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Médecine et Santé Tropicales

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La fièvre Ébola revisitée : une rivière tranquille au cœur de l’Afrique Volume 28, numéro 1, Janvier-Février-Mars 2018

Auteurs
1 Center of Excellence for Emerging & Zoonotic Animal Disease, Kansas State University, Manhattan, KS, USA
2 MRI Global, Dakar, Senegal
3 O’Neill Institute for National and Global Health Law at Georgetown University Law Center, Washington, DC, USA
* Correspondence
  • Mots-clés : Ebola, Ebola River, fièvre, connaissance, attitude, pratique
  • DOI : 10.1684/mst.2018.0751
  • Page(s) : 12-7
  • Année de parution : 2018

En 1995, l’année de résurgence de la fièvre hémorragique Ébola dans la ville de Kikwit après presque deux décennies de silence en République Démocratique du Congo, l’un de nous (JPG) avait écrit un article sur la maladie à virus Ébola qui se plaçait à l’avant-scène de la connaissance et des stratégies de réponse à l’égard des maladies virales de l’époque. Aujourd’hui, vingt et un ans plus tard, à la suite de la pandémie de la fièvre Ébola (alias la nouvelle appellation de Maladie à Virus Ébola - MVE) en Afrique de l’Ouest de 2013-2016 et après vingt-deux autres épidémies d’Ébola, Jean-Paul Gonzalez et ses collègues ont revu cet article déjà ancien mais toujours d’actualité, pour déterminer si les connaissances, attitudes et pratiques avaient changé pour prévenir et contrôler le virus Ébola, d’épidémie en épidémie, de l’Afrique Centrale à l’Afrique de l’Ouest.

Les auteurs montrent ainsi que si les infrastructures nécessaires (surveillance, finances, traitement/santé préventive) se sont améliorées à chaque éclosion, et que la connaissance sur l’infection virale (pathologie, vaccins, thérapies, diagnostic) s’est accrue sensiblement, un « risque global » (c’est-à-dire, pandémique) a aussi émergé en particulier en raison de l’accroissement des moyens de transport mondiaux. De plus, si les connaissances plus fondamentales sur le virus et sa pathogénicité ont augmenté après chacune des épidémies, cela ne s’est jamais traduit par une augmentation de la préparation des systèmes de santé concernés, par la formation des personnels de santé et la mise en place de stratégie spécifique de réponse aux agents hautement pathogènes et à leur « génie épidémique » ; en fait nous ne semblons pas avoir appris des erreurs commises pendant quatre décennies et une vingtaine d’épidémies passées. L’épidémie de fièvre Ébola en Afrique de l’Ouest qui s’est déroulée sur trois longues années, de 2014 à 2016, souligne également l’incapacité systémique à produire des mécanismes financiers et à assurer une allocation rapide et ciblée des ressources. C’est seulement après six mois d’évolution de l’épidémie que les premiers essais vaccinaux de phase I contre le virus Ébola ont été autorisés en Afrique de l’Ouest, en vertu du Règlement sanitaire international de l’OMS par une « utilisation compassionnelle », l’utilisation de vaccins non enregistrés contre la maladie d’Ébola, des vaccins qui avait en fait été produits par la recherche des années plus tôt, mais il n’y avait alors pas « Urgence » pendant ce long silence épidémique de vingt ans du virus Ébola. Aujourd’hui, alors que l’espoir d’un vaccin augmente rapidement, des thérapies efficaces restent à découvrir et sont tout aussi tardivement mises à l’étude. Enfin, au-delà du domaine des médicaments et des thérapies virales, le traumatisme psychologique est extrêmement difficile à prendre en compte dans le contexte épidémique et sur le long terme, quand les médias ont tourné la page d’une actualité terrifiante, et que les bailleurs de fond répondent à d’autres sirènes d’une actualité plus séduisantes, les moyens financiers sont épuisés. Les systèmes de soins de santé primaires, dans les régions reculées d’Afrique sont peu ou pas équipés pour fournir le soutien psychologique indispensable non seulement aux patients qui ont survécu mais aussi aux familles, qui vivent jusqu’à aujourd’hui avec la mémoire de l’épidémie.

Après cet épisode unique et dévastateur de la fièvre Ébola en Afrique de l’Ouest, nous avons certainement et clairement appris que les alertes précoces sont essentielles, que les financements ciblés pour les urgences sanitaires s’épuisent rapidement et qu’un facteur social extrêmement important (peur, ignorance et déni) entrave la réponse favorisant l’expansion du virus d’une épidémie villageoise, à des chaînes épidémiques élargies même jusqu’à redouter une pandémie. Pour mémoire, il y a de cela quarante ans, nos formidables maîtres et découvreurs de la fièvre Ébola en 1976, avaient pratiqué, décrit et écrit les « premiers soins » à apporter à une épidémie de fièvre Ébola émergente. Maintenant, nous devons être enfin préparés à tous égards : d’un encadrement social, qui nécessite une connaissance approfondie de l’histoire et de la culture des populations à risque (connaissance nécessaire pour promouvoir les alertes précoces et l’isolement des patients dans le but d’arrêter la chaîne fatidique de la transmission du virus) au renforcement des capacités humaines dans les zones endémiques pour une réponse précoce efficace et la prise en charge des patients et à la réponse internationale qui doit être coordonnée en totale synergie et transparence avec les autorités sanitaires locales. Toutes ces préparations et interventions nécessitent un financement d’urgence, nous le savons maintenant, avec une disponibilité immédiate gérée par la communauté internationale.

Il est enfin remarquable, qu’en tenant compte des limites qu’a l’Afrique à gérer en urgence ce risque sanitaire, l’Union africaine a estimé que si la riposte au virus Ébola avait été lancée deux mois plus tôt, elle aurait réduit de plus des 3/4 le nombre de décès du Libéria à la Sierra Leone. Peut-être, espérons-le, dans une communauté mondiale de plus en plus restreinte, si les leçons cumulées qui nous ont été données, par les épidémies d’Ébola et l’émergence-résurgence d’autres maladies, se retiennent, serons-nous mieux préparés à ces futurs défis et à maîtriser enfin la vie et la mort des épidémies.