ARTICLE
Auteur(s) : Marie-Françoise Rolland-Cachera
Inserm U557, ISTNA – Cnam, 2, rue Conté,
75003 Paris, France
La prévalence de l’obésité, en particulier de l’obésité infantile
augmente rapidement depuis quelques dizaines d’années. Cette
tendance est observée dans la plupart des pays industrialisés et
s’étend désormais aussi aux pays en voie de développement.
L’augmentation est telle que l’OMS considère, depuis 1998,
l’obésité comme un problème majeur de santé publique à l’échelle
mondiale. Il est donc nécessaire de s’interroger sur ses causes
pour tenter d’en ralentir la progression.
Pour évaluer plus précisément ce phénomène, les experts ont dû
définir des seuils du surpoids et de l’obésité aux différents âges.
Un nouveau consensus a été adopté. Les différentes définitions,
leurs avantages et leurs limites seront présentés.
Courbes permettant d’évaluer le statut pondéral
Le statut pondéral de l’enfant peut être évalué à partir de
plusieurs types de courbes : celles du poids selon l’âge ou du
poids selon la taille [1]. Cependant, la première méthode ne tient
pas compte de la taille et la deuxième ne tient pas compte de
l’âge.
Contrairement à la mesure du poids, l’indice de corpulence
(poids(kg)/Taille(m)2) appelé
indice de Quételet ou indice de masse corporelle (IMC) est
indépendant de la taille et par conséquent reflète bien les
proportions corporelles (ou corpulence). Les courbes de l’IMC selon
l’âge [2] prennent en compte simultanément les trois
variables : poids, taille et âge, et évaluent ainsi de façon
plus précise le statut pondéral. Cependant, comme toutes les
courbes établies à partir du poids et de la taille, elles
présentent des limites. En particulier, l’IMC ne distingue pas la
part de masse grasse et de masse maigre comme le feraient des
mesures plus élaborées. L’utilisation des courbes de corpulence ne
doit donc pas être considérée comme une nouvelle méthode
d’évaluation de la composition corporelle, mais comme une
amélioration des méthodes classiques poids-âge et poids-taille. En
effet, l’évolution moyenne de l’IMC reflète bien l’évolution de la
masse grasse évaluée par d’autres méthodes telles que les plis
cutanés par exemple [1]. La première année de la vie la valeur de
l’IMC, augmente puis diminue jusqu’à l’âge de 6 ans. À cet
âge, la courbe augmente à nouveau jusqu’à la fin de la puberté
(figure 1).
Définition du surpoids et de l’obésité de l’enfant
La corpulence, évaluée par l’indice de Quételet ou indice de
masse corporelle, variant au cours de la croissance,
l’interprétation du caractère normal ou pathologique du niveau
d’adiposité doit se faire en tenant compte de l’âge de l’enfant. Il
existe diverses courbes de référence de la corpulence.
Courbes de corpulence françaises
En 1982, à partir des données françaises de l’étude
internationale de la croissance, des courbes de référence de l’IMC
[2] révisées en 1991 [3] ont été publiées (figure 1). La France a été
suivie par de nombreux pays en Europe, et par les États-Unis.
L’excès pondéral a pu ainsi être défini dans chaque pays à partir
des centiles les plus élevés de la distribution (97e
centile par exemple).
Courbes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)
Le comité OMS d’experts sur l’utilisation et l’interprétation de
l’anthropométrie a proposé des définitions de l’obésité chez
l’adulte et l’enfant [4]. Pour l’adulte, ce comité recommande
l’utilisation de l’IMC, les valeurs de 25 et
30 kg/m2 définissant les degrés 1 et 2 de surpoids.
Ces seuils ont été établis à partir de données statistiques reliant
les valeurs de l’IMC aux taux de mortalité. Pour les enfants, l’OMS
recommande d’utiliser les courbes du poids selon la taille jusqu’à
10 ans, puis les courbes de l’IMC établies à partir des
données de l’étude NHANES I ainsi que les plis cutanés.
References de l’International Obesity Task Force
(IOTF)
En 2000, l’IOTF a élaboré une nouvelle définition de l’obésité
chez l’enfant utilisant des courbes de l’IMC établies à partir de
données recueillies dans six pays disposant de données
représentatives [5]. Les seuils définissant le surpoids et
l’obésité sont constitués par les centiles IOTF C-25 et IOTF C-30,
qui aboutissent respectivement aux valeurs de 25 et
30 kg/m2 à 18 ans (figure 1).
Les nouvelles courbes du Center for Disease Control
(CDC)
Le CDC a publié en 2000 les nouvelles courbes de référence
américaines [6]. Elles ont été établies à partir d’échantillons
plus importants et plus récents (à l’exception des courbes du poids
et de l’IMC, établies sur des données plus anciennes, en raison de
l’augmentation trop importante de l’obésité ces dernières années).
De nouvelles méthodes statistiques ont été utilisées, et pour la
première fois, des courbes d’IMC ont été ajoutées à l’ensemble des
courbes de référence.
Quelles courbes utiliser ?
Les courbes de l’IMC sont maintenant largement utilisées. Cet
index présente de nombreux avantages. En particulier, il est établi
à partir de mesures simples (le poids et la taille), recueillies en
pratique courante.
En France, il est préférable d’utiliser les courbes de référence
françaises de l’IMC, car elles ont été établies à partir de la même
population que celle qui a permis de tracer les courbes du poids et
de la taille des carnets de santé [1, 2]. Elles se trouvent
également dans les carnets de santé depuis 1995. Contrairement aux
seuils de l’IOTF qui ne définissent que l’excès pondéral, les
courbes françaises et celles du CDC comportent des rangs de
centiles, allant du 3e au 97e centile, ce qui
permet d’évaluer la zone de déficit pondéral, de normalité et
d’excès pondéral. Les courbes de l’IMC publiées par le CDC peuvent
être utilisées dans les pays ne disposant pas de données
nationales. Les seuils IOTF sont destinés essentiellement à évaluer
la prévalence de l’obésité dans les études épidémiologiques.
L’utilisation de cette définition internationale permet de faire
des comparaisons entre différentes études et différents pays.
Lorsque l’on compare les différents seuils, on observe que le
centile définissant le surpoids établi par l’IOTF est proche du
97e centile des références françaises (figure 1). C’est pourquoi
on doit utiliser le terme « surpoids » lorsque l’on
utilise le 97e centile des références françaises
[7].
Dans le cadre du Programme national nutrition santé (PNNS), le
ministère de la Santé a coordonné un groupe d’experts afin de
proposer une nouvelle présentation des courbes de corpulence,
adaptées à la pratique clinique. Ces courbes intègrent les deux
méthodes : les courbes françaises complétées par le centile
IOTF C-30. En effet, le seuil du 97e centile des
références françaises ne permettait pas de distinguer un enfant
situé légèrement au-dessus de ce centile d’un autre enfant
présentant une importante surcharge pondérale. Pour cela, la zone
de surpoids a été scindée en deux zones (obésité degré 1 et obésité
degré 2), qui permettront de situer plus précisément le niveau
d’excès pondéral d’un enfant.
Selon les auteurs et l’usage (cliniciens ou épidémiologistes), il
existe plusieurs terminologies (cf. tableau) :
Tableau. Termes utilisés pour définir
l’excès de poids chez l’enfant.
|
Auteurs |
Termes utilisés
|
Seuils
|
| Rolland-Cachera
et al. 2002 [7] |
Surpoids |
97e
centile des références françaises |
| Cole et
al. 2000 (IOTF) [5] |
Surpoids |
Centile IOTF
C-25 |
|
Obésité |
Centile IOTF
C-30 |
| Courbes du PNNS
adaptées à la pratique clinique* |
Obésité degré
1 |
97e
centile des références françaises |
|
Obésité degré
2 |
Centile IOTF
C-30 |
* Courbes disponibles sur le site Internet du ministère de la
santé www.sante.gouv.fr. Aller à « accès simplifié par
thème » puis, cliquer sur « Nutrition »,
« Programme National Nutrition Santé », «Actions et
réalisations du PNNS », « Outils créés par le PNNS à
l’attention des professionnels de santé », « Les outils
d’évaluation nutritionnelle : disques d’IMC et courbes de
corpulence ».
Utilisation des courbes de l’IMC dans le dépistage de
l’obésité
Le tracé individuel des courbes de corpulence permet de prédire
le risque d’obésité à l’âge adulte. La figure 1 montre que la
courbe augmente jusqu’à un an, puis diminue. La remontée de la
courbe qui survient en moyenne à partir de 6 ans est appelée
rebond d’adiposité [8]. L’âge du rebond d’adiposité est corrélé à
l’adiposité à l’âge adulte : plus il est précoce, plus le
risque de devenir obèse est élevé. En outre, plus le rebond est
précoce, plus l’âge osseux est avancé. Le rebond d’adiposité
précoce des enfants obèses reflète l’accélération de leur
croissance. L’intérêt du rebond d’adiposité comme marqueur
prédictif du risque d’obésité a été confirmé par différentes études
réalisées dans divers pays [9]. La figure 2 permet de
comprendre les différents types d’évolution. Un enfant gros à l’âge
de un an restera gros après un rebond précoce ou rejoindra la
moyenne après un rebond tardif. Un enfant mince à un an pourra
développer une obésité après un rebond précoce ou rester mince s’il
a un rebond tardif. L’évolution vers l’obésité peut être visible
sur la courbe alors que l’enfant est encore mince (cas 3). Cette
figure illustre le fait qu’avant l’âge de 8 ans, les enfants
changent souvent de niveau de corpulence, tandis qu’après cet âge,
la majorité des enfants suivra le même rang de centile. En effet,
de nombreuses études s’accordent à montrer que la majorité des
enfants obèses au début de la vie ne le restera pas [10]. Le
caractère transitoire des obésités au début de la vie est un
élément important à prendre en compte lorsque l’on s’intéresse à
l’obésité des jeunes enfants.
Un rebond d’adiposité précoce est retrouvé chez pratiquement tous
les enfants obèses. L’âge moyen au moment de leur rebond est de
3 ans environ au lieu de 6 ans chez des enfants de
corpulence normale [9]. Ceci montre que le développement de
l’obésité est un processus qui démarre tôt dans la vie.
Intérêt particulier des courbes de corpulence dans certains
cas
Chez le jeune enfant
Du fait du caractère transitoire de la corpulence au début de la
vie, l’utilisation des courbes est particulièrement importante
avant 6 ans. En effet, la majorité des jeunes enfants gros ne
le restera pas et des enfants minces peuvent grossir (figure 2). Par exemple,
60 % des enfants gros à 1 an ne le seront plus à l’âge
adulte. Les courbes permettent de quantifier le niveau du surpoids
et de suivre l’évolution des enfants. Chez les enfants à risque (un
surpoids qui se maintient, un croisement des courbes vers le haut),
de simples conseils nutritionnels, corrigeant les erreurs
manifestes et un encouragement à se dépenser plus peuvent améliorer
l’évolution de la corpulence.
Vers l’âge de 6 ans
À cet âge, du fait des variations physiologiques de la
corpulence, l’impression clinique peut parfois être trompeuse, car
les enfants de corpulence normale paraissent minces. Un enfant dont
l’IMC se situe autour du 97e centile peut sembler avoir
une corpulence normale. Tracer la courbe d’IMC permet de détecter
la présence éventuelle d’un excès pondéral et d’observer son
évolution. Si la courbe augmente, pour prévenir l’installation
d’une surcharge pondérale importante qui deviendrait difficile à
corriger, des mesures simples de prévention concernant l’activité
physique et l’alimentation peuvent être proposées.
Caractéristiques des enfants obèses
En plus d’un excès de masse grasse, les enfants obèses
présentent d’autres caractéristiques. En particulier, ils ont une
croissance en taille plus rapide et une répartition plus androïde
du tissu adipeux (accumulation au niveau de l’abdomen). Ces
différentes caractéristiques sont associées à des facteurs de
risque, en particulier cardiovasculaires. De façon générale, les
enfants obèses présentent une avance de maturation et une puberté
survenant plus précocement. L’avance staturale de l’enfant obèse
n’est pas toujours maintenue jusqu’à l’âge adulte sa croissance
pouvant s’arrêter plus tôt.
Obésité et risques pour la santé chez l’enfant
Depuis longtemps chez l’adulte, il a été montré que l’IMC était
lié à divers facteurs de risques de maladies métaboliques (diabète,
maladies cardiovasculaires). Plus récemment chez l’enfant, ce même
type d’association a été démontré [11].
Le phénomène de l’augmentation rapide de l’obésité infantile est
inquiétant et l’on observe parallèlement une tendance vers une
répartition de type androïde de la masse grasse [12]. Cette
répartition androïde est, dès l’enfance, associée à des risques
cardiovasculaires [13]. En outre, le diabète de type II, jusqu’à
maintenant limité aux adultes, a récemment été identifié chez les
adolescents obèses [14].
Le lien entre la définition de l’obésité de l’adulte basée sur des
données statistiques liant l’IMC aux taux de mortalité et celle de
l’enfant définie par l’IOTF (centiles atteignant Ies valeurs 25 et
30 kg/m2 à 18 ans) vise à associer les seuils
définis chez l’enfant à des taux de mortalité plus élevés quand ils
seront adultes, mais ceci doit être confirmé.
Prévalence de l’obésité infantile et évolution
L’obésité touche une proportion croissante d’enfants et
d’adultes [15]. La définition française du surpoids
(> 97e centile des références françaises)
existant depuis de nombreuses années, il a été possible de comparer
des études réalisées antérieurement. Ainsi, vers l’âge de
7-10 ans, dans le Centre-Ouest de la France la prévalence du
surpoids est passée de 5,1 à 12,5 % entre 1980 et 1996 [16] et
atteint 16,3 % en 2000 [7]. On a pu, de même, observer
que la prévalence des obésités massives augmentait beaucoup plus
rapidement que la prévalence des obésités modérées [16]. Par
ailleurs, l’augmentation chez l’enfant (passant de 5 % à
13 % entre 1980 et 1996), est plus rapide que chez l’adulte (6
à 9 %), ce qui laisse prévoir une aggravation de cette
épidémie chez l’adulte dans les années à venir.
L’absence de définition homogène de l’obésité de l’enfant rendait
jusqu’à présent difficile l’analyse des données disponibles. La
nouvelle définition internationale établie par l’IOTF permet
maintenant de mieux comparer les différentes études et les
différents pays [17]. En France, selon la définition de l’IOTF,
18,1 % des enfants âgés de 7 à 9 ans en
2000 présentaient un surpoids et parmi eux, 3,8 % étaient
obèses [7].
La figure 3
présente des données sur la prévalence de l’obésité et du surpoids
d’enfants européens et américains, selon la définition de l’IOTF.
La prévalence de l’obésité est nettement plus élevée aux États-Unis
qu’en Europe, par contre le pourcentage d’enfants présentant un
surpoids est peu différent entre les deux continents. Il faut noter
toutefois que les données américaines sont plus anciennes, pouvant
expliquer en partie cette faible différence entre les deux
continents.
Conclusion
L’obésité augmente rapidement dans de nombreux pays, et cela
concerne particulièrement l’obésité infantile. Cette évolution est
inquiétante car elle paraît s’accélérer ces dernières années. Elle
concerne en particulier les obésités massives et paraît maintenant
associée dès l’enfance à des pathologies qui, jusqu’à présent,
n’apparaissaient qu’à l’âge adulte.
Si l’augmentation de l’obésité est bien établie, ses causes ne
sont pas clairement identifiées. Pour les rechercher, ils faut
d’abord bien évaluer ce phénomène. Il existe actuellement de
nouveaux outils, en particulier une définition internationale de
l’obésité chez l’enfant. L’utilisation de ces outils devrait
améliorer l’analyse des différentes données disponibles et
permettre ainsi de mieux identifier les facteurs de risque de cette
épidémie. n
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