ARTICLE
Auteur(s) : Jean
Decety
Départements de psychologie et de psychiatrie,
Université de Chicago, 5848 S. University Avenue, Chicago, IL
60637, États-Unis http://scnl.org
Notre capacité à partager et à comprendre les états émotionnels
et affectifs des autres (empathie) et à ressentir une motivation
orientée envers leur bien-être (sympathie) joue un rôle essentiel
dans les interactions sociales [1]. L'empathie est considérée comme
un composant nécessaire à une coexistence harmonieuse des individus
en motivant par exemple de nombreux comportements prosociaux.
La sympathie fournit une base affective nécessaire au
développement moral chez l'enfant. Empathie et sympathie recouvrent
donc des états affectifs et motivationnels distincts et mettent en
jeu des circuits neuronaux en partie indépendants qui présentent,
en outre, des trajectoires neuro-développementales spécifiques [2].
Les deux concepts paraissent similaires mais il est important
de ne pas les confondre. En effet, on peut éprouver de la sympathie
sans ressentir d'empathie. De même, l'empathie n'engendre pas
systématiquement de sympathie, ni de comportements altruistes
associés à la promotion du bien-être d'autrui [3].
Si pendant longtemps, ces capacités socio-affectives ont attiré
l'attention des philosophes, des économistes, des psychologues du
développement et des psychologues sociaux, les neurosciences
sociales explorent aujourd'hui les mécanismes neurobiologiques qui
les sous-tendent [4]. Elles examinent aussi l'effet des facteurs
individuels (liés à la personnalité) et situationnels (liés aux
contextes sociaux) qui modulent l'expression de l'empathie en
l'amplifiant ou en l'inhibant. Par ailleurs, de nombreuses
psychopathologies sont marquées par des déficits d'empathie. Par
exemple, une caractéristique essentielle, permettant de distinguer
les psychopathes des autres criminels, s'exprime par un manque
de préoccupation à l'égard de leurs victimes, ce qui correspond à
une absence d'empathie, de culpabilité ou de remords [5].
De même, l'absence d'empathie est un aspect central des
troubles des conduites chez l'enfant [6]. Autrement dit, une
meilleure connaissance des circuits neurophysiologiques qui
sous-tendent l'empathie peut contribuer non seulement à une
meilleure compréhension de notre sensibilité interpersonnelle, mais
également éclairer nos connaissances sur les mécanismes neuronaux
et cognitifs impliqués dans le traitement des informations
émotionnelles, la relation entre cognition et motivation, ainsi que
l'impact des différences individuelles et des traits de
personnalité dans le domaine de la santé mentale.
Le but de cet article est d'examiner de manière critique notre
connaissance actuelle des bases neurophysiologiques de l'empathie
et de la sympathie chez les humains. J'examinerai, dans un premier
temps, les origines évolutives de l'empathie en me concentrant sur
la biologie des fonctions des processus autonomes, endocrines et
homéostatiques du système nerveux autonome qui se sont développées
pour supporter les besoins de communication et de sociabilité
sélective des mammifères. Ensuite, j'entreprendrai une revue
critique des données empiriques qui étayent la notion de circuits
neuronaux partagés entre la génération du comportement, y compris
les émotions vécues par le sujet lui-même, et la perception de
celles des autres. Je mettrai l'accent sur des études récentes
de neuro-imagerie fonctionnelle relatives à l'empathie
vis-à-vis de la douleur qui montrent, d'une part, un recouvrement
partiel au niveau des circuits neuronaux impliqués dans la
nociception et dans l'observation de la douleur chez les autres et,
d'autre part, la façon dont certaines variables interpersonnelles
modulent la résonance affective et la compréhension empathique. Les
études lésionnelles chez les patients neurologiques sont
essentielles en vue de compléter notre connaissance sur les
fonctions mises en œuvre par les régions impliquées dans
l'empathie. Elles seront donc brièvement examinées. Enfin, je
conclurai en soulignant que les recherches futures ne pourront pas
faire l'économie d'une analyse conceptuelle plus sophistiquée
de l'empathie afin de bénéficier pleinement d'une approche
multidisciplinaire.
Origines évolutives de l'empathie
Les êtres humains sont intrinsèquement sociaux. Leur survie dépend
de façon cruciale de la qualité des interactions sociales engagées,
de la formation d'alliances et de l'exactitude des jugements
sociaux. Il est par conséquent logique que des mécanismes
neurobiologiques spécialisés aient évolué pour percevoir,
comprendre, prédire et répondre aux états internes (subjectifs par
nature) d'autres individus. Cependant, l'homme n'est pas le seul
animal à ressentir et communiquer des émotions, et à répondre à
celles des autres. Darwin avait noté une continuité dans
l'expression des émotions et l'apparition de l'empathie (qu'il
appelait sympathie comme les philosophes écossais avant lui) entre
les animaux et l'homme. Les états émotionnels de base
sont partagés par tous les mammifères, en particulier par les
espèces sociales. Pour MacLean (1985), l'empathie aurait émergé en
rapport avec l'évolution des mammifères, il y a 180 millions
d'années. Dans la transition évolutive des reptiles aux mammifères,
trois développements clés sont apparus :
- – l'allaitement, conjointement avec le soin maternel
;
- – la communication audio-vocale pour maintenir le
contact entre la mère et sa progéniture ;
- – le jeu [7].
Il se peut que le développement de cette triade comportementale
ait dépendu de l'évolution de la division thalamo-cingulaire du
système limbique chez les premiers mammifères. Cette division (qui
n'a aucun équivalent dans le cerveau reptilien) est, à son tour,
liée au néocortex préfrontal qui, chez les êtres humains, pourrait
jouer un rôle clé dans l'acculturation familiale.
Le développement du comportement parental des mammifères a
préparé le terrain pour une exposition et une réactivité accrues
aux signaux émotionnels des autres, en particulier les signaux de
douleur, de séparation, et de détresse. Le soin parental
indispensable à la survie des descendants, à leur reproduction et à
la transmission de leurs gènes est associé aux réponses sociales
contingentes aux signaux de faim, de peur et de douleur.
Les hominiens africains, dont les chimpanzés, les gorilles et
les humains, partagent un certain nombre de mécanismes parentaux
avec d'autres mammifères placentaires, notamment la gestation
interne, la lactation, et les mécanismes d'attachement impliquant
les neuropeptides tels que l'ocytocine et la vasopressine [8].
Selon Porges (2001), l'approche ou le retrait social repose sur
une estimation implicite et rapide des sensations de sécurité,
d'inconfort ou de danger potentiel. L'origine phylogénique des
comportements associés à l'engagement social est intimement liée à
l'évolution du système nerveux autonome (le système sympathique et
le parasympathique), à la façon dont il est associé au traitement
des émotions et aux réponses comportementales ou tendances à
l'action qui favorisent la réaction adaptative de l'organisme à son
environnement [9]. À ce niveau primitif, les réponses
comportementales d'appétence et d'aversion sont modulées par des
circuits neuronaux spécifiques communs à tous les mammifères.
Ces systèmes physiologiques sont génétiquement câblés pour
permettre aux animaux de répondre inconditionnellement aux stimuli
de menace, ou d'appétence, en utilisant des modèles spécifiques de
réponse qui sont les plus adaptifs aux espèces et aux conditions
environnementales particulières. Le système limbique, qui
comprend l'hypothalamus, le cortex parahippocampal, l'amygdale et
plusieurs régions étroitement reliées (le septum, les ganglions de
la base, le noyau accumbens, l'insula, le cortex rétro-splénial
cingulaire, et le cortex préfrontal) sont principalement
responsables du traitement des émotions [10]. Ces régions sont
unies par les rôles qu'elles jouent dans la motivation et
l'émotion, supportées par des connexions avec le système nerveux
autonome. Le système limbique est caractérisé par de riches
connexions réciproques avec les cortex cingulaire et
orbito-frontal, impliqués dans l'évaluation et la régulation de des
émotions.
La plupart des processus de traitement de l'information liés à
la communication émotionnelle sont non conscients et largement
automatiques [11]. Dans ce cadre évolutif, il est important de
noter que chez les animaux comme chez l'homme, les facteurs sociaux
(relations intergroupes, alliances, hiérarchie sociale) ont une
grande influence sur les interactions sociales et un impact
sur le degré d'empathie ainsi que ses expressions motivationnelles
et comportementales [12]. En général, ce point de vue
évolutionniste est compatible avec l'hypothèse selon laquelle des
niveaux avancés de cognition sociale seraient advenus comme
propriétés émergentes d'un fonctionnement exécutif puissant, aidé
chez l'homme par les propriétés représentatives du langage et de la
métacognition [13]. Ces niveaux plus élevés fonctionnent sur
des niveaux antérieurs d'organisation et ne doivent pas être
considérés comme indépendants, ou incompatibles les uns avec les
autres. L'évolution a construit des couches de complexité
croissante, allant de mécanismes non représentatifs (par exemple,
la contagion de l'émotion) aux mécanismes représentatifs et
méta-représentatifs, qui doivent être prises en compte pour une
compréhension intégrale de l'empathie humaine [14].
L'empathie chez l'homme
Les aspects émotionnels et sociaux associés à l'empathie et à la
sympathie chez les humains reposent donc sur des systèmes
neurobiologiques relativement anciens qui sont partagés avec
d'autres primates [7, 8]. Cependant, des capacités
computationnelles de niveaux plus élevés (c'est-à-dire plus
récentes sur le plan évolutif), impliquées dans la compréhension
des états mentaux (aussi appelée théorie de l'esprit), se sont
superposées à ces systèmes anciens. Ainsi le langage, les fonctions
exécutives et plus généralement la métacognition ont élargi la
gamme des comportements qui peuvent être engendrés par l'empathie.
En effet, le langage a découplé les avantages adaptatifs que
procure l'empathie, permettant par exemple de décrire nos états
émotionnels, de comprendre plus précisément l'état affectif
d'autrui, de s'identifier aux autres, de créer un sens de la
communauté au sein d'un groupe et de transmettre des émotions par
des récits. Nous savons aussi combien les mots peuvent soigner ou
au contraire blesser autrui. Le langage nous permet de
partager nos émotions avec les autres d'une manière
particulièrement efficace car il agit à distance et véhicule les
émotions par son contenu sémantique ainsi que par sa prosodie.
Il est aussi un moyen puissant de régulation de nos propres
émotions et de celles des autres. Les psychiatres et les
psychothérapeutes apprennent à utiliser le langage pour induire des
états affectifs chez leurs patients tout en se protégeant des
effets négatifs que ceux-ci peuvent produire en retour sur eux
[15]. Par exemple, de nombreux travaux en psychologie sociale
ont démontré que lorsque l'on demande à un sujet de prendre la
perspective subjective d'une autre personne, des modifications
relativement subtiles dans le choix des mots utilisés peuvent
modifier les émotions ressenties, en affectant le mélange entre
sentiments de détresse personnelle et sympathie [16]. Cela est
important car la détresse et l'anxiété n‘engendrent pas
nécessairement le ressenti de ce qu'éprouve l'autre et conduisent
parfois à des ressentis d'aversion associés à des motivations
égoïstes (éviter la source de cette détresse). À l'inverse, la
sympathie est associée avec une motivation centrée vers autrui qui
peut déclencher des comportements altruistes. Chez l'adulte comme
chez l'enfant, la détresse personnelle et la sympathie présentent
des patterns distincts du système nerveux autonome, en particulier
une accélération du rythme cardiaque. Une augmentation de la
réponse électrodermale corrèle avec la détresse personnelle et un
ralentissement du rythme cardiaque est généralement associé à la
sympathie [17]. Une étude utilisant l'imagerie par résonance
magnétique fonctionnelle (IRMf) a montré que des modifications
subtiles dans les instructions verbales données aux participants,
lorsqu'ils sont confrontés à des vidéos montrant des personnes
exposées à une souffrance physique, ont un impact déterminant sur
les circuits neurophysiologiques impliqués dans les réactions
émotionnelles [18]. Ces instructions verbales demandaient aux
sujets soit d'imaginer l'intensité de la douleur que le patient
ressentait (imagine the other's perspective) ou ce qu'eux même
ressentiraient s'ils étaient à la place du patient (imagine self
perspective). Imaginer autrui en première personne induit une forte
augmentation de l'activité hémodynamique au sein de l'amygdale
(structure qui joue un rôle pivot dans l'analyse et évaluation des
stimuli selon leur signification affective) et de la substance
grise péri-aqueducale (PAG) qui joue un rôle dans la modulation de
la douleur et la sélection de comportements de défense de fuite ou
de repos. Ces deux structures sont richement interconnectées
et permettent le contrôle et la modification des fonctions
viscérales. Cette perspective subjective aussi est associée avec
une élévation des évaluations subjectives d'anxiété et de détresse.
À l'inverse, imaginer ce que ressent autrui se traduit par une
baisse de l'activité hémodynamique au sein de l'amygdale, activité
corrélée à une augmentation de l'activité des cortex préfrontal
dorso-latéral et médian impliqués dans la régulation émotionnelle
(figure 1).
Ces instructions verbales permettent ainsi d'accroître ou de
réduire la distance entre soi et l'autre, un aspect essentiel dans
l'intersubjectivité.
Dans quelle mesure partageons-nous les émotions
des autres ?
Dans le contexte du traitement de l'émotion, il a été proposé que
la perception d'une émotion chez un autre individu active chez
l'observateur les mécanismes neuronaux qui sont responsables de
l'expérience d'une émotion similaire [19]. Cette idée repose sur la
découverte des « neurones miroirs » (c'est-à-dire les neurones
sensorimoteurs) chez le singe, situés dans les cortex prémoteur
ventral, moteur primaire et pariétal postérieur [20]. Ces neurones
ont suscité beaucoup d'enthousiasme tout en apportant une vision un
peu simpliste et naïve selon laquelle ils seraient la base
neurobiologique de la cognition sociale en général et de l'empathie
en particulier (pour une analyse critique, voir [21-24]).
Ces neurones ont une fonction cruciale dans le codage des
actions dirigées vers un but (c'est dans ce cadre qu'ils ont été
découverts) et dans ce contexte ils contribuent à la perception et
la compréhension du comportement des autres. En revanche, même s'il
semble logique qu'ils soient impliqués dans le phénomène de
résonance motrice, leur rôle dans la perception et l'expression des
émotions est loin d'être évident [24].
Les études qui rapportent l'implication des neurones miroirs
dans la perception des émotions chez l'homme sont souvent basées
sur le simple fait qu'une activation a été détectée dans le gyrus
frontal inférieur (région homologue du cortex prémoteur ventral
chez le singe dans laquelle ces neurones ont été découverts).
Ces études interprètent leurs résultats de façon circulaire,
s'appuyant sur un raisonnement logique fallacieux : puisque cette
région est activée dans la condition expérimentale et que des
neurones miroirs ont été localisés dans cette même région (dans
d'autres études), alors le système des neurones miroirs est
impliqué dans cette tâche. Ce raisonnement ignore deux faits :
seulement 17 % des neurones enregistrés dans le cortex prémoteur
ventral chez le singe ont des propriétés « miroir » ; et chez
l'homme, cette région est aussi associée à des processus
computationnels divers qui n'ont rien à voir avec des propriétés
sensorimotrices, comme le contrôle cognitif, l'attention sélective,
la sélection de réponses et l'inhibition sélective [24].
Il n'est donc pas du tout assuré que l'activation du gyrus
frontal inférieur reflète systématiquement l'implication de
neurones miroirs. En outre, les méta-analyses conduites sur les
études de neuro-imagerie fonctionnelle dans le domaine de la
reconnaissance et de l'expression des émotions n'indiquent pas de
rôle particulier des régions du système des neurones miroirs [25,
26]. Or ces études sont réellement importantes puisqu'elles
s'affranchissent des idiosyncrasies inhérentes aux expériences
individuelles.
Malgré ces réserves, une étude utilisant un paradigme dans
lequel les sujets devaient observer et imiter des actions de la
main et du visage (condition de sourire et de froncement des
sourcils) a trouvé une activation du cortex prémoteur ventral droit
durant l'observation et l'imitation des expressions faciales [27].
Une étude plus récente a démontré que même une observation passive
des expressions faciales active un vaste réseau de régions
cérébrales, lui aussi impliqué dans l'exécution d'expressions
similaires, y compris le gyrus frontal inférieur et le cortex
pariétal postérieur [28]. Toutefois, la majorité des études de
neuro-imagerie fonctionnelle ne signale pas d'activation du gyrus
frontal inférieur ou d'autres régions abritant des neurones miroirs
durant la perception d'expressions faciales de l'émotion. Par
exemple, Chakrabarti, Bullmore et Baron-Cohen ont montré aux
participants des vidéoclips représentant des expressions faciales
de joie, de tristesse, de colère et de dégoût [29]. Seule la
perception de l'expression de joie était associée à une activation
de la pars opercularis dans l'hémisphère gauche.
Une référence plus indirecte à la contribution des neurones
miroirs dans l'empathie, devenue populaire au cours des cinq
dernières années, s'appuie sur l'interprétation d'une activation
commune – au sein d'une même région cérébrale – à l'expérience d'un
état émotionnel et à son observation chez autrui. Par exemple,
éprouver du dégoût pour un aliment et percevoir autrui exprimer du
dégoût pour ce même aliment sont associés dans les deux cas à une
augmentation d'activité dans l'insula antérieure [30]. Cela semble
étayer l'idée de représentations neurales partagées entre autrui et
soi, et plus généralement la théorie de la simulation qui propose
que la perception d'une émotion chez une autre personne active chez
l'observateur les mécanismes neuronaux qui sont responsables de la
génération d'une émotion similaire [28]. Il est hors de la
portée de cet article d'évaluer la validité de l'hypothèse selon
laquelle il existerait des catégories distinctes d'émotions
soutenues par des circuits neuronaux spécifiques (ce qui est loin
d'être accepté [31]), ou d'évaluer si, à titre d'exemple, il serait
réellement adapté de simuler des mouvements menaçants en réponse à
la perception d'une personne en colère plutôt que de fuir au plus
vite [22]. Nous verrons par la suite comment ce raisonnement
s'applique à la perception de la douleur d'autrui.
En accord avec le couplage perception-action, un certain nombre
d'études électromygraphiques (EMG) ont démontré que l'observation
d'expressions faciales déclenche des expressions similaires sur le
visage de l'observateur, même en l'absence d'une reconnaissance
consciente de ce stimulus [32]. En regardant quelqu'un sourire,
l'observateur active, à un niveau infraliminaire, les (mêmes)
muscles faciaux qui interviennent dans la production d'un sourire.
Cela créerait le sentiment correspondant de bonheur chez
l'observateur. Une étude a examiné la relation entre les mimiques
faciales de colère et de joie (mesurées par EMG) et l'humeur
auto-rapportée chez des participants qui étaient considérés comme
étant des personnes ayant peu ou beaucoup de disposition
empathique. Les participants ayant beaucoup d'empathie
produisaient une mimique faciale plus importante que les
participants ayant peu d'empathie [33]. Cependant, une autre étude
n'a trouvé aucune relation entre la reconnaissance des émotions et
la tendance des participants à imiter les manifestations dynamiques
de ces émotions [34]. Une réponse sélective de l'EMG facial a bien
été détectée chez les participants auxquels étaient présentés des
vidéoclips d'expressions faciales de joie et de colère mais aucune
corrélation entre l'intensité de la mimique faciale et le niveau
d'empathie dispositionnelle n'a été trouvé. Il faut noter que
la validité des questionnaires d'empathie (ce qu'ils mesurent et
leur pouvoir prédictif) est discutable et aucune relation fiable
(reproductible et consistante) n'a été démontrée avec des mesures
par neuro-imagerie fonctionnelle [3].
Une étude réalisée par le groupe de Ekman est souvent citée pour
soutenir l'hypothèse que la production d'une expression faciale
génère des changements spécifiques du système nerveux autonome
[35]. Dans une série d'expériences, les participants devaient
produire sur commande des configurations faciales pour imiter la
colère, le dégoût, la peur, le bonheur, la tristesse et la surprise
pendant que la fréquence cardiaque, la résistance
électrodermale, la température cutanée et l'activité somatique
étaient enregistrées. Les résultats ont montré qu'une telle
activité faciale volontaire produisait des niveaux significatifs
d'expérience subjective des émotions associées, ainsi que des
modifications spécifiques et fiables du système nerveux autonome.
Cependant, ces résultats n'ont jamais pu être reproduits malgré de
nombreuses tentatives. Une série de méta-analyses conduites par
Cacioppo et ses collaborateurs (2000) ont depuis clairement
démontré que l'activité du système nerveux autonome et la
réactivité viscérale ne permettent pas de distinguer les émotions
primaires entre elles. Le seul résultat stable et consistent
indique que les émotions négatives sont associées à des réponses
plus intenses [36].
Un certain nombre d'études en neuro-imagerie ont démontré
qu'imaginer des expériences émotionnelles selon sa propre
perspective ou selon la perspective de quelqu'un d'autre produit
des patterns similaires d'activation cérébrale (et d'autres
réponses distinctes). Par exemple, Ruby et Decety (2004) ont
présenté à des participants des phrases qui décrivaient des
situations de la vie réelle qui provoquent des émotions sociales
(par exemple la honte, la culpabilité, la fierté) ainsi que des
situations neutres sur le plan émotionnel. Il était demandé
aux participants d'imaginer ce qu'ils ressentiraient s'ils se
trouvaient dans ces situations ou d'imaginer ce que leur mère
ressentirait dans ces situations [37]. Les régions corticales
qui sont impliquées dans le traitement émotionnel, s'activent d'une
façon similaire dans les conditions qui intégraient des situations
chargées d'émotions pour les perspectives de soi et de l'autre, y
compris l'amygdale et les pôles temporaux. En outre, l'interaction
entre le contenu émotionnel des situations à imaginer et le
contexte subjectif de prise de perspective conduit à une
augmentation de l'activité neuro-hémodynamique dans le cortex
somatosensoriel droit, laquelle est significativement plus élevée
pour la perspective en première personne. Une autre étude a
conjugué des mesures psychophysiologiques (fréquence cardiaque et
réponse électrodermale) et l'IRM fonctionnelle chez des
participants auxquels il a été demandé d'imaginer :
- – une expérience personnelle de peur ou de colère de
leur propre passé ;
- – une expérience équivalente provenant d'une autre
personne « comme si ça leur arrivait » ;
- – une expérience non émotionnelle de leur propre passé
[38]. Lorsque les participants pouvaient comprendre le scénario de
l'autre, ils produisaient des patterns d'activation
psychophysiologiques (par exemple résistance cutanée) et de
neuro-imagerie équivalents à ceux d'une imagerie émotionnelle
personnelle. Le cortex somatosensoriel était particulièrement
impliqué dans l'imagerie à la première personne.
La stimulation magnétique transcranienne (TMS) en « simple pulse
» appliquée au niveau du cortex somatosensoriel droit durant des
tâches de jugement émotionnel perturbe de manière sélective la
reconnaissance de l'expression faciale de la peur, mais pas
l'expression de bonheur [39]. L'implication du cortex
somatosensoriel dans la reconnaissance des émotions est supportée
par une étude conçue pour tester si la reconnaissance d'expressions
faciales nécessite un traitement visuel suivi d'une simulation des
réponses somatoviscérales associées à l'expression perçue. D'autres
auteurs ont ciblé l'aire occipitale des visages dans l'hémisphère
droit et la région du visage au sein du cortex somatosensoriel
droit avec la TMS répétitive pendant que les participants devaient
distinguer des expressions faciales [40]. Les résultats ont
démontré que la stimulation réduisait sélectivement la distinction
des expressions faciales aux deux endroits mais n'avait aucun effet
sur le test d'identité faciale appariée.
En résumé, la référence aux neurones miroirs dans l'empathie,
devenue populaire durant les dernières années, repose le plus
souvent sur l'interprétation de toute activation commune entre
l'expérience d'un état émotionnel et l'observation du même état
chez un autre individu comme activité miroir, ou circuits neuronaux
partagés. Pour que cet argument tienne, les voxels activés n'ont
pas même besoin de se trouver dans les régions supposées contenir
des neurones miroirs. De plus, les tâches utilisées confondent
l'imitation volontaire d'une expression émotionnelle avec
l'expérience subjective de cette émotion. Cela a entraîné une
confusion regrettable entre neurones miroirs et substrats neuronaux
partagés. Il semble cependant que le cortex somatosensoriel
droit joue un rôle dans l'expérience et la reconnaissance de
certaines émotions. Toutefois, la notion de circuits neuronaux
partagés n'est pas forcément synonyme de neurones miroirs, ni une
preuve que les régions communément impliquées implémentent des
fonctions similaires. Après tout, les fonctions d'une aire
corticale sont déterminées à la fois par ses connexions
extrinsèques et ses propriétés intrinsèques (organisation
laminaire, type de cellules et de récepteurs) [41]. Enfin, la
question de savoir si des émotions spécifiques sont traitées par
des mécanismes neuronaux distincts est posée. Cette question,
encore sans réponse, est importante pour la validité du modèle de
la simulation de la reconnaissance des émotions. Par exemple que
l'insula soit impliquée dans le dégoût n'est pas une manifestation
de sa spécificité pour cet état émotionnel : elle est aussi
impliquée dans le plaisir comme dans la douleur, et son rôle est
probablement lié à la sensation subjective d'états corporels
viscéraux intenses [42].
Percevoir la détresse d'autrui
La douleur sert de fonction protectrice non seulement en
avertissant la personne d'un danger réel ou potentiel pour son
intégrité physique. Par son expression publique, elle peut aussi
attirer l'attention des autres et inciter des comportements d'aide
et de réconfort [43]. Il s'agit par conséquent d'un paradigme
écologiquement valide pour examiner les mécanismes
neurophysiologiques qui sous-tendent l'empathie et la sympathie.
De nombreuses études indiquent que lorsque nous percevons ou
imaginons autrui dans des situations douloureuses, les régions
impliquées dans la douleur physique sont actives chez
l'observateur. Ce circuit inclut le cortex somatosensoriel
secondaire (mais pas systématiquement), l'insula antérieure, le
cortex cingulaire antérieur (dans sa partie ventrale et parfois
dorsale), l'aire motrice supplémentaire et la PAG [44].
Ce mécanisme relativement primitif sur les plans évolutif et
ontogénétique (il est en place dès la naissance) semble jouer un
rôle crucial dans le développement de l'empathie et du raisonnement
moral car il nous permet de détecter la détresse des autres et, par
la socialisation, de déclencher une inhibition des comportements
agressifs [2, 45]. Dans le cas de la douleur, il semblerait que
nous soyons prédisposés à ressentir la détresse des autres comme un
stimulus aversif et que nous apprenions à éviter les actions
associées à cette détresse. Ceci est le cas pour de nombreuses
espèces de mammifères, incluant les rongeurs. Par exemple, un rat
qui a appris à appuyer sur un levier pour obtenir de la nourriture
arrêtera de s'alimenter s'il perçoit que son action (appuyer sur le
levier) est associée à la délivrance d'un choc électrique sur un
autre rat [46]. Chez l'homme, ce mécanisme de détection de la
détresse de l'autre est modulé de façon non consciente
(il peut être inhibé ou amplifié) par divers facteurs sociaux
tels que les relations interpersonnelles ou l'appartenance à un
groupe (ethnique, politique, religieux). Il ne serait en effet
pas adaptatif d'éprouver de la même façon la détresse d'un ennemi
et la détresse d'un individu du même groupe. Une étude IRMf récente
a présenté des vidéos de personnes exprimant la douleur sur leur
visage, conséquence d'un traitement médical. Il était indiqué
aux sujets que toutes ces personnes étaient porteuses du virus HIV
mais pour différentes raisons : pour certaines, le virus avait été
transmis par la prise de drogues illicites (partage de seringues) ;
d'autres personnes avaient été contaminées au cours d'une
transfusion sanguine [47]. En réalité ces vidéos étaient
objectivement non différenciables car les visages de ces patients
exprimaient une intensité de douleur comparable. Les résultats
montrent que les sujets étaient beaucoup plus sensibles à la
douleur des victimes de transfusion qu'à celle des consommateurs de
drogues. En témoignent l'évaluation de l'intensité de la douleur et
l'augmentation significative de la réponse hémodynamique dans les
régions associées au traitement des informations nociceptives, en
particulier le cortex cingulaire antérieur, l'insula et la PAG.
Ces différences de réactions hémodynamique et comportementale
sont en outre atténuées par les mesures comportementales implicites
dans lesquelles les participants blâment les comportements de
toxicomanie. Dans une autre étude, les sujets étaient exposés dans
un premier temps par la méthode de priming soit à une photo
d'eux-mêmes, d'une personne qu'ils aiment ou d'un étranger. Après
l'exposition à l'une de ces trois amorces, une série de stimuli
représentant des mains et des pieds dans des situations
douloureuses était présentée pendant une seconde et les sujets
imaginaient l'intensité de la douleur pour chaque situation [48].
Les résultats montrent une diminution graduelle de la réponse
hémodynamique dans le cortex cingulaire antérieur et l'insula entre
soi > personne aimée > étranger.
Le contexte social dans lequel surviennent les situations
douloureuses a un impact sur le traitement de l'information au sein
du circuit de la nociception. Si les situations douloureuses sont
intentionnellement causées par une tierce personne (un enfant
frappant un autre), en plus du circuit impliqué dans le traitement
de la douleur, les régions du cortex préfrontal qui sous-tendent le
raisonnement social et moral (cortex orbito-frontal et médian, et
amygdale s'activent fortement et accroissent leur connectivité
fonctionnelle avec le réseau fronto-pariétal attentionnel [49]
(figure 2).
Il existe d'autres exemples de modulation. Les médecins
ne réagissent heureusement pas de la même manière que des sujets
contrôles lorsque l'on leur montre des vidéos de partie du corps
(visage, mains et pieds) piquées avec une aiguille. Dans leur cas,
aucune activation de l'insula, du cortex cingulaire antérieur et de
la PAG n'est détectée. En revanche, les régions du cortex
préfrontal impliquées dans la régulation des émotions (partie
dorso-latérale et médiane) sont sélectivement recrutées et sont
inversement corrélées avec l'activité dans l'insula et l'amygdale
[50]. Cette régulation affective est très précoce (110 ms
après présentation des stimuli) comme vient de le montrer une étude
en potentiels évoqués qui suit la même logique que l'étude
précédente [51].
Pour résumer, percevoir ou imaginer un autre individu souffrir
ou en détresse est associé à des réponses hémodynamiques dans le
réseau neuronal traitant les aspects affectifs et sensoriels de la
douleur. Ces réponses sont modulées par le contexte social, et
par nos attitudes conscientes et non conscientes envers les autres.
Il est important de noter que ce réseau (cortex cingulaire
antérieur, insula, PAG and amygdale) n'est pas spécifique à
l'expérience émotionnelle de la douleur. Il est aussi impliqué
dans des processus plus généraux tels que l'attention, l'évaluation
des stimuli négatifs et la sélection de mouvements défensifs
squeletto-musculaires associés à des mécanismes de survie tels que
l'aversion et le retrait lorsqu'un organisme est face à un danger
ou à une menace [52].
Impact des lésions cérébrales sur l'empathie
et la sympathie
Puisque les données issues des expériences utilisant les techniques
de neuro-imagerie fonctionnelle sont simplement corrélationnelles,
les études entreprises avec des patients neurologiques sont
cruciales afin d'inférer le rôle causal d'une région donnée, et
d'évaluer le poids fonctionnel de celle-ci dans le processus
cognitif étudié. Étant donné la nature complexe de la notion
d'empathie – qui comporte des composants affectifs, cognitifs et
motivationnels, on s'attend à ce qu'il y ait des déficits
hétérogènes liés à l'empathie plutôt qu'une altération unique.
L'implication du cortex somatosensoriel dans le traitement des
émotions est étayée par une étude lésionnelle qui a rapporté que
des lésions du cortex somatosensoriel dans l'hémisphère droit,
comprenant l'insula et le gyrus supra-marginal antérieur, sont
associées à une difficulté dans la reconnaissance des expressions
faciales, surtout si elles sont ambiguës [53]. Ce résultat est
compatible avec l'idée selon laquelle la reconnaissance des
émotions est sous-tendue par des circuits neuronaux partagés
(c'est-à-dire, nous reconnaissons les expressions émotionnelles des
autres en réactivant nos propres représentations
somatosensorielles). La question de savoir si ce mécanisme est
nécessaire reste toutefois discutable. En effet, plusieurs
observations neuropsychologiques s'opposent au modèle de circuits
partagés entre l'expérience de l'émotion et sa reconnaissance
chez autrui. Par exemple, Keillor et collègues ont signalé le cas
d'une patiente souffrant d'une paralysie faciale bilatérale qui
était incapable d'exprimer ses émotions au moyen d'expressions
faciales [54]. Malgré sa paralysie faciale totale, cette personne
ne montrait aucun déficit au niveau de l'expérience émotionnelle,
de la reconnaissance ou de l'imagerie mentale des expressions
faciales. Pareillement, des patients atteints du syndrome de
Moebius, qui souffrent de paralysie faciale bilatérale et
généralement de paralysie complète dues au sous-développement des
6e et 7e nerfs crâniens, ont des difficultés à communiquer au moyen
d'expressions faciales, mais n'ont pas de problèmes particuliers
dans la reconnaissance des expressions faciales émotionnelles des
autres [55].
Dans la même veine, une étude entreprise sur des patients
souffrant d'une insensibilité congénitale à la douleur a trouvé des
résultats qui vont à l'encontre du modèle simulationniste de la
reconnaissance des émotions. Malgré le fait que ces patients n'ont
jamais eu l'expérience personnelle de la douleur, ils ont montré
des réponses hémodynamiques similaires à celles de sujets
contrôles, face à la douleur observée, dans le cortex cingulaire
moyen antérieur et l'insula antérieure, deux régions clés des
circuits partagés pour la douleur de soi et de l'autre [56].
Les démences fronto-temporales (DFT) constituent un groupe de
maladies neuro-dégénératives caractérisées par des troubles du
comportement, du langage, et une détérioration intellectuelle.
Elles sont dues à une altération progressive de certaines régions
frontales et temporales, associée à une dégradation sévère de la
cognition sociale et constituent une source importante de
connaissance dans la relation entre empathie et cognition. Dans une
étude, il a été demandé à des parents au premier degré d'utiliser
l'index de réactivité interpersonnelle (IRI) afin de classer
18 patients atteints de DFT, 19 patients atteints de
démence sémantique (DS), 16 patients atteints de la maladie
d'Alzheimer et 10 sujets contrôles sains appariés suivant
l'âge [57]. Les groupes atteints de DFT et de démence
sémantique ont montré des niveaux d'empathie considérablement plus
faibles que ceux atteints de la maladie d'Alzheimer ou les sujets
contrôles. Les patients atteints de DS ont montré une
perturbation de l'empathie émotionnelle et cognitive, tandis que
les patients atteints de DFT ont montré seulement une perturbation
de l'empathie cognitive. Dans une deuxième étude menée par le même
groupe, les bases neuro-anatomiques de l'empathie ont été examinées
chez 123 patients atteints de DFT, de maladie d'Alzheimer, de
dégénérescence cortico-basale et de paralysie supranucléaire
progressive en utilisant également l'IRI [58]. Une étude des
corrélations a été conduite entre une sous-échelle de compréhension
empathique et de mise en contexte et le volume du cerveau en IRM
structurelle, par la méthode de morphométrie voxel-à-voxel (VBM).
Les voxels dans le pôle temporal droit, le gyrus fusiforme
droit, le noyau caudé droit et le gyrus sous-callosal droit
corrélaient de manière significative avec le score total
d'empathie. Le score d'empathie corrélait de manière positive
avec le volume des structures temporales droites dans la démence
sémantique, et avec le volume du gyrus sous-callosal dans la
démence fronto-temporale. Ces résultats suggèrent que les régions
frontales médiane et temporale antérieure de l'hémisphère droit
sont essentielles à une expérience empathique. Les études
menées sur les maladies neurologiques dégénératives ont également
fourni des preuves montrant que des mécanismes neurologiques
relativement distincts sont à l'origine des déficits de cognition
sociale et d'empathie. Par exemple, il a été montré que les
patients atteints de DFT ainsi que les patients atteints de la
maladie d'Huntington (MH), pathologie principalement sous-corticale
caractérisée par des mouvements involontaires, présentent des
difficultés dans les tâches de cognition sociale [59]. Cependant,
les deux groupes de patients montrent des déficits qualitativement
différents : les déficits des patients atteints d'une DFT peuvent
être attribués à une détérioration de la théorie de l'esprit
(compréhensions des états mentaux de soi et d'autrui), tandis que
ceux des patients atteints de la MH semblent être associés à des
inférences erronées tirées des situations sociales. Il est
donc intéressant de noter que les patients atteints de la MH et de
la DFT manquent d'empathie et de sympathie, mais pour des raisons
différentes. Dans le premier groupe, la perte d'empathie survient
davantage à un niveau affectif et émotionnel qu'à un niveau
cognitif, tandis que les patients atteints de DFT vivent dans un
mode égocentrique dans lequel ils ont des difficultés à attribuer,
aux autres, des états mentaux indépendants. Ces résultats sont
compatibles avec l'idée de circuits neuronaux distincts impliqués
dans les aspects cognitifs et affectifs de l'empathie [2, 3].
De manière générale, de nombreuses observations cliniques ont
régulièrement indiqué que les lésions du cortex préfrontal peuvent
causer une détérioration sévère du comportement interpersonnel, y
compris pour l'empathie et la sympathie. Par exemple, une série
d'études utilisant l'IRI comme mesure des capacités empathiques
chez des patients atteints de lésions cérébrales ont montré une
empathie réduite à la suite de dommages de l'hémisphère droit avec
une sévérité des troubles lorsque les lésions touchent les régions
ventro-médianes et orbitaires [60]. Une autre étude menée par le
même groupe a récemment découvert une double dissociation
comportementale et anatomique entre les déficits au niveau de
l'empathie cognitive (associés aux lésions ventro-médiales) et de
l'empathie émotionnelle (associés à une lésion du gyrus frontal
inférieur gauche/insula) [61].
Une détérioration du cortex préfrontal médian/cingulaire est
généralement associée à des déficits au niveau de l'interaction
sociale et des émotions liées à la conscience de soi. De tels
patients peuvent devenir apathiques, indifférents à l'environnement
et incapables de concentrer leur attention sur des tâches
comportementales et cognitives. Il a aussi été suggéré que les
dommages frontaux entravent la capacité de mise en contexte, un
élément crucial de la compréhension empathique [62].
En somme, les études neuropsychologiques mettent en lumière le
rôle critique joué par le cortex médian et orbito-frontal dans les
émotions sociales, y compris l'empathie et la sympathie.
Ces études indiquent l'existence de dissociations entre la
capacité à ressentir les émotions d'autrui (lésions sous-corticales
et temporales) et la capacité à les comprendre (lésions
préfrontales) et enfin à y répondre de manière appropriée (lésions
frontales orbitaires et cingulaires) [63].
Par ailleurs, il existe de nombreux troubles en psychiatrie qui
sont associés avec des déficits d'empathie et de sympathie.
La psychopathie en est un exemple paradigmatique : les
psychopathes sont décrits comme affectivement insensibles,
superficiels, avec un manque d'égard impitoyable pour les autres et
une absence marquée d'empathie et de sympathie. Ils ont des
difficultés dans le traitement de certaines émotions exprimées sur
le visage, en particulier la détresse [64]. Ils sont aussi peu
sensibles au conditionnement de la peur, mesuré par le réflexe de
sursaut [65]. Un dysfonctionnement de l'amygdale et de sa
connectivité fonctionnelle avec le cortex orbito-frontal et une
hyperactivité du système dopaminergique de récompense apparaît
central dans ce désordre de personnalité. Un tel trouble perturbe
la capacité de former des associations entre stimulus et
renforcement négatif, ce qui empêche les patients d'apprendre à
associer leurs actions néfastes à la douleur et à la détresse
d'autrui [66].
Des dysfonctionnements comportementaux similaires semblent
présents chez les enfants et les adolescents agressifs et
antisociaux, souffrant de troubles des conduites, et montrant des
tendances psychopathiques. Une étude en IRM fonctionnelle a
récemment démontré que ces jeunes, face à la douleur d'autrui,
activent le même réseau cérébral que les adolescents contrôles soit
l'insula, le cortex somatosensoriel, le cortex cingulaire antérieur
et la PAG. En revanche, cette perception de la douleur ne semble
pas provoquer une réaction aversive comme c'est habituellement le
cas chez les enfants et les adolescents, mais semble être une
source de plaisir. Elle est en effet associée chez eux à une
connectivité fonctionnelle différente de celle des adolescents
contrôles chez lesquels l'activité du cortex préfrontal
dorso-latéral et cingulaire antérieur covarie négativement avec
l'activité dans l'amygdale [67]. Les adolescents souffrant de
désordres des conduites présentent une forte réponse dans
l'amygdale et le striatum ventral, régions impliquées dans le
plaisir et la récompense, dont l'activité, en outre, est
positivement corrélée avec leurs scores de comportements
sadiques. Il n'y a par contre aucune modulation en provenance
du cortex préfrontal.
Relations entre empathie et altruisme
La biologie de l'évolution nous enseigne que les comportements
altruistes sont apparus avant la capacité d'exprimer des émotions
et de ressentir de l'empathie envers autrui. L'attaque des abeilles
qui se sacrifient pour protéger l'essaim et les signaux d'alarme
chez les oiseaux pour alerter d'un danger constituent deux exemples
de comportements altruistes qui ne reposent pas sur l'empathie.
Sauf à écarter les insectes sociaux, on ne peut donc pas dire que
l'empathie a favorisé l'apparition des comportements sociaux [68].
En revanche, la capacité à ressentir l'état émotionnel de
congénères et d'y répondre de manière appropriée a apporté, chez
les mammifères, un avantage adaptatif évident pour la survie de
l'individu et du groupe social dans lequel il vit. Chez l'homme, de
nombreuses études en psychologie sociale et développementale
indiquent que l'empathie est un facteur favorisant les
comportements prosociaux [69].
Au cours de l'évolution des mammifères, le cerveau des femelles
est devenu sensible aux signaux de souffrance de leur progéniture.
Cette sensibilité s'est étendue au-delà de la relation mère-enfant,
afin que tous les individus normalement développés soient dérangés
par la souffrance des autres [70]. Cette détresse empathique
(sentiment d'aversion) joue un puissant rôle motivationnel pour
déclencher des comportements prosociaux et interviendrait dans le
développement des bases de la moralité chez l'enfant [71]
Des modifications liées à l'âge (entre 7 à 40 ans)
ont été démontrées dans le réseau qui réagit à la douleur des
autres. Plus les sujets sont jeunes et plus la réponse de
l'amygdale, de l'insula postérieure et du cortex orbito-frontal
médian est importante [2]. En revanche, une corrélation positive
entre l'âge et l'activité hémodynamique est détectée au niveau du
cortex dorso-latéral et orbito-frontal latéral. Ce pattern
reflète un changement entre une réponse émotionnelle viscérale
essentielle pour l'analyse de la signification affective des
stimuli chez les enfants et une fonction plus évaluative chez les
adultes.
Plusieurs études en IRMf ont montré que le circuit mésolimbique
de renforcement du plaisir s'active de la même manière lorsque des
sujets obtiennent des récompenses monétaires et lorsqu'ils décident
librement de donner de l'argent à des fondations caritatives [72].
En outre, les donations sont plus élevées lorsque les participants
sont en présence d'autres personnes : l'activation du striatum
ventral avant la prise de décision (donner ou non) est
significativement modulée par la présence des autres [73]. Ceci
n'est guère surprenant car, pour l'animal social, être observé par
les autres est une situation naturelle, et le traitement des
récompenses sociales (effet appelé « prestige ») est un aspect
critique de motivation des comportements prosociaux.
Ainsi, les conduites altruistes et prosociales procèdent d'une
pluralité de motivations. Selon des interactions complexes avec des
facteurs situationnels, motivationnels, de personnalité, et sociaux
(relations intergroupes), l'empathie peut entraîner de la sympathie
envers autrui, une détresse personnelle, de l'indifférence ou même
le plaisir de voir son ennemi souffrir. Mais par défaut, le
spectacle de la souffrance d'autrui déclenche, chez les individus
normaux (hors contexte de compétition), l'activation d'un réseau
neural impliqué dans le traitement des informations aversives. Cela
peut inciter à des conduites d'aide ou de réconfort qui
peuvent être motivées par le seul désir égoïste de supprimer la
gêne que la vue de la souffrance suscite. Ces conduites
peuvent également être motivées, et renforcées, par l'effet positif
de l'approbation sociale, physiologiquement gratifiante. On peut
aussi aider autrui sans en attendre aucun bénéfice individuel.
Autrement dit, l'évolution a fait de nous des pluralistes
motivationnels et non simplement des égoïstes ou des
hédonistes.
Conclusion
Il ne fait aucun doute que les notions d'empathie et de sympathie
sont utiles au niveau phénoménologique : nous avons besoin de mots
pour naviguer dans le monde social. Toutefois, ces concepts sont
relativement complexes et riches sur le plan sémantique.
Ils doivent nécessairement être déconstruits si l'on souhaite
caractériser leur implémentation neurophysiologique, leur
développement chez l'enfant et leur modulation par des facteurs
sociaux [2, 3]. Assurément, les comportements associés à ou
déclenchés par ce que les psychologues et biologistes appellent «
empathie » et « sympathie » sont hétérogènes à l'extrême, allant du
mimétisme à l'altruisme, en passant par la contagion émotionnelle,
la compréhension des sentiments et des émotions des autres, la
compassion, la cruauté, etc. Cette réserve souligne la nécessité
d'une conceptualisation plus fine de l'empathie. Notre
compréhension future des mécanismes biologiques et
psychologiques de l'empathie, qu'elle provienne des sciences
sociales, des sciences biologiques et médicales, ou de l'économie,
bénéficiera d'une meilleure analyse conceptuelle et pas seulement
de nouvelles techniques de mesure du fonctionnement cérébral.
Déconstruire l'empathie et les phénomènes associés (comme la
sympathie) en des processus et représentations constituants sera
aussi profitable à l'exploration des troubles psychiatriques
associés à des déficits de l'empathie tels que la psychopathie, le
trouble de la personnalité narcissique, ou les troubles des
conduites chez les enfants. Essayer de comprendre les perturbations
de l'empathie nécessite un examen du développement
neuropsychologique de l'enfant, incluant les aspects endocriniens
et hormonaux, la physiologie du système nerveux autonome, les
facteurs génétiques et leurs interactions avec le contexte
psychologique et social. Il est par exemple reconnu que des
conditions d'attachement harmonieux ont un effet sur la capacité de
réguler les émotions négatives et de ressentir de la sympathie
envers les autres. À l'inverse, le système HPA n'étant pas mature à
la naissance, les mauvais traitements ont des effets délétères
à long terme sur la réactivité des hormones qui régulent le stress
et une influence sur les comportements sociaux [74]. En se
concentrant sur les mécanismes fondamentaux du cerveau et du
comportement, plutôt que sur des troubles psychiatriques bien
singuliers, nous pourrons améliorer ou même créer des interventions
thérapeutiques nouvelles (comportementales et pharmacologiques) qui
pourront être utilisées dans une grande variété de troubles.
Conflit d'intérêts
Aucun.
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