ARTICLE
Auteur(s) : Steve Mohr1,2,3, Gérard
Keith2, Bertrand
Rihn3
1Institut National de Recherche et de Sécurité
(INRS), Avenue de Bourgogne, BP27, 54501 Vandoeuvre
2Institut de Biologie Moléculaire et Cellulaire (IBMC)
du Centre National de la Recherche Scientifique, UPR 9002, Rue René
Descartes, 67084 Strasbourg
3INSERM U525 Equipe 4, Faculté de Pharmacie, 30 Rue
Lionnois, 54000 Nancy
Article reçu le 22 Mai 2005, accepté le 28 Septembre 2005
Amiante, du minéral magique à la fibre tueuse !
L’amiante, du grec Amiantos signifiant « incorruptible »,
est un terme générique regroupant un ensemble de minéraux naturels
à faciès fibreux (les asbestiformes) correspondant chimiquement à
des silicates hydratés. Ils appartiennent au groupe minéralogique
des serpentines composé par le chrysotile ou amiante blanc et à
celui des amphiboles dont le crocidolite ou amiante bleu,
l’actinolite, l’amosite ou amiante brun, l’anthophyllite et le
trémolite.
L’amiante possède, pour un coût faible, des propriétés
exceptionnelles : imputrescibilité, résistance au feu, faible
conductivité thermique et électrique, résistance mécanique et
chimique. Il n’existe, à ce jour, aucun autre matériau qui réunit
toutes ces qualités techniques. Tout ceci explique le qualificatif
de magic mineral attribué à l’amiante et son utilisation massive
dans l’industrie et le bâtiment surtout de 1930 à 1980 avec par
tonnage décroissant : chrysotile > crocidolite >
amosite. La principale source d’exposition aux fibres d’amiante a
surtout été le milieu professionnel [1].
Les fibres d’amiante pénètrent majoritairement dans l’organisme
par inhalation et vont se déposer dans les voies respiratoires [2,
3]. Dans la zone trachéobronchique, la plupart des fibres sont
épurées mécaniquement par le transport mucociliaire. Une faible
proportion peut néanmoins pénétrer dans la muqueuse bronchique.
Dans le poumon profond, les fibres sont phagocytées par les
macrophages et transportées vers l’interstitium pulmonaire ou le
tractus trachéo-bronchique. Parallèlement à cette rétention
initiale, des phénomènes de translocation des fibres peuvent aussi
se produire vers d’autres sites comme la plèvre, le péritoine et
les ganglions lymphatiques. Si les mécanismes d’épuration sont
saturés, les fibres stagnent dans le parenchyme pulmonaire. Cette
stagnation induit, après un long délai de latence, l’apparition de
lésions fibrotiques pleuropulmonaires comme l’asbestose et les
plaques pleurales, lésions non cancéreuses. Cependant, des
réactions malignes du parenchyme pulmonaire ou de la plèvre sont
encore constatées 20 à 40 ans après l’exposition : il
s’agit respectivement du cancer broncho-pulmonaire et du
mésothéliome pleural malin [4].
Depuis le rapport d’expertise collective de l’INSERM en 1997
[5], deux notions semblent admises, il s’agit de l’absence de seuil
d’innocuité de l’amiante et de la nature cancérogène de toutes les
variétés d’amiante connues, avec par ordre de cancérogénicité
décroissant : le crocidolite, l’amosite, le trémolite et le
chrysotile. Bien que son utilisation soit interdite dans la
majorité des pays industrialisés (interdiction promulguée en 1997
en France), l’amiante pose actuellement un important problème de
santé publique et de santé au travail, voire d’environnement.
Origine et définition de la plèvre et du mésothéliome
Située entre les poumons et la cage thoracique, la plèvre assure la
cohésion du système pulmonaire en distribuant les forces mécaniques
de façon régulière à la surface des poumons. Elle joue un rôle
essentiel dans la mécanique ventilatoire. La plèvre est constituée
d’un feuillet viscéral à la surface du poumon et d’un feuillet
pariétal qui tapisse la face interne de la cage thoracique. Au
cours de l’embryogenèse, le mésoderme primitif est à l’origine de
la cavité cœlomique qui se divise ensuite en trois cavités :
pleurale, péricardique et péritonéale. Elles sont toutes les trois
recouvertes d’un épithélium unistratifié appelé mésothélium
constitué par une couche monocellulaire de cellules mésothéliales
jointives qui repose sur une membrane basale et un tissu
conjonctif. La plèvre est souvent le siège de manifestations
pathologiques primitives ou secondaires aux affections pulmonaires
ou aux maladies systémiques.
Les mésothéliomes sont des tumeurs primitives développées à
partir des cellules mésothéliales. Il en existe plusieurs formes,
parmi lesquelles les formes localisées (fibroses pleurales) sont
généralement considérées comme bénignes et les formes diffuses sont
toujours malignes. Le mésothéliome malin diffus atteint toutes les
séreuses mais principalement la plèvre (90 %), puis le
péritoine (10 %) et exceptionnellement le péricarde. Il peut
prendre de nombreux aspects histologiques du fait de la grande
plasticité morphologique des cellules mésothéliales et des
modifications qualitatives et quantitatives du stroma. On distingue
cependant trois types histopathologiques principaux :
épithélial (50-70 %), sarcomateux (10-20 %) et mixte ou
biphasique (20-35 %) [6].
Historique et étiologie
La première démonstration épidémiologique d’un excès de décès par
cancer pulmonaire au sein d’une cohorte d’ouvriers de l’amiante fut
publiée en 1955 par Doll [7]. C’est en 1960, quand Wagner et al.
[8] rapportèrent leurs conclusions sur l’incidence du mésothéliome
pleural malin dans les villes minières de la région du Cap (Afrique
du Sud), que fut formellement établie l’existence d’une relation
entre l’exposition à l’amiante et le développement du mésothéliome
pleural malin. La responsabilité des fibres d’amiante a ensuite été
rapidement confirmée par d’autres études épidémiologiques et
expérimentales. Le mésothéliome malin est considéré comme une
tumeur quasi spécifique d’une exposition dans le passé à l’amiante.
Ceci est formellement établi dans 70 à 80 % des cas [9]. Un
deuxième type de fibre minérale, l’érionite, est lui aussi
clairement associé au risque de survenue de mésothéliome malin dans
certains villages de Cappadoce (Turquie) à cause de l’affleurement
de l’érionite dans cette région [10].
Bien que le lien avec l’amiante ne soit plus discuté, d’autres
facteurs étiologiques ont été suspectés pour expliquer les cas sans
exposition avérée. Il s’agit des radiations ionisantes, des
séquelles d’infection pleurale (inflammation chronique) [11] et du
virus SV40 [12, 13], mais leur rôle reste plus spéculatif et est
controversé. Des prédispositions génétiques pourraient être à
l’origine de l’apparition du mésothéliome malin dans les
populations exposées. En effet, l’observation de certains cas
familiaux fait qu’une prédisposition génétique pourrait agir en
synergie avec un facteur environnemental [14]. En outre, Hirvonen
et al. [15, 16] ont noté que les sujets présentant une délétion
homozygote du gène GSTM1 (codant la glutathion S-transférase M1) et
les « acétyleurs lents » (polymorphisme du gène NAT2)
auraient un risque accru de survenue de mésothéliome malin. Chacun
de ces deux génotypes étant associé de façon significative à un
excès de risque de survenue de mésothéliome malin.
Épidémiologie
Bien que faible, l’incidence du mésothéliome pleural malin est en
constante augmentation dans les pays industrialisés depuis les
années 1960 et devrait continuer à s’accroître [5].
L’« épidémie » européenne de mésothéliome pleural malin a
récemment bénéficié d’une nouvelle estimation dans laquelle un
doublement du nombre de décès annuels par mésothéliome serait
estimé entre 1998 et 2018. Ceci aurait pour conséquence le décès de
250 000 européens de l’Ouest dans les 35 prochaines années [17]. En
France, une augmentation des cas de mésothéliome de 25 % tous
les 3 ans a été constatée sur la période 1979-1990 [5]. Selon
deux modèles prédictifs, établis à partir des données de mortalité
par mésothéliome, de 50 000 à 100 000 décès par mésothéliome
seraient attendus en France pour la période 2000-2020 [18, 19].
Une telle dynamique épidémiologique peut s’expliquer par
l’utilisation massive et la multiplicité des expositions à
l’amiante à partir du début du XXe siècle dans
différents secteurs de l’industrie et du bâtiment, l’application
tardive des mesures d’interdiction de l’utilisation de l’amiante
(1997 en France) et la longue période (30-40 ans) de latence
entre l’exposition et la survenue des tumeurs.
Afin d’étudier les données nationales d’incidence du
mésothéliome pleural malin, un Programme national de surveillance
du mésothéliome (PNSM) a été mis en place en 1998 et couvre
actuellement 21 départements. Le PNSM est un programme coordonné
par le département Santé Travail de l’Institut de veille sanitaire
(InVS, www.invs.sante.fr) qui recueille tous les cas incidents de
mésothéliome pleural malin dans les 21 départements participants et
les enregistre après vérification anatomopathologique du
diagnostic. Selon les premières estimations du PNSM, l’incidence
nationale annuelle du mésothéliome de la plèvre serait comprise
entre 632 et 844 nouveaux cas en 1998 [20]. L’expertise collective
de l’INSERM [5] avait, pour sa part, avancé le nombre de 750 cas
pour l’année 1996.
Selon les données des registres français des cancers, réunis
dans le réseau FRANCIM (France-Cancer-Incidence et Mortalité) pour
l’année 2000, les nouveaux cas de mésothéliome de la plèvre
représentaient 0,3 % de l’ensemble des cancers en France et
situaient cette pathologie, en termes de fréquence, au dernier rang
des cancers étudiés [21]. Avec 1157 décès, dont 74 % chez
l’homme, le mésothéliome pleural malin se situait au 20e
rang des décès par cancer et représentait 0,8 % de l’ensemble
des décès par cancer [21]. Pour comparaison, le cancer du poumon
représentait 10 % de l’ensemble des cancers en France. Avec
27 164 décès, il se situait au 1er rang des décès
par cancer et représentait 18,1% de l’ensemble des décès par cancer
[21].
Aspects cliniques
Diagnostic
L’âge moyen au moment du diagnostic du mésothéliome malin est de
60 ans. La forte prédominance masculine de la maladie, avec un
sex-ratio de 4/1, est à mettre en relation avec l’origine
essentiellement professionnelle des expositions à l’amiante.
La certitude du diagnostic du mésothéliome pleural malin est
histologique, mais demeure souvent difficile à poser.
L’anatomopathologiste doit :
- – affirmer la malignité de la lésion en la distinguant
d’une hyperplasie mésothéliale ou d’une tumeur pleurale
bénigne ;
- – différencier le mésothéliome pleural malin d’un
adénocarcinome pleural (primitif ou secondaire), d’une tumeur
mésenchymateuse (sarcome ou tumeur fibreuse) ou d’une métastase
pleurale d’un cancer primitif.
De plus, l’existence de formes variantes et de types
histologiques rares de mésothéliome pleural malin vient compliquer
la tâche [22]. Dans ces conditions, le diagnostic du mésothéliome
pleural malin est fondé sur un faisceau d’arguments reposant sur
des critères morphologiques, ultrastructuraux et
immunohistologiques. Le recours aux techniques d’immunohistochimie
a considérablement amélioré la capacité diagnostique et demeure
désormais incontournable [23]. Cependant, comme il n’existe, en
l’état actuel des connaissances, aucun marqueur biologique
spécifique du mésothéliome, le diagnostic reste essentiellement
fondé sur l’exclusion, c’est-à-dire la négativité de marqueurs
caractérisant d’autres entités pathologiques pleurales. La liste
des anticorps disponibles est longue et ne cesse de s’accroître
mais, pris isolément, aucun de ces anticorps n’est discriminant, ce
qui impose l’utilisation d’un panel d’anticorps pour pouvoir être
performant. D’après les Standards, Options, Recommandations (SOR)
de la Fédération nationale des centres de lutte contre le cancer,
l’étude immunohistochimique minimale du mésothéliome pleural malin
doit comporter : cytokératines, EMA (Epithelial Membran
Antigen), vimentine, ACE (Antigène carcino-embryonnaire) et Leu-M1
(CD15) [24]. Les principaux éléments de marquage
immunohistochimique pouvant être associés en vue d’obtenir une
concordance diagnostique positive ou négative sont résumés dans le
tableau 1( Tableau 1 ). Bien que
l’immunohistologie soit une aide précieuse, ce choix reste
controversé et certains auteurs n’y voient qu’un apport limité
[25]. Une solution d’avenir réside dans la découverte de marqueurs
moléculaires spécifiques du mésothéliome pleural malin et de la
cellule de mésothéliome.
En France, face aux difficultés de diagnostic que pose le
mésothéliome malin, un collège national d’anatomopathologistes
spécialistes a été constitué. Ces experts forment le réseau
MESOPATH coordonné actuellement par le Pr F. Galateau-Salle (CHU de
Caen). Leur rôle est de répondre aux demandes des
anatomopathologistes de l’ensemble du territoire face aux cas
suspectés de mésothéliome malin et de leur retourner les
conclusions et commentaires diagnostiques.
Tableau 1 Principaux éléments de typage
immunohistochimique des tumeurs pleurales (d’après les Standards,
Options, Recommandations, Ruffie et al. [24] et Galateau-Salle
[163])
|
Marqueur
|
Mésothéliome malin épithélial
|
Adénocarcinome
|
Mésothéliome malin sarcomateux
|
|
PAS*-diastase
|
–
|
+
|
Non contributif
|
|
Cytokératines
|
+
|
+
|
+
|
|
Vimentine
|
±
|
±
|
+
|
|
Epithelial membrane antigen (EMA)
|
- +
- (Aspect de bordure en brosse épaisse)
|
- +
- (Aspect de bordure lisse et fine)
|
Non contributif
|
|
Antigène carcino-embryonnaire monoclonal (ACE)
|
–
|
|
Non contributif
|
|
LeuM-1 (CD15)
|
–
|
|
Non contributif
|
|
B72-3
|
–
|
|
Non contributif
|
|
CD34
|
Non contributif
|
Non contributif
|
–
|
Traitement et pronostic
À ce jour, il n’existe aucun traitement standardisé reconnu du
mésothéliome pleural malin comme cela est mentionné dans les
Standards, Options, Recommandations pour la prise en charge des
patients atteints de mésothéliome pleural malin [24]. L’évolution
est fatale dans la quasi-totalité des cas quel que soit le
traitement mis en œuvre. Le décès survient généralement dans un
tableau d’insuffisance respiratoire due à un envahissement local
inexorable. La survie moyenne est d’environ 1 an à partir du
diagnostic, le taux de survie à 5 ans étant inférieur à
5 % [26]. Certains facteurs de bon pronostic semblent
cependant exister : patients jeunes (< 60 ans), en bon
état général, sans comorbidité, porteurs de mésothéliome pleural
malin de type épithélial, d’extension locale limitée sans
envahissement ganglionnaire. Sur le plan thérapeutique, différentes
stratégies ont leurs indications d’utilisation [27].
Chirurgie
La chirurgie du mésothéliome pleural malin consiste soit en une
pneumonectomie extrapleurale (exérèse pleuro-pulmonaire) soit en
une pleurectomie-décortication (résection pleurale). Aucune de ces
techniques, pratiquée de façon isolée, n’a démontré d’intérêt
significatif en termes de survie excepté chez les patients déjà
sélectionnés sur la base des facteurs de bon pronostic cités
précédemment [28].
Radiothérapie
Les résultats décevants de la radiothérapie isolée et l’importance
des toxicités associées (radiosensibilité des organes environnants)
ont amené à un abandon progressif de la radiothérapie curative. Par
contre, l’irradiation prophylactique sur les trajets d’examens
thoraciques invasifs (ponction, drain) a fait preuve de son
efficacité [29].
Chimiothérapie
Quasiment tous les médicaments cytotoxiques ont été évalués sans
véritable succès, conférant au mésothéliome pleural malin la
réputation de tumeur chimiorésistante. Aucune stratégie de
monochimiothérapie, hormis le méthotrexate à forte dose [30], ne
parvient à offrir des taux de réponse objective dépassant les
20 % [31]. Les polychimiothérapies semblent montrer un
bénéfice en termes de taux de réponse (jusqu’à 48 % pour
l’association cisplatine et gemcitabine), sans toutefois allonger
la survie [32]. Une efficacité symptomatique est par contre
rapportée dans de nombreux essais [33].
Immunothérapie
L’interleukine 2 [34, 35] et les interférons α et γ [36] ont été
testés avec des réponses non négligeables (20 à 50 %), mais il
faut tenir compte de la toxicité associée à ce type de traitement.
C’est par la voie intrapleurale que les résultats les plus
spectaculaires ont été observés avec parfois obtention de réponses
complètes histologiquement prouvées [37, 38].
Associations thérapeutiques
Face aux échecs des monothérapies, diverses stratégies
combinatoires ont également été testées [39]. Les données les plus
récentes suggèrent qu’un effet bénéfique sur la survie est apporté
par l’adjonction d’une thérapie adjuvante à la chirurgie d’exérèse
du mésothéliome pleural malin [27]. La morbidité de ces
associations n’est pas négligeable, mais pour la première fois des
survies prolongées ont été observées chez les patients regroupant
les facteurs de bon pronostic (de 65 à 68 % à 1 an et de
10 à 14 % à 5 ans) [40, 41], pouvant justifier la
lourdeur des traitements.
Dans l’immédiat, la principale préoccupation des cliniciens est
de réaliser un diagnostic à un stade précoce où il est possible de
proposer un traitement intrapleural de type néo-adjuvant suivi
d’une association thérapeutique ayant la chirurgie comme base. Pour
les formes évoluées, l’efficacité des thérapies anticancéreuses
classiques reste faible ; un espoir demeure dans le
développement de thérapies novatrices pouvant moduler l’activité du
génome des cellules tumorales ou la réponse immunitaire
antitumorale.
Recherches et perspectives thérapeutiques
De nombreux essais sont en cours d’évaluation pour montrer
l’efficacité antitumorale de divers protocoles thérapeutiques
fondés sur les avancées récentes en physiopathologie du
mésothéliome pleural malin [42]. Ils concernent :
- – la modulation de certaines voies de
régulation : l’activité des cytokines, des facteurs de
croissance (VEGF, FGF, TGF, EGF) ou celle de leur récepteur
respectif, impliqués dans la physiopathologie du mésothéliome
pleural malin, pourrait être modulée par l’utilisation
d’antagonistes, de récepteurs solubles, d’inhibiteurs de synthèse
ou d’anticorps spécifiques [43] ;
- – la thérapie génique : différents modes de
thérapie génique, par gène suicide [44], gène régulateur [45] ou
gène antisens [46], font l’objet d’intenses évaluations. Les
progrès engagés dans l’amélioration des procédés de transfection
cellulaire, mais aussi dans l’identification des gènes impliqués
dans le mésothéliome pleural malin devraient bientôt permettre
l’émergence de nouveaux programmes thérapeutiques ;
- – la thérapie immunitaire : elle a pour
objectif de stimuler le système immunitaire du patient afin
d’engager une réaction cytotoxique antitumorale. D’une thérapie
immunitaire non spécifique, on s’oriente actuellement vers des
thérapies spécifiques. Les recherches tentent en effet d’isoler des
marqueurs tumoraux [27] et d’obtenir une réaction immunologique qui
leur est propre par l’utilisation de cellules présentatrices
d’antigène comme les cellules dendritiques. Comme le décrivent les
données immunobiologiques évoquées dans le paragraphe suivant, ce
type de thérapie doit prendre en considération les mécanismes
d’échappement développés par le mésothéliome pleural malin comme la
sécrétion de molécules immunosuppressives.
Seul un développement de ces nouvelles thérapies, à la lumière
d’une meilleure connaissance de la biologie et de l’immunité du
mésothéliome pleural malin, pourrait faire espérer des progrès
améliorant la prise en charge thérapeutique des patients.
Aspects cellulaires et moléculaires
Compte tenu de son étiologie, le mésothéliome pleural malin est
intimement corrélé à l’activité des fibres d’amiante dans
l’organisme. Il nous importe donc de présenter les mécanismes
invoqués actuellement de la toxicité des fibres d’amiante.
Mécanismes d’action des fibres d’amiante
Les études menées in vivo, principalement chez des rats exposés aux
fibres d’amiante par inhalation ou inoculation (intrapleurale ou
intrapéritonéale), et sur des modèles in vitro ont permis d’établir
le potentiel toxique des fibres d’amiante et d’élucider une partie
des mécanismes d’action mis en jeu [47].
Caractéristiques des fibres d’amiante conditionnant leur
réactivité
Certaines propriétés physicochimiques des fibres sont déterminantes
dans la toxicité de l’amiante. Elles concernent :
- – leurs dimensions : les caractéristiques
dimensionnelles des fibres sont primordiales puisqu’elles
conditionnent à la fois le devenir des fibres inhalées et leur
réactivité in vivo. Schématiquement, les fibres longues (>
5 μm) et fines (diamètre < 0,5 μm) ont un potentiel
toxique intrinsèque accru en partie par leur épuration diminuée par
rapport aux fibres courtes [5, 48, 49]. La fibrose, le mésothéliome
malin et le cancer bronchopulmonaire ont été attribués aux fibres
excédant respectivement 2 μm, 5 μm et 10 μm de
longueur [50] ;
- – leur composition chimique : la nature des
éléments, et en particulier des cations, entrant dans la
composition des diverses variétés de fibre d’amiante influence leur
vitesse de dissolution dans les milieux biologiques et leur
réactivité de surface. Ainsi, le contenu en fer ferreux va
notamment conditionner l’apparition de métabolites actifs de
l’oxygène à l’origine d’un stress oxydatif [51]. De plus, une
diminution du potentiel toxique selon le contenu en magnésium a été
montrée pour les fibres de chrysotile [52] ;
- – leur biopersistance : la biopersistance
est une variable multiparamétrique définie par la durée de
rétention des fibres dans le poumon de rongeurs. Elle est
inversement proportionnelle à la clairance des fibres mesurée par
leur demi-vie dans le poumon. Elle dépend de la stabilité physique
(épuration, défibrillation) et chimique (dissolution) des fibres in
vivo. En conséquence, la teneur en fibres dans les poumons fluctue
au cours du temps, tant par leur nombre que par leurs dimensions.
Ainsi, plus une fibre est stable en milieu biologique, plus elle
est toxique [53-55]. La biopersistance est souvent utilisée pour
rendre compte des différences de toxicité observées entre les deux
principales catégories d’amiante. En effet, les études ont montré
que les amphiboles présentaient une biopersistance supérieure à
celle du chrysotile, cette donnée étant confirmée chez l’homme par
des analyses biométrologiques [56]. Outre le paramètre
« dimension », la biopersistance des amphiboles est
fortement liée à des propriétés cristallographiques et chimiques
qui confèrent à ces fibres une résistance à la biodégradation et
qui potentialisent leur toxicité [57]. Il convient cependant de
noter que le concept de biopersistance repose sur un certain nombre
d’hypothèses dont certaines n’ont pas été vérifiées par
l’expérience. Ainsi, par exemple, aucune relation quantitative
entre biopersistance et pourvoir cancérogène chez l’animal n’a été
clairement établie.
Mécanismes de toxicité des fibres d’amiante
Bien que les mécanismes exacts d’action des fibres d’amiante ne
soient que partiellement élucidés, les données expérimentales
recueillies tendent à impliquer des mécanismes directs (réactivité
de surface) et indirects (dépendant des cellules) de toxicité. Il
s’agit principalement de :
- – phénomènes d’adsorption : les fibres
d’amiante ont la capacité d’adsorber les phospholipides, les
protéines et les acides nucléiques [58] présents dans leur
environnement. Des réactions complexes peuvent se produire à la
surface des fibres d’amiante au contact du milieu biologique, comme
en témoigne la formation de corps asbestosiques composés de fibres
gainées par une structure ferro-protéique. Ces interactions,
surtout non covalentes, sont déterminées par la nature
physicochimique de la surface fibreuse et varient en fonction des
conditions physiologiques. Les forces d’interaction générées
peuvent induire des changements conformationnels [59] et modifier
l’activité protéique ou interférer avec la dynamique cellulaire.
Par ailleurs, les molécules adsorbées à la surface des fibres
peuvent influencer leur clairance [60, 61] et leur toxicité [62-64]
dans l’appareil respiratoire ;
- – génération d’espèces réactives : les
travaux les plus récents placent le stress oxydatif au cœur des
mécanismes de toxicité des fibres d’amiante [65, 66]. De nombreuses
études ont effectivement montré la production d’espèces réactives
dérivées de l’oxygène (ERO) ou de l’azote (ERA) présentant un
potentiel clastogène ou mutagène. La formation de ces molécules
résulte de la présence de fer oxydable à la surface des fibres
favorisant la production d’ERO par les réactions de Haber-Weiss et
Fenton [51], des événements de phagocytose incomplète par les
macrophages (frustrated phagocytosis) suscitant une attraction sans
cesse renouvelée de macrophages et favorisant à leur tour la
libération d’ERO [67] et de l’induction de systèmes enzymatiques
produisant des ERA et des ERO comme l’induction de la nitrite oxyde
synthétase (iNOS) [68, 69] ou de la NADPH oxydase [70] dans les
cellules au contact des fibres. Les radicaux libres peuvent ensuite
oxyder les macromolécules biologiques (ADN, lipides, protéines) et
induire des lésions et dysfonctionnements cellulaires ;
- – libération de médiateurs chimiques : les
cellules inflammatoires et les autres cellules du parenchyme
pulmonaire activées au contact des fibres d’amiante synthétisent et
sécrètent un panel de médiateurs chimiques comprenant des facteurs
de croissance, chimiotactiques et pro-inflammatoires :
leucotriènes, prostaglandines, interleukines et molécules du
complément [71, 72] ;
- – interactions avec le matériel génétique :
une fois internalisées, les fibres entre en contact et peuvent
interférer avec les composants subcellulaires comme les
chromosomes. Ces aspects sont détaillés plus loin.
De nombreuses revues de la littérature argumentent les
différents aspects mécanistes évoqués ci-dessus et tentent d’en
établir les interactions. La ( figure 1 ) récapitule les
hypothèses avancées qui, de par leur complémentarité, permettent
d’envisager un mécanisme d’action et d’expliquer les effets
pléiomorphes de l’amiante.
Effets cellulaires et moléculaires – Potentiel cancérogène
Évoquons brièvement les effets cellulaires et moléculaires de
l’activité de l’amiante sur les cellules du parenchyme pulmonaire
en insistant plus particulièrement sur les cellules mésothéliales à
l’origine des mésothéliomes.
Effets sur l’ADN
Les fibres d’amiante ont longtemps été considérées comme non
mutagènes suite à l’absence ou aux faibles taux de mutation génique
observés avec les modèles cellulaires eucaryotes ou bactériens.
Plus récemment cependant, plusieurs tests de mutagenèse, aussi bien
in vitro [73] qu’in vivo sur animaux transgéniques [74, 75], ont
permis de mettre en évidence des mutations géniques et des
modifications de bases (hydroxylation de la guanine) associées à la
présence de fibres d’amiante.
Les lésions de l’ADN sont aussi suggérées indirectement par
l’induction de système de réparation dans les cellules au contact
de l’amiante. La synthèse non programmée de l’ADN [76],
l’activation de la poly(ADP) ribose polymérase [77] et de
l’AP-endonucléase [78] font ainsi suite au traitement de cellules
mésothéliales de rat par des fibres d’amiante à des concentrations
allant de 1,25 à 20 μg/cm2.
Par ailleurs, l’utilisation de cellules hybrides [79] et de
mutants de systèmes de réparation à l’ADN [80] a révélé l’existence
de délétions chromosomiques et de cassures de l’ADN induites par
les amiantes.
Ainsi, les potentiels mutagène et clastogène des fibres
d’amiante sont généralement admis. Les fibres d’amiante sont
d’ailleurs classées dans le groupe 1 « cancérogènes avérés
pour l’homme » par le Centre international de recherche
sur le cancer (CIRC). Les molécules à l’origine de ces altérations
résulteraient majoritairement d’une synergie des ERO et ERA liées
aux fibres et aux mécanismes de défense (macrophages, leucocytes),
comme en témoigne la protection exercée par les antioxydants [81,
82].
Effets sur les chromosomes et la ploïdie
Les cellules au contact des fibres d’amiante peuvent engager un
processus de phagocytose, facilité par l’adsorption de protéines,
comme la vitronectine, à la surface des fibres ou par la présence
d’ERO [60, 83]. Une fois internalisées, les fibres interfèrent
mécaniquement ou par adsorption avec les composants subcellulaires
comme les chromosomes [84]. L’observation de mitoses a permis de
mettre en évidence des anomalies chromosomiques structurales (ponts
covalents et échanges de chromatides) et numériques (cellules
aneuploïdes ou polyploïdes). Ces perturbations ont été observées
dans les cellules mésothéliales humaines et de rat [73] et sont
attribuées à la présence des fibres elles-mêmes dans la cellule. En
effet, les fibres s’accumulent dans la région périnucléaire et
peuvent entraver la ségrégation des chromosomes à l’anaphase en
agissant sur les protéines du cytosquelette ou directement sur les
chromosomes [85, 86]. C’est ainsi que Hart et al. [87] ont rapporté
que plus la capacité d’adsorption des fibres est importante, plus
les lésions de l’ADN sont importantes et que, plus les fibres sont
longues, plus la probabilité pour qu’il y ait interaction avec les
chromosomes et le fuseau mitotique est importante. En corollaire,
Yegles et al. [88] ont pu attribuer la capacité à produire in vitro
des ségrégations chromosomiques anormales à la présence de fibres
longues (> 8 μm) et fines (diamètre < 0,25 μm), et
à la corréler au taux de mésothéliomes induits in vivo chez le rat
après inoculation intrapleurale.
Pour de nombreuses cellules, la mitose ne s’achève pas par une
cytodiérèse, entraînant ainsi une binucléation des cellules.
D’après Pelin et al. [89], les cellules mésothéliales humaines
semblent particulièrement sensibles à ce phénomène même en présence
de faibles quantités d’amiante. En culture, ces cellules conservent
néanmoins leur capacité de division et peuvent donc, par
aneuploïdie, acquérir un avantage de croissance.
Effets mitogènes
L’exposition aux fibres d’amiante est associée à une stimulation de
la prolifération des cellules du parenchyme pulmonaire. À l’origine
de cette réponse, la chronicité de la réponse inflammatoire et de
la stimulation d’autres voies de signalisation est caractérisée par
la production d’une multitude de facteurs à propriétés fibrosante,
mitogène et chimiotactique [71]. La diffusion de ces substances
pourrait même provoquer une action « à distance » des
fibres. Ainsi, la prolifération des cellules mésothéliales serait
initiée par des médiateurs chimiques, tels que IL1, IL6, TNFα et
PDGF, dont la sécrétion est induite dans les macrophages
pulmonaires par l’amiante. En fait, la sécrétion anormalement
élevée de PDGF a été démontrée dans une étude de Adamson et al.
[90].
Bien que les macrophages soient considérés comme la source
primaire de médiateurs chimiques, les cellules « cibles »
du parenchyme pulmonaire (mésothéliales, épithéliales, etc.)
participent également activement à l’installation et à l’entretien
du processus inflammatoire dans les espaces pleuro-pulmonaires
[91]. Pour preuve, l’amiante induit dans les cellules mésothéliales
la production d’IL8 [92], stimulant le recrutement de
polynucléaires neutrophiles et la réponse inflammatoire dans
l’espace pleural. En outre, certains de ces facteurs peuvent
stimuler la prolifération des cellules mésothéliales de façon
autocrine [93, 94].
Un troisième processus est vraisemblablement mis en jeu. Il
s’agit des micronécroses induites par l’activité cytotoxique des
fibres d’amiante et qui stimulent, selon le degré de réponse
inflammatoire et le niveau de lésion tissulaire, une prolifération
compensatrice constituant une source supplémentaire de stimulation
mitogène [95].
Effets sur l’expression des gènes
Les réactions d’oxydoréduction et la stimulation de voies de
signalisation par les fibres d’amiante vont moduler des systèmes de
régulation nucléaire (AP1, NFκB, p53), déclenchés par le stress
oxydatif et les interactions avec les cellules, et qui activent la
prolifération cellulaire, la réparation de l’ADN et l’inflammation
( (figure 1)
)[96, 97]. Les études d’activation des facteurs de transcription
dans les cellules mésothéliales exposées aux fibres d’amiante ont
montré l’induction de proto-oncogènes c-fos et c-jun, formant les
facteurs de transcription de la famille AP1 qui contrôle la
prolifération cellulaire [98], l’activation du facteur de
transcription NFκB régulant l’expression des gènes impliqués dans
l’inflammation et la prolifération [99] et l’induction ou la
stabilisation de facteurs de transcription comme p53 et
p21cip1 qui sont associés à un blocage du cycle
cellulaire en G1 [100]. Finalement, ce sont ces systèmes de
régulation transcriptionnelle, redox sensibles, qui contrôlent la
production des médiateurs chimiques évoqués précédemment [101,
102], confortant le rôle des espèces réactives dans la toxicité de
l’amiante.
Effet transformant
Les cellules exposées aux fibres d’amiante subissent des
modifications phénotypiques représentatives de la transformation
cellulaire, à savoir, une perte d’inhibition de contact, des
modifications morphologiques et l’apparition de clones cellulaires
[103]. Les tests de transformation sont compatibles avec un effet
initiateur et promoteur des fibres d’amiante. De plus, l’amiante ne
nécessite aucun cofacteur pour exercer son potentiel transformant
in vitro et tumoral in vivo, mais peut néanmoins agir comme
cocancérogène en présence de radiations et de certaines substances
chimiques [104].
L’amiante est donc considéré comme un cancérogène complet [105].
Les fibres d’amiante agissent principalement par un mécanisme
épigénétique, mais leur capacité à produire des lésions du matériel
génétique leur confère un potentiel génotoxique indéniable.
Les effets cellulaires et moléculaires de l’amiante résultent
d’interactions complexes, cellule/fibre/milieu biologique, où l’axe
inflammatoire est à la base du pouvoir pathogène des fibres
naturelles sur les voies respiratoires.
Éléments de physiopathologie moléculaire du mésothéliome
Les mécanismes gouvernant la physiopathologie du mésothéliome
pleural malin ne sont pas encore totalement élucidés. Les études
visant à préciser les caractéristiques biologiques et moléculaires
du mésothéliome malin se sont particulièrement développées ces dix
dernières années. Sans vouloir être exhaustif, ce paragraphe donne
une vision des principales conclusions et hypothèses émergentes.
Généralités et hypothèses sur la pathogenèse du
mésothéliome
Les mécanismes de la cancérogenèse pleurale induite par les fibres
d’amiante ont fait l’objet de revues récentes [97, 106, 107]. Les
données cellulaires et moléculaires accumulées nous permettent de
proposer le modèle décrit ci-dessous et schématisé dans la ( figure 2 ).
Les fibres d’amiante inhalées atteignent le tissu pleural
directement par les espaces alvéolaires sous-pleuraux ou par
l’intermédiaire du système lymphatique pleural. À ce stade, les
fibres sont phagocytées par les macrophages pleuraux, dont
l’activation et les événements de phagocytose
« inefficace » et incomplète répétés génèrent des espèces
réactives (ERO, ERA) et des médiateurs chimiques comme les
cytokines et les facteurs de croissance. Ces derniers recrutent
d’autres cellules inflammatoires comme les macrophages et les
neutrophiles et stimulent l’angiogenèse, la croissance et la
formation de matrice extracellulaire. Les espèces réactives, et
probablement la réactivité propre des fibres, altèrent les cellules
mésothéliales par l’activation des voies de signalisation et des
systèmes de transcription associés (MAPK, NFκB, AP1), et par la
production de lésions cellulaires. La stimulation chronique de la
prolifération cellulaire possède un effet promoteur de cellules
préalablement initiées présentant des mutations non réparées.
L’environnement inflammatoire, associé à la présence de fibres dans
l’espace pleural, attire également des cellules immunitaires
effectrices (lymphocytes), rapidement inhibées par des molécules
immunosuppressives.
La croissance néoplasique du mésothéliome pleural malin est donc
la résultante des modifications génétiques et épigénétiques des
cellules mésothéliales altérant leur réponse aux signaux de
croissance, d’une réponse inflammatoire chronique dans l’espace
pleural produisant des médiateurs chimiques et des molécules
toxiques et de l’inefficacité des défenses immunitaires recrutées
au site d’inflammation. Les effets de ces événements sont additifs
lors du processus séquentiel de transformation. La pathogenèse du
mésothéliome malin suggère que les fibres agissent tout au long de
la période de latence entre l’exposition à l’amiante et
l’apparition de la pathologie ou qu’elles soient à l’origine d’une
réponse inflammatoire auto-entretenue dans l’espace pleural
[107].
Principales caractéristiques moléculaires du mésothéliome
Les hypothèses mécanistes évoquées ci-dessus peuvent être corrélées
aux caractéristiques moléculaires observées dans les mésothéliomes
malins dans les études histologiques et biochimiques. On dénote la
présence d’anomalies génétiques, génomiques et immunitaires.
Anomalies génétiques
Les aspects de cytogénétique et de génétique moléculaire des
mésothéliomes malins ont récemment bénéficié d’une mise au point
par Sandberg et Bridge [108]. Il en ressort que les mésothéliomes
malins ont un caryotype complexe, présentant de nombreuses
anomalies en nombre et en structure de chromosomes. Il est
remarquable de constater que tous les chromosomes peuvent être
touchés sans qu’il soit toutefois possible d’identifier des
altérations spécifiques à ces tumeurs. Malgré cette diversité,
certains sites sont plus affectés que d’autres comme le montre le
tableau 2( Tableau 2 ). Cette récurrence
est compatible avec le processus multi-étapes d’initiation et de
progression tumorale.
Le mésothéliome malin montre peu de mutations ponctuelles de
gènes critiques par rapport aux autres cancers. Toutefois, les
altérations chromosomiques rapportées peuvent également altérer
l’activité de ces gènes. C’est le cas pour deux gènes suppresseurs
de tumeur, CDKN2A et NF2.
En effet, de nombreuses lignées humaines de mésothéliome malin
présentent une délétion homozygote en 9p21 [109]. C’est la région
du locus CDKN2A comportant les gènes p16 et p14 qui partagent deux
exons communs. La perte de ces gènes affecte les fonctions
régulatrices du cycle cellulaire respectivement médiées par les
protéines Rb et p53. En criblant 40 lignées cellulaires et 23
tumeurs primaires de patients, Cheng et al. [110] ont constaté que
85 % des lignées de mésothéliome malin présentaient une
délétion homozygote d’un ou de plusieurs exons de p16. Dans les
autres lignées, la réduction d’expression de p16 pouvait être
corrélée à une méthylation du promoteur. Les prélèvements humains
donnent des pourcentages plus faibles, fait initialement attribué à
un avantage sélectif de la délétion p16 in vitro mais qui semble
plutôt attribué à un masquage de la délétion p16 dû à la présence
de cellules normales dans les prélèvements de tissus primaires. En
effet, la présence de délétions homozygotes de p16 a récemment été
rapportée dans environ 75 % des tissus de mésothéliomes [111].
D’autres travaux ont également montré une altération de
l’expression de p16 dans les tissus humains soit par mutation
ponctuelle (événement rare), soit par méthylation du promoteur
[112, 113]. Les données géniques et protéiques disponibles
suggèrent que les altérations génétiques et/ou épigénétiques du
locus CDKN2A contribuent à la tumorigenèse du mésothéliome. Pour
preuve, l’expression de p16 par transfection dans les cellules de
mésothéliome malin entraîne un arrêt du cycle cellulaire,
l’apoptose et la diminution de la taille et de la formation de
tumeurs [45]. Le transfert de p14 dans les cellules de mésothéliome
malin induit un arrêt en G1 et l’entrée dans un processus
d’apoptose [114].
La perte partielle ou totale du chromosome 22 est l’anomalie la
plus fréquente du mésothéliome malin [115]. En 22q12 siège le gène
NF2 dont la mutation prédispose à l’apparition de tumeur d’origine
neuroectodermique. Des mutations somatiques de NF2 (délétion,
insertion, non sens), entraînant une troncature protéique, ont été
référencées dans 40 à 55 % des lignées de mésothéliome malin
et confirmées dans plusieurs tumeurs primaires [116]. Dans certains
cas, le transcrit NF2 est modifié sans qu’il y ait de mutation
génique, suggérant que des événements d’épissage aberrant
contribuent à l’inactivation de NF2 [116]. La protéine n’est pas
détectée dans les cellules portant une mutation de NF2 [117]. Une
analyse de perte d’hétérozygotie a révélé une perte allélique du
locus NF2 dans 18 lignées de mésothéliome malin sur 25 (soit
72 %), toutes associées à une expression aberrante de NF2,
suggérant la possibilité de deux mécanismes d’inactivation de NF2
[117].
Tableau 2 Principales anomalies caryotypiques du
mésothéliome malin (selon Sandberg et Bridge [108])
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Méthode analytique
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Anomalie du caryotype
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Cytogénétique
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Pertes
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1p21-p22, 3p21, 4q, 4p, 6q15-q21, 9p21-p22, 11p11-p13, 13q, 14q,
22q12, –22
|
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Gains
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+5, +7, +20
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Hybridation génomique comparative (CGH)
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Pertes
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1p, 4q31.1-qter, 6q22-q24, 8p, 9p21-pter, 14q, 15q11.1-q15
|
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Gains
|
1q, 5p, 6p, 8q, 13q, 13.3-14.2, 14q24-qter, 22q
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Hybridation in situ en fluorescence (FISH)
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Gains
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+1, +3, +6, +7, +11, +17
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Perte d’hétérozygotie (LOH)
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Pertes
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1p22, 3p21, 4q, 6q, 9p21-p22, 13q, 14q
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Anomalies génomiques
Diverses anomalies génomiques ont été décrites dans le mésothéliome
malin. Elles affectent des fonctions clés du cancer définies par
Weinberg et Hanahan [118]. On peut citer la régulation des gènes
assurant la croissance cellulaire [119, 120], l’angiogenèse [121,
122], la dynamique invasive [123-125] et le potentiel réplicatif
[126, 127]. Toutes ces observations sont cependant hétérogènes,
partielles et parfois contradictoires, témoignant des lacunes dans
l’étude du mésothéliome malin [108].
Un domaine en pleine effervescence concerne la caractérisation
de l’environnement en médiateurs chimiques du mésothéliome malin.
Une revue de Fitzpatrick et al. [128] en dresse un inventaire. Les
médiateurs les mieux caractérisés et produits par la cellule de
mésothéliome malin sont le PDGF, le TGFβ et l’IL6. Beaucoup
d’autres biomolécules sont produites par ces cellules, comme le
montre le tableau 3( Tableau 3 ), mais
leur rôle dans le développement du mésothéliome malin reste plus
qu’hypothétique. À cela s’ajoutent les molécules synthétisées par
les cellules non malignes du microenvironnement tumoral, et en
particulier les cellules de la réponse immune et
inflammatoire : macrophages, neutrophiles et lymphocytes.
Cependant, il semble que les cellules de mésothéliome soient
elles-mêmes la source principale de médiateurs chimiques dans les
mésothéliomes malins. Ainsi, elles assureraient leur autonomie de
croissance au sein de la tumeur.
Concernant les récepteurs mésothéliaux associés à ces facteurs,
les études ont mis en évidence des stimulations autocrines activant
notamment les récepteurs au PDGF [129, 130], à l’EGF [131] et à
l’IGF-I [93]. Puis des actions paracrines ont été suggérées avec
l’individualisation des récepteurs à l’IFNγ [132], à l’IL2 [133] et
à l’IL4 [134].
Cette panoplie de protéines suggère l’installation de systèmes
autocrine et paracrine impliqués dans la pathogenèse des
mésothéliomes malins. Ces molécules favoriseraient la prolifération
des cellules de mésothéliome malin, la croissance indépendante de
l’ancrage in vitro, l’inhibition de la réponse immunitaire
antitumorale et le développement des syndromes paranéoplasiques
associés (tableau 3).
Tableau 3 Nature et fonctions des principaux médiateurs
chimiques exprimés par les cellules de mésothéliome (adapté de
Bielefeldt-Ohmann et al. [106] et Fitzpatrick et al. [128])
|
Médiateurs
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Fonctions dans le mésothéliome
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TGFβ
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- Croissance cellulaire indépendante de l’ancrage
- Immunosuppression :
- • Déplétion en lymphocytes infiltrant la tumeur
- • Dépression de l’activation des cellules T
- • Dépression de l’activation des macrophages
- • Induction de IL6, IL1β et TNFα
- Formation de matrice extracellulaire*
- Réparation et remodelage tissulaire*
- Fibrose et angiogenèse*
- Cachexie*
|
|
PDGF-A, PDGF-B
|
- Stimulation autocrine de la croissance des cellules de
mésothéliome malin
- Fibrose et angiogenèse*
- Invasion tumorale*
- Immunomodulation*
|
|
IGF-I, IGF-II
|
- Hypoglycémie paranéoplasique
- Immunosuppression :
- • Inhibition de l’activation des cellules T
- • Inhibition de l’activité cytotoxique des cellules T
- Stimulation autocrine de la croissance des cellules de
mésothéliome malin*
|
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IL1β
|
- Fibrose*
- Immunomodulation*
- Action pyrogénique*
|
|
IL6
|
- Immunosuppression :
- • Déplétion en lymphocytes et macrophages infiltrant la
tumeur
- • Dépression de l’activation des cellules T
- • Déplétion en cellules T systémiques
- Cachexie, thrombocytose et amyloïdose paranéoplasiques
- Angiogenèse*
- Action pyrogénique*
|
|
TNFα
|
- Immunomodulation :
- • Induction de la sécrétion de TGFβ
- Induction de la synthèse d’IL1, d’IL6 et des CSF*
- Nécrose tissulaire*
- Cachexie*
|
|
G-CSF, GM-CSF, M-CSF
|
Immunomodulation*
|
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bFGF
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- Stimulation paracrine de la sécrétion de hyaluronane par les
cellules de mésothéliome malin
- Stimulation autocrine de la croissance des cellules de
mésothéliome malin*
- Fibrose et angiogenèse*
|
Anomalies immunitaires
Il existe in vivo un panel d’effecteurs et de fonctions
immunitaires permettant de contenir la croissance tumorale et
éventuellement d’éradiquer les cellules malignes [135]. L’amiante,
en plus de son action cancérogène, est connue pour ses effets
déprimants sur l’immunité locale et systémique [136]. Ces
dysfonctionnements immunitaires font partie intégrante de la genèse
du mésothéliome malin en favorisant l’émergence et le maintien des
cellules de mésothéliome [137]. Dans ce processus, les cellules de
la lignée monocytaire/macrophagique jouent un rôle bivalent
complexe, à la fois initiateur et promoteur de la prolifération des
cellules mésothéliales et acteur de la réponse immunitaire
antitumorale [136].
Par la suite, les cellules de mésothéliome malin prennent le
relais ou complètent cette action en développant leurs propres
stratégies de défense face à la réponse immunitaire antitumorale.
De plus, les cellules de mésothéliome malin sont elles-mêmes
caractérisées par une faible immunogénicité [137]. Pour résumer, il
est à noter que les cellules de mésothéliome malin produisent des
médiateurs à activité immunosuppressive comme décrit dans le
tableau 3, que le phénotype de surface des lymphocytes et des
macrophages infiltrant la tumeur indique une suppression ou une
déviation d’activité, voire un état d’anergie [138], que
l’hétérogénéité des cellules de mésothéliome malin favorise le
développement de celles échappant à la réponse antitumorale [139]
et que les cellules de mésothéliome malin présentent un déficit en
molécules de surface nécessaires au processus de stimulation des
cellules immunitaires : présentation d’antigène, adhésion et
costimulation [137].
Les données immunobiologiques suggèrent que le développement du
mésothéliome malin affecte l’immunité locale, systémique et empêche
la production d’effecteurs antitumoraux, contribuant ainsi à
l’échappement des cellules de mésothéliome malin à l’élimination
par le système immunitaire.
Transcriptome du mésothéliome
Transcriptomique des cancers
Une tumeur se construit par une succession d’événements génétiques
[140] qui mènent à une accumulation d’altérations moléculaires dont
les effets s’additionnent. Ce ne sont donc plus des anomalies
isolées qui seront forcément déterminantes pour le phénotype d’une
tumeur, mais des combinaisons d’anomalies formant un contexte
particulier et témoignant bien du caractère polymorphe de la
maladie au niveau moléculaire.
La connaissance de la structure du génome humain et le
développement de nouvelles technologies analytiques constituent les
ferments d’une révolution de la recherche biologique et de ses
applications médicales, notamment en cancérologie. Ces avancées
conceptuelles et technologiques ouvrent la voie à une approche
globale des cancers par le biais de la génomique fonctionnelle.
Dans ce contexte, l’utilisation d’outils d’analyse moléculaire à
haut débit, comme les biopuces, a apporté un nouvel élan à la
caractérisation de la complexité tumorale.
La cancérologie est probablement le domaine de recherche où la
transcriptomique a eu jusqu’à présent le plus d’impact et de succès
[141, 142]. La caractérisation des tumeurs par leur transcriptome
est donc équivalente en quelque sorte à un profilage moléculaire
[143] de ces mêmes tumeurs. Cela permet de dresser des
« portraits » moléculaires des cancers et d’identifier
les « signatures » moléculaires relatives à la typologie
(origine cellulaire, histologie), au développement (stade de
progression), à la mécanistique (altération moléculaire
sous-jacente, classe fonctionnelle altérée) et au comportement
clinique (résistance ou réponse aux traitements) d’une tumeur. La
validation du principe ainsi que des applications notables ont déjà
été réalisées dans le cas de plusieurs cancers [142, 144].
Transcriptomique du mésothéliome pleural malin
Les altérations génétiques et épigénétiques identifiées dans les
études de toxicité de l’amiante et de la physiopathologie du
mésothéliome pleural malin sont capables de perturber le profil
d’expression des gènes des cellules mésothéliales à l’origine du
mésothéliome. Puisque l’expression d’un sous-groupe donné de gènes
est à l’origine d’un phénotype cellulaire particulier et que les
pathologies peuvent fréquemment être corrélées à des altérations de
l’expression des gènes, il semblait intéressant de mesurer et de
comparer l’expression des gènes de la plèvre en situation normale
et en situation pathologique. Par ailleurs, compte tenu de la
nécessité d’évaluer le pouvoir cancérogène des fibres artificielles
destinées à remplacer l’amiante, il était donc nécessaire de
caractériser le plus complètement possible les cellules pulmonaires
humaines en l’absence et en présence de fibres minérales avec des
outils récents et performants de biologie moléculaire. Ainsi,
divers programmes de recherche dédiés à l’étude du transcriptome de
cellules pulmonaires au contact de l’amiante, soit l’étude
simultanée des gènes transcrits dans ces cellules, ont été initiés.
En fait, s’agissant des cancers liés à l’arbre respiratoire, la
première étude a été publiée en 1999 [145]. Elle avait montré
l’apport de l’analyse du transcriptome pour la distinction des
cancers pulmonaires à petites cellules des carcinomes pulmonaires.
Il est à noter, qu’à cette période, il n’existait aucun travail
publié sur le transcriptome de mésothéliome pleural malin ou sur la
cinétique du transcriptome consécutive à une exposition aux fibres
d’amiante.
Au cours de l’année 2000, deux équipes publiaient les premières
données transcriptomiques en relation avec la cancérogenèse induite
par les fibres d’amiante. Sandhu et al. [146] ont étudié l’effet
des fibres d’amiante in vivo sur le transcriptome du mésothélium
péritonéal par injection intrapéritonéale de crocidolite chez le
rat. Une analyse par macroréseau de 588 gènes sur le tissus
péritonéal prétumoral (52 semaines après injection) a montré
l’induction de 5 gènes par le crocidolite : c-myc, ilk, egfr,
c-jun et fra-1. Ces expressions différentielles ont été confirmées
par RT-PCR sur les tissus de mésothéliome péritonéal malin prélevés
70-110 semaines après injection. Par ailleurs, une analyse par
hybridation soustractive suppressive (SSH) sur ces mêmes tissus a
également montré la surexpression des gènes opn et zyx. Ces données
mettent en avant : l’induction de c-myc par les fibres
d’amiante, résultat confirmé par les mêmes auteurs en traitant des
cellules mésothéliales de rat en culture avec le crocidolite,
l’implication du système de régulation nucléaire AP1 et des voies
de signalisation associées (ERK) avec la surexpression des gènes
egfr, c-jun et fra-1 et l’importance de la communication
matrice/cellule via les intégrines avec la surexpression des gènes
opn, zyx et ilk. Dans la seconde étude, Zhao et al. [147] ont
caractérisé la cinétique de réponse transcriptionnelle d’une lignée
cellulaire d’épithélium bronchique humain au chrysotile à l’aide
d’un macroréseau de 588 gènes. Un panel de 15 gènes était
différentiellement exprimé entre les cellules tumorales et les
cellules saines, dont 11 ont pu être confirmés sur des cellules
transformées non tumorales. L’analyse fonctionnelle de ces gènes a
suggéré deux voies d’action complémentaires des fibres de
chrysotile favorisant la fixation de dommages génétiques et la
progression tumorale. Premièrement, l’activation d’un récepteur à
activité tyrosine kinase qui stimule l’expression des gènes FOS
(via la voie de signalisation ERK) et NFκB aboutissant à une
résistance à l’apoptose et à un accroissement de la prolifération
cellulaire, d’après la surexpression des gènes IR, NFκB, c-fos et
ERK2. Les gènes IR et c-fos étaient les deux seuls à être déjà
sur-exprimés dans les cellules transformées non tumorales,
signifiant leur induction précoce par les fibres de chrysotile. La
seconde voie d’action impliquait l’augmentation de l’instabilité
génomique et de la susceptibilité au stress oxydant par la
sous-expression des gènes KU70 et DCC.
Concernant le mésothéliome pleural malin, les premières
applications transcriptomiques s’appuyaient sur l’étude comparative
de l’expression des gènes de cellules mésothéliales (plèvre saine)
et de cellules de mésothéliome en culture (étude in vitro). Ainsi,
le premier transcriptome de mésothéliome pleural malin, sur 7000
gènes, fut publié en 2000 par notre équipe [148, 149]. Dans cette
étude, l’expression différentielle des lignées MET-5A (plèvre
saine) et MSTO-211H (mésothéliome) a montré que 209 gènes étaient
sur-exprimés et 84 étaient sous-exprimés dans les cellules de
mésothéliome par rapport aux cellules mésothéliales. D’après les
résultats de l’analyse bio-informatique de ces profils
d’expression, les cellules de mésothéliome surexprimaient des gènes
impliqués dans : la progression du cycle cellulaire (comme par
exemple MYC, KRAS2, CDC27, CDK7 et CCNH), la protection et la
stabilité des macromolécules (gènes de protéines de choc thermique
et de chaperonines), la réparation de l’ADN (GADD45A et NBS1), la
résistance aux médicaments et au stress oxydatif (ANXA1, BLMH,
DYPD, GCLC et TXN) et l’invasion tissulaire locale représentée par
de nombreux gènes d’intégrines (ITGA3, ITGA4, ITGA6, ITGBL1) et par
des gènes associés à l’intégrité de la matrice extracellulaire
comme les gènes THBS2 et TIMP3 [148, 149]. Ces résultas peuvent
être rapprochés des modifications d’expression dans les systèmes de
communication via les intégrines, de l’induction de c-myc et de
l’accroissement de la prolifération cellulaire par les fibres
d’amiante observées précédemment [146, 147].
Puis, Kettunen et al. [150] ont comparés le profil d’expression
de gènes de 4 lignées humaines de mésothéliome malin de différents
histotypes à celui de 2 lignées de cellules mésothéliales à l’aide
d’un macroréseau de 588 gènes. Les gènes identifiés comme exprimés
de façon différentielle dans au moins 3 lignées de mésothéliome
concernaient : les voies de régulation de la croissance et du
cycle cellulaire (gènes de cyclines et de kinases dépendantes des
cyclines), la résistance à l’apoptose et la promotion de la réponse
aux lésions de l’ADN et de la réparation de l’ADN (KU80) pour les
gènes sur-exprimés et les protéines impliquées dans l’adhésion, la
mobilité et l’invasion cellulaire pour les gènes sous-exprimés. Ces
résultats sont en accord avec les caractéristiques du transcriptome
de mésothéliome citées précédemment [148]. En 2003, une étude de
Singhal et al. [151] est venue compléter ces données
transcriptomiques avec l’analyse, sur 4132 gènes, de 16 tissus
humains de mésothéliome malin et 4 tissus pleuraux sains. Parmi les
gènes exprimés de façon différentielle, 166 étaient sur-exprimés et
26 sous-exprimés dans les tissus de mésothéliome par rapport aux
tissus sains. L’analyse fonctionnelle de ces transcriptomes a été
réalisée par une approche originale utilisant les structures de
vocabulaire hiérarchisées définies par le Gene Ontology Consortium
(www.geneontology.org). Elle a montré l’activation de gènes du
métabolisme glucidique, de la synthèse protéique et du remodelage
du cytosquelette. Ces résultats rejoignent l’induction de nombreux
gènes de la machinerie traductionnelle également constatée dans une
étude ex vivo, sur plus de 9000 gènes, par Mohr et al. [152]. Dans
cette dernière, les auteurs ont montré l’expression différentielle
de 757 gènes dans les tissus de mésothéliome pleural malin par
rapport aux cellules de plèvre saine. La confrontation des profils
d’expression des tumeurs et des lignées cellulaires a permis
d’établir des relations intéressantes. Tout d’abord, chaque tumeur
possédait un transcriptome propre, mais néanmoins suffisamment
similaire aux autres transcriptomes tumoraux pour être distingué de
celui de plèvre saine. Ces résultats concourent donc à la
classification des mésothéliomes par leur profil d’expression,
définissant ainsi les bases d’une nosologie moléculaire,
c’est-à-dire une classification moléculaire des maladies. L’analyse
par regroupement des gènes a permis de caractériser plusieurs de
leurs sous-ensembles dont l’expression était spécifiquement altérée
dans le mésothéliome pleural malin. Ils correspondaient
fonctionnellement aux processus d’invasion et de remodelage
tissulaire, à la protection et à la résistance des cellules, aux
défenses antitumorales endogènes (système immunitaire) et exogènes
(agents physiques et chimiques), et aux gènes du système
immunitaire [153]. Certaines de ces caractéristiques avaient déjà
été trouvées dans une étude in vitro sur modèles cellulaires, comme
par exemple la surexpression des gènes TIMP3, GADD45A, NBS1 et BLMH
[148, 149]. Elles semblent donc spécifiques au mésothéliome pleural
malin.
Un problème récurrent dans l’analyse moléculaire des cancers est
l’hétérogénéité du tissu tumoral. En effet, une tumeur est un tissu
composite de cellules tumorales, de soutien, immunitaires, etc.
Cette pluralité cellulaire se répercute inévitablement sur les
profils d’expression, comme cela a pu être observé dans les études
sur prélèvements ex vivo [151, 152] pour un sous-ensemble de gènes
de l’immunité exprimé, au moins en partie, par les cellules
immunitaires infiltrant la tumeur [153]. De fait, ex vivo, les
cellules tumorales peuvent être masquées par la présence des
cellules de soutien ou du système immunitaire. C’est pourquoi une
analyse plus ciblée des cellules mésothéliales saines et
cancéreuses a été entreprise. La microdissection de tissus par
capture au laser couplée avec les techniques d’analyse moléculaire
à haut débit comme les puces d’expression autorise la réalisation
de profils d’expression de gènes de cellules mésothéliales et de
cellules de mésothéliome extraites de leur environnement tissulaire
(étude in situ). Cependant, cette approche a d’abord nécessité une
mise au point technique compte tenu des faibles quantités de
matériel microdisséqué (1000 cellules), par rapport aux exigences
de la méthode de puce d’expression en ARN total, soit 50 à
200 μg [154]. De fait, une méthode comprenant l’extraction de
l’ARN total, l’amplification linéaire des ARNm fondée sur
l’utilisation de la T7-polymérase et leur marquage par des
analogues fluorescents de l’UTP avant l’hybridation sur la puce à
ADN a été optimisée et validée. L’application de ce protocole a
donc permis l’étude in situ, sur 9850 gènes, des transcriptomes de
cellules mésothéliales et de cellules de mésothéliome
microdisséquées [155]. Les résultats ont révélé l’expression
différentielle de 462 gènes dont 302 étaient sur-exprimés et 160
sous-exprimés dans les cellules de mésothéliome microdisséquées par
rapport aux cellules mésothéliales microdisséquées. L’analyse de
ces gènes exprimés de façon différentielle a permis de mettre en
évidence des marqueurs moléculaires de la cellule de mésothéliome
avec, en particulier, la surexpression de nombreux gènes de
résistance au stress oxydatif comme ceux codant la chaîne lourde 1
de la ferritine (FTH1), la chaîne légère de la ferritine (FTL), la
glutathion transférase (GSTP1), la glutathion S-transférase
microsomale (MGST3), la peroxyrédoxine 1 (PRDX1), la thiorédoxine
peroxydase (PRDX4), la superoxyde dismutase 1 (SOD1), la protéine
apparentée à la thiorédoxine (TXNL2) et la thiorédoxine elle-même
(TXN) [155]. Outre l’aspect fondamental, cette opportunité a
constitué une avancée déterminante pour l’intégration des puces
d’expression en pratique clinique en raison de la nécessité de
travailler sur des petites biopsies, voire du matériel
microdisséqué.
L’analyse du transcriptome de mésothéliome pleural malin
concourt à une meilleure compréhension des bases moléculaires de la
cancérogenèse pleurale et permet de définir une empreinte
moléculaire du mésothéliome, marquée par la modulation de
sous-ensembles de gènes spécifiques au phénotype malin. Ce type
d’analyse suggère aussi que certains de ces gènes puissent
être : des nouveaux marqueurs moléculaires pour améliorer le
diagnostic et affiner le pronostic du mésothéliome pleural malin,
des paramètres à surveiller pour la détection précoce du
mésothéliome pleural malin et des cibles potentielles pour de
nouvelles stratégies thérapeutiques. Ainsi, des gènes comme FTL et
TXN, codant respectivement la thiorédoxine et la chaîne légère de
la ferritine, présentent une expression augmentée dans le
mésothéliome pleural malin par rapport aux cellules mésothéliales
(plèvre saine) dans trois conditions d’étude présentées
ci-dessus : in vitro [148], ex vivo [152] et in situ [155].
Leur valeur diagnostique doit maintenant être évaluée par des
études anatomocliniques. Il convient également de noter que
l’exploitation des transcriptomes permet de rassembler et de rendre
cohérents de nombreux résultats publiés à l’état unitaire dans la
littérature scientifique, soulignant une fois de plus les
potentialités des puces d’expression.
À la lumière de ces informations, l’étude d’un jeu limité mais
pertinent de gènes présélectionnés dans une étude à grande échelle
peut se révéler intéressante pour la nosologie, le diagnostic ou le
pronostic des mésothéliomes pleuraux malins. Par exemple, Gordon et
al. ont pu récemment identifier des sous-ensembles de moins de dix
gènes qui seraient suffisante pour le diagnostic différentiel [156]
ou pour prédire l’évolution clinique des patients atteints de
mésothéliome pleural malin [157].
L’analyse moléculaire du mésothéliome pleural malin présente
donc de multiples intérêts avec des améliorations attendues en
cancérogenèse moléculaire, dépistage, diagnostic, pronostic et
thérapie [158]. Encore récemment, l’analyse du transcriptome du
mésothéliome pleural malin a montré son intérêt tant sur le plan
fondamental, pour la compréhension des mécanismes de cancérogenèse
[159], que sur le plan pratique pour le choix thérapeutique [160,
161]. Cependant, il convient de souligner que les technologies
d’analyse du transcriptome, comme les puces à ADN, présentent de
nombreuses limitations, en particulier en ce qui concerne la
qualité du matériel analysé, la fiabilité et la reproductibilité
(revue dans [162]), soulignant l’importance de la réplication des
expérimentations et de la validation des résultats par des méthodes
alternatives.
Conclusion et perspectives
Le mésothéliome malin primitif est une tumeur rarement étudiée,
voire orpheline. Cependant, sa spécificité étiologique par rapport
à l’amiante, son incidence croissante dans les pays industrialisés
et sa gravité ont récemment renforcé l’attention des pouvoirs
publics et des scientifiques sur ce cancer, en particulier en tant
que maladie professionnelle.
L’absence de moyens d’intervention efficaces face à la genèse et
au développement inexorable du mésothéliome pleural malin est sans
doute à mettre sur le compte des lacunes dans la compréhension des
mécanismes biologiques à la base de ces cancers. Certes, les
recherches antérieures ont précisé certaines caractéristiques
morphologiques, physiologiques et moléculaires du mésothéliome
pleural malin, mais ces informations restent partielles, disparates
et parfois même contradictoires. De nombreuses questions subsistent
encore quant aux effets cellulaires et moléculaires des fibres
d’amiante. Seule une analyse moléculaire globale plus approfondie
des cellules mésothéliales, à l’origine du phénotype tumoral,
permettrait d’envisager des solutions efficaces de prise en charge
des patients atteints de mésothéliome pleural malin. Dans ce
contexte, l’information collectée au cours d’études holistiques de
type transcriptomique ouvre de nouvelles perspectives en termes de
cancérogenèse moléculaire du mésothéliome pleural malin tant sur le
plan des applications médicales que sur celui des études plus
cognitives.
Compte tenu des difficultés de prise en charge des patients
atteints de mésothéliome pleural malin, les données issues de
l’analyse du transcriptome de mésothéliome pleural malin peuvent
représenter un apport intéressant. À l’heure actuelle, la batterie
de marqueurs immunohistochimiques (anticorps) dont disposent les
anatomopathologistes ne permet pas toujours de réaliser le
diagnostic différentiel des adénocarcinomes pulmonaires
périphériques. Les études sur le transcriptome de mésothéliome
pleural malin proposent de nouveaux marqueurs positifs (gènes
sur-exprimés) et négatifs (gènes sousexprimés) du mésothéliome
pleural malin dont il serait intéressant d’apprécier le potentiel
diagnostique. Ces marqueurs positifs du mésothéliome devraient, à
terme, faciliter le diagnostic différentiel entre mésothéliome et
autres tumeurs pleurales telles que l’adénocarcinome
bronchopulmonaire périphérique ou les tumeurs mésenchymateuses. Par
contre, les marqueurs négatifs du mésothéliome pourraient se
révéler positifs dans les plaques pleurales qui correspondent à des
fibroses localisées caractérisant la forme de lésion la plus
fréquemment observée en relation avec une exposition à l’amiante.
Cependant, l’identification de marqueurs positifs du mésothéliome
dans ces fibroses pleurales pourrait être le signe d’une évolution
de ces pathologies vers le mésothéliome. Bien que n’étant pas la
règle, certaines d’entre elles évoluent effectivement 10 à
15 ans après leur découverte vers un mésothéliome malin
(communication personnelle, Dr Le Rochais, CHU Côte de Nacre,
Caen). Ces hypothèses demandent à être vérifiées sur des
échantillons provenant de biopsies de patients. Cependant, il est
vraisemblable qu’aucune expression de gène, per se, n’est
discriminante mais plutôt, l’étude conjointe de l’expression d’un
sous-groupe informatif de gènes. Par ailleurs, étant donné que le
mésothéliome répond peu aux traitements classiques, une nouvelle
forme de thérapie, fondée sur une modulation de l’expression de
certains gènes, pourrait présenter un réel espoir pour les patients
et ouvrir une perspective de traitement adapté à chaque patient
(thérapie « à la carte »).
L’étude du transcriptome n’est pas une fin en soi. Pour accéder
à une compréhension globale des mésothéliomes, il sera essentiel de
savoir si les ARNm sont effectivement traduits. L’étape suivante de
la génomique fonctionnelle des mésothéliomes appartient donc aux
spécialistes des protéines. C’est, sans doute, la découverte de
leurs réseaux complexes de régulation qui permettra de valider de
nouvelles stratégies thérapeutiques anticancéreuses. Cependant, les
stratégies visant à cartographier les anomalies génomiques et
celles axées sur l’analyse de l’expression des gènes (transcriptome
et protéome) sont tout à fait complémentaires. Toutes deux ont pour
but de dresser de véritables cartes moléculaires sur lesquelles se
construisent les phénotypes tumoraux. Étant donné l’espoir des
patients soulevé par les techniques analytiques globales, il sera
alors passionnant d’établir les profils génétique, transcriptomique
et protéomique des mésothéliomes et de les confronter aux
observations cliniques et pathologiques.
Enfin, l’étude de l’interaction fibre minérale
artificielle/cellules pleurales devrait logiquement trouver sa
place à la suite de ces études, étant donné la nécessité d’évaluer
le potentiel cancérogène des fibres de substitution à l’amiante et
d’envisager des stratégies adaptées de prévention. En effet, il
serait intéressant d’établir les changements des profils
d’expression de cellules pleurales saines en contact avec des
fibres minérales naturelles (amiantes) et artificielles comme les
fibres céramiques et les fibres de verre. La prévention des
maladies professionnelles pourrait donc tirer bénéfice de tests in
vitro de toxicogénomique, un domaine récemment défini par
l’application des technologies de puces d’expression à la
toxicologie moléculaire.
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