ARTICLE
Auteur(s) : Dominique
Jaulmes1, Joël Ceccaldi2, Philippe
Colombat3
1Service d'hématologie clinique, Hôpital
Saint-Antoine, 184 rue du faubourg Saint-Antoine, 75012
Paris
2Centre hospitalier Robert-Boulin, Libourne, Espace
Bioéthique Aquitain, Bordeaux
3CHU de Tours
La réanimation hématologique et le support transfusionnel au
long cours font partie du traitement des hémopathies et
représentent des secteurs importants d'utilisation de produits
sanguins labiles (PSL). Leur coût constitue une charge dans les
budgets des services concernés. La thérapeutique transfusionnelle
en phase palliative ne doit pas échapper aux modalités de
prescription des PSL recommandées parl'Anaes en 2003 et
rappelant que « toutes les recommandations doivent être
discutées sur chaque lieu de prescription avec les médecins
prescripteurs seniors et les hémobiologistes ».
Aspects éthiques
Le Code d'éthique relatif au don du sang et à la transfusion [1]
insiste sur les points suivants : le besoin clinique authentique
est la seule base d'une thérapie par transfusion ; il n'y a pas de
motivation financière pour prescrire une transfusion ; le
gaspillage doit être évité pour préserver les intérêts de tous les
receveurs et donneurs potentiels. Une utilisation optimale des PSL
liée à « la juste prescription » est la seule réponse que l'on
puisse apporter, tant au plan médical qu'au plan économique.
Deux conditions pour pouvoir transfuser
Tout acte de soins est intrusif. La transfusion tout
particulièrement, en raison de la valeur ajoutée symbolique du sang
qu'elle mobilise, et du non-soi qu'elle introduit dans l'intimité
du soi, au risque de l'altérer. Dans la culture latine, et pour les
juristes, le corps est inviolable, ce que confirment les lois de
bioéthique. Ce n'est donc qu'au titre d'exception dérogatoire
que les actes médico-soignants, en particulier celui de transfuser,
trouvent leur légitimité, mais ceci à une double condition :
- le consentement de la personne soignée, dûment éclairé par une
information loyale, appropriée au malade et à sa situation, en
l'occurrence une fin de vie. Protéger le citoyen contre l'ingérence
et respecter son autodétermination sont au motif de cette liberté
de dire oui, qui présuppose celle de dire non ;
- la nécessité thérapeutique, établie au terme d'une démarche
médicale rigoureuse, fondée sur un référentiel de bonnes pratiques
validées et régulièrement réévaluées selon l'état d'avancement des
connaissances et des moyens disponibles. Protéger et prolonger la
vie humaine menacée par la maladie constitue ce second
préalable.
Les proportions respectives de ces deux conditions, dont
l'association est nécessaire et suffisante pour pouvoir transfuser,
varient au fil du temps et de l'évolution des mœurs : avec la
montée en puissance de l'individu face au collectif, la conscience
de soi prend le pas sur la conscience des règles, et le
consentement sur la nécessité thérapeutique. Cette tendance est
avalisée par les Lois Kouchner [2] et Léonetti [3], qui obligent à
informer, incitent à partager les décisions et intiment au soignant
le devoir de respecter la volonté éventuelle du soigné de refuser
un traitement, ce d'autant plus que se rapproche l'échéance fatale.
L'heure n'est plus à la transfusion subreptice de malades rétifs
par motif de conscience, religieuse ou non : après l'affaire du
sang contaminé, elle serait plutôt au principe de précaution, à la
transparence et à la meilleure gestion possible de produits dont la
disponibilité repose sur la base fragile d'une bonne volonté
anonyme, d'une gratuité du don et d'une solidarité nationale de
plus en plus contrainte par l'économie.
Transfuser en fin de vie : un traitement
ou un soin ?
Les actes réalisés ou envisageables en fin de vie font, ces
dernières années, l'objet d'une intense réflexion dans le monde de
la santé. Ainsi, les réanimateurs, dès 2000 [4], puis les
hématologues, en 2005 [5], ont écrit et publié sur la limitation et
l'arrêt des traitements spécifiques de leur spécialité, tout en
veillant à la poursuite, jusqu'au bout, des soins nécessaires au
confort et au soulagement des symptômes pénibles. De la sorte,
dans la pratique de fin de vie, un critère de distinction entre
traitement et soin émerge : après délibération collégiale, le
premier peut être interrompu sur initiative soignante, alors que le
second, par essence continue, doit être poursuivi jusqu'au décès
[6]. Sur cette base, où émarge la transfusion ? La considérer
comme une thérapeutique laisse ouverte l'option de son
interruption, moyennant le respect des procédures préconisées,
tandis qu'en faire un soin incite à sa poursuite indéfinie.
En fait, cette séparation n'est ni si nette, ni si étanche en
clinique : hors de toute considération financière, telle
transfusion, d'indication pourtant pertinente, pourra s'avérer in
fine plus nuisible qu'utile, que ce soit en termes de contraintes,
de tolérance ou d'incidence sur la qualité de vie. Et le refus
d'être transfusé, qui n'est pas l'apanage d'une seule communauté,
ne peut qu'inciter davantage à rechercher des alternatives, sinon
meilleures, du moins comparables quant au confort de vie obtenu.
Transfuser, n'est-ce pas aussi bien traiter un symptôme (l'anémie,
avec son cortège fonctionnel) que soigner une personne atteinte en
l'occurrence d'une hémopathie, qu'il s'agisse d'un « support
transfusionnel » pour pallier les effets secondaires transitoires
d'une chimiothérapie myéloablative à visée curative, ou d'un soin
palliatif visant le contrôle efficace d'un saignement extensif
?
Cesser de transfuser apparaît donc envisageable en situation d’«
hémopathie avancée », moyennant une démarche décisionnelle
collégiale et transparente, aboutissant à un consensus où la
participation des infirmières — en première ligne dans cet acte
dont la séquence des étapes imposées par la loi requiert au moins
trente minutes — est capitale. Et ce tout en gardant en tête le
caractère toujours révisable et réversible de ce genre de décision
en fonction de l'évolution, avec une évaluation itérative du
rapport bénéfice/risque, pour rester, quoi qu'il advienne, en deçà
du seuil de l'obstination déraisonnable.
Transfuser équitablement en fin de vie
Il est une éthique inspirée de la bioéthique nord-américaine,
applicable à la transfusion, qui cherche à déduire de quatre grands
principes les processus décisionnels en matière de santé et de
maladie. C'est ainsi que, dans le cadre d'un observatoire national
sur la mise en œuvre de la loi Léonetti, R. Aubry propose de
considérer l'interdit de l' obstination déraisonnable comme une
application directe du « principe de non-malfaisance », le respect
d'un refus réitéré de traitement ou d'une directive anticipée comme
le renforcement du « principe d'autonomie », et la mise en œuvre
d'une délibération collégiale intégrant l'avis de la personne de
confiance pour décider la suspension d'un traitement « futile »
comme la déclinaison concrète du « principe de bienveillance » chez
le patient en fin de vie et devenu incapable d'exprimer sa volonté.
Reste le quatrième principe, celui « de l'équité ». S'agissant
de transfusion, on peut l'invoquer en rappelant un rôle essentiel
de l'Établissement français du sang (EFS) : transformer un don
gratuit en produits sûrs et adaptés, ce qui coûte d'autant plus
cher qu'on place plus haut la barre de la sécurité : choix
politique et sociétal, qui se fait forcément au détriment d'autres
secteurs sanitaires, dans un système contraint dont les moyens ne
sont plus illimités. En paraphrasant Paul Ricœur [7], on peut
considérer la personne transfusée de deux manières :
- l’autrui de la sollicitude, considéré individuellement dans le
cadre de la relation de soin. Qu'il s'agisse d'arrêter ou de
continuer de transfuser un malade atteint d'hémopathie avancée, le
critère décisionnel sera son projet et sa qualité de vie, hors de
toute considération financière pour le clinicien concerné. Ceci
n'empêchera pas, toutes choses égales par ailleurs, de parler
budget pour comparer telle transfusion à telle alternative
disponible ;
- le chacun de la justice, vu à travers la grille de la gestion
équitable des deniers publics. Pour l'administrateur en charge d'un
collectif et soucieux d'équilibre, le défi sera d'accroître la
disponibilité en PSL sûrs, dans la limite des moyens, tant
matériels qu'humains (donneurs), qui croissent moins vite que les
besoins.
Pour illustrer ce propos, nous donnerons quelques notions de
macro-économie sur le coût de la transfusion et sur le prix de
journée des structures utilisées pour dispenser ce soin chez les
patients atteints d'hémopathie en phase palliative.
Coût des PSL selon les chiffres de mars 2008 : le concentré de
globules rouges (CGR) issu de don standard coûte 179 euros,
auxquels une majoration pour phénotype Rh Kell de trois €
est ajoutée. Les produits plaquettaires coûtent 400 à
550 € pour un concentré plaquettaire d'aphérèse (CPA) et
255 à 400 € pour un mélange de concentrés plaquettaires
(MCP) pour un produit de sept à dix unités thérapeutiques. S'y
ajoutent les suppléments pour qualifications : 14 € pour
l'irradiation ; 69 € pour la déplasmatisation ; 45 € pour
la compatibilité ; 10 € pour les produits « CMV négatifs ».
Le coût global d'une séance transfusionnelle est ainsi évalué
à 364 à 500 € pour deux CGR, 620 à 900 €, voire
plus (en cas de transfusion de plus de dix unités) pour deux CGR et
un CPA.
Les prix comparatifs de journée des différentes structures
d'accueil des patients transfusés, en considérant qu'actuellement,
les tarifs d'hospitalisation sont calculés sur des durées de séjour
pour des groupes homogènes de malades [8], sont présentés dans le
tableau 1.
Tableau 1 Prix comparatifs de journée des différentes
structures d'accueil des patients transfusés
|
Hospitalisation conventionnelle : CHU, CHG, clinique privée
|
795 à 1 955 € en soins intensifs
|
|
Hôpital de jour
|
614 à 760 €
|
|
Centre de Soins EFS ou autre structure
|
190 € (forfait = temps infirmière et médecin ; entretien des salles
et des lits ; repas éventuel) + K10. Les produits sanguins
sont prescrits et facturés en externe
|
|
Hospitalisation à domicile
|
410 €
|
|
Unité de soins palliatifs
|
558 €
|
Aspects organisationnels
Qui transfuser ?
Les pathologies concernées par la transfusion palliative sont
essentiellement les myélodysplasies et les aplasies résistantes aux
traitements à visée curative, mais également, bien que plus
minoritaires, les insuffisances médullaires des patients en échec
de greffe ou de toute autre thérapeutique. Il faut distinguer
les phases palliatives actives (abandon d'un projet curatif mais
soin de support dans le cadre d'une maladie grave et chronique) des
phases palliatives avancées (fin de vie évaluée à huit semaines ou
moins), sans compter la phase terminale, caractérisée par la
survenue d'une ou plusieurs défaillances d'organes, avec abstention
de réanimation [9]. Lors d'une étude faite dans un service
d'hématologie entre 2000 et 2002 [10], l'analyse de l'activité
transfusionnelle de l'hôpital de jour soulignait son orientation
palliative, qui concernait 50 à 70 % des transfusés ; 10 % de
ces transfusés étaient en fin de vie, avec une espérance de vie de
moins de deux mois et un décès effectif dans ce délai. C'est dire
l'importance du support transfusionnel dans la maladie
hématologique évoluée. Le soin transfusionnel fait donc partie
intégrante des soins de support et concerne deux grandes catégories
de produits, les CGR et les concentrés plaquettaires.
Comme pour toutes les indications thérapeutiques en fin de vie,
l'important est d'évaluer l'intensité du symptôme, sa pénibilité,
le retentissement sur la qualité de vie et sur la qualité de la
relation à l'entourage. Comme pour la gestion des autres symptômes,
la concertation pluriprofessionnelle, au moins téléphonique, vise
l'évaluation clinique quotidienne et surtout l'écoute du patient.
La collaboration entre les médecins référents, spécialistes et
généralistes, est alors précieuse. Elle sera facilitée par le
travail en réseau (hospitalisation à domicile ou réseaux de soins
ville/hôpital, oncologiques ou palliatifs), qui permet d'ajuster le
« projet personnalisé de soin » (PPS) intégrant le patient et ses
proches.
Quoi qu'il en soit, et dans l'état actuel des connaissances,
ilest capital d'informer le patient, la famille et l'équipe sur le
bien-fondé de la transfusion ou de la non-transfusion.
Comment transfuser ?
Nous pouvons dégager ces recommandations sur le support
transfusionnel palliatif.
- Les CGR seront le support essentiel chez les patients
atteints de syndrome myélodysplasique ou d'insuffisance médullaire
chronique. En phase palliative active (hémopathie chronique sans
projet curatif ou en échec thérapeutique), il n'y a pas de problème
éthique : il s'agit de conjuguer une discussion clinique et les
bonnes pratiques de transfusion. Nous considérons généralement que
la transfusion de CGR est indispensable pour maintenir l'autonomie,
sinon physique, du moins relationnelle des patients arrivés à ce
stade : elle est donc poursuivie tant qu'elle est utile à la vie
sociale et à la communication. Le seuil transfusionnel reste
fixé autour de 8 ± 2 g/dL, selon la tolérance et les
facteurs de risques associés [11-13]. Néanmoins, plusieurs études
remettent en cause cette attitude. En 1996, la qualité de vie et le
retentissement subjectif de l'anémie chronique et de la transfusion
de CGR ont été évalués chez des patients atteints d'hémopathies
malignes [14] : plus du tiers des patients ne se sentait aucunement
amélioré par la transfusion (a priori ceux étant dans la phase la
plus avancée de leur hémopathie). À l'inverse, d'autres études [15,
16] tendent à démontrer que la qualité de vie des patients
atteints de MDS est améliorée par la « surtransfusion » en CGR.
Les conclusions de ces études ne sont pas univoques et la
méthodologie en fut récemment remise en cause [17]. En effet, peu
de patients traités par un régime transfusionnel seul (à
l'exclusion des facteurs de croissance [FDC]) atteignent un taux de
13 g d'hémoglobine et il faut faire une différence entre la QV
d'un patient ayant 12 g sous érythropoïétine (EPO) et un autre
ayant le même chiffre d'hémoglobine sous régime transfusionnel seul
[18].
Cela conduit à utiliser les « alternatives à la transfusion » de
CGR chaque fois qu'elles sont efficaces : les EPO de synthèse ont
transformé la qualité de vie de plus de la moitié des patients
[19]. Nous assistons à une évolution de la prise en charge de
l'anémie des patients traités pour une pathologie
onco-hématologique, prise en charge fondée sur la qualité de vie et
non plus uniquement sur la biologie. En 2001, 60,5 % des patients
traités pour une maladie onco-hématologique ne recevaient aucun
traitement de l'anémie (à part des transfusions). En 2006,
l'institution du traitement était plus précoce et concernait 78 %
des sujets anémiés.
Les EPO ont désormais une place de choix parmi les agents
stimulant l'érythropoïèse, notamment dans le traitement des tumeurs
solides et dans celui des pathologies lymphoïdes. Leur place est
moins validée dans les pathologies myéloïdes, où les résultats en
sont plus aléatoires. Il existe néanmoins un accord
professionnel fort pour traiter les patients atteints de syndromes
myélodysplasiques.
En fin de vie, en phase palliative avancée (espérance de vie
inférieure à huit semaines), l'arrêt de l'EPO est une question
éthique difficile : on hésite à supprimer un traitement onéreux,
mais qui, même s'il n'a plus pour but d'élever le taux
d'hémoglobine, conserve des effets centraux et des effets sur la
qualité de vie du patient non alité. On peut conseiller
l'utilisation des EPO chaque fois que possible, jusqu'à un
performance status inférieur à 4. Un surcoût est possible, jusqu'à
une fin de vie prévisible inférieure à huit semaines, soit deux
injections [20, 21].
L'oxygénothérapie est très discutable en phase terminale.
Saprescription répond à la gestion de la dyspnée, symptôme jamais
univoque : l'anémie est certes l'un de ses facteurs, mais rarement
le seul [22, 23].
- L'apport des concentrés plaquettaires en phase palliative
active : il n'y a pas d'indication à transfuser, quel que soit le
chiffre, sauf en cas de geste chirurgical et/ou d'épisode
hémorragique (attitude curative et non préventive). En phase
palliative terminale la transfusion plaquettaire fait l'objet de
considérations diverses. Éviter les hémorragies muqueuses, voire
viscérales, constitue le fondement essentiel de l'indication de
telles transfusions qui ont leurs contraintes : mauvaise
tolérance, immunisation et inefficacité à plus ou moins brève
échéance, inconfort des transports itératifs vers le lieu de
transfusion. Une étude multicentrique randomisée a été proposée
pour prouver le rôle de la transfusion plaquettaire dans
l'amélioration ou l'aggravation de la qualité de vie du patient en
phase palliative [24]. L'un de ses intérêts est de mettre en avant
la possibilité du maintien à domicile, avec un accompagnement de
qualité tant par les soignants que par la famille, ce qui permet de
réduire l'angoisse de l'abstention thérapeutique.
La qualification des produits plaquettaire n'est pas modifiée
en phase palliative, même terminale. Ainsi, la prescription de CPA
éventuellement irradiés et/ou déplasmatisés est poursuivie en
l'absence d'immunisation et/ou d'état réfractaire De récentes
études réduisent la différence d'effets délétères entre
l'administration de CPA et celle de MCP [25]. La qualification
des plaquettes sera donc ajustée selon l'évolution des
recommandations sur les bonnes pratiques transfusionnelles en
général, et non en fonction du stade palliatif ou curatif. En
pratique, les patients atteints de myélodysplasie ou d'insuffisance
médullaire chronique sont transfusés en plaquettes selon un
protocole dit « palliatif », c'est-à-dire uniquement en cas de
syndrome hémorragique patent important, ou avant un geste invasif
quel que soit le chiffre des plaquettes. Notre expérience prouve
que les patients peuvent vivre plusieurs mois, voire plusieurs
années, alors même que leur numération plaquettaire oscille entre
2 et 5 G/dL, sans jamais développer de complications
hémorragiques [26]. Il s'agit là de patients atteints de
myélodysplasie ou d'aplasie médullaire non traitées. En effet chez
les patients atteints de LA et/ou ceux dont le potentiel
hématopoïétique a été détruit par la chimiothérapie, la
thrombopénie ne se stabilise plus et les signes hémorragiques
apparaissent, ce qui rend la prise en charge impossible au domicile
et/ou en milieu médical hors service d'hématologie.
Cela devrait peut-être conduire les médecins à anticiper ces
situations et à limiter les lignes de chimiothérapie chez les
patients en phase avancée.
Lorsque ces situations n'ont pas été anticipées les patients
saignent et les équipes sont alors confrontées à gérer la situation
d'un syndrome insupportable pour le patient, tout comme le serait
une dyspnée aiguë. Ces situations peuvent conduire à la
sédation qui devra être expliquée au patient très souvent conscient
et à ses proches.
En phase palliative terminale on utilise largement les «
alternatives à la transfusion » de plaquettes dans les hémorragies
de moyenne abondance, notamment dans la survenue d'épistaxis :
l'acide tranexamique (Exacyl®), à raison de deux
ampoules ou comprimés, peut être renouvelé jusqu'à six fois par
jour si besoin, voire administré en perfusion sous-cutanée [27].
Des actes locorégionaux, tels que des embolisations, sont
parfois utiles [28]. Les alternatives à la transfusion
plaquettaires sont bénéfiques chez 30 % des patients atteints
d'hémopathies myéloïdes aiguës ou chroniques et elles
améliorent leur qualité de vie [29, 30]. La bonne prescription
de concentrés plaquettaires bénéficie de l'information donnée en
amont de la phase palliative, effets secondaires et coût financier
et humain faisant peser le rapport bénéfice-risque.
Les facteurs de croissance plaquettaires sont protocolisés et
concernent d'abord les thrombopénies d'origine périphérique.
Il faut rester attentifs aux prochaines études chez les sujets
atteints de thrombopénie centrale. Les cliniciens fondent
leurs espoirs sur les facteurs de croissance plaquettaire, qui
représenteront sans doute une véritable alternative à la
transfusion plaquettaire, comme le sont actuellement les EPO et les
GCSF sur les autres lignées myéloïdes [31]. Néanmoins, chez les
patients atteints d'hémopathie en phase terminale, le risque
hémorragique n'étant pas le plus important, il sera là encore utile
de discuter le bien-fondé de ces traitements.
Où transfuser ? Avantages et inconvénients
des différentes structures
En France, les transfusions de PSL sont dispensées le plus souvent
en hôpital de jour (HDJ) ou en hospitalisation conventionnelle,
dont le prix de journée varie entre 614 € (HDJ deuxième
catégorie) et 1 955 € (soins intensifs) et peu en
hospitalisation à domicile (HAD) (410 €) et en USP
(558 €). Examinons les avantages et les inconvénients des
différentes structures.
L'hôpital de jour spécialisé présente l'avantage du suivi du
patient par les médecins référents. Son coût élevé est équilibré
par celui des PSL. Les problèmes ne sont liés qu'à la
programmation en urgence, compte tenu de la limitation des places
et de la diminution de l'offre de soins.
Les centres de soins ou unités thérapeutiques de l'EFS semblent
une bonne formule pour accueillir les patients ayant besoin de
transfusions itératives et programmables. Ces petites
structures, centrées autour du soin transfusionnel, sont souvent
organisées par une équipe de soignants attentionnés et veillant au
confort du patient. Les « bonnes pratiques de transfusion » y
sont de surcroît parfaitement respectées, notamment en ce qui
concerne la sécurité et l'information. Le coût additionné des
PSL, du bilan immuno-hématologique et du déplacement médicalisé est
pris en charge en externe par la caisse de l'assuré. L'acuité du
problème est liée à l'obtention de l'agrément de « structure de
soins » par les CRAM et le ministère via l'EFS. Le rapport du
coût pour la structure et du coût global pour la société nous
paraît équilibré. Comme pour les patients transfusés en HDJ se pose
le problème du suivi des patients en fin de vie : effectivement
l'accompagnement et la démarche palliative étant particulièrement
développés dans ces structures, c'est à l'équipe soignante que
reviennent souvent l'information de la phase terminale et la
discussion de l'arrêt des transfusions et du choix du lieu de fin
de vie pour le patient. Il est alors indispensable que les
structures transversales (EMDSP, psychologues, assistante sociale,
etc.) soient disponibles pour les patients pris en charge dans ces
unités, si possible en liaison avec l'équipe médicale qui a
initialement suivi le patient.
Le domicile présente, certes, un avantage de confort pour le
patient et d'économie de frais de transport. Néanmoins,
l'immobilisation et la rémunération du médecin impliquent un nombre
limité de patients pris en charge (deux par jour et par médecin).
Une participation pluridisciplinaire est impérative et, compte tenu
de la dispersion des intervenants, il semble important de recourir
à l'inclusion des patients dans des réseaux de soins, lesquels
facilitent la coordination des soignants et la réflexion
collégiale. Le coût de la transfusion effectuée dans cette
structure ne permet pas un fonctionnement dans un budget
équilibré.
La transfusion à domicile, expérimentale en France (EFS
Rhône-Alpes et EFS Ile-de-France), fait l'objet d'avis divergents,
soit favorables [32], soit défavorables [33-35]. Il faut
souligner la différence de législation dans les pays anglo-saxons,
où existent des infirmiers transfuseurs prenant le relais du
médecin à domicile. Il faut surtout peser le bénéfice attendu
d'une transfusion de CGR chez un patient alité, dont le performance
status atteint ou dépasse 3. De plus le coût de la transfusion
effectuée dans cette structure ne permet pas un fonctionnement dans
un budget équilibré. Tout comme dans les USP, l'on conçoit très
bien qu'elle doive rester exceptionnelle eut égard au coût d'une
séance transfusionnelle quatre fois plus onéreux que le coût du
séjour ramené au prix de journée.
En pratique
Pour la transfusion de CGR
- Patient conscient et performance status inférieur à 3 : il n'y a
pas de problème éthique, l'indication transfusionnelle est posée
selon le seuil de tolérance de l'anémie, et l'EPO est utilisée ou
poursuivie chaque fois que l'efficacité peut être évaluée.
Toutefois, il ne doit plus y avoir de schéma systématique tel «
bilan-RAI-transfusion ». L'arrêt de prescription d'hémogrammes est
à discuter en réunion pluriprofessionnelle, après information du
patient et de sa famille. Cette décision sera consignée dans le
dossier médical et le dossier de soins infirmiers. Si, toutefois,
l'équipe s'accorde sur la prescription de CGR pendant ces dernières
semaines, celle-ci sera bien entendu précédée de la recherche de
RAI selon la législation en vigueur. Il ne serait pas éthique
de précipiter la fin de vie d'un patient par une réaction
transfusionnelle d'étiologie immunologique.
- Patient dont le performance status est supérieur à 3 : la
discussion de l'arrêt de ces thérapeutiques sera renforcée,
conformément aux dispositions de la loi Léonetti.
Pour la transfusion de plaquettes
- En l'absence de saignement, il n'y a pas de problème éthique.
La règle devrait être l'abstention, quel que soit le chiffre,
avec des explications réitérées au patient, à la famille et à
l'équipe.
- En cas d'épisodes hémorragiques, il doit y avoir une réflexion
médicale et éthique, en concertation pluriprofessionnelle, dans le
cadre plus général de la réflexion sur la limitation des
thérapeutiques actives (Loi Léonetti). Il est alors capital de
rechercher un consensus sur le plan de soins, en considérant chaque
patient comme singulier. Les points suivants seront pris en
compte : schéma corporel du patient ; vécu de l'entourage ; vécu
des soignants ; principe de justice ou d'équité ; éventuel état
réfractaire. Si l'hémorragie est de faible ou moyenne abondance, il
faut utiliser des alternatives à la transfusion plaquettaire. Si
l'hémorragie est de grande abondance et que l'on se trouve face à
un symptôme insupportable pour le patient et non maîtrisable par la
thérapeutique spécifique, ce symptôme peut faire recourir — tout
comme pour la dyspnée — à une sédation après information du patient
et des proches, et discussion en équipe. Cette discussion sur la
sédation sera évoquée selon les recommandations de la Haute
Autorité de Santé, récemment mises à jour par le groupe de travail
de la SFAP [36]. Ainsi, aucune prescription de sédation ne doit
être instaurée à la seule initiative médicale fut-elle celle du
médecin référent.
Il est important de prendre en compte les effets délétères et
transitoires de la transfusion, surtout pour les plaquettes ; en
informer le patient dès le début de la prise en charge
transfusionnelle, et savoir discuter les thérapeutiques
alternatives. Il faut également reconnaître la difficulté à
aborder la question du coût et d'équité au moins en équipe, mais
aussi avec le patient conscient et/ou les proches, voire avec la
personne de confiance. En phase terminale, il faut renforcer le
dialogue avec le patient et ses proches, en prenant en compte
l'aggravation inexorable de la maladie : il est du devoir du
médecin de savoir dire : « cette transfusion est inutile »,
d'expliquer pourquoi et de proposer la continuité des soins de
confort. Il faut être conscient que l'absence de réflexion
anticipée sur la limitation des thérapeutiques transfusionnelles
fait perdre au patient la possibilité de mourir à son domicile ou
en unité de soins palliatifs selon son souhait.
Dans l'absolu, qu'est-ce qui différencie les pratiques
transfusionnelles en fin de vie quand on les compare
aux attitudes curatives ?
Rien, pour ce qui est du respect des contraintes liées à la
sécurité. Seules changent les indications, fondées alors sur la
clinique, dans une visée de confort, plutôt que sur la biologie,
dans l'idée de prévenir les complications au passage d'un cap
critique : il s'agit de préserver la qualité plus que la quantité
de la vie, que menace un mal désormais incurable. Pour que cet
infléchissement du comportement des soignants, qui n'échappe
quasiment jamais à la vigilance des malades, soit perçu de façon
optimale et vécu le moins violemment possible, il convient, sinon
de l'anticiper, du moins de l'accompagner par une présence et une
information meilleures que jamais. C'est à ce prix que les
discussions ultérieures, éventuellement engagées vers une
interruption complète des transfusions, auront quelques chances de
déboucher sur un authentique consensus.
Conflit d'intérêts
aucun.
Références
1 Code d'éthique relatif au don du sang et à la transfusion
sanguine. Assemblée Générale International Society of Blood
Transfusion 12 juillet 2000.
2 Loi n°2002-203 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades
et à la qualité du système de santé.
3 Loi n° 2005-370 du 22 avril 2005 relative aux droits des
malades et à la fin de vie.
4 Groupe de travail du Comité d'éthique de la SRLF, Bases de
réflexion pour la limitation et l'arrêt des traitements en
réanimation chez l'adulte. Réanimation Urgences 2000 ;
9 : 11-25.
5 Les limitations thérapeutiques en hématologie :
recommandations de la commission d'éthique de la SFH. Hématologie
2005 ; 11 : 71-9.
6 Ceccaldi J. Limiter les soins comme les traitements. La lettre
de l'AFSOS 2009 ; 2 : 5-6
7 Ricoeur P. Approches de la personne. Paris :
Le Seuil. Lectures 1999 ; 2 : 207.
8 Devalois B, Morel V. T2A et soins palliatifs : quelles
nouveautés au 1er mars 2009 ? site www.SFAP.org.
9 Blanchet V. Grandes défaillances organiques dans le cadre
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