ARTICLE
ipe.2012,0904
Auteur(s) : Emmanuel de Becker1 emmanuel.debecker@uclouvain.be,
Stéphane Chapelle2
1 Psychiatre infantojuvénile, université catholique
de Louvain, cliniques universitaires Saint-Luc, service de
psychiatrie infantojuvénile et programme SOS-Enfants Familles,
avenue Hippocrate, 10/Bte 2090, 1200 Bruxelles, Belgique
2 Assistant social, équipe SOS-Enfants, cliniques
universitaires Saint-Luc, service de psychiatrie infantojuvénile,
avenue Hippocrate, 10/Bte 2090, 1200 Bruxelles, Belgique
Tirés à part : E. de Becker
Introduction
Depuis une trentaine d’années, l’enfant gagne progressivement en
importance dans ses droits et devoirs aux yeux des collectivités et
des systèmes professionnels concernés par ses besoins, son
développement et sa protection. Une prise de conscience générale,
des campagnes de sensibilisation et de prévention et une meilleure
formation des intervenants conduisent à la levée du tabou de
l’agression sexuelle sur l’enfant. Toutefois, de nombreuses
situations d’abus intrafamiliaux ne demeureront à jamais connues
que des seuls protagonistes impliqués, de par l’intensité des
forces homéostatiques, qui régissent le (dys)fonctionnement des
familles transgressives.
Lorsque le secret de l’inceste est éventré, les actions sur le
plan judiciaire et/ou celles de la prise en charge
médico-psychosociale étant entreprises, il est fréquent qu’une
interruption de contact intervienne entre l’auteur des faits et sa
victime. Sa durée est alors généralement longue. À l’état de
relations d’une proximité inadéquate mêlant emprise de pouvoir et
confusion de places, succède un temps de suppression des échanges.
Le changement brutal présence/absence génère alors un trouble chez
la victime confrontée à devoir se réadapter à un autre type
d’interaction avec son environnement familial. Et il peut arriver
que l’enfant soit éloigné pour une durée conséquente sans contact
avec l’abuseur ni avec les autres membres de sa famille. Les
mesures d’aide, de soins et de protection, conduisant à une
séparation imposée ou négociée, ne comportent pas nécessairement
une valeur salvatrice pour autant. Les enfants nous parlent de
« vide » et de sentiment d’abandon quand ils n’évoquent
pas la persistance de l’envahissement de la pensée par le trauma
[1, 2].
À la lumière d’une vignette clinique, l’article explore les
différents aspects liés à la reprise de contact entre l’auteur
d’inceste et la victime. Nous nous situons loin dans le temps de la
crise succédant à la révélation. Quelques interrogations vont
jalonner notre réflexion : Qu’en est-il de la position de
chaque protagoniste ? Quels sont les principaux enjeux ?
Comment accompagner cette phase thérapeutique ?…
Nous nous basons sur notre expérience d’équipe spécialisée dans
l’évaluation et le traitement des cas de maltraitance intra- et
extrafamiliale d’enfants.
Vignette clinique
Chaque situation rencontrée est singulière, marquée par les
différents écueils du drame de l’inceste. Nous en avons retenu une
qui, sans être paradigmatique, illustre avec pertinence notre
propos. L’objectif ne consiste pas à analyser les différents
aspects de la prise en charge mais d’épingler quelques éléments
pour étayer le thème de l’article.
Alice est âgée de 17 ans quand elle reprend contact avec
notre équipe. Trois ans se sont écoulés depuis la dernière
rencontre du premier suivi, qui a lui-même duré trois ans. À
l’époque, nous avions été contactés par la psychologue rattachée à
l’école ; Alice âgée de 11 ans avait révélé à son
enseignante, un inceste commis par son père, craignant
« d’attendre un bébé » suite à un cours de promotion à la
santé. La mission nous avait été confiée d’évaluer puis
d’accompagner sur le plan thérapeutique l’enfant et les différents
membres de sa famille.
Nous avons eu l’occasion de rencontrer le père à deux reprises,
notamment avec sa femme, avant qu’il ne soit incarcéré.
Reconnaissant l’agression, il fut condamné à sept ans de prison
ferme. Quant à la mère, voulant avec force dépasser le drame
familial et maintenir coûte que coûte la cohérence entre les
membres de la famille, elle affirmera ne pas plus tenir grief à son
mari qu’à sa fille, répétant qu’il n’existe pas de famille sans
failles et que l’auteur a eu le courage de reconnaître les
faits.
Alice est la seule fille, troisième d’une fratrie de quatre
enfants. Celle-ci est composée outre d’Alice, du frère aîné,
Michaël, 17 ans, de Kévin, 15 ans et du petit dernier,
Jonathan, âgé de huit ans. La famille connait de lourdes
difficultés socioéconomiques, les parents assurant plusieurs
activités professionnelles, peu rémunératrices, pour tenter de
limiter l’impact d’un surendettement. Tout au long des trois ans de
suivi, nous assurons divers types de format d’entretiens, à savoir
individuels pour tous les membres de la famille, des rencontres de
fratrie, puis de dyade avec la mère et ses différents enfants. Nous
avons abordé par ailleurs notre conception du traitement par vagues
successives d’entretiens. Au cours du bilan, Alice nous confie un
secret, celui de l’abus par Kevin, son frère. Étant donné la
position maternelle, nous préconisons qu’Alice vive à l’extérieur
de la famille ; Kevin est orienté dans une institution
spécialisée, sous l’autorité d’un Juge de la Jeunesse étant donné
qu’il est alors âgé de 15 ans.
À la première évaluation d’Alice centrée sur l’inceste par le
père, se surexpose le bilan de l’abus dont elle a été victime de la
part de son frère Kévin. Il y a lieu d’être attentif aux
différentes questions et enjeux par rapport à cette jeune, qui
rentre dans l’adolescence, profondément traumatisée par un double
inceste, paternel et fraternel. Au niveau de la matérialité des
faits, ceux-ci sont reconnus par les différents
protagonistes ; le père a abusé d’Alice à partir de ses six
ans jusqu’au moment de la révélation, tandis que Kévin a agressé sa
sœur durant l’année précédant la crise. Les fréquences étaient
intenses, le père abusant de sa fille environ trois fois par
semaine et Kévin forçant sa sœur au total une dizaine de fois. Tous
deux diront ne pas comprendre comment ils ont pu franchir
l’interdit de l’inceste.
Au niveau des antécédents, le père nous parle d’un
fonctionnement familial rigide, autoritaire, avec un vécu
d’initiation à la masturbation par un cousin de cinq ans son aîné
et d’attouchements perpétrés par un moniteur de sport. Kévin, quant
à lui, évoque l’existence d’un ami, qui l’aurait invité vers l’âge
de 12 ans à visionner des films pornographiques et à s’adonner
à la masturbation réciproque. Adolescent mal dans sa peau, à la
socialisation peu gratifiante, il s’est tourné vers sa sœur, animé
de pulsions sexuelles débordantes, se livrant à des passages à
l’acte facilités par le fait qu’ils partagent la même chambre.
La première année d’accompagnement, la mère ne souhaite pas le
contact avec sa fille, confiant, non sans mal, qu’elle est animée
de rage sourde mais intense à son égard : « C’est à moi
qu’elle aurait dû dire que son père et son frère la touchaient…
J’aurais compris, je l’aurais protégée et on aurait réglé cela en
famille… Regardez maintenant tous les dégâts et les difficultés que
cela occasionne. Je ne sais pas comment on va s’en tirer… Moi, je
me battrai pour que la famille se réunisse à nouveau et qu’on
retrouve la sérénité… »
Trois mois après le début de l’évaluation, Michaël, le frère
aîné décide de quitter le domicile, ne souhaitant plus vivre sous
le même toit que sa mère ; en rupture totale avec elle et ses
principes, il préfère être hébergé chez un cousin éloigné,
souhaitant prendre distance, en nous disant : « Je
préfère faire ma vie ailleurs, oublier cette famille, m’éloigner de
ma mère, sinon je vais la défoncer. » Alice, peu de temps
après les révélations, manifeste une symptomatologie de post
traumatic stress disorder (PTSD), traversée par de multiples
angoisses, connaissant un grave trouble du sommeil, redoutant tout
contact avec les personnes de sexe masculin sitôt qu’elle a atteint
l’adolescence.
Un long travail psychothérapeutique individuel couplé à des
rencontres familiales permet très progressivement à Alice de se
projeter dans une existence quelque peu épanouie. Après trois ans,
nous décidons de commun accord de mettre fin au suivi, en
soulignant à chacun des membres de la famille, notre disponibilité,
le cas échéant.
Trois ans plus tard, Alice âgée de 17 ans, reprend contact
avec nous. Alors qu’elle n’a plus aucun lien concret avec son père
toujours incarcéré, ayant, elle, réintégré le domicile depuis une
petite année, la jeune souhaite maintenant lui parler, comprendre
qui il est et les raisons de ses agissements. Nous écoutons la
demande d’Alice, la comprenons essentiellement comme un mouvement
légitime de son évolution personnelle, sans écarter l’hypothèse de
l’impact du discours maternel, qui conserve probablement ses
velléités de réunification familiale. Nous faisons part à la jeune
de nos différentes impressions, échangeant avec elle, estimant que
cette manière de procéder, cette co-construction à partir des
divers éléments subjectifs ressentis et participe à une élaboration
commune propice à dégager des pistes thérapeutiques. Mais, si le
contenu des rencontres promet d’être dense sur le plan émotionnel,
nous ne pouvoir faire fi du cadre nécessaire entourant ces
échanges. La reprise de contact ne s’improvise pas et ne se réalise
pas dans la précipitation. Certes, les protagonistes nous pressent,
estimant que « cela a trop duré… », qu’ils ne comprennent
pas ce que nous ne comprenons pas.
Certainement dans le chef d’une adolescente, animée de sa
puissante pulsion de vie, la temporalité se heurte au rythme que
nous pensons juste de donner au processus à mettre en place. Du
côté des parents également, l’incompréhension à notre égard risque
d’alimenter leur sentiment d’injustice, sorte de lame de fond
régulièrement à l’œuvre chez les personnes impliquées dans des
procédures judiciaires et de soins liées à la maltraitance
sexuelle. Ils vivent notre prudence comme un frein, de la
réticence, voire de la malveillance : « Vous êtes tous
les mêmes, les juges, les soignants, vous expliquez les choses…
pour vous, on doit payer toute la vie… vous entretenez le système
pour justifier votre travail… »
Quand bien même les cliniciens occupent en partie cette fonction
de lieu de projection des frustrations et insatisfactions des
patients, il est préférable, dans une finalité thérapeutique, que
ces vécus soient exprimés pour ensuite être repris dans une
élaboration où se travaille entre autres la notion de
responsabilité. Quoiqu’il en soit, il n’est guère adéquat d’user de
la même dynamique dans un jeu de miroir avec le ou les adulte(s)
enclin(s) à recourir à l’identification projective (« c’est
l’autre qui agresse »). Nous privilégions le fait d’acter les
sentiments de colère sans pour autant donner un total crédit aux
énonciations et ce dans la perspective de dépasser ce temps pour
rejoindre l’objectif principal de la reprise de contact. Celle-ci
doit, selon notre expérience, s’intégrer dans un canevas structuré
de différentes vagues successives d’entretiens, réunissant
progressivement tous les membres de la famille concernée [3].
Nous appuyant sur l’épistémologie systémique, nous rencontrons
chacun d’abord individuellement, en l’invitant à énoncer ses
désirs/appréhensions au niveau relationnel en déployant, à partir
de sa subjectivité, ce qu’il imagine de l’impact de son vécu sur
l’autre, membre de sa famille. Nous sommes dès lors constamment
attentifs à recadrer et à connoter telle ou telle interprétation,
que ce soit du côté du vécu de la victime, de celui de l’agresseur
(en l’occurrence le père), du parent non agresseur (en l’occurrence
la mère) et de l’éventuelle fratrie [2].
Il s’avèrerait préjudiciable que les uns et les autres, forts de
leurs convictions et cadenassés dans leurs mécanismes défensifs,
s’exposent trop rapidement lors des entretiens dyadiques (par
exemple mère/victime) et entretiennent de cette manière le
dysfonctionnement relationnel. Blessés, ils quitteraient la séance
en renforçant leur repli sur eux-mêmes, peu enclins probablement à
réitérer l’expérience. Le rôle des cliniciens consiste alors à
préparer les entretiens à deux protagonistes, à parler du contenu,
des limites sans garantir pour autant que ceux-ci se situent à la
hauteur de leurs espoirs. On ne sait que trop combien une attente
démesurée (de reconnaissance par exemple), après un temps d’absence
de contact, est habituellement déçue tant le processus
d’idéalisation (« la pensée magique ») colore
l’émotionalité.
Après avoir obtenu l’accord des autorités pour les sorties de
prison du père dans le cadre des rencontres programmées et respecté
plusieurs entretiens individuels, nous passons à l’étape des
échanges dyadiques : père/mère ; mère/fille ;
père/fille. Les deux premiers formats ne nous surprennent guère
quant au contenu et aux messages de « bien-être
retrouvé ». Le discours maternel est prégnant dans le sens
d’une volonté active de sauver la famille et tous ses membres. Lors
des entretiens de couple, Monsieur laisse sa femme se déployer et
brandir le mythe familial fondateur, nous invitant avec force à
reconnaître l’importance des liens. Bien documentée sur le sujet,
elle parle de réparation, de dépassement de soi, d’exonération, de
restauration des relations… et de son intime conviction des
ressources puissantes chez son mari. Épouse et mère, elle endosse
visiblement le rôle de thérapeute pour ses proches, attentive aux
besoins des uns et des autres, soutenant chacun dans la prérogative
de ses objectifs.
Les séances réunissant Alice et son père se présentent d’emblée
avec une densité émotionnelle lourde et grave. Nous-mêmes, pourtant
régulièrement confrontés aux charges et décharges affectives liées
aux aspects des maltraitances d’enfants, nous ressentons une
certaine appréhension. On ne peut, dans ces moments précis,
qu’insister sur le bien-fondé de la co-intervention dans ces
situations particulières [3]. Concrètement, nous veillons à ne pas
laisser le père et la fille seuls dans la salle d’attente, invitant
d’abord Alice à rejoindre directement le bureau de consultation,
prenant encore quelques moments avec elle pour s’assurer de son
état et de son souhait de poursuivre le processus avant que
Monsieur ne s’installe à son tour place dans le local. Les regards
entre eux sont furtifs, l’accueil d’Alice à l’égard de son père se
limite à un bref « salut » ; qui, lui, n’hésite pas
à manifester de l’intérêt envers elle, adoptant clairement une
attitude empathique. De notre côté, dans un souci de protection de
la jeune, nous occupons, lors de cette première séance, le temps de
parole, reprenant les éléments du cadre qu’ils connaissent
probablement parfaitement. Nous y voyons là une manière d’exprimer
et de gérer nos propres angoisses. Évoquer le cadre n’est pas dû au
hasard ; cela traduit la fonction de tiercéité, instance
limitante qui fait défaut dans les systèmes incestueux. À côté de
ce pôle, nous parlons ouvertement de la transgression perpétuée par
Monsieur, en soulignant, à la suite d’auteurs comme Mugnier,
l’abrasion de la différenciation générationnelle et, en corollaire,
de la perte de la fonction paternelle [4]. Un des enjeux de ces
entretiens consiste pour Monsieur à travailler la réhabilitation de
sa place de père à l’égard d’Alice mais également vis-à-vis de
l’ensemble de ses enfants. En effet, en trahissant sa fille par
l’inceste, il a rompu le lien de référence qui l’unissait à ses
garçons. Au-delà des échanges dyadiques, des entretiens de famille
(père/enfants) seront ultérieurement planifiés. Nous regardant de
façon privilégiée, Alice écoute son père, l’entend reconnaître les
faits, demandant pardon sans pour autant pouvoir évoquer le moindre
élément expliquant le passage à l’acte : « J’attends la
sortie de prison pour rencontrer un psychologue qui pourra me dire
pourquoi j’ai fait ça ; pour l’instant je m’active, je
travaille et j’évite les contacts avec les autres détenus par peur
des représailles. » Visiblement animé par la crainte, Monsieur
se retranche dans l’agir, se positionnant comme victime du système,
misant sur une aide extérieure ultérieure pour entamer
l’élaboration nécessaire de son fonctionnement psychique.
Puis, Alice, d’une voix timide, dépose sur la table un
document ; il s’agit d’un travail scolaire qu’elle a réalisé
sur le thème des maltraitances sexuelles sur enfants. Elle souhaite
que son père en prenne connaissance afin de parler ensemble lors
des prochaines séances de ce qu’elle a compris des aspects de
l’inceste.
Nous connotons l’initiative de la jeune fille comme une démarche
constructive en invitant Monsieur à prendre la parole, visiblement
bouleversé au point d’être sidéré, sans voix, durant de longues
minutes.
Nous poursuivons ces rencontres dyadiques, l’un et l’autre des
protagonistes principaux progressivement plus libres de leurs
angoisses respectives pour aborder des points de plus en plus
sensibles. Le média que constitue le travail scolaire d’Alice va se
révéler être un élément ouvrant sur un espace tiers
(« transitionnel ») suffisamment distant et proche à la
fois des vécus d’agresseur et de victime. Nous référant à cet outil
pour soutenir l’élaboration et la tentative de compréhension des
aspects traumatiques et psychopathologiques, nous le considérons
tel un objet flottant. Celui-ci, comme l’ont décrit Caillé et Rey,
facilite l’expression des vécus et représentations des
protagonistes engagés dans la démarche thérapeutique en déployant
un objet, lieu de projection et de résonnance en constante
construction [5]. Il rassure tout en surprenant, il confronte tout
en protégeant, pour autant que les cliniciens soient garants du
cadre de création. Ainsi, dans le cas de figure, Alice se révèle
être, contrairement à ce qu’on aurait pu attendre de la part de
l’enfant victime, l’élément-moteur, mobilisateur des patterns
transactionnels entre elle et son père. Ce dernier, quoiqu’animé
d’un désir de changement, demeure traversé non pas tant par les
fantasmes du passé que par la honte et la culpabilité. Ces affects,
inhérents à la prise de conscience de l’implication personnelle
dans le passage à l’acte se doivent d’être travaillés, au risque
sinon, d’entraver le processus de responsabilisation et de
maintenir le sujet dans la fixation des mécanismes défensifs
archaïques.
Concrètement, ayant lu attentivement le travail d’Alice, nous
nous autorisons à ouvrir l’échange à partir des réflexions de
celle-ci comme : « Pourquoi les être humains ont-ils le
tabou de l’inceste ? … L’inceste, c’est comme une maladie
rare ; quand elle arrive, c’est un trou noir, une
incompréhension totale… » Et plus loin : « L’inceste
est un assassinat psychique, les victimes se considèrent comme des
survivants… Une répétition de l’inceste aggrave le traumatisme… On
observe de graves troubles de l’estime de soi, des difficultés à
faire confiance, des comportements d’automutilation, des idées
suicidaires et une tendance à idéaliser l’agresseur. »
Après un chapitre théorique, le travail d’Alice se poursuit par
un témoignage d’une jeune victime de neuf ans ; c’est d’elle
qu’elle parle à travers cette narration, trouvant dans l’écriture,
comme nombre d’autres victimes, une modalité d’externalisation, à
nos yeux, constructive.
Après trois séances dyadiques, nous estimons opportun de revoir
séparément les deux protagonistes principaux ; l’occasion est
prise de jauger les impacts sur chacun de la reprise de contact,
d’ajuster le processus et d’entendre écueils/désirs pour la suite.
Une psychothérapie dans le sens d’une demande réelle prend ainsi
place, scandée par un canevas d’entretiens aux formats définis.
Nous avons, à côté des rencontres père/fille, assuré des séances
avec les autres membres de la famille soucieux d’y participer. Les
grands-parents respectifs ont également été rencontrés.
Dans l’absolu, nous misons, sur une mobilisation des ressources
des individus et du système familial, non pas pour correspondre à
l’idéalisation maternelle, mais pour dépasser les résistances et
mécanismes défensifs. Dans la suite des rencontres dyadiques
père/fille rendues constructives par l’apport du matériel
transitionnel d’Alice, nous pensons pouvoir poursuivre en utilisant
un objet flottant comme le jeu de l’oie. Un auteur comme Mugnier
développe l’intérêt de cet outil dans l’accompagnement
thérapeutique des familles à transaction maltraitante [4].
Dans la situation, malgré nos divers tentatives, la famille
s’est focalisée sur l’événementiel et un mode opératoire de pensée,
effleurant à peine les vécus émotionnels. Nos temporalités
(thérapeute/famille) n’étaient pas en phase. Nous nous devions
alors de nous recentrer sur le sujet premier de nos préoccupations,
c’est-à-dire Alice.
En complément aux échanges systémiques dans notre équipe, nous
avons soutenu le fait que la jeune entreprenne une psychothérapie
individuelle par ailleurs. Quoique partisans d’une politique de
réseau de soins et de travail de collaboration entre professionnels
impliqués, constituant une enveloppe partenariale comme l’a décrite
Parret, nous avons opté ici pour le respect des secrets
professionnels engagés de part et d’autres des lieux thérapeutiques
[18]. Alice nous a simplement confié qu’elle poursuivait ses
séances chez « sa » psychologue, quand nous avons mis fin
au processus familial après trois ans.
La famille n’a pas, peu s’en faut, retrouvé l’idéal de
fonctionnement tant désiré par Madame. Nous avons même préconisé
qu’Alice, sitôt ses 18 ans, prenne ses distances tout en
maintenant des contacts réguliers avec sa mère, étant donné les
limites des remises en question des deux parents et la persistance
d’une culpabilisation, certes recouverte par un discours à
l’apparence bienveillante à l’égard d’Alice. Les répercussions de
l’inceste sont bien perceptibles des années après la fin des
passages à l’acte [1].
Discussion : les enjeux relationnels
Un inceste n’est pas l’autre. Il représente le cas de figure
d’enjeux relationnels d’une haute complexité, impliquant toujours
plusieurs protagonistes tant lorsqu’on se penche sur la causalité
du phénomène que lorsqu’on vise l’accompagnement thérapeutique.
Explorons les positions des acteurs du premier cercle du système
incestueux, constitués respectivement par l’enfant, le parent
agresseur (en l’occurrence le père), le parent non agresseur (en
l’occurrence la mère) et l’éventuelle fratrie dans la situation où
la victime souhaite la reprise du contact. Par souci de concision,
nous nous limitons, dans le cadre de cet article, au premier cercle
du système incestueux, précisant que nous sommes vigilants à
toujours considérer dans la pratique les divers pôles du deuxième
cercle, c’est-à-dire les membres des familles d’origine. Une
analyse pertinente de l’ensemble des enjeux relationnels à l’œuvre
dans l’inceste ne peut négliger le positionnement des individus sur
plusieurs générations ainsi que les ancrages de la famille dans son
histoire et la société ainsi que, in fine, le discours de
cette dernière par rapport à la transgression que représente
l’inceste.
L’enfant
La question centrale se résume comme suit : qu’est-ce qui
peut amener la victime à vouloir revoir le père ? Des forces
internes et d’autres, systémiques, interviennent concomitamment
pour étayer ce désir particulier. La particularité tient au fait
qu’il est inhabituel en général pour une victime de souhaiter
entretenir un lien avec son agresseur. Nous ne nous situons pas
dans le syndrome de Stockholm dans lequel les repères cognitifs et
affectifs se trouvent à ce point brouillés que le sujet est
littéralement sidéré, voire dépossédé de son libre arbitre.
Ici, l’enfant, proche de sa majorité, interroge les liens
d’attachement. Le lien est ce qui relie et unit. Il sert à
attacher ; il vise le rapport, le rapprochement, la liaison et
la relation. Mais, dans le cas des victimes d’inceste, comme pour
Alice, le lien est perverti et d’une manière métaphorique, étranglé
et étouffé dans le jeune sujet. Nous savons combien le lien fort
qui réunit deux êtres biologiquement attachés peut, déjà très tôt
durant la vie utérine (par exemple, la circulaire du cordon
ombilical), conduire à la mort.
Comme le rappelle Halmos, l’amour, base de l’attachement, est
loin de suffire à l’établissement de relations constructives entre
le parent et l’enfant [6]. Le lien filial demande de la part du
parent d’opérer, dès l’arrivée de l’enfant, une transformation qui
consiste à accepter de lâcher l’autre et de renoncer à sa
possession. L’enfant, placé comme objet de jouissance, est dès lors
empêché d’accéder aisément à son statut de sujet aimé et respecté.
Par son désir de reprendre contact avec le parent agresseur, Alice
tente de renouer avec ce qui a manqué dans le chef de l’adulte.
Elle espère comprendre et entendre le parent se situer et
(re)situer la filiation dans l’ordre générationnel. Profondément
bouleversé dans ses repères, l’enfant peut également être traversé
par l’idéalisation et la mystification de l’agresseur. Celui-ci a
parfois réussi à provoquer du plaisir sexuel chez la victime et à
provoquer ce que l’ont peut appeler une érotisation traumatique de
la relation. À partir de ce moment et grâce aussi à la manipulation
psychologique, la victime devient dépendante de son abuseur et
parfois même cherche à retrouver son contact ou à répéter
l’expérience avec d’autres adultes de son entourage. Ce processus
peut être, à un niveau métaphorique, décrit comme une
« vampirisation » des victimes [7].
Propulsé à une place qui n’est pas la sienne, l’enfant en
éprouve une éventuelle jouissance dans le sens d’un plaisir suscité
par l’aspect exceptionnel du lien perverti. Responsabilisé et
culpabilisé, l’enfant porte en lui les traces psychiques de
l’agresseur dont il ne se démarque guère aisément ; celui-ci
le ronge littéralement de l’intérieur. Cette intériorisation
conduit l’enfant à penser en fonction du parent incestueux et
réduit à l’état d’objet de ce dernier.
En souhaitant la reprise de contact, Alice tente une
« exonération » d’elle-même de ces représentations, qui
entretiennent l’envahissement de son fonctionnement psychique.
« Être libre » sont les deux termes repris couramment
par les victimes que nous rencontrons. Elles aspirent à la fois à
maîtriser les angoisses, les peurs, en se confrontant au père réel,
certes affaibli par son statut de prisonnier, mais probablement
encore très impressionnant au niveau symbolique.
Une autre dimension systémique est à prendre en
considération : la loyauté familiale. Dans le cas d’Alice, le
discours maternel, prégnant, oriente le positionnement de la
jeune. Loin de pouvoir décevoir sa mère et d’assumer sa rupture de
liens avec les deux parents, l’enfant victime se donne la priorité
de la loyauté au système familial et au mythe relayé avec force par
les parents, à savoir dans le cas de figure « rien ne doit
nous séparer » [8]. Ce principe, que nous relions à l’amour
possessif, hante Alice au point où elle ne s’autorise pas à
questionner les bases de l’appartenance familiale :
« C’est ainsi, c’est ma famille… On ne changera
pas. »
Contrairement à ce que d’aucuns considéreraient, nombre
d’enfants maltraités demeurent ancrés dans leur système familial,
redoutant somme toute l’isolement et l’exclusion. Résignés, ceux-ci
finissent par accepter les défaillances de leur groupe
d’appartenance, allant jusqu’à excuser le parent agresseur
(« il a sans doute été lui-même maltraité »), quand
d’autres optent pour la rupture radicale. Alice, elle, bénéficiant
d’un accompagnement thérapeutique, construit une voie
intermédiaire, celle du maintien des liens, limités, distancés mais
néanmoins triangulés.
Ainsi, pendant deux années, des entretiens de famille nous ont
permis de ponctuer les événements, impliquant les uns et les autres
membres de la famille. Assumant aussi une fonction de protection et
de pare-angoisse, les cliniciens ont relevé telle énonciation comme
constructive ou telle autre comme risque « d’enfermement
culpabilisateur ».
Enfin, la confrontation par Alice à son père réel est aussi une
manière, à l’aune de sa vie d’adulte, d’interroger les liens entre
les époux, les éléments qui ont fait couple pour ses parents,
pourquoi ce mari aimé a été un père agresseur ? Il s’agit sans
doute là, en comprenant mieux, d’une tentative inconsciente de se
préserver de la répétition. Il est reconnu que beaucoup d’adultes
abuseurs ont été des enfants abusés. L’absence d’une réelle
confrontation aux faits mais aussi des processus intrapsychiques
présents s’avérent être un élément qui favoriserait les
reproductions intergénérationnelles.
Le père
Avant d’entreprendre la reprise effective de contact, il est
judicieux de préparer le processus en rencontrant le parent
agresseur. Au-delà de la question de la structure de personnalité,
bien des aspects doivent être observés, comme le statut même de la
transgression et de l’inceste. Certains pères incestueux semblent
ne pas avoir intériorisé la notion de l’interdit de l’inceste comme
une règle fondamentale de la relation humaine. D’autres, conscients
de la transgression, éprouvent le besoin de poursuivre afin de
s’offrir un rituel, permettant d’apaiser les angoisses
existentielles et de ressentir une puissance.
Chez les abuseurs, on retrouve fréquemment des troubles du
processus d’individuation. Ils n’ont pu accéder à la maturité
adulte, empêchés dans le processus d’autonomisation. Fixés dans
leur immaturité et certaines expériences infantiles, ils ont joué
un rôle d’objet transitionnel dans et pour leur propre famille,
demeurant prisonnier de liens fusionnels. Des expériences
relationnelles traumatiques sont également mises en évidence, tout
comme des carences et/ou des maltraitances. En conséquence, leur
vécu est « affamé » de besoins de toutes sortes, gardant
enfouis en eux des sentiments de haine, de fascination pour le
pouvoir, nourris par une compulsion à revivre par personne
interposée (l’enfant) la tragédie de leur existence. Peut-être
tentent-ils par là de pouvoir la maîtriser… ? Ce mécanisme a
été décrit par Boszormenyi-Nagy et Krasner sous le terme
d’« ardoise pivotante » [9].
Il est toujours intéressant de prendre le temps d’explorer la
culture de la famille d’origine des pères incestueux. Entre autres
constantes lignes de force à l’œuvre, on découvre l’exercice du
pouvoir plus que l’échange, la domination plus que le respect de
l’autre, la rationalisation plus que l’émotion et la sexualité
vécue comme preuve de virilité. Un écueil pour les perspectives
thérapeutiques réside dans la position égocentrique de ces pères,
convaincus de ce qu’ils croient, s’exprimant aux confins du
fanatisme.
Un aspect qu’il nous faut découvrir avec eux est le type de déni
éventuel dont ils font montre. Cirillo et Di Blasio ont décrit
différentes positions des abuseurs par rapport aux événements
transgressifs [10]. Schématiquement, il indique quatre principaux
niveaux de négation :
- –. le plus radical qui consiste à nier les
faits ;
- –. celui de la négation de conscience (« je ne sais
pas ce que je faisais ») ;
- –. celui de la négation de la responsabilité. En
d’autres termes, les faits sont reconnus mais la responsabilité est
attribuée à l’autre (dont l’enfant) ;
- –. celui de la négation de l’impact (il s’agit d’un
niveau insidieux par le côté partiel de la reconnaissance :
« cela ne m’apparaît pas si grave… ça a existé de tous
temps »).
Il nous paraît clair que la reprise de contact ne peut
s’envisager qu’à certaines conditions dont celle de la
reconnaissance pleine et entière par l’agresseur des faits et de la
responsabilité. On peut toutefois concevoir, si l’enfant, conscient
de la réalité, le souhaite avec force, une rencontre alors unique.
Celle-ci devrait viser, entre autres, la démystification de
l’agresseur et soutenir la victime dans le travail de deuil du père
dans ses différents registres (aussi bien réel que symbolique).
Par ailleurs, il peut arriver que le père ne souhaite pas donner
suite à la demande de l’enfant de reprendre contact avec lui. Une
fois encore, les cliniciens, et certainement dans ces moments
délicats, ont à respecter les limites des protagonistes
concernés.
La mère
La singularité de la place de la mère et épouse permet de cerner
le sens de ce que certains appellent la complicité maternelle ou
son ambivalence. Nous rencontrons ainsi des attitudes d’hésitation,
d’indifférence, de collusion avec l’abuseur, mais également des
réactions de courage, d’engagement et de soutien à l’égard de
l’enfant. Ce rôle de la mère dans la phénoménologie de l’abus
sexuel intrafamilial a été largement étudié. Si les professionnels
soupçonnent rapidement la mère de complicité avec le père, notre
expérience indique que nombre d’entre elles ne se doutaient pas de
la situation familiale. Rares sont les mères qui ont joué un rôle
actif dans l’abus de leur enfant.
Il est intéressant de se pencher, lors de l’anamnèse, sur les
facteurs constitutifs du couple conjugal, sur la dynamique à la
base de la famille où prend place l’inceste. Rappelons combien de
nombreux éléments conscients et inconscients interviennent dans les
choix réciproques des partenaires du couple. Soulignons que des
hommes et des femmes forment un couple, non pour construire une
famille, mais dans une perspective d’échec au prix de sacrifier une
partie de leur intégrité psychologique voire un ou plusieurs
enfants. Constituer un couple n’est pas toujours lié au projet de
réussite en tant que tel. Il sert alors aux familles d’origine des
conjoints respectifs comme lieu de projection des violences
générationnelles, véritable terrain d’affrontement entre clans
d’appartenance [7]. Il peut arriver aussi qu’un individu, lors de
la constitution de son couple, concrétise son rêve d’être
« adopté » par le parent qu’il n’a jamais eu ou de
retrouver dans la relation avec son partenaire la relation
fusionnelle fascinante voire érotique qu’il a connue avec son
propre parent. Withaker parle dans ces cas de « contrat
d’adoption bilatérale », qui s’accompagne d’un projet
mutuel de « pseudo-thérapie » [11]. Si la mère peut se
révéler davantage dans sa place d’épouse que dans une fonction
maternelle, il s’avère pertinent de considérer sa position en lien
au fonctionnement du triangle familial constitué par l’enfant et
les deux parents. On retrouve habituellement un modèle de relations
basées sur une complémentarité de type rigide [12].
Plusieurs catégories de système familial sont alors décrites
selon la position de chaque protagoniste dont :
- –. père abuseur dominant ; mère soumise ;
enfant « adultifié » ou soumis ;
- –. mère dominante ; père abuseur soumis ;
enfant dominé ou « adultifié » ;
- –. père abuseur dominant ; mère dominante ;
enfant essentiellement utilisé comme « régulateur de
relation ».
D’autres constellations peuvent évidemment être mises en
évidence. Quoi qu’il en soit, nous constatons la grande
hétérogénéité des familles à transaction abusive, ce qui invite à
examiner le système familial avant d’enclencher tout processus de
reprise de contact entre la victime et l’agresseur. Les enjeux sont
différents selon que la mère assume un rôle de soumission et de
dépendance ou de domination et de contrôle sur son mari.
Dans les situations où l’épouse est dominante, celle-ci
apparemment forte mais en réalité profondément fragile sur le plan
psycho-affectif, donne au père l’illusion d’être protégé tout en
lui procurant un sentiment d’impuissance et d’insatisfaction, qui
le conduit d’une certaine façon au passage à l’acte sur
l’enfant.
Quand les parents se montrent dominants, on assiste alors à un
affrontement symétrique pour le contrôle du pouvoir. Aucun des
deux n’étant prêt à céder, ils se retrouvent impliqués dans le
paradoxe d’une distance affective dans le couple, soit trop grande
(risque d’abandon), soit trop réduite (menace de symbiose). Dans
cette dynamique pathogène, l’enfant sert de « zone
tampon » entre père et mère ou s’allie alternativement l’un et
l’autre. Avec le temps, les frustrations et les solitudes
s’amplifiant, le père abuse de sa fille dans un moment de trop
grande proximité.
Quoi qu’il en soit, l’épouse s’abstient de remplir son rôle de
mère envers la fille. Trop imprégnée par le personnage conjugal
qu’elle doit incarner, la relation à sa fille est ambiguë et
ambivalente. Tout cela empêche la mère de soupçonner, de réaliser
et d’agir pour empêcher (ou arrêter) les comportements du père.
Quel que soit le type de fonctionnement du système familial, la
position de la mère définira aussi en partie le sort réservé à la
reprise de contact père/enfant.
L’éventuelle fratrie
Si la dynamique fraternelle tient en partie aux personnalités en
présence, on ne peut négliger l’impact des comportements et
discours parentaux. Les parents façonnent, plus qu’ils ne le
pensent, les liens qui se créent au sein de la fratrie.
Les attitudes des frères/sœurs à l’égard de la victime dépendent
donc de la manière de fonctionner de ce sous-système familial. On
rencontre ainsi différentes positions fraternelles (rejet,
évitement, ambivalence, protection, empathie) à l’égard de l’enfant
abusé.
On doit aussi considérer les motifs de la révélation de
l’inceste. Il peut s’agir, par exemple, d’une inquiétude pour une
plus jeune sœur, susceptible d’être également abusée. La cohésion
fraternelle se renforce alors, et selon l’attitude de la mère,
conduit à exclure totalement le père agresseur. À l’opposé, une
fratrie isolera son membre qui a violé la loi du silence plus
encore dans les constellations familiales autoritaires avec un père
tyrannique et violent. Ici, chacun « sauve sa peau » et
n’hésite pas à sacrifier l’autre.
Tous les cas de figure se rencontrent donc, en fonction de la
qualité des liens au sein de la fratrie et du type de
fonctionnement familial en présence.
Dans notre processus de reprise de contact père/victime, nous
veillons à respecter des entretiens de famille et la fratrie avec
et sans l’enfant concerné afin de renforcer, si possible et si
nécessaire, cette dynamique en question. Ici encore, il s’agit
d’inviter les membres du système à participer à une démarche
audacieuse et potentiellement anxiogène, sans forcer les
résistances.
Principes de l’accompagnement thérapeutique
Épinglons quelques attitudes essentielles susceptibles
d’accompagner de manière pertinente le processus de reprise de
contact entre l’enfant victime et le père incestueux.
En tant que cliniciens, nous avons à attirer l’attention sur les
nœuds relationnels, les impasses et les « chemins de
traverse » que le système familial met en place pour déjouer
le processus thérapeutique. Il s’agit certainement d’une clinique
du risque principalement pour l’enfant. Celui-ci n’a, pendant
longtemps, eu d’autre alternative que de s’adapter à la situation
(ce qui explique son silence). Traumatisé par le parent, il a dû
aliéner une partie de lui-même pour pouvoir se sentir quelque peu
aimé, malgré tout. Le risque est grand que le thérapeute, voulant
« agir vite et bien », ne respecte pas assez le rythme de
l’enfant, force les dynamiques individuelles et relationnelles et
s’aveugle, alors que la poursuite du processus atteint ses limites
et génère une traumatisation secondaire.
Le professionnel ne peut envisager d’entreprendre cette clinique
particulière que s’il bénéficie d’une formation, d’une expérience
et d’une supervision solides. En effet, comme le souligne Stern, la
co-construction engagée ici forme un entrelacs d’implicite et
d’explicite, véritable événement interpersonnel et intersubjectif
car « le patient est en train de vivre une réorganisation
importante en présence du thérapeute, une réorganisation en fait
catalysée par les remarques du thérapeute » ([13],
p. 222).
La position professionnelle est à ce point engagée que nous nous
autorisons à la qualifier, de manière métaphorique, de
« funambulisme thérapeutique ». Par ce terme, nous
soulignons la bienveillance multidirectionnelle qu’il y a lieu
d’adopter même si notre premier patient demeure l’enfant.
L’équilibre doit constamment être trouvé entre questionnements,
soutien, connotation, recadrage… et arrêt si nécessaire.
Le paradigme systémique, entre autres par son approche
structurale, dispose d’outils susceptibles d’accompagner les
protagonistes dans cette démarche d’interrogations des places et
des liens dans la famille. Il s’agit de cheminer à plusieurs en
vivant sans préjugés une expérience intersubjective dense,
acceptant le moment présent de la thérapie comme potentialités à
saisir. Les cliniciens s’engagent à définir un certain contexte de
remémoration non pas tant pour réécrire le passé mais pour soutenir
l’expérience du présent à la lumière des faits antérieurs. Ramener
le passé dans le présent de cette rencontre dyadique père/fille
n’est pas sans risque. Un autre trauma peut en émerger car il
s’agit d’un passé toujours vivant aux effets actuels.
Les expériences vécues antérieurement ressurgissent et sont
projetées dans le présent ressenti. Cette sensation douloureuse est
le résultat de la superposition de deux unités temporelles, le
passé remémoré et le présent existentiel. Il est essentiel que les
cliniciens accordent de l’importance à l’expérience vécue au moment
de la séance thérapeutique où le passé, avec ses diverses émotions,
est ici bien présent et hautement menaçant.
La co-intervention (ou cothérapie, selon le contexte de travail)
autorise une attention accrue à l’égard de l’explicite/implicite,
verbal/non verbal, appréhension/compréhension, expérience/sens.
Dans la clinique de l’inceste, il y a lieu d’être attentif à
l’interdépendance du sens explicite et de l’expérience affective
implicite au cœur du moment présent. Ainsi, dans le cadre de nos
thérapies par la parole, tout le travail de mise en récit, de quête
de sens et d’interprétation demande aux professionnels et aux
patients d’agir ensemble. Ce n’est que par ce cheminement à
plusieurs que les nœuds relationnels, les aspects transgressifs
peuvent être parlés. Ce type de co-intervention amène aussi le
professionnel à utiliser ses résonnances et à mettre en discussion
le vécu émotionnel généré par la rencontre. Une fois encore, ce
type d’intervention est facilité par la formation des
professionnels mais aussi par la co-expérience et la confiance
mutuelle entre cliniciens.
Différentes approches thérapeutiques sont susceptibles de
soutenir ce long et lourd travail d’élaboration. Dans la vignette
clinique, nous avons évoqué les médias que constituent les objets
flottants. En systémique, la théorie de Byng-Hall apparaît
particulièrement appropriée aux situations familiales où la
transgression concerne plusieurs générations [14]. L’auteur a
décrit l’enchaînement des relations au sein de la famille et la
prévisibilité des diverses interactions sous la métaphore du
script. Celui-ci comprend l’ensemble des séquences qui définit les
relations en fonction d’objectifs déterminés. Pour pouvoir modifier
les scripts, la famille doit bénéficier d’une sécurité affective de
base suffisante. Annet reprend les trois types principaux de
scripts, qui transcendent les familles, à savoir le script
réplicatif (répétition dans sa génération de scenarii issus de
l’enfance) ; le script correctif (capacité de se comporter
différemment de l’expérience de l’enfance) ; le script
improvisé (possibilité de changement par nécessité ou par
l’observation d’autres systèmes) [15]. L’accompagnement
thérapeutique consiste ici à soutenir la réécriture des scripts,
c’est-à-dire la capacité d’adaptation à des changements internes ou
externes à la famille. Ce processus s’établit sur les temps
successifs, qui comprennent la phase de représentation (le sujet
est perçu comme un modèle en soi), la phase de préparation (il
s’agit de récupérer les informations du passé constituant le
présent) et la phase d’improvisation (de nouvelles modalités
d’interaction sont expérimentées). L’élaboration des scripts
familiaux se complète par l’approche systémique de « carte
structurale » développée par Minuchin et ses concepts
d’affiliation et d’accommodation [16]. Cela étant, dans les
familles à transactions maltraitantes, un préalable s’impose :
assurer une sécurité affective suffisamment stable pour chaque
protagoniste. On peut y contribuer en renforçant la conscience
interactionnelle, c’est-à-dire, la prise en considération, d’une
part, des conséquences de son acte et, d’autre part, du vécu de
l’autre. Retenons également qu’au départ la sécurité thérapeutique
dégagée par les professionnels est primordiale pour (re)lancer le
processus au niveau familial. Quant aux scripts eux-mêmes, il est
intéressant de distinguer les scripts qui ont modelé le
fonctionnement familial sur plusieurs générations et qui doivent
être corrigés, de ceux qui permettent la transmission de valeurs
positives. Les cliniciens gagnent à soutenir la réédition des
scripts en allant, le cas échéant, pêcher souvenirs et récit du
passé pour reconstruire et assurer une continuité de l’histoire.
Les hiatus alimentés par les secrets et non-dits enrayent
l’élaboration des sujets dans certaines familles comme celles qui
fonctionnent sur un mode chaotique.
L’accompagnement de la reprise de contact père/fille, basé sur
l’analyse des cartes structurales, affectives et relationnelles,
met en évidence différents scripts tant au niveau de l’adulte, de
l’enfant et de la famille. Si de nombreux scripts réplicatifs
apparaissent au premier plan, ceux-ci cadenassant le fonctionnement
familial abusif, progressivement des scripts correctifs et
improvisés finissent par émerger, ouvrant certaines perspectives de
changement.
Diverses autres lectures des enjeux relationnels peuvent être
retenues, comme celle de la boucle de l’ambiance de Dessoy. Les
deux pôles opposés que représentent la séparation (distance) et la
proximité (fusion), reliés entre eux par les phases de
rapprochement (raccordement) et de distance (désaccordement),
constituent un média qui « parle » à de nombreuses
familles rencontrées [17]. Dans l’inceste père/fille, ce
« voyage » entre fusion et distance (voire rejet) sert de
métaphore pour ouvrir, au moment approprié, à l’élaboration de
scripts relationnels alternatifs.
Conclusions
Il est loin d’être toujours possible et envisageable de réaliser
la reprise de contact entre un père incestueux et son enfant
victime. Existerait-il des contre-indications ? Certainement
et probablement davantage que le contraire ! En effet, si
l’enfant opte pour une prise de distance radicale et que cette
position perdure dans le temps, les cliniciens se doivent de
respecter cette limite défensive. Par ailleurs, si le passage à
l’acte de l’adulte correspond inévitablement, à tout le moins, un
trait pervers de personnalité, force est de reconnaître que nombre
de structures psychiques des agresseurs présente des modalités
relationnelles, qui n’autorisent pas la reprise de contact, sous
peine de maintenir l’enfant sous emprise, voire de le blesser une
nouvelle fois.
Les mécanismes de négation décrits par Cirillo, la
culpabilisation insidieuse de la victime, la minimisation des faits
et/ou leur réécriture sont autant d’éléments qui ne favorisent pas
l’établissement d’une base de sécurité affective suffisante pour
enclencher le processus.
Néanmoins, à la demande de l’enfant, on peut concevoir une
rencontre isolée, correctement cadrée et contenue, pour permettre à
celui-ci de rencontrer cet homme, à la fonction paternelle
défaillante. Il y aura lieu d’accompagner la victime dans un long
travail de deuil et d’acceptation de sa réalité.
Clinique du risque, clinique des paradoxes, cliniques du réel et
des réalités vécues, la reprise de contact dans les situations
d’inceste demande de la part des cliniciens créativité et ténacité.
La puissance des mécanismes défensifs est parfois telle que l’on
peut considérer que le succès thérapeutique consiste d’aller
d’écueil en écueil sans perdre courage !
Conflits d’intérêts: aucun.
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11. Whitaker C. Les rêveries d’un thérapeute
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Payot, 2003.
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Scenarii familiaux et culturels d’attachement et de perte.
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratique de
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15. Annet S. Le sujet familial comme levier
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16. Minuchin S. Familles en thérapie. 1998 ;
Romainville Ste-Agne : Erès, (rééd.).
17. Dessoy E. Rite de passage et psychothérapie, comment
remobiliser le temps suspendu. Thérapie familiale 1997 ; 18
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18. Parret C, Iguenane J. Accompagner l’enfant
maltraité et sa famille. Paris : Dunod, 2006.
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