les tropiques semi-arides (ICRISAT) a célébré ses 40 ans en 2012. C’est à cette occasion que ce numéro spécial a été préparé afin de débattre des priorités de recherche et développement devant permettre à moyen et long termes aux populations des zones tropicales semi-arides (TSA) d’atteindre une meilleure sécurité alimentaire. La recherche agricole pour les tropiques semi-arides a une longue histoire et ce numéro est l’occasion de faire le bilan des avancées de la Recherche-Développement mais aussi d’envisager pour l’avenir de nouveaux axes de recherche qui n’ont fait l’objet que de peu de travaux à ce jour.

Ainsi, le chapitre sur les connaissances traditionnelles et les initiatives communautaires nous fournit des informations intéressantes sur ce qui pourrait être proposé pour faire face aux chocs extérieurs. Il faut également insister sur de nouveaux besoins d’investissements de recherche, comme ceux qui sont liés au changement climatique, afin de permettre l’adaptation des cultures ou le développement de nouvelles variétés, ou encore pour accroître la précision des prévisions climatiques. Ce numéro aborde également une série de sujets allant de la recherche au développement, avec l’idée d’intéresser des partenaires potentiels de la communauté du développement pour discuter des thèmes de recherche pertinents pour le développement et l’adoption à grande échelle des innovations agricoles.

Ce numéro arrive à point nommé puisque le partenariat mondial de recherche agricole (CGIAR, Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale) vient d’engager une réforme majeure pour réorganiser ses activités de recherche en Programmes de recherche du CGIAR (CRP). Ces CRP sont moins axés sur les cultures mais davantage sur les perspectives agricoles régionales et sur l’impact de la recherche sur la sécurité alimentaire, la nutrition et la durabilité et ont pour cible des millions de familles de petits exploitants agricoles. Ce numéro cherche à élargir le champ des CRP, en faisant un état des lieux des domaines de recherche liés à l’agriculture dans les TSA.

La première partie traite de la façon de sécuriser l’alimentation au niveau de la petite exploitation, et couvre les différentes stratégies à mettre en œuvre pour accroître la productivité agricole tout en tenant compte des aspects durabilité et résilience au climat. Cette partie passe en revue les contraintes « techniques » les plus évidentes, tels que les aléas climatiques, la sécheresse, la fertilité et les maladies. Elle examine la façon dont ces problèmes ont été abordés jusqu’ici et les opportunités actuelles de recherche pour mieux les appréhender. Le premier article est particulièrement intéressant car il montre combien il importe de combiner les options à la fois génétiques et agronomiques pour proposer des solutions à ces exploitations aux conditions agricoles difficiles.

La seconde partie offre une vue plus large sur les enjeux et les opportunités qui s’ouvrent aux producteurs ayant assuré leur subsistance, pour accéder à un développement socio-économique équitable. Cette section traite des implications sociales liées à la sécurisation de la production alimentaire et notamment du rôle des communautés. Elle présente les enjeux et les défis mais aussi les opportunités qui se créent une fois que la production de nourriture durable est garantie. Elle aborde aussi les défis associés à l’adoption et à la diffusion des technologies et insiste sur la nécessité de comprendre les besoins des populations avant de développer de nouvelles technologies. Un article traite de l’accès à la technologie, aux semences, aux intrants, au crédit, mais aussi des obstacles possibles pour une adoption large de ces différentes opportunités. Il illustre certaines possibilités de développement économique, en présentant par exemple des modèles innovants tels que les accords de partenariat public-privé. Enfin, cette partie propose une feuille de route sur les moyens à mettre en œuvre pour évaluer l’effet des interventions technologiques et établit ici un pont entre la recherche et le développement.

2014 est l’année internationale de l’agriculture familiale. Nous espérons que ce numéro spécial alimentera le débat au sein des communautés de recherche et développement francophone et anglophone, sur la contribution que l’agriculture paysanne peut apporter à la sécurité alimentaire. Nous avons également voulu attirer l’attention sur l’importance d’investir dans la recherche sur les céréales secondaires de zones sèches et les légumineuses à graines dans les tropiques semi-arides : ces cultures importantes pour les petits agriculteurs de ces régions sont négligées par les décideurs en dépit de leur grand potentiel, de leur résilience, et de leur grande valeur nutritionnelle.