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Institutionnalisation d’un continuum de prise en charge des séropositifs VIH/sida à Hanoï (Viêt-Nam)


Cahiers d'études et de recherches francophones / Santé . Volume 19, Numéro 3, 141-8, juillet-août-septembre 2009, Étude originale

DOI : 10.1684/san.2009.0169

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Myriam de Loenzien , IRD-LPEDUniversité de ProvenceCase 103, place Victor Hugo13331 Marseille cedex 03France.

Résumé : La prise en charge des personnes séropositives comprend une grande diversité de tâches, de la prévention aux soins palliatifs. Elle implique un ensemble cohérent et coordonné d’actions. Nous prenons le cas du premier programme de prise en charge gratuite à visée thérapeutique utilisant des antirétroviraux au Viêt-Nam, action pilote lancée en 2004 à Hanoï pour étudier la façon dont ce dispositif est institutionnalisé. Nous avons réalisé notre étude, en 2003-2004, au sein de l’hôpital Dông-Da de prise en charge des séropositifs de la ville. Ce travail a consisté en la passation de 68 entretiens qualitatifs auprès de patients, de membres de leurs familles et de membres du personnel, l’observation de consultations ambulatoires, l’analyse de dossiers d’hospitalisations, la passation de questionnaires autoadministrés auprès du personnel hospitalier. Les résultats montrent l’importance que revêt, pour les patients, leurs familles et les membres du personnel hospitalier, une prise en charge complète incluant les aspects psychosociaux et la nécessité de mettre en place un ensemble intégré de mesures concernant plusieurs types d’acteurs. L’observation des consultations de jour montre les limites d’une prise en charge biomédicale dont le volet psychosocial a été mis en place plus tardivement, l’une des principales difficultés étant l’absentéisme des patients aux consultations ambulatoires. Les patients et leurs familles se heurtent également à la stigmatisation envers les séropositifs VIH dont fait preuve une partie du personnel hospitalier. La réalisation du continuum de prise en charge nécessite de développer les actions d’information, de conseil et de soutien sociopsychologiques des patients, de leurs familles et du personnel hospitalier. Pour cette institutionnalisation, le Viêt-Nam peut s’inspirer d’une expérience internationale qu’il doit adapter aux contraintes locales. Les lacunes rencontrées témoignent de la difficulté de ce pays à mettre en place un ensemble complexe de mesures sur un rythme accéléré. Elles ne doivent cependant pas masquer les efforts, le dynamisme et l’adaptabilité que supposent les mesures déjà prises de la part des acteurs locaux.

Mots-clés : hôpital, prise en charge, traitement antirétroviral, Viêt-Nam, VIH/sida

ARTICLE

Auteur(s) : Myriam de Loenzien

IRD-LPEDUniversité de ProvenceCase 103, place Victor Hugo13331 Marseille cedex 03France

La mise en œuvre des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) intervient dans un contexte de restructuration socio-économique initiée depuis les années 1980. De plus, sur le plan sanitaire, ces dernières années ont été marquées par la survenue de plusieurs épidémies (VIH, SARS, grippe aviaire, grippe A). La prise en charge des personnes séropositives comprend une grande diversité de tâches, de la prévention aux soins palliatifs. Elle implique un ensemble cohérent et coordonné d’actions. Comment se met en place localement ce dispositif de prise en charge des séropositifs VIH/sida ? Nous prenons le cas du premier programme de prise en charge gratuite à visée thérapeutique utilisant des antirétroviraux au Viêt-Nam. Il s’agit d’une action pilote lancée en 2004 à Hanoï, qui a fourni une première base à une généralisation des antirétroviraux. Cette étude permet de mieux comprendre la façon dont est institutionnalisée la lutte contre le VIH/sida en lien avec les OMD.

Contexte institutionnel et épidémiologique

La lutte contre le VIH/sida a été marquée par des décisions fortes : abandon de la politique des fléaux sociaux fin 2003, adoption d’une stratégie nationale de lutte contre le VIH/sida en 2004 puis d’une loi sur la lutte contre le VIH/sida en 2007, mise en place de dispositifs de prise en charge des séropositifs dans le contexte d’un pays où les évolutions socio-économiques et démographiques sont rapides.

OMD et lutte contre le VIH/sida au Viêt-Nam

L’adoption des OMD est intervenue dans un contexte socio-économique et politique marqué par une profonde restructuration du pays. La crise des années 1970-1980 a donné lieu à une série de réformes dans le cadre de la politique du Renouveau (Dôi Moi) initiée en 1986. Les OMD adoptés en septembre 2000 ont été adaptés et intégrés à la stratégie nationale de développement socio-économique 2001-2010. Ceux-ci visent à sortir le pays de son statut de pays sous-développé, à améliorer les conditions de vie de la population d’un point de vue physique, social et culturel, à développer une économie de marché à orientation socialiste ainsi qu’à établir les fondements d’un pays industrialisé moderne pour 2020 [1]. La lutte contre le VIH/sida, le paludisme et les autres maladies constitue le sixième OMD adopté par le Viêt-Nam. Il vise à « arrêter et inverser la propagation du VIH/sida pour 2015 ». Contrairement au cadre international proposé, le Viêt-Nam n’a pas inscrit, dans ses objectifs spécifiques, l’accès universel au traitement des personnes séropositives qui en ont besoin.

Épidémie VIH/sida

Selon Vu et al., en 2008, malgré un taux de prévalence qui reste relativement faible (0,5 %) et une épidémie considérée comme concentrée, le VIH/sida constitue depuis 2003 la deuxième cause de décès après les accidents de la circulation routière. La majeure partie des cas déclarés est constituée de consommateurs passés ou actuels de drogue par voie intraveineuse (73 % en 2006). Par conséquent, près des deux tiers des cas rapportés de séropositivité sont constitués d’hommes âgés de moins de 29 ans [2]. La transmission par voie sexuelle représente une proportion relativement faible (16 % en 2006) des séropositifs [2] mais en augmentation, dans un contexte où l’incidence de l’épidémie est relativement forte (1,4 pour mille en 2006 versus 0,2 pour mille en 1999) [2].

Hanoï, capitale politicoadministrative du Viêt-Nam, est située dans le delta du fleuve Rouge, région à très forte densité démographique. Ville d’environ 2,7 millions d’habitants dont 57 % d’urbains [3], Hanoï occupait en 2004 le sixième rang national en termes de taux de prévalence du VIH, avec 0,2 % [4], soit environ 5 000 cas rapportés de VIH.

Difficultés de la lutte contre le VIH/sida

Malgré une forte baisse du niveau de pauvreté et des performances relativement bonnes concernant plusieurs OMD, le Viêt-Nam rencontre des difficultés dans divers secteurs mettant en cause l’efficacité de l’utilisation des ressources budgétaires, notamment l’accroissement des inégalités de revenu entre régions, les difficultés d’accès aux services sociaux dans certaines régions, l’inégalité entre hommes et femmes, la pollution et la propagation du VIH/sida [1].

L’épidémie VIH/sida est un domaine où les prévisions sont plutôt pessimistes. L’objectif d’une réduction du taux de prévalence du VIH chez les femmes enceintes est considéré comme ne pouvant probablement pas être atteint [5]. On estime qu’en 2003 au Viêt-Nam, 22 000 patients nécessitaient une prise en charge par antirétroviraux. Or, ils n’étaient que 1 000 à en recevoir en 2004. Hormis les femmes enceintes séropositives à qui une prophylaxie préventive était proposée lorsqu’elles étaient dépistées à temps, il s’agissait en général de délivrance ponctuelle d’antirétroviraux non gratuits sans programme de prise en charge globale.

La virulence des messages relatifs à une atteinte VIH/sida, lancés avant 2004, explique en grande partie une forte stigmatisation à l’égard des personnes séropositives, associées à des consommateurs de drogue injectable pour les hommes, à des prostituées pour les femmes. Cette politique a évolué vers une mobilisation de l’ensemble de la société avec l’adoption d’une stratégie nationale de lutte contre le VIH/sida en 2004 puis l’adoption en 2007 d’une loi sur le VIH/sida instituant un meilleur soutien aux personnes infectées et familles comportant une personne séropositive [6]. Au début des années 2000, en raison des limites liées à ses infrastructures, le Viêt-Nam n’est pas parvenu à absorber toutes les ressources mises à sa disposition par les agences bilatérales et multilatérales dans la lutte contre le VIH/sida.

Étude sociodémographique d’un dispositif de prise en charge

Notre étude a été réalisée en articulation avec le programme de prise en charge globale des patients VIH/sida mené au sein de l’hôpital Dông-Da à Hanoï dans le cadre de l’initiative qui vise à offrir gratuitement une prise en charge globale du VIH/sida par traitement antirétroviral dans une structure hospitalière publique dans le cadre des stratégies de Comprehensive Care.

Cadre de l’étude

L’hôpital polyclinique municipal Dông-Da est l’hôpital de référence pour la prise en charge des séropositifs à Hanoï. Il comprend 15 services, environ 250 lits et emploie près de 300 personnes. En 2002-2003, l’hôpital Dông-Da a réalisé des consultations, des conseils et des mises sous traitements antirétroviraux de personnes séropositives VIH/sida. Au total, 251 patients avaient un dossier médical dans l’hôpital dont 94 recevaient un traitement antirétroviral [7]. Il s’agissait cependant de traitements financés par les patients et sans système de prise en charge globale. À la suite du protocole d’accord signé, en octobre 2002, entre les ministères français et vietnamiens de la Santé, une convention a été signée entre deux hôpitaux de Hanoï et le groupe d’intérêt public (GIP) ESTHER (Ensemble pour une solidarité thérapeutique hospitalière en réseau) en juin 2003. Le projet prévoyait la mise sous traitement de 100 patients à Hanoï pour 2004 dans le cadre d’un jumelage interhospitalier. Au 31 juillet 2004, 36 patients étaient sous traitement antirétroviral. Ils étaient tous pris en charge dans le service des maladies infectieuses de l’hôpital Dông-Da, tandis que l’hôpital Saint-Paul était impliqué dans le travail de laboratoire.

Enquête réalisée

Cette étude sociodémographique a été réalisée en lien avec le programme de prise en charge menée au sein de l’hôpital en collaboration avec le GIP ESTHER. Il visait à documenter les conditions de prise en charge des personnes séropositives. Il s’agissait de documenter l’adhérence et l’observance aux traitements des personnes sous antirétroviraux, d’identifier des ressources pour la prise en charge psychosociale des séropositifs et de fournir des indicateurs pour le monitoring et l’évaluation des activités de prise en charge psychosociale des séropositifs. Ce travail devait permettre de proposer des mesures pour développer et améliorer la qualité et l’intégration des services de conseil, d’information, de communication et de prise en charge psycho-sociale des séropositifs.

L’enquête a été réalisée en 2004-2005 par une équipe de démographes et de sociologues de l’Institut de recherche pour le développement (IRD, UMR 151 LPED) et de l’Institut de recherche populations et sociétés (IPSS) de l’Université nationale d’économie à Hanoï. Menée au sein de l’hôpital Dông-Da, elle comportait quatre volets réalisés simultanément sur une durée totale d’un an et demi :

  • une étude des dossiers des patients en soins de jour (41 patients séropositifs VIH/sida sous traitement antirétroviral) et des patients hospitalisés au sein du service des maladies infectieuses de l’hôpital Dông-Da (du 10 mai au 9 juillet 2004) ;
  • une observation de trois quarts des consultations (36 sur 48) ambulatoires qui ont eu lieu de juin 2004 à février 2005, soit 620 patients-consultations sur une période de sept mois ;
  • la réalisation d’entretiens qualitatifs individuels auprès de 41 patients des trois premières cohortes d’avril 2004 à janvier 2005 et 19 membres de leurs familles de septembre 2004 à février 2005. Les patients que nous avons interrogés sont pris en charge dans le cadre des soins de jour. Les membres de leurs familles interrogés ont été choisis parmi celles qui apportent leur aide aux patients interrogés ;
  • la réalisation de huit entretiens qualitatifs et une enquête quantitative par questionnaires autoadministrés auprès de 276 membres du personnel hospitalier.

Chacun de ces volets permet d’apporter des éléments de réponse aux problèmes de l’institutionnalisation d’une prise en charge des séropositifs VIH/sida.

Deux types de prise en charge liés

Bien que l’on distingue les deux types de patients et deux types de soins, les liens entre soins ambulatoires et hospitalisation des personnes séropositives sont étroits : les deux types de prise en charge sont situés au sein du même service de l’hôpital, ils s’adressent à des patients dont les profils sociodémographiques sont similaires, caractérisés par des prises de risque multiples, et qui ont souvent recours à plusieurs types de prise en charge.

Deux types de soins au sein du même service

Les patients en soins ambulatoires sont répartis en cinq cohortes. Les inclusions ont eu lieu tous les deux à trois mois au cours de l’année 2004, et en mai 2005 pour la dernière cohorte. Chaque cohorte comporte une vingtaine de patients. Quelques patients ont été inclus peu de temps après que la cohorte correspondant ait commencé le traitement. Au total, 115 patients ont été traités et suivis au moment de l’enquête.

Du 10 mai au 9 juillet 2004, selon les informations que nous avons collectées quotidiennement auprès de l’hôpital, 81 personnes ont été hospitalisées au sein de la partie du service des maladies infectieuses réservée aux patients séropositifs VIH. Le nombre de personnes hospitalisées simultanément présentes dans cette partie du service a varié de 8 à 22 patients, avec une moyenne de 14 patients, répartis dans cinq chambres de trois à six lits, certains patients étant deux par lit. Nous nous intéressons, ici, aux séjours effectués jusqu’à début juillet 2004. On connaît la durée de cinq séjours sur six, les autres correspondent à des séjours inachevés. Pour les séjours connus, la durée varie de 1 à 71 jours, cette durée restant exceptionnelle, puisque les autres atteignent au maximum 39 jours. La durée moyenne des séjours est de 12 jours, avec une variabilité importante.

Population plutôt masculine, jeune et socialement fragilisée

Les patients hospitalisés et les personnes traitées dans le cadre du programme gratuit par antirétroviraux forment une population proche de celle des cas déclarés de séropositivité VIH au Viêt-Nam : essentiellement masculine et relativement jeune qui cumule plusieurs handicaps économiques et sociaux. Comme pour l’ensemble des cas déclarés de séropositivité VIH/sida du pays, la population des patients est fortement masculine (sept patients sur dix sont des hommes en soins ambulatoires, neuf sur dix pour les hospitalisés), jeune (en moyenne 30 ans pour les premiers, 28 ans et demi pour les seconds).

Un tiers des patients en soins ambulatoires et un quart des patients hospitalisés déclarent exercer une activité économique. Il s’agit, dans la plupart des cas, d’une activité libérale telle que du commerce, de l’agriculture ou de l’artisanat. Pour la moitié des patients en soins ambulatoires, l’activité socio-économique n’est pas indiquée. La plupart des patients hospitalisés n’ont pas d’activité professionnelle. Par conséquent, ils ne sont pas assurés. Par ailleurs, à la date de l’enquête, l’assurance santé excluait spécifiquement les personnes séropositives VIH. Par conséquent, les patients devaient prendre en charge l’intégralité de leurs frais d’hospitalisation.

Parmi les patients en soins ambulatoires, la moitié ont été mariés. Quelques personnes parmi eux sont séparées de leur conjoint. La moitié des personnes ayant déjà été mariées ont un conjoint séropositif. C’est le cas également d’une personne séparée de son conjoint (sur trois). Parmi les 15 personnes qui déclarent avoir des enfants, les deux tiers déclarent que ceux-ci sont séronégatifs, deux déclarent avoir un enfant séropositif, deux déclarent ne pas connaître le statut sérologique de leurs enfants. Plus d’un patient hospitalisé sur dix ne donne aucune personne de référence à contacter en cas de problème. Pour les autres, il s’agit en général de membres de leur famille, notamment des parents pour la moitié, principalement la mère et dans une moindre mesure le père. Seul un patient sur six cite son conjoint. Comme les patients hospitalisés sont en général des hommes, il s’agit de l’épouse.

Prises de risque multiples

Plus des trois quarts des hommes déclarent avoir eu des problèmes de dépendance à la drogue. Ce n’est le cas que d’un quart des femmes hospitalisées et d’aucune femme en soins ambulatoires.L’ancienneté de cette consommation varie de un à 14 ans. L’âge moyen et l’âge médian déclarés de début d’utilisation de la drogue sont de 21 ans. Il s’agit pour la plupart d’injections d’héroïne. Tous les patients en soins ambulatoires déclarent ne plus consommer de drogue : c’est une condition d’entrée dans la cohorte. Parmi les patients hospitalisés qui ont consommé ou consomment de la drogue, un sur cinq déclare être en train de tenter d’essayer de se sevrer dans un centre de rééducation par le travail. En raison du fait qu’ils n’ont pas encore réussi leur sevrage et du fait qu’ils sont malades, la plupart de ces patients utilisent de la drogue pendant leur hospitalisation, ce qui pose de multiples difficultés. Chez certains de ces patients, la privation de drogue provoque des tensions et des problèmes supplémentaires. Ils dépendent de leur entourage pour leur approvisionnement.

Parmi les patients en soins ambulatoires, une personne sur six n’a pas répondu à la question concernant l’âge aux premières relations sexuelles. Pour les autres, l’âge moyen aux premières relations sexuelles déclaré et l’âge médian sont de 21 ans. Toutes les femmes (à part une qui ne répond pas à cette question) déclarent avoir eu leurs premières relations sexuelles avec leur conjoint, tandis que ce n’est le cas que de quelques hommes. Cette différence homme-femme correspond à une norme des comportements sexuels en Asie, caractérisée par une dissymétrie où la proportion d’hommes qui ont des partenaires multiples est forte, alors qu’elle est faible chez les femmes [8]. Plus de la moitié des personnes interrogées déclarent ne pas avoir utilisé de préservatif au moment de leurs premières relations sexuelles. La majorité des patients déclarent utiliser des préservatifs depuis la découverte de leur séropositivité.

Pluralité des recours

Les durées écoulées entre la date du test VIH positif et la prise en charge varient de zéro à sept ans (en moyenne deux ans et demi). Tous les patients hospitalisés déclarent être séropositifs, sauf deux qui déclarent attendre le résultat de leur test. La moitié des patients qui connaissent leur résultat précisent le lieu où ils ont fait le test. Il s’agit en général d’un hôpital (sept cas sur dix), notamment l’hôpital Dông-Da (près de la moitié), l’hôpital Bach-Mai (près du quart) et l’hôpital Saint-Paul (deux patients). Les autres infrastructures mentionnées sont le centre de médecine préventive, une prison ou un centre de désintoxication. La plupart des patients ont été testés à Hanoï. Plus de la moitié des patients ont été testés en 2003 ou 2004. Ces résultats suggèrent que la découverte de la séropositivité a été tardive et a souvent eu lieu à la suite de problèmes de santé probablement liés au VIH/sida, notamment la survenue d’infections opportunistes.

Un quart des patients traités par le programme gratuit par antirétroviraux ont été hospitalisés au sein du service des maladies infectieuses de l’hôpital Dông-Da au cours des quatre premiers mois de l’année 2004. Cela explique qu’ils aient eu connaissance du programme de prise en charge par antirétroviraux, car à cette période, l’information de son existence était encore peu répandue à l’extérieur de l’hôpital. Ainsi, au moment de la réalisation de cette étude, la connaissance du programme de soins ambulatoires en phase de démarrage n’était pas encore très répandue. Les patients qui ont eu la possibilité de participer étaient donc souvent des personnes hospitalisées depuis le début du programme, qui remplissaient les critères d’éligibilité (séropositivité, résidence à Hanoï, taux de CD4 inférieur à 400).

Les patients hospitalisés à l’hôpital Dông-Da ont fait, pour certains, plusieurs séjours dans cet hôpital, dans un autre ou dans d’autres infrastructures de santé. Au total, un peu moins d’un patient sur six a été hospitalisé deux fois dans ce service au cours des six premiers mois de l’année. Parmi les 81 patients hospitalisés, quatre sur dix viennent d’une autre infrastructure sanitaire. Au cours de ce séjour, les patients hospitalisés ont été envoyés directement au service des maladies infectieuses. Aucun n’a été hospitalisé dans un autre service. Cela est probablement lié au fait que leur séropositivité était déjà connue ou fortement soupçonnée dès leur arrivée. Pour huit patients hospitalisés sur dix, plusieurs raisons à leur entrée à l’hôpital sont inscrites dans leur dossier : la fièvre (deux tiers de patients), puis la toux (quatre patients sur dix), la diarrhée, la fatigue ou des problèmes tels que l’herpès ou le zona (plus d’un patient sur sept), plus rarement, la survenue de problèmes liés au VIH/sida (un patient sur six). Quelques dossiers indiquent que le patient est en stade de sida déclaré (un patient sur huit). À l’issue de leur séjour, neuf patients, soit un sur sept, ont été transférés vers un autre hôpital. L’hôpital ne constitue pas toujours un recours ultime où les patients viennent mourir : lorsqu’ils le peuvent, ils retournent chez eux avant de décéder.

Limites de la prise en charge ambulatoire

L’observation des consultations nous a permis d’étudier une limite à la prise en charge ambulatoire : les absences des patients aux consultations.

Circuit du patient

La prise en charge des patients avait lieu au sein des maladies infectieuses. Lors d’une consultation, les patients étaient vus par trois personnes successivement : une infirmière, un médecin et un pharmacien. L’infirmière pesait les patients, prenait la tension et remettait à chacun un formulaire contenant ces deux informations pour transmission au médecin. Celui-ci examinait les patients et leur posait des questions sur leur santé. Il complétait le dossier médical. Le pharmacien remettait au patient le traitement que celui-ci prenait jusqu’à la prochaine consultation. La prise en charge psychosociale n’était pas encore en place au moment de l’étude.

L’ensemble de la consultation avait lieu au rez-de-chaussée du service des maladies infectieuses. Les salles respectives où étaient accueillis les patients changeaient d’une consultation à l’autre. En octobre 2004, une salle spécifique avait été construite pour les consultations de jour. L’accueil des patients par le médecin a changé à partir de la fin du mois d’avril 2005. Auparavant, les consultations se faisaient porte ouverte, chaque patient entrant à sa propre initiative et pouvant éventuellement assister à la consultation du patient précédent. À partir de cette date, la consultation avait lieu porte close, et le patient entrait à l’appel du médecin, ce qui garantissait une plus grande confidentialité. En attendant leur tour, les patients et les personnes qui les accompagnaient disposaient de quelques sièges près des escaliers ou sous la véranda du bâtiment.

Absences aux consultations

La présence des patients aux consultations fournit une donnée d’observance du traitement. Notre étude porte sur les 86 patients suivis à la date de l’enquête. Globalement, lorsque l’on s’intéresse aux patients-consultations, le taux d’absentéisme est de 21 % (154 sur 730), ce qui est élevé, mais 41 % des patients ne sont pas concernés par ces absences, et 27 % ont été absents à plus de trois consultations sur dix. La faiblesse des effectifs n’autorise pas une analyse très fine. Nous avons néanmoins pu établir que l’absentéisme croît avec la durée écoulée du traitement. Cela pourrait être lié au fait qu’étant familiarisés avec la prise en charge, les patients éprouvent moins d’appréhensions à l’égard de leur traitement et du personnel soignant et moins d’inquiétude vis-à-vis de leur santé. De plus, des liens de solidarité avaient pu se créer avec leurs proches qui venaient parfois prendre les médicaments pour eux. De façon plus négative, la consultation étant souvent assez rapide, les patients ne percevaient pas toujours l’intérêt de venir lorsque quelqu’un pouvait le faire pour eux. Les patients de la première cohorte sont marqués par un absentéisme plus élevé que les autres. Cela n’est pas lié à un effet de durée du traitement : les patients de la quatrième cohorte sont également caractérisés par un absentéisme relativement élevé. Par ailleurs, les cohortes ne sont pas marquées par de grosses différences dans leur composition, et l’absentéisme n’est pas lié de façon significative à un autre facteur tel que la consommation de drogue, l’activité économique, le sexe, la situation familiale du patient.

Les raisons données pour justifier ces absences renvoient à des problèmes liés au patient ou à son entourage : patient confronté à des problèmes de santé, retenu par une activité, par un conjoint ou un enfant malade (dans certains cas séropositif sans traitement), patient parti en congé ou mis à l’isolement par sa famille pour une désintoxication. Elles peuvent aussi être liées au mode d’organisation de la consultation : horaires peu commodes, peur de la stigmatisation, refus de rencontrer à l’hôpital des personnes qui risquent de les reconnaître, refus de côtoyer d’autres patients séropositifs et/ou consommateurs de drogue. Enfin, il est arrivé que deux personnes d’une même famille, bénéficiant toutes deux d’une prise en charge par le projet, s’arrangent pour que l’une prenne les médicaments pour l’autre.

Pour les neuf dixièmes des cas où le patient ne venait pas, nous avons pu identifier la solution adoptée pour que le patient puisse prendre son traitement. Dans un peu plus de deux cas sur cinq, il s’arrangeait avec le médecin (43 %). Moins fréquemment, sa mère venait (20 %) ou un frère, une sœur (14 %), plus rarement son père (6 %) ou son conjoint (6 %). Exceptionnellement, une autre personne telle qu’un de ses enfants ou un autre patient venait à sa place. Les absences liées au mode d’organisation de la consultation ont tendance à être systématiques et gérées par un accord avec le médecin afin que le patient passe à un autre moment. Cela montre l’intérêt des consultations personnalisées.

Opinion des patients

Dans l’ensemble, les patients estiment qu’ils ont de la chance de bénéficier d’une prise en charge par médicament antirétroviral. Ils expriment souvent des besoins d’appui psychosocial et montrent l’importance qu’ils attachent à ce type de soutien pour les aider à accepter une prise en charge biomédicale, à obtenir des conseils ou informations.

Besoin d’un soutien psychosocial

Plusieurs patients nous ont confié avoir oublié de prendre leur médicament, mais n’en ont pas parlé au médecin, ce qui montre l’intérêt d’un accompagnement psychosocial séparé de la prise en charge médicale. En effet, les patients avaient du mal à en faire la demande aux médecins, car le cadre était perçu par les patients et les membres de leurs familles comme peu approprié à une telle demande en raison du manque de confidentialité des consultations, de l’affluence aux consultations et du manque de disponibilité des médecins liée à leur surcharge de travail.

Ils souhaitaient que l’accompagnement psychosocial les aide également à mieux gérer leurs relations interpersonnelles, notamment à supporter les situations de stigmatisation et de discrimination qu’ils rencontraient dans leur vie quotidienne au sein de leur famille, dans leur voisinage, au sein de groupes scolaires ou même dans certaines infrastructures sanitaires. Certaines mères d’enfant séropositif étaient veuves et avaient du mal à vivre avec l’idée d’avoir été contaminées par leur mari. Certains patients ont témoigné de leur difficulté à accepter que leur enfant ne reçoive aucun traitement, alors qu’eux bénéficient d’une prise en charge. Cette situation est devenue moins courante depuis la mise à disposition de traitements antirétroviraux pédiatriques en 2007.

D’autres patients continuaient de se droguer par voie intraveineuse et en étaient inquiets. Ils avaient besoin d’une prise en charge qui les aide à se débarrasser de cette dépendance, et pour certains, à éviter de reprendre leur toxicomanie, notamment en cas de résultats du traitement suscitant un sentiment d’échec, voire de profond découragement.

Besoin d’information

Les informations demandées par les patients concernaient de nombreux domaines médicaux, sociaux et juridiques. Certains patients ont commencé leur traitement sans avoir une perception claire de la façon dont celui-ci devait être pris. Ils ne savaient pas quel comportement adopter en cas d’oubli d’une prise, souhaitaient recevoir des conseils en matière de nutrition et d’alimentation. Certains prenaient des compléments alimentaires sous forme de pilules vitaminées par exemple, sans en parler au médecin.

Des pratiques de revente des médicaments par les patients ont alimenté régulièrement des rumeurs. Il était donc important de sensibiliser les patients aux effets positifs et négatifs du traitement, aux dangers que comporte un manque d’observance.

Certains patients avaient eu des relations sexuelles non protégées. Il était nécessaire de les sensibiliser aux risques que ces pratiques comportent, y compris lorsqu’elles avaient lieu avec une personne également séropositive. Plus largement, les patients souhaitaient avoir davantage d’information sur les conséquences de leur séropositivité sur leurs perspectives familiales : les possibilités éventuelles de se marier, d’avoir un enfant non séropositif. Renoncer à fonder une famille est particulièrement douloureux dans le contexte du Viêt-Nam où la perpétuation de la lignée revêt une importance particulière. En raison du rôle primordial assigné aux hommes dans la perpétuation de la famille, cela est très difficile à vivre, notamment pour les jeunes hommes, surtout s’ils sont les seuls de leur fratrie.

Rôle des associations

Le soutien psychosocial a été réalisé dans un premier temps essentiellement par les associations présentes au sein de l’hôpital. Certains patients souhaitaient créer un groupe pour se retrouver et ont rédigé un projet à ce sujet. Ce développement des associations a permis aux personnes séropositives de diversifier leurs contacts et recours. Les patients participant aux associations ont apprécié de pouvoir faire des sorties ensemble, par exemple à l’occasion des fêtes de nouvel an lunaire, de recevoir des informations sous forme d’agenda comportant des informations sur la prise en charge du VIH/sida. Cependant, de telles initiatives se sont heurtées à la peur de la stigmatisation de la part de patients, leur besoin de préserver leur anonymat, à leur manque de disponibilité, à leur réticence à être exposé aux problèmes d’autres patients. Cela montre l’intérêt d’un accompagnement personnalisé.

Opinion du personnel hospitalier

L’hôpital Dông-Da accueille surtout des séropositifs symptomatiques, en phase de sida ou ayant besoin d’un traitementetnon simplement de prévention. Les contacts avec les personnes séropositives sont rendus difficiles en raison de l’état de santé des patients plus dégradé mais également d’autres comportements souvent associés à la séropositivité VIH/sida, tels que la consommation de drogue qui pose un problème important : nous avons pu observer des seringues jonchant le sol à certains endroits de l’hôpital. Le manque de formation et d’équipement de prévention de la transmission à destination du personnel hospitalier rend difficiles ses relations avec les patients.

Caractéristiques du personnel

Parmi les membres du personnel interrogés, les trois quarts sont des femmes. Le nombre médian d’années d’ancienneté est de 10,5 ans, avec une ancienneté moyenne plus importante chez les femmes (14,5 ans) que chez les hommes (10,5 ans). Le personnel infirmier représente la moitié des personnes interrogées, les médecins le quart. Le personnel non soignant regroupe le personnel administratif et technique.

Contacts avec des personnes séropositives

Un peu plus d’un quart du personnel hospitalier déclare avoir des contacts quotidiens avec des séropositifs (26 %), un tiers (33 %) déclarent en avoir au moins une fois par semaine, un peu plus d’un tiers (34 %) déclarent en avoir moins d’une fois par semaine. Rares sont ceux qui déclarent n’avoir jamais de contact avec ce type de patient (5 %). Les services dans lesquels les contacts sont les plus fréquents sont le service des maladies infectieuses, le service de diagnostic par imagerie, le laboratoire et la microbiologie. La moitié des personnes interrogées affirment donner des conseils à des personnes séropositives au moins une fois par semaine (48 %). Parmi elles, plus d’un tiers le font tous les jours (16 % de l’ensemble). Ces réponses restent cependant difficiles à commenter, car on ne connaît pas le contenu de ces conseils, qui peuvent ne pas avoir de lien direct avec la santé (orientation dans l’hôpital, organisation du service, etc.). Ils constituent cependant un indicateur de la familiarité du personnel et des communications établies avec des personnes séropositives.

Un peu plus de la moitié (53 %) des personnes interrogées déclarent que lors d’un contact avec un séropositif, leur état d’esprit est « normal » (binh thuong), c’est-à-dire pas différent de ce qu’il est lors d’une interaction avec une autre personne. Un peu moins de la moitié (49 %) déclarent éviter les contacts avec les séropositifs. Très peu de personnes déclarent éprouver de la peur lors de ces contacts. Les personnes les plus en contact avec les séropositifs sont celles qui sont les plus nombreuses à déclarer une attitude d’évitement. Celle-ci est mentionnée surtout par les infirmiers(ères) et les aides-soignants où elle concerne plus de la moitié d’entre eux, en deuxième lieu par les médecins où elle est citée par un peu moins de la moitié d’entre eux, puis en dernier lieu par les administratifs, les pharmaciens puis les techniciens où elle n’est citée que par un tiers à un quart.

Personnel le plus en contact : contacts, perceptions et besoins de formation

Les perceptions du personnel de santé au sujet des problèmes sociaux les plus importants dans le contexte de l’épidémie à VIH/sida à Hanoï font apparaître trois idées principales :
  • l’association entre épidémie à VIH, consommation de drogue et commerce du sexe ;
  • la nécessité de lutter contre la stigmatisation et la discrimination à l’égard des séropositifs ;
  • le besoin de développer l’information et la sensibilisation sur le VIH/sida.

Les résultats des entretiens qualitatifs sont congruents avec ceux de cette enquête quantitative : certains membres du personnel redoutent des contacts avec les personnes séropositives en raison, entre autres, de l’absence de dispositif fiable de prise en charge des accidents d’exposition au sang, le personnel hospitalier souhaite recevoir une formation complémentaire pour la prise en charge psychosociale des séropositifs VIH/sida et l’aide d’un conseiller, voire un psychologue pour lutter contre le phénomène de burn-out.

Discussion

Prise en charge et stigmatisation

L’association souvent observée dans les déclarations entre épidémie à VIH, consommation de drogue et commerce du sexe font écho aux slogans diffusés par le ministère de la Santé au cours de la fin des années 1990 et du début des années 2000 dans le cadre de la politique de lutte contre les « fléaux sociaux ». Sur le plan national, le VIH a été détaché de cette politique en 2003, mais ces résultats montrent que ces attitudes demeurent très ancrées dans la population, y compris au sein du personnel travaillant en milieu médical.

Le résultat selon lequel les personnes les plus en contact avec les séropositifs sont celles qui sont les plus nombreuses à déclarer une attitude d’évitement paraît a priori paradoxal. Il confirme celui d’études précédentes [9, 10]. Il pourrait s’expliquer par le fait que les personnes qui ont peu de contact avec des séropositifs VIH/sida ont peu de raison d’éprouver des appréhensions. En outre, une attitude d’évitement peu correspondre à des contacts plus rapprochés et prolongés qu’une attitude vécue comme « normale » mais correspondant à une interaction distante. Cette hypothèse d’une association entre contact rapproché et évitement versus contact distant et sentiment de « normalité » est cohérente avec le fait que cette attitude d’évitement est mentionnée surtout par les infirmiers(ères) et les aides-soignants, en deuxième lieu par les médecins puis en dernier lieu par les administratifs, les pharmaciens puis les techniciens. Ces tendances peuvent s’expliquer en partie par le niveau d’information sur l’épidémie à VIH, car les médecins disposaient en général d’une information plus complète que les infirmiers. Elle ne semble cependant pas constituer la seule explication : le fait que le personnel administratif évoque peu une attitude d’évitement corrobore l’hypothèse précédente. Cela montre que le renforcement de la formation du personnel hospitalier et la mise à sa disposition de produits et services permettant de réduire les conséquences négatives des accidents d’exposition au sang constituent des mesures importantes dans la lutte contre la stigmatisation et la discrimination des séropositifs VIH/sida.

Intégration des services et programmes

La lutte contre le VIH/sida suppose un arbitrage entre l’efficacité que peut conférer à un programme son caractère vertical, jusqu’ici privilégié dans la lutte contre le VIH/sida et les synergies qui se développent dans l’intégration des services sanitaires. Le Viêt-Nam a développé des articulations avec deux types d’interventions menées dans le cadre d’autres programmes : la réduction des dommages pour les consommateurs de drogue (mise à disposition de produits de substitution) et la distribution de préservatifs pour la prévention d’une transmission sexuelle ultérieure, compléments indispensables à une action centrée sur la prise en charge stricte de la séropositivité VIH. Plus largement, la question du VIH/sida revêt une importance particulière dans le cadre des OMD au Viêt-Nam. D’une part, c’est un domaine dans lequel les objectifs risquent d’être difficilement atteints, alors que la plupart des autres domaines (mis à part l’égalité entre hommes et femmes) font état d’avancées significatives. D’autre part, les difficultés rencontrées dans ce domaine ont un impact négatif sur la poursuite d’autres objectifs tels que la lutte contre la pauvreté. En effet, le sixième OMD est étroitement liée aux autres objectifs, notamment l’éradication de la pauvreté extrême et la faim (premier OMD), la promotion de l’égalité de genre et le renforcement du pouvoir des femmes (troisième objectif), la réduction de la mortalité infantile (quatrième objectif), l’amélioration de la santé maternelle (cinquième objectif) et le développement d’un partenariat mondial pour le développement (huitième objectif).

Divers modèles de prise en charge continue

Le personnel hospitalier interrogé dans notre enquête évoque très fortement l’importance d’une prise en charge communautaire des personnes séropositives. La prise en charge informelle des personnes séropositives assurée par la famille, les proches et les groupes non officialisés complète une prise en charge parfois limitée à sa composante biomédicale en apportant un soutien matériel, moral, financier, social, économique, relationnel indispensables aux personnes séropositives et à leurs proches. Le recours aux relations informelles constitue une façon de promouvoir la continuité de la prise en charge des personnes séropositives et de leurs proches et, par conséquent, un moyen d’atteindre les OMD en matière de lutte contre le VIH/sida. Elle concerne surtout l’accès aux soins, le conseil à la personne séropositive et à sa famille, l’accompagnement sociopsychologique des soins, mais elle comporte un coût difficile à évaluer. Par le manque de contrôle qu’elle implique, cette prise en charge informelle comporte des effets pervers contredisant certaines orientations des programmes et facilitant dans certains cas le détournement des moyens mis à disposition des acteurs. Elle comporte également des contradictions internes liées à la multiplicité des rôles sociaux qu’assument les acteurs [6]. Ainsi, les familles s’opposent souvent à un support des associations et groupes d’aide en raison des risques de stigmatisation ou d’ingérence de personnes extérieures à la famille au sein du foyer. Les pratiques de prévarication que l’on observe au moment de la mise en place des programmes et les contradictions entre logiques d’acteurs tendent à se réduire avec la plus forte institutionnalisation des programmes au sein d’infrastructures publiques. Dans le contexte d’un mouvement vers une uniformisation des programmes de prise en charge, se pose le problème du transfert d’une partie du rôle de la famille et des proches vers des infrastructures sanitaires et sociales et la question de l’évolution des rôles respectifs de chacun pour garantir une continuité des soins.

Conclusion : perspective locale et norme internationale

Cette étude de cas de l’institutionnalisation d’un continuum de prise en charge des séropositifs VIH/sida à Hanoï (Viêt-Nam) montre l’importance que revêt pour les patients, leurs familles et les membres du personnel hospitalier une prise en charge complète incluant les aspects psychosociaux et la nécessité de mettre en place un ensemble intégré de mesures concernant plusieurs types d’acteurs. Les soins ambulatoires et l’hospitalisation s’adressent aux mêmes types de patients marqués par une fragilisation sociale et un recours multiple aux infrastructures sanitaires. L’observation des consultations de jour montre les limites d’une prise en charge biomédicale dont le volet psychosocial a été mis en place plus tardivement, l’une des principales difficultés étant l’absentéisme des patients. Ces constats sont confirmés et complétés par les propos des patients et du personnel hospitalier qui révèlent l’importance attribuée aux aspects psychosociaux par les différents acteurs locaux de la lutte contre le VIH/sida. Cette prise en charge est à articuler avec l’action des associations de lutte contre le VIH/sida. Dans cette institutionnalisation d’une prise en charge du VIH/sida, le Viêt-Nam peut s’inspirer d’une expérience internationale qu’il doit adapter aux contraintes locales. Les lacunes rencontrées témoignent de la difficulté de ce pays à mettre en place un ensemble complexe de mesures sur un rythme accéléré. Elles ne doivent cependant pas masquer les efforts, le dynamisme et l’adaptabilité que supposent les mesures déjà prises de la part des acteurs locaux.

Références

1 Socialist Republic of Vietnam. Vietnam achieving the millennium development goals, 2005.

2 Vu MQ, Nguyen TH, Go VF. The HIV epidemic in Vietnam: past, present, and opportunities. In: Celentano DD, Beyrer C, eds. Public health aspects of HIV/AIDS in low- and middle-income countries. Springer Science and Business Media, 2008.

3 General Statistical Office. Population and housing census Vietnam 1999. Completed census results, Nhà xuât ban thong kê, Hanoi, 2001.

4 Gouvernement de la République Socialiste du Viêt-Nam/Chinh Phu Công hoa Xa hôi Chu nghia Viêt-Nam Chiên Luoc quôc gia Phong, Chông HIV/AIDS o Viêt-Nam dên nam 2010 và tâm nhin 2020 (stratégie nationale de lutte contre le VIH/sida au Viêt-Nam jusqu’en 2010 avec une vision à 2020), 36/2004/QD-TTg, mars. Hà Nôi, 2004.

5 Ministry of Planning and Investment. Vietnam continues to achieve the Millenium Development Goals, December. Hanoi: New Printing Joint Stock Compagny, 2009.

6 de Loenzien M. Family: the cornerstone of the current fight against HIV/AIDS epidemic in Vietnam. In: Bélanger D, Barbieri M, eds. Reconfiguring families and gender in transitional Vietnam. Contemporary Issues in Asia and the Pacific, an East-West Center book series. Stanford University Press, 2009.

7 Trân QT. Rapport des activités de soins, de traitement et de conseil des séropositifs VIH/sida à l’hôpital Dông-Da. Hanoï: service de santé-hôpital Dông-Da, 2003 (document en vietnamien, non publié).

8 Detels R. HIV/AIDS in Asia: an introduction. In: AIDS education and prevention, 16 (Supplement A). The Guilford Press, 2004.

9 Khuât THO, Ashburn K, Pulerwitz J, Ogden J,Nyblade L. Improving hospital-based quality of care in Vietnam by reducing HIV-related stigma and discrimination. Washington DC: USAID, ISDS, ICRW, PEPFAR, Path, Horizons The Population Council, 2008.

10 Khuât TH, Nguyen VA, Ogden J. Because this is the disease of the Century. Understanding HIV and AIDS-related stigma and discrimination in Vietnam. Washington: Change, ICRW, ISDS, International Center for Research on Women, 2004.


 

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