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Le glyphosate est-il cancérigène ? Volume 14, numéro 8, Octobre 2018

Tableaux

Il est difficile de considérer qu’un jugement de tribunal fait office de preuve scientifique… d’autant que la justice américaine a parfois montré qu’elle tranchait entre des intérêts financiers divergents, plus qu’elle ne recherchait la vérité, y compris en matière criminelle !

L’argument principal pour incriminer le glyphosate est l’avis de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), par l’intermédiaire de son Centre International de Recherche sur le Cancer) (CIRC), qui a considéré, dans un avis publié le 20 mars 2015, que ce produit était « probablement cancérigène » (groupe 2A, voir tableau 1), précisément en ce qui concerne les « tumeurs rares », en l’occurrence rénales.

Il est de la responsabilité de cette institution internationale de lancer des signaux d’alerte dès lors que la possibilité d’un tel risque est soulevée – en l’occurrence à partir de l’expérimentation animale. Mais cela ne constitue pas une preuve scientifique : c’est à la recherche scientifique de le confirmer ou non.

Le moins que l’on puisse dire est que les scientifiques du monde entier se sont largement penchés sur cette question, puisque des dizaines d’études épidémiologiques, parfois de grande ampleur ont été réalisées dans le monde, souvent à la demande des organismes de santé nationaux, évidemment très concernés par le sujet.

Nous nous proposons ici de voir successivement les études animales, qui ont contribué à lever « ce lièvre », puis les études réalisées chez l’homme qui ont abouti à la conclusion de la quasi-totalité des agences sanitaires nationales, résumées par H. Le Bars [1] selon laquelle la cancérogénicité du produit est nulle, ou improbable, ou limitée :

  • « le poids des preuves suggère qu’il n’y a pas de risque cancérogène » (BFR, agence allemande de sécurité sanitaire, août 2015) ;
  • « le groupe de travail estime que l’analyse qui a été conduite montre que le niveau de preuve de cancérogénicité chez l’animal et chez l’homme peut être considéré comme relativement limité et ne permet pas de proposer un classement 1B dans le cadre de l’application des critères du règlement (CE) » (ANSES, Agence française de sécurité sanitaire, février 2016) (1B = classement 2A de l’OMS) ;
  • « il est conclu que le poids global de la preuve indique que le glyphosate n’est pas cancérogène » (NZ EPA, Autorité de protection de l’environnement de Nouvelle Zélande, août 2016)
  • le produit est « non susceptible d’être cancérogène pour l’homme à des doses pertinentes pour l’évaluation des risques pour la santé humaine » (US EPA, Agence américaine de protection de l’environnement, septembre 2016)
  • « l’exposition au glyphosate ne présente pas de risque cancérogène ou génotoxique pour l’homme » (APVMA, Agence australienne des pesticides et des médicaments vétérinaires, septembre 2016)
  • « il ne présente ni neurotoxicité, ni cancérogénicité, ni (…) tératogénicité, ni génotoxicité » (FSC, commission japonaise de toxicité des aliments, septembre 2016)
  • « le glyphosate n’est pas génotoxique et il est peu probable qu’il présente un risque de cancer chez les humains » (ARLA, Agence canadienne de réglementation de la lutte anti-parasitaire, avril 2017).

Alors qu’en est-il ?

D’où est née la suspicion du risque cancérigène ?

Le CIRC a soulevé la possibilité d’un effet carcinogène à partir d’études faites chez l’animal : initialement quatre études faites chez les rongeurs, les plus récentes datant de 1993 (non publiées, mais dont les résultats avaient été transmis à l’agence américaine EPA). Deux ne relevaient pas de risque, mais les deux autres notaient des risques significatifs. La plus significative relevait ces risques chez la souris en utilisant la dose de 5 g/kg/j, correspondant à des doses de l’ordre de 350 g par jour pour un homme moyen, ce qui est une dose totalement irréaliste.

Une revue générale publiée en 2000 [2] après collection des études de l’expérimentation animale correctement conçues2, menée par des experts indépendants, avait conclu qu’il « n’existait pas, dans les conditions usuelles d’utilisation du glyphosate de risque pour la santé chez l’homme ». Une nouvelle revue, datant de 2015 [3], a conclu : « qu’il n’y a pas d’effet carcinogène lié au glyphosate. Le manque de mécanisme plausible au cours des études épidémiologiques publiées, qui ne parviennent pas à démontrer d’association claire, statistiquement significative, non biaisée, sans facteur de confusion, entre glyphosate et cancer, conduit à conclure que ce produit ne présente pas de risque cancérigène chez l’homme ».

Une nouvelle analyse en 2016 [4], a fait la synthèse d’un total de 14 études expérimentales testant la cancérogénèse du glyphosate chez les rongeurs, 5 chez la souris et 9 chez le rat. Le lien avec cinq types de tumeurs (bénignes ou malignes) a pu être envisagé comme pouvant être rapproché de l’exposition au produit :

  • l’adénocarcinome à cellules tubulaires du rein a été évoqué dans une seule étude sur le rat mâle, mais avec une signification statistique (p = 0,034) jugée insuffisante pour un cancer rare, selon les recommandations en 2001 de la FDA qui exige dans un tel cas un p < 0, 025 ;
  • l’hémangiosarcome hépatique, évoqué dans une étude sur la souris, n’a pas été retenu par manque de significativité statistique ;
  • une tumeur pancréatique a été suspectée sur une augmentation (non significative) des adénomes pancréatiques, mais davantage avec les faibles expositions qu’avec les fortes expositions (!), et sans évolution vers l’adénocarcinome ;
  • le risque d’adénome hépatique a été augmenté dans une seule étude sur le rat, mais sans évolution vers l’hépatocarcinome ;
  • dans deux études s’interrogeant sur les adénomes thyroïdiens à cellules C sur les rats femelles, l’une d’elles a évoqué une tendance (mais non significative) à une fréquence augmentée d’adénome, sans progression vers un carcinome.

Au total, le panel d’experts a conclu que le glyphosate n’était pas carcinogène chez les animaux de laboratoire.

Que disent les études épidémiologiques chez l’homme ?

Les diverses agences ont tiré leurs conclusions à partir de 26 études épidémiologiques : 5 études de cohorte et 21 études cas-témoins, avec les risques de biais que ce dernier type d’étude peut comporter : analyse rétrospective de l’exposition aux herbicides [1].

Sur ces 21 études cas-témoins, 17 n’ont relevé aucun excès de cancer associé à l’exposition au glyphosate. Dans les quatre restantes, il y a un excès de lymphomes non-hodgkiniens, ce qui a incité le CRC à conclure qu’il existait des « preuves limitées » de cancérogénicité chez l’homme. Mais l’EPA américaine n’a pas retenu cette conclusion car il existait aussi dans ces études une exposition à d’autres herbicides carcinogènes connus.

En ce qui concerne les cinq études de cohorte, qui sont des études épidémiologiques prospectives, aucune n’a relevé de risque significatif de cancer, lymphomes compris.

Notamment, une vaste analyse américaine de cohorte, déjà ancienne (publiée en 2005) [5], s’est intéressée de façon prospective, chez 57 311 sujets de deux états américains (Iowa et Caroline du Nord) utilisant des pesticides au démarrage de l’étude (entre 1993 et 1997), à la fréquence d’apparition de tumeurs malignes entre leur entrée dans l’étude et le 31 décembre 2001. Il s’est avéré que 75 % d’entre eux environ (41 035) avaient été exposés au glyphosate, parmi la cinquantaine de pesticides rencontrés. Le nombre de cancers observés (2 088) était identique qu’il y ait eu ou non une exposition au glyphosate (RR = 1,0 dans les deux cas).

En distinguant les différents types de cancers, seul le myélome apparaissait avec une fréquence significativement augmentée (multipliée par 2,6) – d’ailleurs identique dans les deux états –, mais leur nombre était très faible (32 au total), ce qui peut toujours faire envisager le poids du hasard. Mais si le rôle potentiel du produit dans la fréquence du myélome n’avait pas été jusqu’à présent relevé (ou recherché ?), les auteurs rappellent que cette hémopathie a été signalée comme plus souvent rencontrée chez les agriculteurs, ce qui justifie qu’on garde à l’esprit ce résultat. En revanche, il n’y avait aucune autre différence, en particulier en ce qui concerne les lymphomes ou les tumeurs rénales. Seulement peut-on noter une paradoxale tendance à une diminution des cancers du poumon et du pancréas chez les sujets fortement exposés au glyphosate. On se gardera bien d’extrapoler à ce propos, mais tout au moins peut-on nier ici un risque accru, d’autant qu’il y avait significativement un peu plus de « non-fumeurs » chez les sujets non exposés au produit.

Une publication de 2018 [6] vient de faire la mise à jour de l’analyse de cette vaste étude épidémiologique, sur finalement 54 251 sujets suivis au moins 20 ans, dont 82,8 % avaient été exposés au glyphosate. Elle n’a retrouvé aucune augmentation des cas de tout cancer solide ou de lymphome malin (p = 0,91). Il existait seulement une « tendance » à une augmentation modérée du risque de leucémie aiguë myéloblastique à 20 ans uniquement chez les sujets les plus exposés. En revanche, il n’y avait pas d’augmentation de ce risque globalement sur l’ensemble de la population exposée. Ici encore, cela justifie d’être attentif à bien relever la survenue de tels cas, tout en se rappelant que la multiplication des sous-classes dans une population (ici les différents types de tumeurs et les différents groupes d’exposition) augmente mathématiquement le risque de révéler un lien significatif même quand il n’existe pas. C’est la raison pour laquelle dans les essais cliniques on impose la stratification préalable des sous-groupes que l’on veut étudier.

Enfin, en particulier, pour faire écho à ce qui a été indiqué plus haut, aucun excès du risque de tumeur rénale, thyroïdienne, pancréatique, hépatique ou de lymphome, ni non plus de myélome, n’a été associé à l’exposition de ces agriculteurs au glyphosate.

Ainsi cette grande étude épidémiologique, rigoureusement menée dans la logique d’un signalement (même, on l’a vu, discutable) d’un possible risque évoqué par l’expérimentation animale, conforte aujourd’hui les conclusions des diverses agences sanitaires internationales innocentant le glyphosate de tout risque carcinologique pour l’homme, et également par ailleurs de tout risque tératogène et génotoxique.

Pour la pratique

  • Ceci ne permet pas de statuer sur l’intérêt ou les inconvénients du glyphosate dans le domaine de l’écologie animale.
  • Espérons seulement que les passions soulevées par de tels sujets, amplifiées par l’intervention intempestive et souvent caricaturale des médias, n’élimineront pas l’avis des scientifiques, notamment médecins, dans les débats par ailleurs justifiés.

Liens d’intérêts

l’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt en rapport avec l’article.


1 Nous utilisons ici ce terme, la grande presse usant plus souvent du synonyme « cancérogène ».

2 Études comparatives comportant systématiquement au moins 4 groupes de 50 animaux par espèce et par sexe (1 groupe témoin et 3 à doses croissantes de glyphosate).

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