John Libbey Eurotext

Hématologie

MENU

Hommage à Jacques Maclouf Volume 4, numéro 5, Septembre-Octobre 1998

Auteur
  • Page(s) : 330
  • Année de parution : 1998

Jacques Maclouf n'est plus. Sa disparition brutale, le 14 juillet dernier, nous a laissés sous le coup d'une grande émotion. Elle inspire au cœur de ceux qui l'ont connu et aimé un sentiment mêlé de grande tristesse et de colère. Tristesse de voir partir un être cher, fidèle à ses amis ; colère car sa fin tragique à 48 ans a mis fin à une carrière brillante mais inachevée. L'ensemble de son travail a été consacré à l'étude des métabolites de l'acide arachidonique des cellules sanguines et vasculaires dans les pathologies cardiovasculaires. En tant que Directeur de Recherches CNRS, il était responsable d'une importante équipe d'une dizaine de personnes à l'Unité INSERM 348, sans compter le réseau de collaborations qu'il avait tissé avec des Unités de "l'IFR Lariboisière", des départements cliniques d'autres hôpitaux ainsi que de nombreux laboratoires étrangers. Trois étapes principales ont émaillé la carrière de ce scientifique accompli : Jeune interne en pharmacie venant de Limoges, il a commencé par développer et mettre au point des techniques analytiques consacrées à ces métabolites, à l'Institut Pasteur dans le laboratoire du Professeur Dray et à Limoges chez le Professeur Michel Rigaud. Il a amélioré ses connaissances sur les prostaglandines en faisant son post-doc en 1978 dans le laboratoire du Professeur Samuelsson au Karolinska Institutet de Stockolm, devenu depuis Prix Nobel. De retour à Paris, il cherchait un laboratoire de biologie susceptible d'être intéressé par la technologie analytique des prostaglandines qu'il maîtrisait. C'est à cette époque qu'il rencontre le Professeur Jacques Caen et entre dans son Unité. Parallèlement, il n'a eu de cesse d'améliorer les techniques de biochimie analytique de mesure des prostaglandines en collaboration étroite avec le Professeur Philippe Pradelles du CEA. Ces techniques devenues ultrasensibles sont actuellement utilisées comme "marqueurs de l'activation des cellules sanguines et vasculaires dans l'investigation clinique humaine" dans le cadre des pathologies thrombotiques. Ceci lui a valu les Prix Jean Debiesse en 1984 et Henri Mondor (de l'Académie des Sciences) en 1987, en même temps que de nombreux chercheurs européens et américains venaient apprendre ces techniques dans nos laboratoires. Outre la mise au point et l'application de cette technologie en physiopathologie en collaboration avec de nombreux services cliniques, Jacques Maclouf a été parmi les premiers à montrer un métabolisme transcellulaire de ces molécules. Au cours de deux séjours chez le Professeur Borgeat à l'Université du Québec et une année sabbatique en 1987-1988 chez le Professeur Murphy à Denver, Jacques nous racontait comment les plaquettes et les cellules endothéliales étaient une source importante de certaines prostaglandines à condition qu'elles soient incubées avec les neutrophiles => ainsi naissait la notion de "métabolisme transcellulaire" ; notion qu'il a approfondie en collaborant étroitement avec les Professeurs Fitzpatrick de Denver et Folco de Milan et qui lui a valu la Médaille de Bronze du CNRS. Enfin la troisième période concerne ses travaux sur le métabolisme de l'acide arachidonique grâce à une nouvelle enzyme, la "cyclooxygénase 2". Il a été également parmi les premiers à montrer l'importance de cette "enzyme inductible" relativement insensible à l'aspirine contrairement à la cyclooxygénase 1, expliquant ainsi, en collaboration avec le Professeur Patrono de Rome, pourquoi certains patients continuaient à développer des thromboses malgré la prise de cet anti-inflammatoire. Voyant l'importance du problème, il avait en toute hâte développé des anticorps contre ces enzymes, anticorps qui lui étaient demandés de toutes parts, aussi bien par des amis que des concurrents, favorisant ainsi l'avancement des recherches de manière beaucoup plus efficace que le travail d'un seul chercheur n'aurait pu le faire. La reconnaissance nationale et internationale dans le domaine du métabolisme de l'acide arachidonique lui a permis de diffuser l'information scientifique et d'organiser ainsi tout dernièrement deux Euroconférences de prestige, à l'Institut Pasteur en 1996 et 1997, qui ont réuni les plus grands spécialistes travaillant sur les antithrombotiques. Homme de science accompli, Jacques avait aussi une activité d'enseignant où il s'est particulièrement investi : responsable du DEA intitulé "Biologie et Pharmacologie de l'Hémostase et des Vaisseaux", l'enseignement a toujours été pour lui une préoccupation majeure. Son bureau était largement ouvert aux étudiants qu'il écoutait avec une grande disponibilité et avec lesquels il discutait longuement de manière à leur trouver la meilleure orientation possible. Il fut également vice-président de la Commission 7 INSERM, où il était remarqué par ses propos judicieux, et membre du Conseil de gestion restreint de la Faculté de Médecine Lariboisière Saint-Louis. Je pourrais intituler ces quelques mots que je viens de dire "Hommage à un homme de science" mais ceci ne serait pas complet si je ne rendais hommage à un athlète. C'était un sportif avec un enthousiasme et une énergie sans limite : plus de 10 marathons courus à New York et à Paris, et surtout skieur de haute montagne sur les cimes du mont Blanc. Mais aurait-il réalisé une œuvre aussi importante s'il n'avait eu à ses côtés une famille à laquelle il était profondément attaché ?... Avec son épouse Nicole, brillante microbiologiste à l'Institut Pasteur, leur première priorité était leurs enfants : Béatrice, Antoine et Guillaume. La dernière joie de Jacques, il l'a ressentie la veille de sa disparition en fêtant en famille la réussite au bac de Béatrice et son entrée en fac de Droit. Le souvenir qu'il nous reste de Jacques, outre son intelligence, c'est celui d'un être travailleur, dynamique, rigoureux et modeste. Ami fidèle, il était un mari et un père aimant et chaleureux, un gentleman éduqué et cultivé. Selon Spinoza : "être immortel, c'est laisser le souvenir de ce que l'on a été et de ce que l'on a fait". Jacques Maclouf restera longtemps parmi nous.