ARTICLE
ipe.2012.0920
Auteur(s) : Aude Van Effenterre1 avaneff@gmail.com, Marion Azoulay1, Xavier Briffault2, Françoise Champion3
1 Internes DES de psychiatrie à Paris, membre du
bureau de l’AFFEP, 75012 Paris, France
2 Chargé de recherche HDR en sociologie de la santé
mentale au CNRS, CERMES3, CNRS UMR 8211, EHESS, université
Paris-Descartes, Sorbonne Paris-Cité, Inserm U988, 75006 Paris,
France
3 Chargée de recherche en sociologie de la santé
mentale au CNRS, CERMES3, CNRS UMR 8211, EHESS, université
Paris-Descartes, Sorbonne Paris-Cité, Inserm U988, 75006 Paris,
France
Tirés à part : A. Van Effenterre
Dans le contexte de l’instauration, en septembre 2010, d’un
titre de psychothérapeute légalement protégé auquel les psychiatres
peuvent de droit prétendre, l’Association française
fédérative des étudiants en psychiatrie (AFFEP) a mené une enquête
par questionnaire auprès des internes en psychiatrie français afin
de dresser un premier état des lieux de leur formation aux
psychothérapies. Cette enquête quantitative, à laquelle
869 des 1 334 inscrits au diplôme d’études spécialisées
(DES) de psychiatrie pour l’année
universitaire 2009-2010 ont répondu, a été complétée par
une enquête sociologique qualitative auprès d’une trentaine
d’internes, par entretiens semi-directifs, portant sur leurs
conceptions et pratiques concernant les psychothérapies et la place
qu’ils leur donnent dans la pratique de la psychiatrie.
Les entretiens ont été menés selon la méthode dite « par
effet de saturation des entretiens » : après un certain
nombre d’entretiens, il apparaît que l’ajout de nouveaux entretiens
n’apportera pas vraiment de nouvelles données pertinentes par
rapport aux objectifs de l’enquête. Au total, 27 entretiens
d’une durée moyenne d’une heure et quart ont été réalisés. Les
internes interviewés ont pour la plupart (23/27) été recrutés
via l’AFFEP, qui a envoyé plusieurs courriels de
sollicitation à ses membres en insistant sur le fait que l’enquête
ne concernait pas seulement les internes motivés par la
psychothérapie, mais que les internes pas ou peu intéressés par la
psychothérapie étaient également recherchés.
Parmi les 27 internes interviewés, 15 ont fait une
formation à la psychothérapie en dehors du DES de psychiatrie. Nous
y incluons ceux qui ont fait une analyse ou une psychothérapie
analytique, bien qu’il existe une ambiguïté chez certains internes
pour considérer ces activités comme une formation à la
psychothérapie. Il s’agit donc de plus de la moitié des internes
interviewés ; dans l’enquête quantitative, un peu moins d’un
tiers des internes seulement avaient une telle formation.
L’échantillon d’internes, ayant servi de base à l’enquête ici
présentée, est donc globalement plus « engagé » dans la
psychothérapie que ne l’est l’ensemble des internes, mais reste
néanmoins très divers, diversité qui importe dans cette enquête
qualitative destinée à approfondir les résultats d’une enquête
quantitative par questionnaire fermé. La diversité concerne aussi
le sexe (20 femmes, 7 hommes), l’année d’internat (du
deuxième semestre au huitième) et la ville où le DES est effectué
(Angers, Amiens, Brest, Caen, Lille, Lyon, Nancy, Nantes, Paris,
Rennes, Strasbourg et Tours).
L’article en présente les principaux résultats et
interprétations, dans les cadres d’analyse de la sociologie des
professions, tout particulièrement celle proposée par Andrew Abbot
[1].
La pratique de la psychothérapie : constitutive de
l’identité des (futurs) psychiatres ; variable dans
l’intensité des engagements en sa faveur
Les internes1 estiment qu’il ne
peut pas y avoir de prise en charge des patients sans une prise en
charge psychothérapeutique, ne serait-ce qu’une psychothérapie de
soutien : c’est en étant définie extensivement que la
psychothérapie fait partie de l’identité des psychiatres. En effet
les internes partagent le plus souvent l’idée – désormais
position officielle de la psychiatrie – qu’il y a des
niveaux de psychothérapie [3] : de l’aide psychologique par la
simple bonne relation à la psychothérapie structurée en passant par
la psychothérapie de soutien.
La position estimant que la psychothérapie est de peu d’intérêt
pour la psychiatrie apparaît de fait hétérodoxe, les rares internes
l’ayant exprimée signalent eux-mêmes qu’ils se démarquent du
consensus régnant parmi les internes. Le croisement d’une
définition extensive de la psychothérapie avec une formation se
fondant d’abord sur l’expérience – mode de formation bien
apprécié des internes même si beaucoup disent avoir ressenti des
difficultés, un malaise voire de l’anxiété lors de leur premier
stage – autorise manifestement que les internes se
lancent très rapidement, sans réelle formation, dans une relation
de type psychothérapeutique avec leurs patients. Ils y mobilisent
ce qu’ils ont vu faire par les psychiatres – leurs
« aînés »2 – les
psychologues, les infirmiers… ce qu’ils ont pu lire ou apprendre
pendant quelques rapides formations théoriques éventuellement
assorties de mises en situations. Ils se lancent, situation
initialement difficile mais rapidement appréciée grâce au sentiment
d’être pleinement dans la clinique, dans la relation
intersubjective, qui est au cœur du métier de psychiatre, dans
l’acquisition d’une expérience professionnelle. Cela ne les empêche
pas de regretter simultanément le manque de formation à la
psychothérapie et à l’entretien clinique et
thérapeutique – qui dans la pratique se confondent
largement – dans leur cursus.
Le consensus sur la psychothérapie comme constitutive de
l’identité du psychiatre s’accompagne d’une forte variabilité dans
l’intensité des engagements en faveur de la psychothérapie, qu’il
s’agisse de la façon dont l’interne conçoit sa place dans la
pratique psychiatrique (en général et quant à sa future pratique)
ou qu’il s’agisse de sa formation à la psychothérapie pendant son
internat. Ainsi, la psychothérapie peut-elle être conçue comme
l’essentiel de la psychiatrie – le choix de la
psychiatrie s’est fondé sur la volonté de faire des
psychothérapies – ou, à l’opposé, comme une pratique
parmi d’autres de la psychiatrie que l’interne ne pratiquera pas
forcément à titre personnel, du moins s’agissant de psychothérapie
structurée. Entre ces deux positions, on observe diverses
intensités dans l’intérêt pour la psychothérapie. L’enquête
quantitative [7] a montré un consensus (à 95 %) sur l’idée
d’une formation à la psychothérapie au sein du DES de psychiatrie
en deux temps : « une formation théorique obligatoire aux
différents grands courants psychothérapeutiques (psychanalyse, TCC,
systémie, etc.) en première partie d’internat, suivie de la
possibilité d’une formation approfondie dans un ou plusieurs de ces
courants ». L’analyse qualitative montre que, si les internes
plébiscitent en effet la possibilité d’une formation approfondie,
ils ne veulent pas forcément se former personnellement à la
psychothérapie, en tout cas pas forcément pendant leur internat.
Des raisons de temps et de coût financier sont invoquées, certains
internes préférant attendre que leur formation puisse être prise en
charge par leur futur employeur. Beaucoup ne veulent pas se former
pendant leur internat parce qu’ils veulent prendre le temps d’avoir
une perception assez large et informée des diverses méthodes
psychothérapeutiques avant de faire leur choix. Dans cette
perspective, la formation du DES est considérée comme nettement
insuffisante. Beaucoup estiment aussi qu’il n’y a pas d’urgence à
se former à la psychothérapie, le plus souvent alors parce qu’il
s’agit pendant l’internat de mettre son « énergie » sur
« la fonction première » de l’internat : « On
est quand même médecins et si, nous, on n’est pas capable de faire
un diagnostic, c’est pas le psychologue qui va être capable de le
faire. Donc, il faut déjà des médecins et des psychiatres qui
soient formés, qui savent prescrire des bilans, qui connaissent les
contre-indications » : ici la psychiatrie est d’abord une
spécialité médicale, nous y reviendrons. L’autre raison évoquée
pour laquelle il n’y a pas urgence est que « la psychothérapie
n’est pas vraiment adaptée au service public en
institution ».
La diversité des orientations psychothérapeutiques
La plupart des internes s’affirment vigoureux partisans d’une
diversité des orientations psychothérapeutiques. La manière dont
ils souhaitent et mettent en actes cette diversité témoigne qu’il
ne s’agit généralement pas d’un discours convenu, mais bien d’une
norme intervenant en bonne place3
dans le jugement qu’ils portent sur leurs stages, les services, les
séniors : un mot revient ainsi de manière récurrente, celui
d’« ouverture » / « ouvert », en tant
qu’il s’oppose à la
« fermeture » / « fermé » ou au
« dogmatisme ».
L’attachement au pluralisme des méthodes ne veut pourtant pas
dire que, lorsqu’une méthode a été choisie, elle ne soit pas
vigoureusement défendue et les autres méthodes
critiquées – ce sont alors la psychanalyse et les TCC qui
sont les cibles, la systémie ou d’autres méthodes n’étant jamais
vraiment critiquées – mais que, sauf exception (présente
dans nos entretiens), l’idée d’une méthode se voulant seule valable
est rejetée. Les internes ont alors en ligne de mire l’époque où la
psychanalyse était en situation de monopole, la plupart pensant que
tous les psychiatres faisaient une analyse, voire même qu’elle
était obligatoire, et se montrant étonnés d’apprendre que tel
n’était pas le cas. Même les internes très engagés dans
l’orientation analytique pensent que celle-ci a pu être trop
hégémonique, le constat pouvant relever seulement d’une
appréciation générale sur les transformations de la psychiatrie ou
bien aussi d’une expérience personnelle, celle d’un engagement
psychanalytique jugé aujourd’hui trop « enfermant ».
La pluralité des méthodes peut être défendue pour elle-même, en
tant que richesse et bonne pratique de la psychiatrie permettant au
psychiatre de pouvoir avoir le choix de proposer au patient une
palette de réponses thérapeutiques, non seulement en fonction du
patient mais aussi en fonction de sa sensibilité personnelle4. Un fort consensus se dégage sur
l’idée qu’ « il n’y a pas un seul courant qui a raison,
les autres tort »5 ; dans
cette perspective, les différentes méthodes sont constituées en
« outils » – terme particulièrement
prisé – qui peuvent être « intéressants » ou
« utiles ».
Mais, si l’attachement à la pluralité est si vigoureux, c’est
que les internes l’estiment indispensable à leur formation. De la
même façon qu’ils veulent voir différentes facettes du métier de
psychiatre, ils veulent aussi connaître différentes méthodes. Même
ceux qui ont déjà choisi de faire une formation approfondie dans
une méthode apprécient de découvrir une autre orientation dans leur
stage et peuvent envisager de se former à une ou plusieurs autres
méthodes. Ainsi, l’enquête quantitative [7] montre qu’en quatrième
année, 10 % des internes en analyse se forment à un autre
courant psychothérapeutique et 29 % y songent.
L’aspiration des internes à voir constituée la pluralité en
norme de la formation peut aussi être un moyen les autorisant à
prendre quelques distances avec l’orientation de tel ou tel
stage : « Mais, il y a encore des questions sur les
courants idéologiques qui peuvent se poser. Par exemple, quand je
dis que j’ai fait une sensibilisation aux thérapies
cognitivo-comportementalistes (TCC), que moi-même j’ai été amenée à
animer des groupes dans mon premier stage de psychiatrie, là, on
peut me renvoyer : « mais qu’est-ce que tu fais alors
chez nous ? ». Moi, je réponds que, pour ma formation de
psychiatre, c’est important de voir différentes manières d’exercer,
de me sensibiliser, de m’informer et de me former après et de
trouver les outils qui me correspondent le plus, avec lesquels je
serais plus à l’aise, tout en sachant que d’autres choses existent.
Pour moi, animer un groupe de TCC, ça me permettait vraiment de me
mettre en situation. C’est pas incompatible avec le fait de venir
ensuite dans un stage où on utilise la psychanalyse
lacanienne ». Le plus généralement, les internes n’ont pas
envie d’entrer dans la guerre des psys.
Se développent donc diverses méthodes. Avant de détailler ce
développement, il faut remarquer que la psychanalyse constitue
encore une référence incontournable de la construction des
conceptions des internes. D’une manière ou d’une autre, ceux-ci
abordent toujours la question de la psychanalyse et n’envisagent
pas que leur internat puisse ne pas comporter un stage
d’orientation psychanalytique. Beaucoup se montrent ambivalents à
son égard. Si la psychanalyse ne constitue plus l’étalon-or de la
pratique psychothérapeutique, ses cadres de pensée demeurent
souvent prévalents dans la pratique clinique quotidienne des
internes en termes d’élaborations psychopathologiques et
étiologiques permettant d’avoir une « compréhension » du
patient par delà ses symptômes. Plus généralement, la psychanalyse
comporte une richesse intellectuelle qui permet au (futur)
psychiatre de réfléchir, réflexion manifestement gratifiante que ne
permettent pas toutes les méthodes. La psychanalyse apparaît aussi
comme la théorie permettant d’analyser la relation au
patient : dans cette perspective, la supervision est souvent
conçue comme ne pouvant être que de type analytique. Enfin, elle
permet de comprendre les fonctionnements institutionnels :
« Je pense que les outils psychanalytiques peuvent vraiment
apporter quelque chose. J’ai plutôt même envie de dire plus dans
quelque chose d’institutionnel, c’est pas tellement la psychanalyse
pour le patient en lui-même, mais c’est comment l’institution va
utiliser la psychanalyse entre eux. Et ça je trouve que ça permet à
une équipe d’être une arme redoutable de soins » et la
« psychothérapie institutionnelle » peut rester une
référence. Pour toutes ces raisons, outre ceux qui sont au présent
engagés dans une psychanalyse ou une thérapie analytique, des
internes envisagent de faire ultérieurement une psychanalyse ou une
psychothérapie analytique.
Quatre critiques majeures sont faites à la psychanalyse ou à la
psychothérapie analytique : elle est absconde, elle n’est pas
ou ne semble pas efficace – alors même peut-on ajouter
qu’elle permet de comprendre le patient et la relation au
patient – elle est trop longue, elle n’est pas adaptée au
service public.
À quelles méthodes profite la baisse de l’attractivité de
l’orientation analytique ? Dans l’enquête quantitative, les
TCC et la systémie arrivaient au coude à coude (respectivement
47 et 42 % des formations hors DES), égalité qui peut
surprendre, eu égard à la très forte poussée des TCC dans de
nombreux pays et au fait qu’elle soit la thérapie la plus validée
dans les études expérimentales, sentiment de validité scientifique
qui s’est également diffusé en France, notamment avec l’expertise
collective de l’Inserm de 2004 « psychothérapie, trois
approches6 évaluées ». Les
internes se tourneraient vers la systémie car, pour reprendre les
propos d’un interne exprimant une appréciation qui apparaît souvent
partagée : « la psychanalyse rebute parce que ça coûte de
l’argent, c’est compliqué, ça marche pas très bien, enfin ça dépend
pour quoi. Et puis la TCC, à l’opposé, c’est trop formalisé, trop
répétitif ; la systémique, entre les deux, ça peut être très
attractif parce qu’on prend vraiment en compte l’humain dans son
système d’interaction, surtout familial, avec quelque chose où on
analyse quand même les relations entre individus, autres qu’en
termes de comportements et de cognition. Mais bon, sans s’attaquer
vraiment à l’inconscient. Je pense que c’est sur ça que ça
séduit ». La systémie n’est jamais critiquée.
Il en va différemment des TCC qui suscitent des attitudes
contrastées. On peut distinguer cinq types d’attitudes à l’égard
des TCC :
- –. une forte adhésion, que l’interne connaisse bien la
méthode pour avoir participé à une formation poussée, ou moins bien
car il n’y a pas été formé spécifiquement : les TCC sont une
thérapie aisément compréhensible, scientifiquement validée,
efficace. On notera que même les plus fortes adhésions aux TCC ne
s’affirment pas avec la même vigueur que les adhésions à la
psychanalyse, sans doute parce qu’elles apparaissent dépourvues
d’une complexité intellectuelle à laquelle le milieu de la
psychiatrie est attaché, et qu’en ce sens, elles peuvent n’être que
peu gratifiantes pour le psychiatre ;
- –. une reconnaissance de leur utilité – pour
certains troubles ou/et pour certains types de patients en fonction
de leur demande ou de leur personnalité – et donc la
nécessité d’inclure les TCC dans la palette des
« outils » à la disposition des psychiatres ;
- –. une adhésion en pointillé sur le mode du
« pourquoi pas ? » dans la mesure où c’est un
« outil » facile à
utiliser : « … alors je procède entre un
mélange de raisonnement pragmatique, plus TCC, quand les gens
arrivent avec une demande où on sent plus une demande de
guidance » ;
- –. une curiosité neutre ;
- –. une forte réticence ou un rejet car trop
« simplistes »,
« protocolisées », « répétitives ».
On notera que les TCC dites de troisième génération7 sont considérées par ceux qui les
connaissent comme très différentes des autres TCC.
La demande d’une meilleure formation à la psychothérapie :
la volonté d’un renforcement de la juridiction intellectuelle de la
psychiatrie sur la psychothérapie
La psychothérapie comme partie constitutive de l’identité du
psychiatre est tout sauf une conception nouvelle, qui serait
apparue chez les internes du tournant des années 2000-2010. La
centralité de la psychothérapie dans la psychiatrie n’a en effet
cessé d’être affirmée et réaffirmée depuis les années 1960. À cette
période, Henri Ey s’en préoccupait déjà et avait conçu un projet de
formation à la psychothérapie dans le cursus de psychiatrie qui
resta lettre morte [4]. Sautant les décennies, rappelons qu’en
2001, Hanon, dans sa thèse de doctorat en médecine [5],
abordait elle aussi la question en rappelant la position
consensuelle des psychiatres, reprise par la Fédération française
de psychiatrie : « la fonction psychothérapique est
immanente à celle du psychiatre » et « tout psychiatre
doit être psychothérapeute ». Logiquement, ces convictions
semblent imposer que les internes en psychiatrie soient
sérieusement formés à la psychothérapie. Pourquoi donc n’est-ce pas
le cas ?
La sociologie des professions apporte un éclairage intéressant
sur cette situation paradoxale. Le concept de juridiction est ici
particulièrement précieux. Il renvoie à l’idée que la vie
professionnelle est structurée par les relations, tout
particulièrement les relations de concurrence, entre divers groupes
professionnels pour le contrôle des activités qu’ils exercent ou
convoitent. La juridiction des groupes professionnels peut
s’exercer aux différents niveaux qui organisent le contrôle des
activités :
- –. la juridiction légale : la loi reconnaît que
telle activité est du domaine de compétence de tel(s) ou tel(s)
groupe(s) professionnel(s) ;
- –. la juridiction culturelle : tel groupe
professionnel a réussi à imposer socialement – au-delà
des professionnels – sa construction/définition de
certains problèmes et de leur traitement. Cette juridiction
culturelle s’exerce d’abord via des médias de tous types,
s’adressant à des publics différenciés, des élites intellectuelles
au grand public ;
- –. la juridiction intellectuelle se joue, elle, entre
professionnels : en cas de juridiction partagée, les
conceptions, concepts, théories, méthodes d’un groupe spécifique se
trouvent en situation de dominance intellectuelle. Le meilleur
exemple est ici la psychanalyse/les psychanalystes qui, jusqu’à il
y a une quinzaine d’années, détenaient la juridiction
intellectuelle sur la psychothérapie. C’est ainsi que la formation
à la psychothérapie des psychiatres (et des psychologues) était
assurée par les psychanalystes (collectivement via les
associations et individuellement) : la psychiatrie avait de
fait délégué à la psychanalyse la formation à la psychothérapie,
entraînant ainsi un cercle vertueux en faveur de la psychanalyse.
Il faut ajouter que, dans cet arrangement, la psychothérapie
n’avait guère été pensée dans sa spécificité et sa valeur propre
par rapport à la psychanalyse (elle tendait à n’être qu’une
pratique par défaut). Le déclin de la juridiction de la
psychanalyse sur la psychothérapie a été clairement rendu visible
lorsqu’en 2003 une loi (en fait un amendement à la loi de
santé publique, connu sous le nom d’amendement Accoyer), instituant
un titre de psychothérapeute, définissait les psychothérapies comme
« des outils thérapeutiques utilisés dans le traitement des
troubles mentaux ». Alors que les précédentes propositions de
loi n’avaient pas défini la psychothérapie, non seulement cet
amendement donnait une définition nettement médicale mais parlait
de « différentes catégories de
psychothérapies » – le pluriel n’était pas
jusqu’alors la norme – et d’un contrôle du ministre
chargé de la santé et de l’Agence nationale d’accréditation et
d’évaluation en santé (Anaes, devenue la Haute Autorité de santé
[HAS]).
La psychanalyse n’est plus en position hégémonique et la demande
par les internes d’une véritable formation à la psychothérapie dans
le cursus de psychiatrie vient dans le même mouvement manifester la
fin de la juridiction intellectuelle de la psychanalyse sur la
psychothérapie – la psychothérapie d’orientation
analytique est devenue pour la plupart des internes une orientation
psychothérapeutique parmi d’autres – et la volonté de lui
substituer celle de la psychiatrie. Voici comment un interne
exprime, avec satisfaction, cette nouvelle donne : « on
avait un praticien hospitalier (PH) qui était formé aux thérapies
cognitivocomportementales, un autre qui était formé à la thérapie
familiale et la responsable qui était plutôt de formation
psychanalytique, Société psychanalytique de Paris (SPP) freudienne.
Mais, ça fonctionnait très très bien. Et donc pour les patients, ça
pouvait être à la carte. Et pour le coup, c’était de la vraie
psychiatrie ».
Remarquons que dans le cas où une formation approfondie à la
psychothérapie serait instaurée comme partie intégrante du cursus
de psychiatrie, il reviendrait à la psychiatrie de la contrôler,
d’en fixer les règles et modalités, sans doute jusqu’à
l’élaboration des contrats passés avec certains instituts privés de
formation à la psychothérapie.
Ne pas délaisser la juridiction pratique
La juridiction pratique concerne le travail lui-même, tel
qu’exercé par les professionnels sur leur lieu de travail. Or, sur
le lieu de travail, la juridiction sur la psychothérapie est
partagée avec les psychologues : quel partage les
internes envisagent-ils ?
Les relations que les internes ont avec les psychologues sur
leurs terrains de stage sont variées, généralement bonnes mais pas
toujours. La relation spécifiquement
professionnelle – sinon pendant l’internat, du moins
ultérieurement – est nécessairement dissymétrique, de
façon plus ou moins marquée, dépendant notamment de la
reconnaissance par le psychiatre de la compétence du psychologue,
de la relation personnelle entre psychiatre et psychologue, d’une
complicité des orientations psychothérapeutiques.
À quelques exceptions près – lorsque le psychologue a
un rôle de référent ou de formateur – si le psychologue
est « plus » psychothérapeute que le
psychiatre/l’interne, c’est ce dernier qui est l’élément
dirigeant : diagnostiquant, prescrivant, orientant vers,
autrement dit exerçant sa juridiction intellectuelle sur la
psychothérapie. S’il y a, comme c’est assez souvent dit, une
« complémentarité », c’est dans la dissymétrie. Plusieurs
internes ont d’ailleurs expliqué que lorsque, après le bac, ils ont
choisi leur orientation, ils étaient d’emblée plus intéressés par
la psychologie/psychothérapie que par la médecine mais qu’ils ont
choisi d’étudier la médecine (éventuellement poussés par leur
famille) plutôt que la psychologie afin de se trouver dans une
position professionnelle de pouvoir (de pouvoir décider au mieux),
de « chef d’orchestre » comme ont pu le dire deux
internes. Cette dissymétrie se légitime par l’écart entre les
statuts du psychiatre et du psychologue en raison du différentiel
de leur formation. Cet écart s’est d’ailleurs renforcé ces
dernières années, ce dont a témoigné le décret d’application de la
loi sur le titre de psychothérapeute de juin 2010, même si au
final, après une rude lutte, les psychologues cliniciens ont obtenu
de pouvoir bénéficier du titre de psychothérapeute sans formation
complémentaire.
Les psychologues n’apparaissent pas sur le terrain en mesure de
grignoter la juridiction qu’exercent les psychiatres sur la
psychothérapie. D’autant moins avec la perte d’hégémonie de la
psychanalyse, approche à partir de laquelle des psychologues
avaient pu – peuvent sans doute
encore – conquérir une forte reconnaissance, perte
d’hégémonie qui a pour corollaire une médicalisation de la
psychothérapie. D’autant moins aussi que les internes intéressés à
la psychothérapie ne veulent pas laisser le terrain de la pratique
effective aux seuls psychologues : ils ne veulent pas être
seulement des prescripteurs de psychothérapie mais faire preuve sur
le terrain d’une vraie compétence dans sa pratique. C’est dire que
les internes sont prêts à exercer une totale juridiction sur la
psychothérapie, et que, quelles que soient les bonnes relations qui
peuvent exister entre psychologues et internes/psychiatres et la
reconnaissance professionnelle qu’ils peuvent avoir à l’égard des
psychologues, certains tiennent à ce que le marché de la
psychothérapie ne soit pas ouvert à part égale avec les
psychologues. Cet enjeu du marché est peut être aussi pour certains
celui de la pratique en libéral où il pourrait exister l’idée que
les psychologues ne deviennent des concurrents (même si la
situation concernant le remboursement diffère, les psychothérapies
effectuées par des psychologues n’étant pas remboursées).
Psychothérapie, psychiatrie et médecine
En position hégémonique, les internes ont une relation aux
psychologues qui n’est pas à leurs yeux un enjeu véritablement
sensible. L’est en revanche la relation aux médecins et à leurs
collègues internes en médecine somatique. C’est là un point
généralement mal vécu. C’est que l’appartenance de la psychiatrie à
la médecine (sauf position hétérodoxe) fait consensus chez les
internes. Pourtant, estiment-ils, les médecins ou internes des
autres spécialités médicales ont du mal à les considérer comme des
médecins, des soignants au même titre qu’eux, le terme de
stigmatisation revenant même à plusieurs reprises : des
internes se sentent stigmatisés au même titre que leurs
patients – il est vrai que le terme de stigmatisation
s’est considérablement développé récemment, notamment en
psychiatrie avec l’objectif de déstigmatisation de la maladie
mentale.
Les internes déclinent diversement l’appartenance de la
psychiatrie à la médecine. Dans une première conception, la
psychiatrie est totalement apparentée aux autres spécialités
médicales ou du moins tendrait rapidement vers cette
assimilation : « la psychiatrie, c’est du
somatique ». Dans une seconde, la psychiatrie possède une
certaine spécificité mais elle appartient d’abord à la médecine.
Les internes affirmant cette conception sont enclins à critiquer
leurs collègues, qui accordent trop de spécificité à la psychiatrie
et se mettent à part des autres internes : « c’est à nous
de nous intégrer à la médecine ». On peut observer deux
orientations sensiblement différentes dans cette conception de la
psychiatrie d’abord comme une spécialité médicale, qui fait
que cette présentation des diverses conceptions des rapports
psychiatrie-médecine n’est pas seulement de l’ordre d’un continuum.
Il y a, d’une part, des internes qui se veulent des soignants
travaillant dans une problématique biopsycho, se souciant de ne pas
négliger le corps souvent atteint des malades qu’ils voient,
voulant « savoir lire un électrocardiogramme » ou
procéder comme dans toutes les spécialités
médicales – « bizarrement on m’a dit que les
résultats d’analyse que j’avais mis dans le dossier étaient
inutiles » – d’autre part, des internes intéressés
par les nouvelles avancées scientifiques tout particulièrement
concernant le cerveau. Troisième et dernier cas de figure, les
internes qui privilégient au contraire la spécificité de la
psychiatrie, voyant notamment la preuve de celle-ci dans le fait
que, très généralement, la psychiatrie est une spécialité
activement choisie au terme de l’externat et non pas un choix par
défaut (résultant du classement à l’Examen national
classant) : tant le genre de pathologies que traite la
psychiatrie que ses moyens de traitement, en tout premier lieu les
psychothérapies, sont spécifiques.
Ces conceptions quant à la place de la psychiatrie dans la
médecine sont en partie liées avec les conceptions sur la
psychothérapie, mais pour une part seulement, jouant avant tout
pour les conceptions les plus tranchées. Ainsi, la mise en avant de
la toute spécificité de la psychiatrie va-t-elle de pair avec une
importance décisive donnée à la psychothérapie, en priorité
d’orientation analytique. À l’opposé, la conception du tout
somatique est associée, d’une part, à un désintérêt pour la
psychothérapie et, d’autre part, au projet de s’orienter plutôt
vers la recherche, car le refus de tout genre de psychothérapie est
pratiquement impossible dès lors qu’il s’agit d’exercer le métier
de psychiatre, tout particulièrement en libéral, ce qui est plus ou
moins l’idée de tous les internes dès lors qu’il voient mal comment
ils pourraient développer toute leur carrière en institution.
Autrement dit, le psychiatre pratiquant ne peut qu’être aussi
psychothérapeute, ne serait-ce, on l’a dit, qu’en accompagnant son
traitement médicamenteux d’une psychothérapie de soutien.
La conception de la psychothérapie comme constitutive de
l’identité du psychiatre, croisée avec le fait que les internes en
psychiatrie se veulent médecins et reconnus comme tels, se traduit
par leur volonté de clairement définir la psychothérapie comme une
pratique médicale. La dépsychologisation de la
psychothérapie – c’est aussi de cette façon que l’on peut
interpréter la perte de la juridiction intellectuelle de la
psychanalyse sur la psychothérapie – est susceptible de
transformer les regards des médecins sur la psychothérapie dans un
sens positif. Cependant, valoriser la psychothérapie, non seulement
auprès des médecins mais avant tout auprès des internes en
psychiatrie, passe nécessairement par la constituer en une solide
compétence, ce qui appelle une vraie formation. Certes, le statut
de la psychiatrie dans la médecine ne peut reposer, surtout
aujourd’hui à l’heure des neurosciences, que très secondairement
sur la qualité de la formation à la psychothérapie des internes.
C’est pourtant un très mauvais signal que de laisser à penser,
comme c’est le cas actuellement, que la psychothérapie est une
pratique qui n’appelle pas forcément une formation rigoureuse et de
haut niveau, qui peut relever d’un bricolage, comme cela ressort de
fait souvent de la pratique des internes (« Je sais pas trop
ce que je faisais, c’était un peu du bricolage, du feeling, pas
très formalisé, avec mon bagage »). Sans doute la dimension
« bricolage » est-elle toujours une part de la pratique
psychothérapeutique, part positive marquant la créativité constante
qu’exige cette activité et qui s’acquiert par l’expérience avec les
patients. Encore, faut-il que ce travail, et particulièrement la
relation interne-patient, soient supervisés, tout d’abord lors de
l’apprentissage initial, ce qui n’est que trop rarement le cas.
La reconnaissance des professions de haut niveau passe toujours
par une formation théorique, abstraite, poussée [1]. Ainsi, le
prestige de la psychanalyse était notamment dû à sa complexité
intellectuelle, qui continue d’ailleurs souvent de susciter
l’intérêt des internes. Aujourd’hui, la formation théorique peut
être particulièrement enrichie par certains des travaux menés dans
le cadre de l’evidence-based-medicine (dite médecine fondée
sur les données probantes en français) appliquée à la
psychothérapie. Or, force est de constater que les internes sont
très largement ignorants de ce domaine de recherche.
Une telle formation de haut niveau pratique et théorique à la
psychothérapie ne constituerait qu’une possibilité offerte aux
internes et non une obligation, tout en étant vigilant à éviter le
risque d’une division des psychiatres entre des
« psychiatres-psychiatres » et des
« psychiatres-psychothérapeutes ». On peut d’ailleurs
penser que la conception qui considère que les psychiatres sont, de
par leur fonction, également des psychothérapeutes, conception se
fondant sur l’idée de différents niveaux de psychothérapie est un
arrangement conçu dans la seconde moitié des années 1990 [4] afin
de maintenir la cohésion de groupe des psychiatres à l’heure de la
forte intensification des différences d’orientations de la
psychiatrie – sa biologisation, le déclin de la
psychanalyse – et de sa
déspécification institutionnelle [2, 6].
Conclusion
Poser la question de la formation à la psychothérapie dans le
cursus de psychiatrie, c’est soulever divers enjeux, certains
perçus par les acteurs directement concernés que sont les internes
ou aussi les psychiatres, d’autres beaucoup moins. On n’en évoquera
ou rappellera dans cette conclusion que quelques-uns. Celui de
l’hétérogénéité des pratiques selon le cadre où elles
interviennent, en institution et en pratique privée,
libérale ; celui de la possibilité d’une division des
psychiatres. Il y a aussi l’enjeu de la limitation du marché des
psychothérapies à l’égard des psychologues. De fait, lorsque l’on
considère le résultat et non pas les
intentions – l’histoire abonde d’« effets non
recherchés » pour reprendre l’expression de Max
Weber – les internes les plus favorables à la
psychothérapie, ceux qui veulent faire eux-mêmes des
psychothérapies en refusant d’« être seulement des
prescripteurs », œuvrent peut être d’une certaine façon à
cette limitation du marché.
Le projet d’instaurer une formation à la psychothérapie des
internes en psychiatrie doit-il prendre en compte ce genre de
problème ? Sans doute pas, afin de ne pas retarder encore les
fortes décisions qu’appelle la nécessité de répondre rapidement au
déficit de compétence des psychiatres dans une dimension
essentielle de leur travail. Mais, il s’agirait néanmoins de tenter
d’anticiper sur les possibles « effets non recherchés »
d’un tel projet.
Conflits d’intérêts: aucun.
Références
1. Abbott A. The system of professions: an essay on
the division of expert labour. Chicago : The University of
Chicago Press, 1988.
2. Depaigne A. Les réactions à la publication d’un
rapport sur la santé mentale. Inf Psychiatr 1998 ; 74 :
383-393.
3. Fussinger C. « Faire de la psychothérapie la
pièce maîtresse de la formation des psychiatres » : une
proposition sans lendemain d’Henri Ey ? In: Coffin JC. (dir.).
Conception de la folie et pratiques de la psychiatrie. Autour
d’Henri Ey (1900-1977). Cahiers Henri Ey 2008 ;
20-21 : 165-85.
4. Fussinger C. Champion F Quelle place pour la formation
dans les réglementations sur l’exercice de la
psychothérapie ?. Armand Colin, Psychothérapie et
société. Paris : 2008.
5. Université Paris 6, Hanon C. La formation des
internes en psychiatrie. 2001 ; 95 p.
6. Pinell P. La normalisation de la psychiatrie
française. Regards sociologiques 2004 ; 29 : 3-21.
7. Van Effenterre A, Azoulay M, Champion F, Briffault X.
La formation aux psychothérapies des internes de psychiatrie en
France : résultats d’une enquête nationale. Encephale
(à paraître).
1 Nous parlerons toujours des internes au
masculin selon les conventions en vigueur (et bien qu’il s’agisse
principalement de femmes).
2 Au fil de cet article, les guillemets
signaleront toujours des propos d’internes.
3 Le premier critère de jugement est
l’existence d’une supervision et sa qualité.
4 On est là dans la tradition de la
psychiatrie qui s’est constituée comme spécialité médicale en étant
reconnue comme spécifique, « spécificité tenant à son
hétérogénéité doctrinale, pratique et institutionnelle »
[6].
5 Cet interne poursuit « Je pense qu’on
ne trouvera jamais la vraie psychothérapie qui peut soigner tout le
monde. Je crois que c’est des courants qui se créent quelque part
pour que, nous, on s’y identifie, qu’on soit bien avec soi et qu’on
soigne des patients qui vont s’y retrouver aussi. Donc, il y en a
qui vont être à l’aise et être bien et investir une psychothérapie
de type plutôt TCC, d’autres plutôt de type analytique ».
6 Psychothérapie psychodynamique, systémie
et TCC.
7 Travail sur les émotions,
mindfulness, EMDR…
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