John Libbey Eurotext

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L’ennemi Volume 7, numéro 3, Juillet-Août-Septembre 2019

« J’ai pétri de la boue et j’en ai fait de l’or »

Quel magnifique alexandrin !

Deux beaux hémistiches, une césure harmonieuse, pratiquement un mot pour un pied (sauf « pétri » qui couvre 2 pieds), une musicalité agréable, un équilibre parfait (au pétrissage répond la manufacture, à la boue répond l’or).

Et puis la force d’évocation qui fait de Baudelaire ce génie poétique… !

On imagine le poète plonger ses bras jusqu’aux coudes dans un grand « pétrin de mots », malaxer, malaxer, et en sortir ce petit objet tout beau, tout ciselé, tout brillant, tout parfait qu’est l’alexandrin baudelairien… !

On retrouve cette force d’évocation dans tous ses poèmes, qu’ils soient en vers ou en prose.

En quelques mots ou en quelques vers, Baudelaire vous projette l’image choisie ou vous provoque le sentiment souhaité…

Qui ne voit dans cet alexandrin « La tribu prophétique aux prunelles ardentes » l’image des gens du voyage ?

Qui ne ressent de la sensualité en lisant « Le serpent qui danse » ?

« À te voir marcher en cadence,

Belle d’abandon,

On dirait un serpent qui danse

Au bout d’un bâton. »

Qui ne comprend la solitude et l’incompréhension du poète en lisant « L’Albatros » ?

« Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

Et qui n’éprouve de la nostalgie et du « Spleen » en lisant ce beau sonnet qu’est « L’Ennemi » ?

« Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,

Traversé çà et là par de brillants soleils ;

Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,

Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j’ai touché l’automne des idées,

Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux

Pour rassembler à neuf les terres inondées,

Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve

Trouveront dans ce sol lavé comme une grève

Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,

Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur

Du sang que nous perdons croît et se fortifie ! »

Ce sonnet reflète bien les obsessions de Baudelaire (le temps et l’ennui).

La technique est toujours parfaite.

Les vers sont parfaitement équilibrés et déroulent leur musicalité et leur rythme élégants.

Le thème est triste. On est dans le « Spleen »…

Une vie défile devant nos yeux… Le Temps qui passe et l’ennui qui rôde…

La construction, les mots choisis, le temps des verbes, tout est fait pour que les images arrivent et vous déclenchent des sentiments.

Pour Baudelaire, l’ennemi, c’est le Temps dont il est obsédé (relire « L’Horloge » ou « Enivrez-vous »), le Temps qui passe, inexorable, et qui gagne toujours à la fin…

Le premier quatrain est écrit au passé.

C’est la jeunesse qui est partie, symbolisée par l’été et ses « orages », ses « brillants soleils », le « tonnerre », le « jardin » et les « fruits vermeils ».

Le second quatrain est écrit au présent, c’est l’âge adulte, l’âge des constats où on regarde le passé qui ne reviendra plus et où on commence à décliner.

C’est l’« automne des idées », automne rappelé par « la pelle et les râteaux », « les terres inondées » et « les tombeaux ».

Le premier tercet est écrit au futur (« trouveront »). C’est le petit regain d’espoir. Il y a encore des « fleurs nouvelles » et du « rêve ».

Il y a encore de la vie grâce à l’« aliment » et on espère encore un peu de « vigueur ».

Le second tercet est écrit au présent. C’est un constat.

Le Temps vient vite briser le petit regain d’espoir et de rêve.

C’est la fin, la défaite. Le Temps a gagné.

Il est toujours le plus fort. Il « mange la vie », il « ronge le cœur ».

C’est le vampire qui se nourrit du « sang que nous perdons ».

Tout est dit.

Et avec quelle force.

Voilà donc résumée en 14 vers, en 168 syllabes, une vie.

Un combat avec le Temps dont on sort toujours perdant…

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