JLE

L'Information Psychiatrique

MENU

Jules César de Shakespeare : une personnalité « inaccessible et inébranlable » Volume 95, numéro 10, Décembre 2019

Introduction

La tragédie de Jules César, de Shakespeare [1], date de l’année 1599. Shakespeare avait déjà écrit de nombreuses pièces, dont Roméo et Juliette, Le marchand de Venise ou Richard III. Pour la situer rapidement, on peut dire qu’elle vient après Beaucoup de bruit pour rien, et un peu avant Hamlet. Cette tragédie fait partie des tragédies romaines de Shakespeare, aux côtés de Titus Andronicus, Antoine et Cléopâtre, et Coriolan. Comme l’écrivait Guizot, traducteur de Shakespeare, dans sa notice en 1821 : la tragédie de Jules César « repose tout entière sur le caractère de Brutus ; on l’a [Shakespeare] même blâmé de n’avoir pas intitulé cet ouvrage Marcus Brutus plutôt que Jules César. Mais si Brutus est le héros de la pièce, César – sa puissance, sa mort – en voilà le sujet. César seul occupe l’avant-scène ; l’horreur de son pouvoir, le besoin de s’en délivrer, remplissent toute la première moitié du drame ; l’autre moitié est consacrée au souvenir et aux suites de sa mort » [2]. Une des particularités de cette tragédie, effectivement, est que le personnage de Jules César n’apparaît que dans trois scènes (I, 2 ; II, 2 ; III, 1), et meurt assassiné au troisième acte. Et s’il est vrai que c’est sur la figure de Brutus que repose en partie l’intérêt de la pièce, il n’en demeure pas moins que le personnage de César questionne à bien des égards, notamment du fait du « sentiment exalté de sa propre puissance » [2]. César le dit lui-même dans la pièce : parmi les hommes « je n’en connais qu’un seul qui demeure à son rang inaccessible et inébranlable ; et cet homme, c’est moi » (III, 1). Inaccessible et inébranlable, donc. M. Montassut, auteur de La constitution paranoïaque (1924) aurait pu dire de lui qu’« il est au physique comme au moral : tout d’une pièce » [3].

Portraits du Jules César de Shakespeare

Fr.-V. Hugo, fils de V. Hugo, a donné dans la seconde moitié du xixe siècle une traduction des Œuvres complètes de Shakespeare, avec, pour chaque pièce, une longue introduction. Dans celle consacrée à Jules César, il nous rappelle les traits sous lesquels Shakespeare dessine le dictateur romain : un César vieillissant à l’amour-propre démesuré (« César tient trop à son autorité pour compromettre son prestige ») ; un César « aveuglé par la destinée » ; un César « à la rigueur superbe » qui, « par l’excès de son orgueil, se met hors l’humanité », bref, un César « au-dessus des hommes » [4]. En 1883, dans Les tragédies romaines de Shakespeare[5], P. Stapfer souligne également l’« esprit pusillanime et superstitieux » de César, qui peut se montrer « inquiet et craintif tout en affirmant qu’il n’a peur de rien », « parlant de lui-même à la troisième personne comme d’un dieu », un César sujet à des « crises de haut mal » (épilepsie) et sourd d’une oreille. Nous accorderons ultérieurement une oreille attentive aux propos de J. Richepin [6], qui, en 1914, avançait que lire le Jules César de Shakespeare, c’est contempler « l’incarnation du tyran, du despote, du maître devenu presque un dieu et croyant qu’il l’est1 […]. Shakespeare n’a pas voulu étudier tout César, mais le César de la fin, le César spécial, étrange, sorte de chrysalide que devient un homme quand il va en sortir ce monstrueux papillon, un dieu. César a failli être un dieu. D’ailleurs, il se croyait de race divine, descendant, par la gens Julia, de Vénus en personne. A-t-il pu, sincèrement, avoir, jusqu’à cette illusion, foi en cette légende ? Pourquoi pas ? L’état d’âme qu’engendre le pouvoir absolu, dans l’ivresse habituelle et prolongée du despotisme, explique fort bien une pareille exaltation du moi, poussée jusqu’à l’hypertrophie, et prenant comme conscience de l’apothéose ». Un peu dans le même sens, Fagus [7] dira en 1923 qu’aux yeux de Shakespeare, César « est extraordinaire non seulement pour ses facultés, mais comme messager du destin. Il le sait, ce petit-fils des dieux qui se définit une étoile polaire parmi la nébuleuse humaine. Il le sait trop et se prête une figure de Jupiter terrestre, qui parle de lui à la troisième personne »2. En 1945, dans son édition des Tragédies de Shakespeare (qu’il a traduites), P. Messiaen [9] insiste sur le fait que Shakespeare n’essaye pas d’évoquer les grandeurs de César, non plus le conquérant ou le dictateur. Non, Shakespeare « nous le figure grisé de sa toute-puissance […], se comparant à un lion ou à l’étoile polaire, vieilli, ralenti, superstitieux […], vaniteux […], sûr de lui et de sa fortune jusqu’à l’imprévoyance ». Plus récemment, H. Fluchère – dans son texte de présentation de Jules César pour la Pléiade – voit un César qui « se projette en tant qu’idole populaire comme objet de sa propre contemplation, et s’élève au-dessus de la condition humaine […] ; il parle de soi à la troisième personne […], se détachant en quelque sorte de sa personne pour se hausser à ce degré d’impersonnalité où se créent des obligations impérieuses pour tous – y compris lui-même – à l’égard de l’image abstraite et tyrannique qui s’est comme détachée de lui » [10]. En 1979, dans un article ayant pour titre « La révélation et le masque » [11], N. Taconet s’intéresse quant à lui à la manière dont les personnages de Jules César réagissent aux révélations dites « prophétiques ». Pour l’auteur en effet, « la question qui se pose […] est moins celle du caractère de la révélation que celle de la façon dont elle est reçue par ceux qu’elle concerne ». Il s’agit là d’un point intéressant, et un point qui concerne particulièrement le personnage de César lui-même car « malgré les manifestations de toutes sortes qui annoncent sa mort et les événements qui vont suivre », malgré les « avertissements nombreux et convergents », les « présages du ciel », le rêve de Calphurnia (femme de César), les mises en garde du devin (« prends garde aux Ides de Mars », I, 2), les tentatives d’Artémidore le sophiste, etc., eh bien rien n’y fait : « tout ce déploiement ne servira de rien ». Pour l’auteur, l’« obstination » de César peut être mise au compte « de la constance et de la fermeté ». César refuse les prophéties qui lui sont faites, les diverses mises en garde, mais « ses arguments, écrit N. Taconet, sont affligeants d’orgueil et vont jusqu’à la mégalomanie. César se veut divin, au-dessus de tous les prodiges », il se veut « cet homme infaillible » qui ne peut être comparé aux autres. César s’est forgé un masque, mais il sera dans l’obligation d’en changer : le « conflit qui le déchire à trois reprises l’ébranle profondément. Par trois fois en effet il lui faut ôter ce masque qui est devenu lui-même, le voici dépouillé […]. Il n’est plus César, et du même coup il n’est plus rien ».

D. Sibony [12], psychanalyste, propose quant à lui la thèse suivante : César « va s’effondrer quand il se prendra pour César ». L’auteur ajoute et précise que « César est un état limite de cette “folie” narcissique. Il s’attribue ce qui devrait lui venir des autres. Il s’identifie complètement au lien qu’il symbolise… jusqu’au moment où cette identité le piège, alors il fait n’importe quoi. Il tourne fou […]. Comme il se prend pour César, il ne peut plus jouer à l’être ; il n’a plus de jeu, et ses semblants sont “vérité” ». Nous reviendrons sur ce point important qui veut que César se soit pris pour César. Après avoir repris le César « à l’intelligence bornée, incapable de discerner entre le vrai et le faux […], incapable de clairvoyance », manquant de jugement critique, épileptique, manifestant une « absence de constance » tout comme une dimension de « démesure », J.-F. Chappuit [13] va mettre en relief un point qui a son importance – et qui du reste se rencontre dans un certain nombre de pièces de Shakespeare – à savoir la question de la stérilité (point central dans Macbeth notamment). Ne pouvant engendrer, il se pose nécessairement pour lui un problème de filiation. Comme l’indique J.-F. Chappuit, « la question de la stérilité de Calphurnia renvoie à César lui-même […]. La stérilité de Calphurnia symbolise l’incapacité de César d’engendrer une dynastie […]. Cette incapacité à engendrer constitue même l’indice de sa débilité constitutive ». Inutile de dire combien ici pourrait être questionnée la fonction phallique – sa carence – tout autant que l’incarnation littérale, l’identification massive et réelle au père de tous les hommes. En un sens approchant, L. Crohem écrit qu’« en se comparant […] à l’étoile du Nord, César se pose comme souverain unique, intemporel et éternel, et entend fonder sa légitimité sur une prétendue différence de nature. Il incarne ainsi un modèle vertical de souveraineté et se présente par ailleurs comme père des Romains » [14]. Courte parenthèse ici : dans la conception lacanienne des psychoses, la « forclusion » du signifiant du « Nom-du-Père » a pour effet la carence, ou la forclusion du signifiant phallique, d’où la structure de la psychose (déclenchée ou non). Or, comme le souligne J.-C. Maleval, « Que le Nom-du-Père soit forclos ne fait pas obstacle à l’émergence d’une figure paternelle incarnant la jouissance débridée. Bien au contraire, la carence du Père symbolique tend à induire un retour du Père réel : le Père jouisseur, tout-puissant […] apparenté au Père primordial (…) de Totem et Tabou » [15]. C’est bien ce père réel-là que semble incarner César : le dictateur tyrannique tout-puissant, supérieur à la condition humaine, jouissant de son statut et de son pouvoir.

On a déjà là une vue générale du César shakespearien : amour-propre, autosuffisance et orgueil démesurés, un César « aveuglé par la destinée » (Fr.-V. Hugo), qui se dit incomparable et qui se place « au-dessus de la condition humaine » (H. Fluchère), parlant de lui à la troisième personne, obstiné, inébranlable, « grisé de sa toute-puissance » (P. Messiaen), « mégalomane » (N. Taconet), un dictateur qui « se prend pour César » (D. Sibony), etc. Sur ce fond de mégalomanie, nous présenterons brièvement deux points seulement, qui nous semblent essentiels pour mieux appréhender le César de Shakespeare : 1. La question de la filiation et du moi grandiose ; 2. La personnalité de César : « inaccessible » et « inébranlable ».

Filiation et moi grandiose

On l’a vu à plusieurs reprises, dans la pièce, César est convaincu qu’il descend des dieux3. Au regard des divers traits déjà mentionnés, l’hypothèse d’une filiation délirante pourrait donc être avancée puisque le délire de filiation est généralement défini, au plus simple, comme la « croyance délirante d’un sujet persuadé qu’il descend d’une famille célèbre ou royale » (il s’agit d’une « forme particulière de mégalomanie » selon J. Postel [16]). Du point de vue de la psychanalyse, on retiendra avec M. Czermak qu’il s’agit de « sujets qui, en tout, sont dans le Tout : ayant rejeté leur filiation, ils s’estiment issus de la conjonction des lignages les plus éminents » ; dans un cas de délire de filiation présenté par Czermak « le sujet s’est fait un nom, il s’est auto-engendré […]. C’est cela se prendre pour le Nom ». Ce nom est « ce à partir de quoi il peut y avoir de la référence » [17]. César s’est donc pris pour César, contrairement à Napoléon qui ne se prenait pas pour Napoléon (« Napoléon ne se croyait pas du tout Napoléon, pour fort bien savoir par quels moyens Bonaparte avait produit Napoléon » [18]). César ne se croyait pas de nature divine, il ne se croyait pas César. C’est de certitude dont il s’agit ici.

Selon H. Ey, les idées délirantes de filiation (la certitude d’une origine illustre) sont parmi « les plus communes » dans les cas de mégalomanie [19]. Aussi, cet aspect du « Tout » mentionné par Czermak (des sujets qui « en tout, sont dans le Tout ») n’est pas sans rappeler non plus ces mots de Lacan au sujet de la mégalomanie : en 1938 par exemple celui-ci soulignait la « participation mégalomaniaque » du paraphrène qui « incorpore à son moi le monde, affirmant qu’il inclut le tout, que son corps se compose des matières les plus précieuses, que sa vie et ses fonctions soutiennent l’ordre et l’existence de l’univers » [20], ce dernier point dessinant assez bien la dimension mégalomaniaque de César. De même, en 1946, Lacan énonce que le sujet mégalomaniaque, c’est « la passion de démontrer à tous son unicité » [18], ce que L. Izcovitch a pu reprendre ainsi : « le désir paranoïaque par excellence est d’être l’Un » [21]. César se sait et se veut être une figure d’exception. Il est La référence, il est Rome, l’alpha et l’omega, le Tout, l’Univers, l’Étoile polaire illuminant le monde. Au moment de succomber, Shakespeare « choisit d’en faire l’axe du monde, maître de lui comme de l’Univers » [22].

Si l’hypothèse d’une filiation délirante peut donc sans doute être défendue ici, le texte même de Shakespeare nous donne toutefois assez peu de matière pour l’étayer suffisamment. Par contre, un point essentiel apparaît effectivement dans ce fait que César se prend pour César, et l’on peut y voir un rapport bien singulier de César à son propre « moi ». Car César « croit » à son moi. Lacan soulignait déjà en 1955 « que le sujet finisse par croire au moi, est comme tel une folie » [23], et L. Izcovitch [24] précise que « plus le sujet croit au moi, moins il pacifie la relation avec ses semblables » (César n’est pas vraiment tendre. Voir par exemple à l’acte I, sc. 1 : « tous ceux qui le suivent ont l’air de gens grondés », ou encore à l’acte III, sc. 1 lorsqu’il s’adresse à Métellus : « Ton frère est banni par décret. Si tu te confonds pour lui en génuflexions, en prières et en cajoleries, je te repousse de mon chemin comme un chien »). Que César ait cru à son moi est une évidence. La dimension mégalomaniaque – voire sa mégalomanie, qui « est par excellence délire du moi » [25] – apparaît à de nombreuses reprises dans la pièce. Il y a, par exemple, ces mots de César lui-même : « si ma gloire était accessible à la crainte […] » (I, 2) ; « je te dis ce qui est à craindre plutôt que ce que je crains, car je suis toujours César » (I, 2) ; « les choses qui m’ont menacé ne m’ont jamais aperçu que de dos ; dès qu’elles verront la face de César, elles s’évanouiront » (II, 2) ; « le danger sait fort bien que César est plus dangereux que lui » (II, 2) ; « sache que César n’a jamais tort » (III, 1) ; et enfin ce passage célèbre : « je suis constant comme l’étoile polaire qui, pour la fixité et l’immobilité, n’a pas de pareille dans le firmament. Les cieux sont enluminés d’innombrables étincelles […] mais il n’y en a qu’une seule qui garde sa place. Ainsi du monde : il est peuplé d’hommes […], mais dans le nombre, je n’en connais qu’un seul qui demeure à son rang inaccessible et inébranlable ; et cet homme, c’est moi » (III, 1). César dans ses arts… On retrouve bien là certaines grandes caractéristiques de la mégalomanie, notamment « l’exaltation de la personnalité et l’exagération du moi » [26], ainsi que le relevait B. Ball à la fin du xixe siècle. Sur plusieurs plans, Jules César fait penser à Coriolan (1607), autre tragédie romaine de Shakespeare. On a à la fois, chez César et chez Coriolan, un rapport tout à fait singulier au nom propre, et tous deux également manifestent à l’évidence une forme de mégalomanie et un orgueil pathologique, démesuré. Notons à cet égard que dans son adaptation de Jules César, M. Clavel [27] fait dire à Cassius que César souffre d’un « délire d’orgueil » (I, 3), sachant que la « monomanie d’orgueil » pour F. Leuret [28], en 1834, est un autre nom du délire des grandeurs.

Identité et personnalité d’un César « inaccessible » et « inébranlable »

Dans la pièce de Shakespeare, César se dit et se montre « inflexible », « inaccessible » et « inébranlable » (« inattaquable, inébranlable » dans la traduction d’Y. Bonnefoy [8]). La constance et la fermeté, la « fixité » et l’« immobilité » (III, 1) le caractérisent. C’est bien le propre du tyran : récemment, dans Tyrans. Shakespeare raconte le xxie siècle, S. Greenblatt écrit en ce sens que « le comportement du tyran est inspiré par un narcissisme pathologique. La vie des autres ne compte pas ; seul importe qu’il se sente “entier” et “affermi” » [29]. C’est peut-être aussi le propre du paranoïaque. À cet égard, P.-C. Racamier disait que la première image qui nous vient à l’esprit au sujet du paranoïaque est généralement « celle de l’inébranlable rigidité […]. Il n’est effectivement rien qui se laisse aussi malaisément traverser que la barrière paranoïaque, rien d’ailleurs qui s’y prête moins. L’inébranlabilité des convictions paranoïaques s’est élevée en psychiatrie au rang de critère diagnostic » [30]. Le « César n’a jamais tort » (rappelons-nous que le paranoïaque ne cherche pas la vérité, il la possède), la fixité et l’inébranlabilité, mettent en relief l’absence de division du sujet, le caractère plein et entier de César, son côté « tout d’une pièce », selon les mots de Montassut cités en introduction. Cette absence de division se retrouve aussi en un sens dans le fait que César a la certitude de l’importance de son nom. César se prend pour César, César = César, autrement dit il n’y a pas de faille subjective mais plutôt identité de soi à soi : « le paranoïaque qui se trouve représenté par un signifiant, écrit L. Izcovitch, sait ce que l’identité veut dire […]. Trop sûrs d’eux-mêmes, ayant résolu toute question sur l’identité, ils sont toujours égaux à eux-mêmes […]. La mégalomanie ou ses variantes […] efface toute marque de division, même celle qui pourrait être une division du moi. Le sujet se forge une identité, il est égal à lui-même » [21]. La logique subjective est respectée : en effaçant toute division, le sujet a la visée de l’Un. Ici, comme l’écrit A. de Waelhens, « le sujet est parvenu à une unité idéale et à une identification avec soi qui correspond à cette unité » [31].

Se prendre pour son nom, être égal à soi-même, inébranlable, inatteignable, inaltérable, correspond à la conception de Lacan sur la personnalité en 1975. En effet, dans son Séminaire XXIII sur J. Joyce, Le sinthome, il dit ceci : « la psychose paranoïaque et la personnalité n’ont comme telles pas de rapport, pour la simple raison que c’est la même chose » [32]. Entrer dans le détail de cette affirmation nous emmènerait bien trop loin puisqu’il faudrait faire le parcours de la conception lacanienne de la « personnalité » depuis sa thèse des années trente jusqu’à la clinique dite « borroméenne » des années soixante-dix. Mais l’on peut indiquer quand même que dans cette nouvelle définition de la paranoïa il y a confusion, indistinction entre les trois dimensions du réel (R), de l’imaginaire (I) et du symbolique (S), qui sont donc homogènes. Cela signifie qu’il y a continuité entre R, I et S. Cette indistinction, cette confusion, cette continuité entre les trois dimensions (R, S, I ne font qu’Un) se repère notamment – dans la clinique de la paranoïa – du côté de l’exception, d’être l’Unique, l’Un (c’est un sujet qui s’oriente vers « la pente globalisante du Un », selon les mots de J.-J. Tyszler [33]), d’où l’absence de dialectique, d’où les certitudes, d’où ce que d’aucuns nomment « psychorigidité » (Montassut), infaillibilité (absence de faille4, lutte contre la faillite), d’où enfin ce caractère d’inébranlabilité et de « fixité », souligné dans la pièce par César lui-même. Ne pas pouvoir accepter d’être entamé, faillible, s’assurer d’être inébranlable, faire la preuve de sa « toute-puissance », affirmer ne jamais avoir tort, etc., indique assez que cette pente à être Un relève d’une défense contre la castration. En ce sens, comme le dit Lacan, « la mégalomanie représente ce par quoi s’exprime la crainte narcissique […] », et « c’est la castration qui conditionne la crainte narcissique » [34]. L’impossibilité à assumer la castration oriente le sujet vers le Tout (par exemple l’homme-Tout qui équivaudrait à un dieu, qui serait Le point de référence du Monde ; ou encore le Tout du pouvoir tyrannique, mais aussi le « Tout-savoir », l’omniscience, etc.).

Conclusion

M. Edwards a écrit que « le théâtre de Shakespeare entraîne le spectateur dans toute la gamme de la folie » [35]. C’est un fait, il est possible d’y lire la jalousie délirante d’Othello ou de Léontes dans Le conte d’hiver, le délire du Roi Lear, la vengeance pathologique de Titus Andronicus, la haine et la misanthropie délirante de Timon d’Athènes, le délire à deux du couple Macbeth, ou encore le délire de revendication de Richard III, pour ne citer que ces exemples. Jules César, lui, nous amène sur un terrain différent. Pas de grands symptômes « bruyants », pas de « folie », pas de passion dévorante, ni de confusion ou d’incohérences dans les actes ou dans les propos, pas d’atrocités commises comme dans Titus Andronicus… Ce peut être, si l’on veut, l’une des leçons « cliniques » que l’on peut tirer de Jules César : « la folie n’est pas forcément liée à une faiblesse de l’esprit ou du caractère […], elle peut parfaitement survenir, se manifester au contraire chez celui qui est le plus fort, le plus décidé à combattre, à se défendre » [36]. Toutefois, nous l’avons vu, le Jules César de Shakespeare nous est présenté comme un personnage à l’amour-propre et à l’orgueil démesurés, enfermé dans ses certitudes, s’auto-glorifiant, se disant inatteignable et « inflexible » (III, 1), inébranlable, de filiation divine, parlant de lui à la troisième personne, illuminant le monde de son être et de son nom, etc. Si le délire du Roi Lear peut en un sens être lu sous l’angle du nœud borroméen qui se défait, la figure de Jules César peut nous orienter vers une structure dans laquelle les trois dimensions du réel, de l’imaginaire et du symbolique sont en continuité, homogènes, dessinant ainsi un nouage particulier (« nœud de trèfle ») correspondant à la structure de « personnalité » du paranoïaque (en l’occurrence ici dans sa forme mégalomaniaque), et qui « assure au narcissisme sa sthénie » [37]. César, on l’a vu, se présente effectivement « comme étant une sorte de totalité accomplie, comme un Un parfait » [36].

Liens d’intérêt

l’auteur déclare ne pas avoir de lien d’intérêt avec cet article.


1 C’est nous qui soulignons.

2 Ce point, constamment repéré, l’est également par Y. Bonnefoy dans sa préface à Jules César : « l’essentiel, c’est de remarquer qu’il [César] parle avec force, en substituant au Je un Il qui suggère le caractère d’emblée auto-suffisant, historique, de sa présence et de son pouvoir » [8].

3 Cassius, lui, n’y croit pas du tout, il en fait la démonstration, exemples à l’appui. Et à Brutus : « Qu’y a-t-il dans ce ”César” ? Pourquoi ce nom résonnerait-il plus haut que le vôtre ? » (I, 2). Voir toute la tirade.

4 « Le Moi paranoïaque, disait P.-C. Racamier, se veut sans failles » [30].

Licence Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International