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Psychologie & NeuroPsychiatrie du vieillissement

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Les bases cérébrales du rire et de l‘humour Volume 1, numéro 4, Décembre 2003

Auteur
  • Page(s) : 285
  • Année de parution : 2003

Auteur(s) : Christian Derouesné

Depuis longtemps, littéraires (Grojnowski : Aux commencements du rire moderne. L’esprit fumiste. Paris : José Corti, 1997), philosophes (Bergson : Le rire, Paris : PUF, 1940/95) et psychanalystes (Freud : Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris : Gallimard, 1940/88) se sont penchés sur l’essence du rire. Plus récemment une publicité télévisée pour le célèbre fromage « La vache qui rit », tant apprécié de nos enfants, posait à leurs parents l’angoissante question : « Mais pourquoi rit-elle ? » Il ne faut pas chercher la réponse dans l’excellente revue de Barbara Wild et al. [1]. Comme tous les travaux de neuropsychologie, cette étude fait le point sur la mécanique du rire et non sur son sens. Le rire est un acte moteur complexe associant une expression faciale à des modifications respiratoires et végétatives. Cette coordination serait assurée par des structures (on est un peu surpris de voir les auteurs utiliser le terme de « centre » qu’on croyait disparu devant la complexité des réseaux) situées dans la partie dorsale haute de la protubérance. Ces structures mettraient en jeu deux systèmes de commande partiellement indépendants. Le premier, celui du rire naturel, involontaire, induit par l’émotion, comprend les formations amygdaliennes et des structures hypo-, sous- et thalamiques. Le second, celui du rire déclenché volontairement prend son origine dans le cortex operculaire et prémoteur. La pathologie confirme l’existence d’une dissociation entre ces deux systèmes puisque certains patients ont perdu la capacité de rire volontairement (lésions operculaires) alors qu’ils conservent des capacités intactes de rire émotionnel. À l’inverse, la pathologie neurologique révèle de nombreuses manifestations de rire pathologique, involontaire. Le rire pathologique est un désordre purement moteur caractérisé par : 1) sa survenue en réponse à des stimuli non spécifiques : 2) l’absence de l’affect correspondant, le sujet étant habituellement conscient du caractère inapproprié du rire ; 3) l’impossibilité de contrôler volontairement son intensité et sa durée ; 4) l’absence de modification consécutive de l’humeur. Il peut constituer une manifestation épileptique (rire gélastique) ou ischémique (fou rire prodromique d’un accident ischémique cérébral). Le plus souvent, le rire spasmodique relève d’une libération du contrôle des formations pontiques par des lésions cérébrales bilatérales. De nombreuses lésions cérébrales touchant en particulier les structures nécessaires au contrôle volontaire du rire peuvent être à l’origine du rire spasmodique (le terme de spasmodique exprime bien le caractère purement moteur et sa ressemblance avec la spasticité des membres). Le rire pathologique peut exister seul ou être suivi d’un pleurer spasmodique. Rire et pleurer spasmodiques sont des phénomènes purement moteurs, dénués d’affect, à distinguer de la labilité ou de l’incontinence émotionnelle qui sont des perturbations du vécu émotionnel et de son expression. Labilité et incontinence émotionnelle sont d’ailleurs des manifestations beaucoup plus fréquentes que le rire et pleurer spasmodiques. Contrairement à ce dernier elles sont fréquemment observées chez les patients porteurs de lésions cérébrales, mais elles peuvent tout aussi bien se rencontrer en dehors de la présence de ces lésions.

L’humour est un tout autre problème. Nul ne s’accorde sur sa définition. Les uns y voient une forme spécifique de comique, chère à nos amis d’Outre Manche, d’autres tendent à appliquer le terme humour à toutes sortes de comique. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que la structure de l’humour soit complexe (est-ce la principale raison du petit nombre de travaux neuropsychologiques qui lui ont été consacrés ou serait-ce le peu d’humour des tenants de la discipline ?) et ses corrélats anatomiques difficiles à préciser. La perception de l’humour impliquerait le cortex frontal droit, le cortex orbitofrontal, les circonvolutions temporales moyennes et inférieures des deux hémisphères et, possiblement, le cervelet.

Nous attendons beaucoup dans l’avenir, tout particulièrement de nos collègues belges et anglais, l’élucidation d’une des caractéristiques essentielles de la vie de l’homme.

Wild B, Rodden FA, Grodd W, Ruch W. Neural correlates of laughter and humour. Brain 2003 ; 126 : 2121-38.