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Anémies dysérythropoïétiques congénitales


Hématologie. Volume 16, Numéro 3, 208-21, mai-juin 2010, Revue

DOI : 10.1684/hma.2010.0454

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Loïc Garçon, Jean Delaunay , Laboratoire d'hématologie, Hôpital Saint-Antoine, Paris, Inserm U779, Faculté de Médecine Paris-Sud, Université Paris-Sud, Le Kremlin-Bicêtre.

Résumé : Les anémies dysérythropoïétiques congénitales (CDA) constituent un groupe hétérogène de maladies génétiques rares. Elles comprennent une anémie de gravité variable, une érythropoïèse inefficace, une note hémolytique, une surcharge martiale prononcée et diverses manifestations spécifiques de chaque dysérythropoïèse. La moelle présente une hyperplasie érythroïde, des anomalies de division des érythroblastes et de leur noyau. La classification des CDA fut initialement fondée sur les altérations morphologiques visibles dans la moelle en microscopie optique et électronique. Dans certains cas, des anomalies immunologiques et biochimiques furent également mises en évidence. Les CDA I et II constituent les formes les plus communes, et de loin les mieux caractérisées de CDA puisque leur origine génétique a, pour l'essentiel, été identifiée. Beaucoup d'autres CDA restent mal définies phénotypiquement et orphelines de gène. En dehors des traitements symptomatiques, tels que les transfusions et la ferrochélation, il existe peu de traitements spécifiques, et encore sont-ils empiriques.

Mots-clés : anémie, dysérythropoïèses congénitales, cytologie, biochimie, génétique

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Loïc Garçon1, Jean Delaunay2

1Laboratoire d'hématologie, Hôpital Saint-Antoine, Paris
2Inserm U779, Faculté de Médecine Paris-Sud, Université Paris-Sud, Le Kremlin-Bicêtre

La première description d'une anémie dysérythropoïétique congénitale (CDA) remonte à 1951 [1] aux États-Unis, dans une famille d'origine non précisée. La maladie fut dénommée « familial erythroid multinuclearity ». La description suivante revient à Bergström et Jacobson en 1962 [2], au sein d'une famille nombreuse suédoise. L'affection fut appelée « hereditary benign erythroreticulosis ». De façon assez ironique, ces deux rapports se sont avérés être des CDA III, de très loin la plus rare des trois principales CDA.

C'est à Wendt and Heimpel [3] et Heimpel and Wendt [4] que nous devons la première description documentée, et le nom même d'anémie dysérythropoïétique congénitale (« Kongenitale dyserythropoietische Anämie »). Ces auteurs individualisèrent, simultanément, la CDA I et la CDA II, les deux CDA les plus fréquentes. Ce sont elles que nous auront principalement en vue.

Une CDA se caractérise par une érythropoïèse inefficace, du fait d'un blocage de la différenciation au stade des érythroblastes tardifs, et par une hyperplasie érythroïde prononcée en amont. Les autres lignées sanguines ne sont pas touchées, en dehors de cas particuliers. Les frottis sanguins mettent en évidence diverses anomalies de la morphologie érythrocytaire, indiquant que ceux des globules rouges, qui ont néanmoins réussi leur mise en circulation, portent des anomalies les rendant plus fragiles. Il s'ensuit une hémolyse prématurée. Les CDA, anémies d'origine centrale, sont donc en règle assortie d'une composante hémolytique. Sauf exception, elles sont marquées par une tendance prononcée à la surcharge martiale, même en l'absence de transfusions. Enfin, il existe des signes spécifiques de certaines CDA, pouvant affecter d'autres types cellulaires, non pertinents au sang.

Si le diagnostic des CDA repose d'abord sur les anomalies morphologiques, il s'appuie également sur des stigmates immunologiques et biochimiques. Naturellement, le diagnostic de certitude repose sur l'analyse du génome. A ce jour, un gène a été mis en évidence dans la CDA I et un gène dans la CDA II. La connaissance des gènes amène à une refonte au moins partielle de la classification initiale. Le diagnostic différentiel avec les dysérythropoïèses acquises ne se pose guère en pratique, vu l'âge de révélation beaucoup plus tardif de ces dernières. Les lecteurs sont invités à se reporter à plusieurs revues ou chapitre de livres récents [5-7].

L'anémie dysérythropoïétique congénitale, type I

Mode de transmission et incidence

La CDA I est transmise selon le mode récessif autosomique. Des mutations de novo, théoriquement possibles, n'ont pas été rapportées. Dans une étude paneuropéenne récente [8], 124 cas individuels (appartenant à 119 familles) ont été recensés. Ces données correspondent certainement à une sous-estimation, eu égard aux différences de sensibilisation au diagnostic des cliniciens selon les pays, ainsi qu'aux outils diagnostiques dont ils disposent. L'origine des patients déborde les frontières de l'Union Européenne, puisque des patients originaires de la Polynésie française [9], de Chine [10], ainsi que d'autres régions du monde, ont été diagnostiqués au sein de l'Union. (Dans notre expérience, jusqu'au 1er juillet 2009, nous avons recruté 25 patients [17 familles] en 29 ans). Comme la plupart des maladies rares, on s'attend à rencontrer la CDA I dans tous les groupes ethniques. Elle ne semble pas cependant avoir encore été décrite chez les Noirs Africains. Il existe un isolat dans les populations bédouines du Neguev [11]. Autrement, la consanguinité n'est pas la règle. Les mutations récurrentes (cf. plus loin) peuvent se rencontrer à l'état homozygote, sans que cela implique un lien de parenté, mais plutôt la présence d'un « hot spot » pour les mutations.

Étude clinique et biologique

Forme de gravité moyenne

Nous prendrons comme type de description la forme de gravité moyenne, éventualité la plus fréquente. En règle, l'âge de découverte se situe dans la première décennie. A noter qu'aujourd'hui, l'intervalle entre la découverte de l'anémie (et, le cas échéant, de dysmorphologies [cf. plus loin]) et le diagnostic de CDA I proprement dit, se resserre. L'anémie est modérée et associée à un ictère intermittent. Une splénomégalie, voire une hépatomégalie, sont présentes, sinon au début, du moins plus tard dans la vie. Il existe une macrocytose très discrète. Les frottis sanguins montrent une aniso-poïkilocytose prononcée (figure 1) : elliptocytes avec de nombreux dacryocytes. La bilirubinémie est augmentée, l'haptoglobinémie diminuée. Peu à peu, la ferritinémie s'élèvera en l'absence de traitement ferrochélateur.

Les anomalies morphologiques des érythrocytes sont associées à une légère réduction de 4.1R (protéine 4.1), qui est une protéine du squelette membranaire [12, 13]. Dans certains cas ayant fait l'objet d'investigations spécifiques, un déséquilibre de la synthèse des chaînes de la globine, mimant une β-thalassémie, et allant de pair avec une augmentation de l'hémoglobine A2, a également été rapporté [12]. Il s'agit dans tous les cas d'altérations secondaires s'inscrivant, selon des mécanismes inconnus, dans le sillage du processus dysérythropoïétique.

L'analyse des frottis médullaire demeure l'examen-clé (figure 1). La microscopie optique montre une hyperplasie érythroïde. L'élément le plus caractéristique est la présence de ponts interchromatiniens entre deux érythroblastes (à ne pas confondre avec des ponts simplement intercellulaires, sans signification), le plus souvent à un stade tardif de leur différenciation. Les ponts seront courts, si on les saisit avant la division cellulaire, et longs et graciles si les cellules filles se sont déjà éloignées l'une de l'autre. Ce sont néanmoins des figures rares, qu'il faut rechercher avec patience. En microscopie électronique (figure 1), l'hétérochromatine présente un aspect spongieux (« Swiss cheese ») et l'enveloppe nucléaire des invaginations qui permettent au cytoplasme et à certaines de ses organelles de pénétrer à l'intérieur du noyau.

L'évolution est favorable pour autant que le traitement soit approprié. La surcharge martiale est le principal élément péjoratif du pronostic. Des complications peuvent survenir. Une hypertension artérielle pulmonaire a été décrite chez le nouveau-né [14]. Des stries angioïdes de la rétine ont été rapportées [15, 16].

Anomalies associées

Trois frères, appartenant à une famille du Sud-Ouest de la France, ont été décrits, qui présentaient, outre une CDA I, une surdité et une tératoasthénospermie. Nous verrons également plus loin les bases moléculaires de cette association, qui ne reflétait que partiellement un syndrome de gènes contigus [17].

Forme de gravité prononcée

Les formes de gravité prononcée rendent compte de 10 % des cas de CDA I environ. L'anémie y est marquée, rendant les transfusions indispensables, avec risque d'aggravation de la surcharge martiale. Certains cas se manifestent au moment de la naissance [18], voire avant la naissance sous la forme d'un hydrops faetalis [19, 20].

Dysmorphologies et autres anomalies

Environ un tiers de cas de CDA I [21] s'accompagne d'anomalies morphologiques des os et d'autres anomalies [22], comme cela est détaillé dans le tableau 1. Des exemples sont présentés dans la figure 2. Il arrive que les dysmorphologies, occupant le devant de la scène, orientent d'abord les patients vers une consultation des maladies osseuses [23].

Tableau 1 Liste non exhaustive des dysmorphologies et autres anomalies non hématologiques rencontrées dans certains cas de CDA I (modifié d'après [22])

Syndactylie au niveau des mains et des pieds

Absence des phalanges distales et des ongles, et parfois d'autres phalanges au niveau des mains et des pieds

Phalanges atrophiques au niveau des mains et des pieds

Atrophie des os du tarse

Métatarsien additionnel

Phalange additionnelle au niveau du majeur gauche

Duplication des phalanges distales au niveau du gros orteil

Ongles atrophiques

Aplatissement des corps vertébraux, principalement des vertèbres dorsales

Troisième côte droite atrophiée

Phalanges distales recourbées au niveau des mains

Petite taille

Pigmentation brune de la peau

Tâches de dépigmentation de la peau

Surdité et défaut de la parole

Traitement

Dans les formes de gravité modérée, les transfusions ne sont pas nécessaires, sauf en cas d'épisode aigu, telle qu'une infection par le parvovirus B19. C'est la surcharge martiale, dont nous avons souligné plus haut l'importance, qu'il faut surveiller et, passé un certain seuil (ferritinémie > 1,000 μg/L), traiter à l'aide de ferrochélateurs. Dans les formes où l'anémie est bien compensée, on pourra recourir, sous contrôle strict, à des saignées itératives. La lithiase biliaire, fréquente, est une indication à une cholécystectomie si elle est symptomatique. Faut-il faire une splénectomie à cette occasion ? Son efficacité n'est pas démontrée [21]. Rappelons que la composante centrale de l'anémie est dominante et que la splénectomie ne peut l'améliorer. Les risques de la splénectomie pèsent enfin en sa défaveur.

Dans les formes sévères, les transfusions à intervalles rapprochés sont nécessaires. La surcharge martiale s'en trouve aggravée. Dans les formes les plus sévères, on peut même devoir recourir à des transfusions intra-utérines [19]. Trois enfants transfusion-dépendants ont subi une transplantation de cellules souches allogéniques et devinrent transfusion-indépendants [24]. Les dysmorphologies feront l'objet d'une prise en charge orthopédique.

La CDA I est la seule CDA bénéficiant d'un traitement spécifique, bien qu'il soit empirique. L'efficacité de l'interféron α fut découverte par sérendipité chez une patiente adulte, traitée pour une hépatite C et présentant, en outre, une CDA I. Après 24 semaines, il apparut que la concentration d'hémoglobine était revenue à la normale [25]. Un suivi de 9 ans chez la même patiente montra que l'interféron α restait efficace à long terme, à une dose optimale de 2 millions d'unités deux fois par semaine [26]. De l'interféron pégylé peut aussi être utilisé à la dose de 30 μg/semaine. À la correction de l'anémie, le traitement ajoute une normalisation de la surcharge en fer.

Génétique moléculaire

Le gène impliqué dans la vaste majorité des cas de CDA I a d'abord été localisé en 15q15.1-15.3, par « homozygosity mapping », dans l'isolat génétique de Bédouins vivant dans le Néguev [27]. Le gène fut plus tard individualisé, dans cet isolat, ainsi que chez plusieurs patients européens [28]. Il s'agit du gène CDAN1, codant la codanine-1. CDAN1 couvre 13 244 paires de bases sur le brin (-) du chromosome 15, et possède 28 exons. Son messager compte 4 738 nucléotides. La codanine-1 comprend 1 226 acides aminés. La mutation présente dans l'isolat bédouin se situe dans l'exon 24 (Arg1042Trp).

Dans la famille, mentionnée plus haut, avec trois frères associant CDA I, surdité et tératoasthénospermie, la CDA I s'avéra séparée des deux autres manifestations [17]. Il y avait juste une liaison entre le gène CDAN1 muté (exon 12 ; Asn598Ser) et, en direction du télomère, une délétion de 70 Kbp environ ayant retiré un groupe de gènes, dont STRC (codant la stéréociline, protéine de l'oreille interne ; → surdité sensorielle) et CATSPER2 (codant CatSper2, canal Ca2+ rencontré spécifiquement dans les spermatozoïdes : → infertilité) (figure 3).

Qu'un allèle muté seulement ait été trouvé chez un nombre appréciable de patients peut s'expliquer par la non-détection d'une deuxième mutation, qui se trouverait dans les régions non explorées (éléments du promoteur, régions introniques profondes, etc.) de l'autre allèle du gène CDAN1. Mais que, chez quelques malades, aucune mutation n'ait été identifiée dans le gène CDAN1, et que, dans un cas (Tamary et al., résultats non publiés), le messager correspondant soit lui-même apparu dépourvu de mutation, rend incontournable l'hypothèse d'un deuxième gène responsable de la CDA I. Il n'y a pas de nuance phénotypique qui pourrait différencier les mutations dans le gène CDAN1 et l'autre gène. Renforçant la possibilité d'un deuxième gène, des études de liaison ont montré que la CDA I, chez certains patients, n'était pas liée au chromosome 15 [29, 30].

Physiopathologie moléculaire

Il existe encore peu de données sur la physiopathologie moléculaire de la CDA I. Il a été montré que, dans le sérum de patients atteints, il existe une augmentation du facteur de croissance et de différenciation 15 (GDF15) qui appartient à la superfamille des facteurs de croissance β. Cette augmentation va de pair avec une discrète diminution (non significative toutefois) de l'hepcidine, susceptible néanmoins d'accroître l'absorption intestinale du fer [31].

La fonction de la codanine-1 est encore mal connue. Noy-Lotan et al. [32] ont montré que cette protéine était localisée dans l'hétérochromatine durant l'interphase. Sa quantité augmente pendant la phase S. Au moment de la mitose, la codanine-1 subit une phosphorylation coïncidant avec son exclusion des chromosomes. Le promoteur de CDAN1 contient cinq sites potentiels de liaison du facteur de transcription E2F, facteur important pour la transition G1→S.

L'anémie dysérythropoïétique congénitale, type II

Mode de transmission et incidence

La CDA II est transmise selon le mode récessif autosomique. Des mutations de novo, théoriquement possibles, n'ont pas été rapportées. La CDA II est la plus commune de toutes les CDA. Selon une étude paneuropéenne récente [8], 377 cas individuels (appartenant à 284 familles) ont été recensés. Il s'agit, pour les mêmes raisons que la CDA I, d'une sous-estimation, avec des variations d'un pays à un autre. (Dans notre expérience, jusqu'au 1er Juillet 2009, nous avons recruté 36 patients). Dans deux études séparées, l'âge médian du diagnostic correct s'est avéré osciller entre 15,9 ans [33] et 18,2 ans [34]. Il semblerait exister une plus grande incidence de CDA II en Italie à cause d'un effet fondateur dans le sud du pays [35].

Forme de gravité moyenne

Nous prendrons comme type de description la forme de gravité moyenne, éventualité la plus fréquente. En règle, l'âge de découverte se situe dans la première ou la deuxième décennie. À noter qu'aujourd'hui, avec l'amélioration des moyens diagnostiques, l'intervalle entre la découverte de l'anémie et le diagnostic de CDA II se réduit. En période néonatale, l'ictère est habituel et peut justifier une photothérapie. Il devient intermittent par la suite. La demi-vie érythrocytaire est modérément raccourcie et se normalise après splénectomie [34]. L'anémie est variable mais ne justifie pas en règle de transfusions. Une splénomégalie, voire une hépatomégalie, apparaissent à un âge variable. La bilirubinémie est augmentée, l'haptoglobinémie diminuée. Tout au long de la vie, la ferritinémie s'élèvera en l'absence de traitement ferrochélateur. Un diagnostic différentiel classique de la CDA II est la sphérocytose héréditaire, notamment sur la base des anomalies ektacytométriques (Cynober T, résutats non publiés) et de la cytométrie de flux par marquage de la bande 3 à l'éosine 5’-maléimide [36, 37].

L'hémogramme montre habituellement une anémie normochrome normocytaire peu ou pas régénérative (réticulocytose à 103 G/L ± 46) [33]. L'analyse du frottis sanguin montre une aniso-poïkilocytose et la présence fréquente de sphérocytes. On note aussi des hématies ponctuées et parfois la présence d'érythroblastes circulants.

Le frottis médullaire, en microscopie optique, est un élément-clé du diagnostic. La moelle apparaît de richesse normale ou augmentée, avec hyperplasie érythroblastique souvent franche, portant sur les formes tardives. L'aspect le plus caractéristique, encore que non strictement spécifique, est la présence d'une binucléation à partir du stade polychromatophile (figure 4). Les deux noyaux sont identiques en taille et en structure chromatinienne. La binuclearité peut s'observer dans d'autres formes de dysérythropoïèse, dans certains syndromes myélodysplasiques and certaines thalassémies. Le diagnostic de CDA II requiert d'autres analyses. Dans un travail récent de relecture cytologique de 36 cas de CDA II, le pourcentage de cellules binucléées n'était que de 11 % en moyenne (4,6 à 20 %) [38]. On observe souvent d'autres anomalies non spécifiques : érythroblastes multinucléés, mégaloblastose souvent modérée, karyorrhexis, ponctuations basophiles au stade acidophile [22]. On remarque aussi la présence de cellules de type pseudo-Gaucher [38, 39].

Bien que moins accessible en routine, la microscopie électronique apporte d'autres éléments diagnostiques importants. L'aspect caractéristique en « double membrane » est présent dans certains érythroblastes polychromatophiles et acidophiles [40, 41] (figure 5). La double membrane représente, en réalité, la persistance de structures, originaires du réticulum endoplasmique, qui s'accumulent à proximité immédiate (50 nm) de la face interne de la membrane plasmique. Alloisio et al. [42] ont mis en évidence un équivalent immuno-chimique de cette anomalie, en soumettant à des Western blots des gels d'électrophorèse des protéines de la membrane érythrocytaire sur gel de polycarylamide en présence de sodium dodécyl sulfate (SDS-PAGE) (figure 5). Ils montrèrent la présence persistante de protéines du réticulum endoplasmique : la calréticuline, la « glucose regulated protein 78 » et la protéine disulfure isomérase. Cette persistance traduit la cosédimentation des citernes résiduelles du réticulum endoplasmique et des fantômes érythrocytaires. Les Western blots sont devenus un très précieux outil diagnostique.

Les CDA II se caractérisent encore par des anomalies sérologiques dont la recherche, toutefois, est aujourd'hui moins pratiquée.

  • Il y a une agglutination accrue des hématies des patients en présence de sérum anti-i, liée à une augmentation de l'expression de l'antigène i à la surface des érythrocytes [43]. Cette anomalie est constante, mais non spécifique, et se rencontre dans d'autres situations.
  • Le test de Ham et Dacie est positif en présence de sérums hétérologues ABO compatibles : cette particularité phénotypique des globules rouges explique l'acronyme HEMPAS (Hereditary Erythroblastic Multinuclearity with a Positive Acid Serum test) longtemps utilisé, mais maintenant abandonné, pour décrire les CDA II : les érythrocytes de patients sont lysés en présence de certains sérums isogroupes en milieu acide. L'adjonction de sucrose ne corrige pas l'hémolyse et ce phénomène n'est pas reproduit avec le sérum autologue comme c'est le cas dans l'hémoglobinurie paroxystique nocturne, ou avec un sérum d'un hétérozygote obligatoire [43]. Cette caractéristique est liée à la présence, dans environ 40 à 60 % des sérums testés, d'un anticorps naturel de type IgM reconnaissant un antigène présent à la surface des érythrocytes de CDA II [44].

Lors de l'électrophorèse des protéines membranaires (SDS-PAGE), la bande 3, ou transporteur des anions, apparaît pincée, avec une migration anodique accélérée, traduisant une anomalie de sa glycosylation (figure 6). Cette altération majeure, d'accès facile, fut découverte par Anselstetter et al. [45] et confirmée par de multiples groupes. Quelques cas de dysérythropoïèse ressemblant cytologiquement à des CDA II ne présentent pas d'anomalies de la bande 3, ni de traces de réticulum endoplasmique et de mutation dans SEC23B (cf. plus loin). Elles n'entrent pas dans le cadre des CDA II stricto sensu.

Évolution et complications

La composante hémolytique explique la fréquence des lithiases biliaires, survenant dans plus de la moitié des cas avant l'âge de 40 ans [34], ce risque étant majoré par la présence d'un syndrome de Gilbert associé [46]. Une surcharge martiale s'installe de façon progressive, indépendamment des transfusions, et évolue vers une hémochromatose [47]. La présence des mutations dans le gène HFE ne semble pas influencer cette évolution [48].

Parmi les autres complications possibles, on note un risque d'érythroblastopénie à parovirus B 19 [49] et le développement de foyers d'hématopoïèse extramédullaire [50]. Un cas de leucémie à tricholeucocytes et deux cas de lymphomes ont été décrits chez des patients atteints de CDA II.

Anomalies associées

De rares cas de retard mentaux ont été décrits, de même que des cas isolés d'anomalie septale ou d'hémihypertrophie [34]. On a noté un rapport de synthèse des chaînes de la globine, nonα/α, élevé, mimant une composante α-thalassémique (d'accompagnement) [12]. Incidemment, une β-thalassémie authentique peut aussi accompagner une CDA II, agissant comme un facteur aggravant [33].

Formes de gravité prononcée

Un peu moins de 10 % des cas de CDA II sont graves et nécessiteront des transfusions à intervalles plus ou moins rapprochés, ce qui majore considérablement le risque de surcharge martiale. L'évolution est sévère, avec l'installation d'une hémochromatose et, finalement, d'une défaillance polyviscérale (cardiaque).

Traitement

Moins de 10 % des patients seront transfusés pendant l'enfance et seulement une minorité d'entre eux le seront de façon régulière à l'âge adulte (formes graves). Un patient, présentant une forme sévère, associée à un trait bêta-thalassémique, a bénéficié d'une transplantation médullaire [51]. La splénectomie, en supprimant la part hémolytique périphérique, améliore partiellement l'anémie [34]. Elle ne protège pas contre le risque de surcharge martiale.

La surveillance de la ferritinémie et la prise en charge thérapeutique d'une surcharge martiale à titre préventif et curatif restent donc l'élément fondamental du suivi. La deferriprone, la desferroxamine, ou bien des saignées chez les patients peu anémiques, se sont avérées efficaces pour normaliser la ferritinémie [34].

Hypothèses sur le mécanisme physiopathologique de la CDA II

Pendant de longues années, les hypothèses sur la physio-pathologie de la CDA II ont gravité autour d'une anomalie directe de la glycosylation.

La bande 3 anormalement glycosylée perturbe-t-elle la cytokinèse ?

La bande 3 anormalement glycosylée ne semble pas perturber la cytokinèse.
  • Les anomalies dans les CDA II sont qualitatives (anomalies de glycosylation) et non quantitatives.
  • Le gène responsable de la CDA II, localisé en 20q11.2 dès 1997 [52], ne coïncide pas avec le gène SLC4A1, codant la bande 3, situé en 17q21-22 [53].
  • Plusieurs mutations avec absence totale ou partielle de bande 3 à l'état homozygote ont été décrites chez l'homme, le phénotype étant celui d'une sphérocytose héréditaire très sévère et régénérative [54-56]. Il n'y a pas d'excès de binucléation dans la moelle de ces patients (données personnelles).

Quelle est la nature structurale de l'anomalie de glycosylation de la bande 3 ?

La bande 3 contient un glycane majeur, lié au reste d'asparagine 642 de la quatrième boucle externe de son domaine transmembranaire. Ce glycane repose sur un socle de restes de mannose. Il comprend des antennes composées de restes de N-acétyllactosamine, qui forment, dans leur ensemble, un volumineux polylactosaminoglycane ramifié. La longueur des antennes est cependant hétérogène. Ainsi s'explique l'aspect flou du bord supérieur de la bande 3 à l'électrophorèse (SDS-PAGE). C'est en revanche une forme « élaguée » que l'on trouve dans la CDA II (figure 6). Elle a des similitudes avec la forme fœtale, d'où une réactivité accrue de l'antigène i, ainsi qu'une moindre fixation de la lectine de tomate, qui se lie préférentiellement aux lactosaminoglycanes ramifiés [57]. Des anomalies de glycosylation ont aussi été rapportées dans d'autres protéines de membrane érythrocytaire telles que la protéine 4.5 (transporteur du glucose, ou GLUT1) ou la glycophorine A [58, 59], ainsi que dans des protéines sériques [60]. Les lipides de la membrane érythrocytaires apparaissent au contraire hyperglycosylés [61, 62].

Existe-t-il une enzyme, impliquée dans la glycosylation, qui soit déficiente dans la CDA II ?

Dans certains cas de CDA II, une réduction d'activité enzymatique a été montrée, concernant notamment une N-acétylglucosaminyltransférase microsomale [63], une galactosyltranférase microsomale [64], et une α-mannosidase II de l'appareil de Golgi [65]. Cependant, les études plus précises ne confirmèrent pas ces données. Dans la CDA II, les anomalies apparurent dès lors comme la conséquence d'un trouble plus vaste, transcendant en quelque sorte la glycosylation.

Génétique moléculaire

Le gène responsable de la CDA II avait été localisé en 20q11.2 dès 1997 [52]. Le séquençage systématique de différents gènes choisis, présents dans ce locus, s'avéra infructueux par la suite [66]. Récemment, l'analyse fine du génome par SNP chez les homozygotes conduisit à relocaliser le gène, de l'autre côté du centromère, en 20p11.23-20p12.1. Finalement, des mutations associées à la CDA II furent découvertes dans le gène SEC23B [67, 68]. Une approche protéomique déboucha sur le même résultat [69].

SEC23B couvrant 53 863 paires de bases est constitué de 20 exons. Il code pour une protéine de 767 acides aminés, Sec23b. Cette protéine fait partie du complexe COPII (Coat Protein Complex II) permettant la formation de vésicules membranaires à partir du réticulum endoplasmique, puis assurant leur transfert vers le compartiment cis de l'appareil de Golgi [70] (figure 7). Le complexe COPII est constitué de plusieurs sous-unités : Sec23a, Sec23b, Sec13, Sec31 et Sar1. SEC23A et SEC23B sont des gènes paralogues. Les protéines Sec23a et Sec23b s'associent en un hétérodimère. Des mutations dans SAR1 sont associées à des désordres de l'absorption lipidique [71]. Des mutations dans SEC23A ont été identifiées dans la dysplasie cranio-réticulaire, associant malformation cranio-faciale et cataracte précoce [72]. Cette affection ne s'accompagne pas d'anomalie de l'érythropoïèse (et il n'y a pas de malformation cranio-faciale dans les CDA II). Les études d'expression par RQ-PCR montrent une induction spécifique de Sec23b au cours de la différenciation érythroïde. Cette spécificité explique probablement le phénotype essentiellement érythroïde de cette affection, l'expression de Sec23a pouvant compenser la perte de Sec23b dans les autres types cellulaires.

Dans une étude récente sur 42 patients, nous avons trouvé 22 mutations [68]. Quatre patients présentaient un seul allèle muté. Nous pensons que la deuxième mutation se trouve dans les régions inexplorées (éléments du promoteur, régions introniques) de SEC23B. Les mutations faux-sens sont majoritaires (85 %) par rapport aux mutations non-sens. La mutation Glu109Lys représente à elle seule plus d'un tiers des mutations trouvées. Une hétérozygotie composite pour une mutation faux-sens et une mutation non-sens produit une forme plus sévère qu'une homozygotie ou une hétérozygotie composite pour une ou deux mutations faux-sens. Une homozygotie ou une hétérozygotie composite pour une ou deux mutations non-sens n'a jamais été trouvée.

Physiopathologie moléculaire

L'expression de SEC23B est induite au cours de la différenciation érythroïde in vitro de cellules primaires CD34+ avec une expression maximale dans les phases tardives après 14 jours de culture en présence d'érythropoïétine [67]. L'inhibition de l'expression de SEC23B par RNA interférence dans les cellules érythroleucémiques K562 augmente le pourcentage de cellules en phase G2+M du cycle cellulaire et induit l'apparition de cellules binucléées. Enfin, l'inhibition de SEC23B, à l'aide de morpholinos, dans l'embryon de poisson zèbre entraîne l'accumulation d'érythroblastes immatures binucléés, reproduisant ainsi le phénotype cytologique de CDA II. Cette similitude reste néanmoins partielle, la bande 3 ne présentant pas d'hypoglycosylation, ni la membrane un aspect dédoublé en microscopie électronique [67].

L'anémie dysérythropoïétique congénitale, type III

L'anémie dysérythropoïétique congénitale, ou CDA III, est une affection rarissime, mal définie et sans doute encore hétérogène. C'est donc assez curieusement que les premiers cas de CDA décrits semblent avoir été des cas de CDA III (cf. Introduction).

Wolfe et von Hoffe [1] rapportèrent, chez une femme et ses trois enfants (mode de transmission dominant), la présence de 16 à 23 % des érythroblastes multinucléés, contenant jusqu'à 12 noyaux, avec de grosses ponctuations basophiles. Les frottis sanguins montraient des érythrocytes géants. Il y avait une anémie très modérée, voire absente, et le compte des réticulocytes ne dépassait pas 3 %.

C'est dans une famille nombreuse du Nord de la Suède (Comté de Västerbotten) qui permit une description détaillée et un suivi de la CDA III [2]. L'affection, également transmise selon le mode dominant, découverte pendant l'adolescence ou à l'âge adulte, comportait une anémie mineure ou modérée, en l'absence de splénomégalie et de surcharge martiale (signe assez inattendu si l'on se rappelle les CDA I et II). Les frottis sanguins montrèrent des macrocytes et des gigantocytes, et les frottis médullaires une hyperplasie érythroïde, des érythroblastes de grande taille, voire géants, pouvant comporter jusqu'à 12 noyaux. La microscopie électronique révéla, outre la multinucléarité, des fentes dans l'hétérochromatine, des vacuoles autophagiques, des mitochondries chargées de fer et des figures myéliniques dans le cytoplasme. Des complications graves marquèrent l'évolution : myélome ou d'autres formes de gammapathies [73] et des stries angioïdes sur la rétine [74]. Le gène responsable fut localisé en 15q21-q25 [75]. Il ne semble pas avoir été cerné de plus près.

D'autres cas, épars et non strictement similaires, on été rapportés (pour revue, voir [76]). À notre connaissance, aucun cas de CDA III n'a été identifié en France.

Les autres anémies dysérythropoïétiques congénitales humaines, associées à des anomalies d'autres lignées hématopoïétiques, dont la cause génétique est connue

CDA dues à diverses mutations dans le facteur de transcription GATA1

Certains cas d'anémies dysérythropoïétiques, associées à une thrombocytopénie, sont dues à des mutations dans le gène GATA1 (Xp11.23), codant la protéine GATA1. GATA1 se lie aux boîtes GATA du promoteur de gènes impliqués principalement dans l'érythropoïèse et la mégacaryocytopoïèse. La mutation Val205Met génère un tel syndrome [77]. Elle affecte une position hautement conservée dans le doigt de zinc, de type C4, situé dans la région N-terminale de GATA1. Elle perturbe l'interaction GATA1 avec la protéine FOG1 (« friend of GATA1 »). Une autre mutation, Asp218Gly, dans la boucle du même doigt de zinc, cause un tableau sensiblement différent, comprenant une macrothrombocytopénie associée à une dysérythropoïèse avec une anémie limitée [78]. D'autres mutations encore de GATA1 génèrent principalement une thrombocytopénie avec une discrète note dysérythropoïétique seulement (Gly208Ser) [79]. Bien que nous sortions du cadre de cet article, il est intéressant de souligner la grande diversité des effets associés aux mutations dans GATA1 : Arg216Gln → β-thalassémie et thrombocytopénie [80] ; Arg216Gln → syndrome de plaquettes grises liée au chromosome X [81] ; Arg216Trp → porphyrie érythropoïétique congénitale [82]-condition découlant classiquement de mutations dans le gène UROS, codant l'uroporphyrinogen III synthase.

CDA due à une mutation dans le facteur de transcription EKLF

Dans un cas de dysérythropoïèse, longtemps resté inclassé, l'accumulation méthodique de données a permis d'atteindre le gène responsable. Le patient présentait une persistance des hémoglobines embryonnaires et fœtales, des inclusions susceptibles de représenter des vestiges importants (beaucoup plus développés que dans la CDA II) de réticulum endoplasmique ou de l'appareil de Golgi [83]. Plus tard, il fut montré que le patient était dépourvu :
  • des antigènes de groupe Indian, Ina et Inb (phénotype [In(a-b-)]) et, de façon concomitante, de la protéine CD44 ;
  • des antigènes du système Colton (phénotype : [Co(a-b-)] [84]. Bien que l'aquaporine-1, qui s'avéra porter les antigènes du système Colton, fût très diminuée, on ne trouva aucune mutation dans son gène, AQP1 [85].

Une mutation : Glu325Lys, fut trouvée dans le second doigt de zinc du facteur de transcription EKLF, codé par le gène EKLF (19p13.2) [86]. Il s'agit d'une mutation de novo, indiquant que l'affection se manifeste, de façon sévère, dès l'état hétérozygote. Incidemment, ce sont d'autres mutations dans EKLF qui rendent compte du phénotype [InLu], variété du phénotype [Lu(a-b-)] dans lequel l'expression des antigènes Lutheran (Lu) est inhibée [87]. Ces mutations sont asymptomatiques à l'état hétérozygote. Comme pour GATA1, les mutations dans EKLF ont des effets très variés.

Les CDA orphelines de gènes

Contrairement aux cas exposés ci-dessus, une multitude de CDA restent, à ce jour, classée sur des bases largement morphologiques [88]. Il s'agit souvent de cas sporadiques [89-92]. Seule la connaissance de la cause génétique viendra mettre fin aux incertitudes de toute classification fondée sur les éléments du phénotype.

Modèles animaux

Le gène MAN2A1 (α-mannosidase II, dans l'appareil de Golgi) a été invalidé chez la souris [93]. Les souris homozygotes présentent une dysérythropoïèse modérée, sans érythroblastes bi- ou multinucléés, sans ‘double membrane’, et sans anomalie du profil électrophorétique des protéines de la membrane érythrocytaire. Un déficit en α-mannosidase II, associée à une réduction du mRNA correspondant, avait été observé chez un patient atteint de CDA II (65). Il est difficile de relier ce déficit au défaut de trafic des vésicules dont on sait maintenant qu'elles sont associées à la CDA II.

Quelques modèles animaux reproduisant cette binucléation érythroblastique ont été décrits.

Le poisson-zèbre, qui porte la mutation retsina dans le gène slc4a1, orthologue de SLC4A1 chez l'homme, présente une anémie dysérythropoïétique [94]. Il existe des érythroblastes binucléés, des érythroblastes porteurs d'une double membrane. La bande 3 a cependant un aspect normal à l'électrophorèse (SDS-PAGE). La présente dysérythropoïèse n'est pas la réplique de la CDA II humaine.

De telles anomalies sont aussi décrites chez la souris. L'analyse des érythroblastes d'embryons de souris scl4a1-/- [95] ou porteuses d'une mutation nulle spontanée ‘wan’ [96], montre également un excès d'érythroblastes binucléés (4 et 11 % respectivement) par rapport aux hétérozygotes ou aux souris sauvages. Mais, dans les deux cas, le tableau réalisé est celui d'une sphérocytose très sévère.

Conclusion

Les anémies dysérythropïétiques congénitales sont en principe reconnues dans la première décennie. Définir le type de la dysérythropoïèse relève du laboratoire spécialisé, en s'appuyant sur les anomalies morphologiques et biochimiques. L'identification de la (des) mutation(s) responsable(s) est réalisable en France pour les CDA I et II. Mais il reste beaucoup à faire pour individualiser les gènes impliqués dans les nombreuses variétés de CDA sporadiques. On doit s'attendre à ce que les mutations en cause révèlent dans toute leur complexité les rouages de la phase terminale de l'érythropoïèse.Conflit d'intérêts : aucun.

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