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Médecine

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Varicelle : un nouvel archétype dans la sociologie vaccinale Volume 14, numéro 2, Février 2018

Tableaux

Rappel historique

Avant toute réflexion, répétons que les vaccinations constituent la plus belle victoire de la médecine, et qu’à ce jour, tous les vaccins ont eu un rapport bénéfices/risques positif ou très positif.

Rappelons que les obligations vaccinales étaient liées à la gravité des maladies concernées (variole, diphtérie, polio, tuberculose, etc.). Après avoir parfaitement rempli leur but, ces obligations sont progressivement devenues le tremplin idéologique des sectes anti-vaccinales. Les pouvoirs publics ont sous-estimé le pouvoir de nuisance de ces obscurantistes et ont maintenu les obligations qu’il eut sans doute été préférable d’abroger pour dégonfler toutes les polémiques à venir. Mais nul ne peut réécrire l’histoire.

Rappelons aussi que jusque dans les années 1970, les vaccins avaient une place à part dans le marché sanitaire. Leur mise sur le marché, voire leur fabrication, était initiée par des instituts ou des ministères, leur rentabilité était faible et ils jouissaient d’une image vierge de tout conflit d’intérêts. Tous les médecins en étaient des promoteurs, fervents, discrets et efficaces.

C’est dans ce contexte qu’ont pu être introduits avec une grande efficacité des vaccins non obligatoires (rougeole, oreillons, rubéole, coqueluche, méningite à Haemophilus, etc.) avec des taux de couverture vaccinale à peu près identiques aux taux des vaccins obligatoires.

Progressivement, plusieurs éléments sociaux sont venus modifier la sociologie vaccinale et ternir l’image idyllique de la vaccination. Nous pouvons les résumer en plusieurs points :

  • Les nouveaux médias et l’utilisation de la polémique comme générateur d’audimat ont donné un grand pouvoir aux sectes anti-vaccinales.
  • Le marché a commencé à s’intéresser à ce secteur considéré jusqu’alors comme peu attractif.
  • De nouveaux vaccins ont été mis sur le marché pour des pathologies dont l’impératif de santé publique n’apparût pas évident d’emblée à tous les médecins (pneumocoque, HPV).
  • Les ministères n’ont pas su gérer ces nouvelles données sociétales et n’y ont pas adapté leur communication (hépatite B).
  • Enfin, quelques maladresses ont levé des suspicions sur de possibles conflits d’intérêts (grippe H1N1).

Cette image des vaccins s’est dégradée dans notre pays, au point de voir certains taux de couverture devenir insuffisants (rougeole, coqueluche, hépatite B) ?

Définir un problème de santé publique

Tout d’abord, il ne faut pas considérer les vaccinations en bloc, l’erreur serait aussi grossière que de considérer tous les médicaments en bloc. Le vaccin antigrippal n’a pas la même efficacité que le vaccin antipolio ; les vaccins anti-méningocoque ou anti-rotavirus n’ont pas le même intérêt public que le vaccin antidiphtérique ou anti-hépatite B.

Il convient aussi de définir ce qu’est un problème de santé publique, en infectiologie et, désormais, aussi en cancérologie, puisque des vaccins sont proposés en prévention de certains cancers (hépatite B, HPV). L’alcoolisme, la grippe, la tuberculose, le tabagisme, la prématurité, la dépression ou la maladie d’Alzheimer sont de vrais problèmes de santé publique. La varicelle n’est pas un problème de santé publique, car elle est fréquente mais elle n’est pas grave. La méningite à méningocoque n’est pas un problème de santé publique, car elle n’est pas fréquente, bien qu’elle soit un drame individuel.

En 1999, on avait tenté d’introduire la notion d’ISP (intérêt de service public), mais cela n’a pas eu de suite. Nous devons encourager nos ministères à faire pour les vaccinations ce qu’ils ont réussi à faire pour les médicaments avec les fameux niveaux de SMR (service médical rendu). Il est urgent de rompre avec le dogmatisme vaccinal et d’élaborer pour les vaccins des niveaux de SPR (service public rendu). Il serait même préférable de n’avoir qu’un seul mode de classification, car les vaccins sont bien des médicaments.

Pour mieux comprendre ce que peut être un service public rendu, voici un tableau très instructif sur l’épidémiologie de la méningite et le nombre de vies gagnées après chaque vaccination contre l’un de ses pathogènes classiques [2](tableau 1).

Nous voyons que le vaccin anti-méningocoque ne peut sauver que 5 vies. Nonobstant la gravité de ces drames individuels, les médecins qui s’intéressent à la santé publique doivent comparer ce nombre de morts à ceux dus à d’autres causes : accidents, maltraitance, cancers, alcoolisme fœtal, voire iatrogénie médicamenteuse (opiacés, vasoconstricteurs [3], etc.).

L’infectiologie est un domaine où l’on constate une réelle démesure dans l’appréciation des menaces. La varicelle en est la parfaite démonstration.

Cas de la varicelle

Dans les années 1970, un vaccin contre la varicelle a été mis au point, destiné aux enfants immunodéprimés (maladies orphelines, chimiothérapies de cancers, etc…). Ce vaccin est resté inconnu du public et de la plupart des médecins, car ils n’étaient pas concernés. Une vingtaine d’années plus tard, quelques tentatives ont été faites pour étendre cette vaccination à tous les enfants. Les autorités et les médecins les ont unanimement rejetées, car cette maladie est particulièrement bénigne. Mais l’argument principal du refus de ce vaccin était le risque d’une baisse de circulation du virus, susceptible de retarder l’âge de la première contamination, et augmenter le risque de voir apparaître des formes tardives, toujours beaucoup plus graves. Ce consensus du refus entraîna un nouveau silence de vingt ans.

Actuellement, de nouvelles publications tentent insidieusement de re-sensibiliser les médecins à cette vaccination. Elles évoquent les rares complications neurologiques de la varicelle chez les immunodéprimés, ou plus étonnamment des intérêts accessoires comme celui de retarder l’apparition d’asthme [4] ou d’eczéma [5] (ce qui est le cas de beaucoup de vaccins) [6].

En Allemagne, cette vaccination devient courante, confirmant l’évolution de la sociologie vaccinale en Occident. Il semble qu’en matière de vaccination, l’obsession sécuritaire surpasse l’évolution générale de la prévention (ceinture de sécurité, détecteurs de fumée, tabagisme passif, etc.). Et comme nul ne semble apte à ralentir cette insidieuse progression, la question de l’utilité de ce vaccin contre la varicelle va donc bientôt, une nouvelle fois, tourmenter les confrères et les patients.

Procédons ici à deux analyses, l’une descriptive sur la réalité clinique et épidémiologique de la varicelle et de ses complications, l’autre prospective sur les effets d’une recommandation vaccinale.

Maladie dite « obligatoire » de l’enfance, la varicelle survient généralement avant l’âge de 10 ans. Elle peut passer inaperçue ou se manifester par un nombre très variable de vésicules caractéristiques. Les principales complications sont neurologiques (convulsions, méningites, encéphalites), environ 4 pour 100 000 cas (0,004 %) avec peu ou pas de séquelles et aucun décès [7], ces chiffres ne concernant pas les immunodéprimés pour lesquels la vaccination est recommandée [8]. Comme toutes les maladies virales, la varicelle est grave pour la femme enceinte et son fœtus ; fort heureusement, 99 % des femmes adultes sont naturellement immunisées par la maladie de leur enfance.

Analysons maintenant les résultats et les attendus d’une vaccination généralisée. La vaccination est efficace, puisque l’augmentation de la couverture vaccinale en Allemagne a diminué le nombre d’hospitalisations pour complications neurologiques [9], ces complications restant logiquement identiques (0,004 %) dans la maladie naturelle des non-vaccinés. Ainsi, cette vaccination évite un nombre négligeable d’hospitalisations et angoisses parentales. Elle ne fait évidemment gagner aucune vie pour une pathologie dont la mortalité est nulle.

L’épidémiologiste et l’évolutionniste doivent réfléchir au-delà de ces constats. La généralisation du vaccin contre la varicelle pourrait inaugurer un nouvel archétype dans la sociologie de la vaccination dans nos pays. Certains vaccins ne servent qu’à protéger l’individu vacciné, ils sont dits « égoïstes » (rage, tétanos) ; la plupart protègent autant l’individu que la collectivité, ils sont donc aussi « altruistes » (hépatite B, diphtérie, rougeole, polio injectable, hæmophilus) ; d’autres sont majoritairement « altruistes » (polio oral, rubéole, coqueluche, grippe).

Le vaccin contre la varicelle n’est ni « égoïste » puisque la maladie est bénigne, ni « altruiste » puisque cette maladie n’est pas un problème de santé publique. Répétons que la vaccination, en limitant la circulation du virus, diminuerait la probabilité de contracter la varicelle dans l’enfance, et qu’il faudrait une couverture supérieure à 95 % pour supprimer totalement la circulation virale. Une telle couverture est irréaliste, elle n’a pas été possible pour la rougeole ou l’hépatite B, maladies beaucoup plus graves, elle ne le sera pas davantage pour la varicelle, considérée par tous comme bénigne. Même les obligations vaccinales ne permettent pas de dépasser une couverture de 95 %.

Une couverture incomplète, de 60 % par exemple, diminuerait drastiquement le nombre de cas pédiatriques et augmenterait significativement le risque, pour les non-vaccinés, d’être contaminés à l’âge adulte ou en cours de grossesse, là où cette maladie bénigne recèle toute sa gravité [10].

La varicelle, comme l’hépatite A sont des maladies bénignes dans l’enfance et dont la gravité augmente régulièrement avec l’âge. Nous savons aussi qu’une infection précoce par certains virus comme celui de l’hépatite A est un facteur de protection contre l’asthme et les allergies [11] ; il est donc hasardeux de promouvoir un vaccin sur ce critère, comme certains tentent de le faire pour la varicelle. L’évolutionniste doit aussi considérer l’évolution des pathogènes eux-mêmes ; nos pathogènes « bénins » à l’instar de notre microbiote pourraient aussi avoir un rôle protecteur contre des pathogènes plus virulents [12].

Ainsi, la vaccination contre la varicelle, en faisant courir un risque supérieur aux non-vaccinés, et en augmentant la proportion de cas graves, serait la première vaccination « hostile ». Après les archétypes sociaux « égoïstes » et « altruistes » de vaccination, l’intrusion du marché dans le domaine vaccinal introduirait la première vaccination « hostile ».

Si, malgré tout, par le jeu d’insidieuses publications, quelque lobby réussissait à la promouvoir, les autorités sanitaires, malgré leur réticence, se verraient dans l’obligation de la recommander, à leur tour, afin d’éviter le sur-risque chez les femmes enceintes et les adultes. Au-delà de ce caractère « hostile », en termes épidémiologiques, elle serait également la première vaccination à démontrer la prise de pouvoir par le marché sur les ministères. Cette dichotomie mercatique/scientifique dépasserait alors beaucoup, en intensité, les quelques hésitations qui ont accompagné l’introduction de vaccins tels que méningo C, HPV ou rotavirus.

Enfin, la médecine et la santé publique sont aussi des sciences sociales. La promotion exagérée d’un tel vaccin aggraverait l’incompréhension du public qui pourrait sur-réagir par une hostilité à toutes les vaccinations, comme on l’a vu récemment en France. Ainsi les vies non gagnées par ce vaccin anti-varicelle se transformeraient en vie perdues par d’autres maladies infiniment plus graves.

Conclusion

Sachons raison garder devant les périls infectieux et les insérer avec lucidité dans la « pathocénose »1 actuelle de l’Occident. La vaccination contre la varicelle est clairement la première vaccination « hostile », en termes évolutionnistes. Sa généralisation en ferait probablement la première vaccination à rapport bénéfices/risques négatif et nous démontrerait que le marché a réellement pris la main sur ce secteur jusque-là assez protégé. Avec toutes les inconnues sociales et sanitaires que cela suppose...

Pour la pratique

Compte tenu des incertitudes persistantes en ce qui concerne la durée d’immunisation, contrairement au virus naturel, et d’un risque de décalage vers l’âge adulte où sont observées les complications les plus sévères, notamment chez les femmes enceintes, le Haut Conseil Supérieur d’Hygiène Publique (HCSP) recommande une vaccination ciblée chez les adolescents n’ayant pas d’antécédents cliniques de varicelle ou dont l’histoire est douteuse et chez les femmes en âge de procréer sous couvert d’une contraception efficace [13, 14].

Liens d’intérêts

l’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt en rapport avec l’article.


1 Étymologiquement, pathocénose signifie « communauté de maladies ». La notion et le mot ont été créés par Mirko Grmek, historien des sciences d’origine croate, pour désigner l’ensemble des états pathologiques présents au sein d’une population déterminée à un moment donné [Encyclopœdia Universalis].

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