ARTICLE
Structure et mode d'action
L'hydrolyse alcaline de la fumagilline, ester d'un acide polyènecarboxylique,
permet d'obtenir un alcool appelé fumagillol, de modification aisée
par voie chimique ou enzymatique. La substitution de cet alcool par une
chaîne chloroacétylcarbamoyl conduit au composé TNP-470.
Ce dernier est un inhibiteur de la prolifération des cellules endothéliales
50 fois plus puissant que la fumagilline [2]. Cette supériorité
du TNP-470 est indépendante du modèle utilisé et
du mode d'administration. Par exemple, dans un modèle de cultures
d'organes in vitro, la concentration en fumagilline requise pour
observer la suppression de la formation de néovaisseaux est au
moins 10 fois supérieure à celle nécessaire pour
obtenir le même effet avec le TNP-470. Par ailleurs, le dérivé
synthétique est considérablement moins toxique chez la souris
que le précurseur naturel [4].
De nombreux dérivés du TNP-470 ont été synthétisés.
Certains composés intéressants comme les 6-O-acyl,
6-O-sulfonyl et 6-O-alkyl fumagillols ont une activité
antiproliférative vis-à-vis des cellules Huvec (cellules
endothéliales humaines issues de la veine ombilicale), souvent
supérieure à celle de la fumagilline ou de l'ovalicine (figure
1) dont la structure est proche de celle du TNP-470. Mais aucun
de ces analogues synthétiques ne présente un pouvoir anti-angiogénique
supérieur à celui du dérivé chloroacétylcarbamoyl
ou TNP-470 [5-7].
Sur le plan moléculaire, le TNP-470, tout comme la fumagilline
et l'ovalicine, se fixe de manière covalente à une métalloprotéase
bifonctionnelle impliquée dans le catabolisme des polypeptides,
la méthionine aminopeptidase de type 2 (MetAP2] [8]. D'une part,
cette enzyme catalyse la coupure d'un résidu méthionine
en position N-terminale sur une chaîne polypeptidique. D'autre
part, elle s'associe au facteur d'initiation 2alpha (IF2alpha) de la traduction
protéique, empêchant ainsi sa phosphorylation. En interagissant
avec cette métalloprotéase, le TNP-470 bloque l'activité
peptidase mais n'a aucun effet sur l'interaction entre l'enzyme et IF2alpha.
Sur le plan cellulaire, l'action angio-inhibitrice du TNP-470 se traduit
par une suppression de l'expression des ARN messagers codant pour certaines
kinases cyclines-dépendantes et certaines cyclines, comme la cdc2
et la cycline A, au niveau des cellules endothéliales [9]. Les
protéines cibles de la MetAP2 sont encore à ce jour très
peu connues. L'une d'entre elles est la glycéraldéhyde-3-phosphate
déhydrogénase. Un défaut de synthèse de cette
enzyme a été observé lors du traitement des cellules
endothéliales par le TNP-470 [10]. Ces travaux récents étayent
l'hypothèse selon laquelle l'activité anti-MetAP2 du TNP-470
serait à l'origine de son activité antitumorale. Il persiste
néanmoins de grandes interrogations sur les mécanismes cellulaires
conduisant à l'effet antiangiogénique du TNP-470. Comment
l'inhibition d'une enzyme ubiquitaire telle que la MetAP2 se traduit-elle
par une inhibition spécifique de la prolifération des cellules
endothéliales ? Actuellement, de nombreux travaux tentent d'y répondre.
La spécificité de la fumagilline et de ses dérivés
est importante puisque ces produits sont sans effet sur la méthionine
aminopeptidase humaine de type 1 (MetAP1) pourtant très proche
de l'enzyme de type 2, sur les plans tant structural que fonctionnel.
Il semble fort probable que la cible physiologique majeure (mais non exclusive)
de cette famille d'agents antiangiogéniques soit effectivement
la MetAP2 puisqu'il existe une corrélation entre la capacité
des dérivés de la fumagilline à inhiber l'activité
de la MetAP2 et leur pouvoir antiprolifératif [11]. Cette hypothèse
est d'autant plus plausible que des oligonucléotides antisens dirigés
contre la MetAP2 bloquent la prolifération des cellules endothéliales
sensibles à la fumagilline [12].
La conformation de la fumagilline est parfaitement adaptée à
celle du site actif de la MetAP2. La liaison covalente s'établit
entre le groupement époxide en position 1 sur la structure fumagillol
et le résidu histidine en position 231 de la MetAP2 humaine [13].
En se fixant dans le site actif de l'enzyme, l'inhibiteur dispose son
groupement époxide au voisinage direct de l'histidine 231. Le chaînon
méthylène de l'époxide est ainsi positionné
tout près du noyau imidazole de l'histidine. Sur la figure
2, l'atome d'azote nucléophile de l'imidazole effectue
un pontage chimique avec l'époxide. L'oxygène de la fonction
hydroxyle libérée est coordonné avec l'un des deux
atomes de cobalt de l'enzyme [14]. Ce centre métallique est indispensable
à l'activité de l'enzyme, tout comme le résidu d'histidine
en position 339 [13]. Au-delà de la liaison covalente, des interactions
hydrophobes et des liaisons hydrogène entre l'inhibiteur et son
substrat enzymatique permettent de maintenir la cohésion du complexe.
Ces différentes interactions moléculaires sont à
l'origine de l'extrême spécificité de la réaction
entre l'inhibiteur et la MetAP2. Ces interactions spécifiques ne
peuvent s'engager avec la MetAP1, qui pourtant présente elle aussi
un résidu histidine en position 231.
Dans la structure tridimensionnelle du complexe fumagilline-MetAP2,
déterminée par diffraction de rayons X, la chaîne
latérale insaturée de l'antibiotique est orientée
vers l'extérieur de la protéine. Cette longue chaîne
peut être remplacée par des substituants de natures variées
sans pour autant perdre la capacité de fixation à la MetAP2,
et par voie de conséquence sans nuire à l'activité
pharmacologique. Le TNP-470 (tout comme la fumagilline) contient deux
groupements époxides, l'un sur le cycle en position 1, le seul
indispensable à l'activité de l'enzyme, et l'autre sur la
chaîne latérale. La labilité de ces deux groupements
explique en grande partie la courte demi-vie plasmatique du produit [13,
15, 16].
Études précliniques
L'engouement pour les inhibiteurs de l'angiogenèse est tel qu'il
existe de nombreuses études précliniques. Le TNP-470 inhibe
la croissance tumorale et la formation de métastases in vitro
dans bon nombre de modèles cellulaires, qu'ils soient murins ou
humains. Mais ces modèles cellulaires in vitro, s'ils permettent
de mesurer l'inhibition de croissance tumorale, n'apprécient cependant
ni l'activité antimétastatique, ni l'effet antiangiogénique.
En revanche, un inhibiteur d'angiogenèse peut présenter
une activité in vivo, dans des conditions telles que les
cellules endothéliales contrôlent la croissance tumorale.
C'est ici l'ambiguïté de l'activité du TNP-470 qui
agit directement sur les cellules tumorales et sur les cellules endothéliales
in vitro.
Les espoirs reposent donc sur les résultats des études
in vivo pour cet inhibiteur particulier de l'angiogenèse.
L'administration du TNP-470 dans des microsphères ou des solutions
de triglycérides a permis d'accroître sa stabilité,
de prolonger la rétention de la molécule au niveau du site
tumoral et d'augmenter ainsi l'efficacité du TNP-470 [17, 18].
Les résultats précliniques les plus encourageants sont reportés
dans le tableau I [19-25].
Pour les études in vivo, l'inhibition de croissance des
tumeurs primitives et surtout secondaires est importante (tableau
I). L'inhibition de croissance tumorale semble davantage être
la conséquence d'un effet antiprolifératif que de l'action
antiangiogénique du TNP-470. Ce dernier inhibe la croissance tumorale
mais peut aussi, dans certaines circonstances, favoriser la régression,
comme le démontre une étude récente sur un modèle
de carcinogenèse des cellules d'îlots pancréatiques
[26]. Parallèlement à son effet antiangiogénique
marqué, le TNP-470 présenterait un pouvoir immunosuppresseur
paradoxal, démontré sur une lignée cellulaire LY80
connue pour l'apparition spontanée de métastases. Il augmente
l'incidence et la croissance de métastases lymphatiques chez des
rats porteurs de tumeurs développées après injection
sous-cutanée de cellules sarcomateuses et traités par le
TNP-470 [27]. Enfin, il est important de mentionner que l'action du TNP-470
n'est pas restreinte à l'angiogenèse tumorale puisqu'elle
touche conjointement l'angiogenèse physiologique [28].
Dans les xénogreffes de tumeurs murines,
la survie moyenne est allongée de 56 % et 100 % respectivement
dans le mélanome et un type de sarcome, après administration
de TNP-470 à 30 mg/kg. En comparaison, pour ce dernier type de
tumeur, l'adriamycine à 10 mg/kg ne prolonge la survie que de 20
% au maximum [23]. L'effet de l'association du TNP-470 avec la mitomycine
C, l'adriamycine, le fluoro-uracile ou le cisplatine est additif et dépend
des doses fractionnées administrées dans un modèle
de tumeur murine greffée chez des souris syngéniques (mélanome
B16BL6) et de xénogreffes de carcinome pulmonaire de Lewis [29].
Dans ce dernier modèle tumoral, l'association TNP-470-cyclophosphamide
ou TNP-470-paclitaxel-carboplatine prolonge la survie globale de 50 %
[30], et diminue le nombre de métastases pulmonaires [31]. Un effet
supérieur du TNP-470 par rapport à la mitomycine a également
été observé pour l'inhibition de la prolifération
des métastases hépatiques du cancer du côlon TK4 greffé
chez la souris nude [32].
Le glioblastome a largement été étudié car
cette tumeur est hypervascularisée, exprime de nombreux facteurs
de croissance angiogénique et représente la principale pathologie
cérébrale de mauvais pronostic. À la dose de 30 mg/kg,
en sous-cutané, 3 fois par semaine, la croissance tumorale d'un
glioblastome implanté dans la loge périrénale diminue
de 94 % tandis que la survie des souris présentant un glioblastome
intracrânien est prolongée [21]. La croissance tumorale d'un
neurofibrosarcome traité par le TNP-470 est inhibée à
91 %. Mais en fonction de l'ensemble des études portant sur les
tumeurs neurologiques, il semblerait que le TNP-470 soit plus actif sur
les tumeurs cérébrales bénignes [33]. Dans les xénogreffes
de tumeurs humaines prostatiques (PC3) et mammaires (MDA-MB-231) hormono-indépendantes,
le TNP-470 inhibe fortement la croissance tumorale de 96 % et 88 % respectivement
[24]. L'association de TNP-470 et de cisplatine produit un effet additif
sur la réponse thérapeutique dans les xénogreffes
de tumeurs prostatiques [24]. Ainsi, les cancers de la prostate et du
sein hormono-indépendants seraient des cibles privilégiées
pour un traitement antiangiogénique associé ou non à
des agents cytotoxiques. L'effet du TNP-470 sur la néovascularisation
d'autres types de cancers, notamment pancréatiques ou gynécologiques,
mais aussi sur la formation des métastases a également été
démontré [33, 34]. Les tumeurs de la sphère ORL ou
pulmonaire sont naturellement riches en vaisseaux sanguins, indépendamment
de toute production de néovaisseaux [35, 36]. Il n'est donc pas
surprenant que l'activité du TNP-470 soit minime sur des lignées
de tumeurs des VADS [37]. Les résultats précliniques sont
dans l'ensemble très encourageants.
Essais cliniques
En partant de ce concept antiangiogène et sur la base des résultats
in vitro et in vivo, le TNP-470 a fait son entrée
dans l'arène des essais cliniques, aussi bien en cancérologie
qu'en virologie. Dans cette dernière discipline, même si
l'action du TNP-470 est limitée dans le sarcome de Kaposi associé
à une infection par le VIH, les recherches se poursuivent sous
influence médiatique [38]. Trente-six patients, pour la plupart
largement prétraités, sont entrés dans un premier
essai clinique de phase I [39]. Les pathologies tumorales étaient
variables. À partir de la dose initiale de 25 mg/m2,
pour une perfusion hebdomadaire de 4 heures de TNP-470, 7 paliers de doses
ont été nécessaires jusqu'à 235 mg/m2
pour déterminer la dose maximale tolérée. Vingt et
une patientes présentant un cancer du col utérin ont été
également traitées par des perfusions d'une heure de TNP-470
pendant 28 jours (cycle de 42 jours), aux doses de 9,3 mg/m2
à 60 mg/m2 [40].
C'est la toxicité neurologique cérébelleuse qui
limite la prescription de TNP-470. Elle se présente sous forme
de vertiges, photophobies, ataxie, mais aussi de troubles cognitifs et
psychiques. Ces symptômes apparaissent en moyenne à la sixième
semaine et disparaissent chez tous les patients dans les 1 à 2
semaines qui suivent l'arrêt du traitement. Ces symptômes,
en relation avec la dose et la durée du traitement, semblent corrélés
à la dose cumulée, sans considération du mode d'administration.
Quelques autres effets secondaires sont à signaler : des nausées
qui répondent au traitement antiémétique, des thrombopénies
exceptionnelles, une augmentation des transaminases et des phosphatases
alcalines, une fatigue, une anorexie, une perte de poids, toutes anecdotiques.
Bien que des saignements oculaires aient été observés
chez l'animal et pour un patient présentant un sarcome de Kaposi
[38], aucun saignement rétinien n'a été mentionné
pour les patients de ces deux études. La durée moyenne du
traitement est de 7,5 mois.
L'activité antitumorale du TNP-470 est
manifeste chez 4 des 21 patientes qui présentaient un cancer du
col de l'utérus, avec 1 réponse complète et 3 stabilisations
prolongées d'autant plus longues que la dose est plus forte. La
réponse complète concerne des métastases pulmonaires
survenant 3 ans après chimioradiothérapie (cisplatine et
fluoro-uracile) pour un carcinome peu différencié du col
utérin. Elle a été documentée après
3 cycles de TNP-470 à la dose de 71,2 mg/m2. Le traitement
a été poursuivi pendant 22 mois et aucune progression tumorale
n'était observée 8 mois après l'arrêt du traitement
[41]. D'autre part, 4 des 7 patientes atteintes de métastases pulmonaires
n'ont pas de progression de leur pathologie [40]. La progression d'un
mélanome métastatique, résistant à l'ensemble
des traitements antérieurs, a été stabilisée
par cet inhibiteur de l'angiogenèse. Le traitement a également
prolongé l'intervalle libre sans récidive pour 2 patients
: l'un présentait un adénocarcinome du côlon avec
des métastases pulmonaires, l'autre un histiocytome. Ce dernier
patient continue à recevoir le TNP-470 à 50 mg/m2
en perfusion hebdomadaire sans récidive apparente de la maladie,
soit plus de 3 ans après le début du traitement [39].
Du fait du métabolisme rapide du TNP-470, la pharmacocinétique
de cette molécule est très variable. Les principaux métabolites
sont l'AGM-1883 et le M-II (figure
1). Le composé AGM-1883 est formé par le clivage
du groupement chloroacétyl et le composé M-II est issu de
la transformation microsomale de l'AGM-1883 sous l'action d'une époxide
hydroxylase [15]. Les demi-vies plasmatiques terminales des trois molécules
sont respectivement de 2, 6 et 180 min. Il ne semble pas y avoir d'accumulation
de la molécule entre le 1er et le 22e jour.
Alors que le TNP-470 est rapidement éliminé, l'accumulation
des métabolites, principalement du M-II, considéré
comme le métabolite inactif du TNP-470, est vraisemblablement responsable
de la neurotoxicité. La concentration maximale et l'aire sous la
courbe sont très variables. Il existe cependant une relation linéaire
entre la dose de TNP-470 et ces deux paramètres pharmacocinétiques
[16, 30].
Dans l'ensemble, près de 200 patients ont déjà
été traités par le TNP-470. De ces résultats,
il ressort une dose recommandée pour les essais de phase II de
60 mg/m2 en perfusion de 1 heure, 3 fois par semaine, en continu.
Effectivement, le TNP-470, administré dans ces conditions dans
une étude de phase II chez des patients porteurs d'un carcinome
rénal métastatique, a été bien toléré
(quelques neuropathies cérébelleuses résolutives
sont survenues). Mais, dans cette étude, 18 % des patients seulement
n'ont pas de progression de la maladie et 3 % ont une réponse partielle
[40]. Le TNP-470 pourrait s'avérer efficace, si l'administration
est prolongée, pour le traitement des métastases, pulmonaires
par exemple, ce qui avait été pressenti dans les essais
précliniques [24, 27].
CONCLUSION
L'angiogenèse se définit comme un phénomène
complexe conduisant à la genèse de nouveaux vaisseaux sanguins
à partir ou non de la vascularisation existante [41, 42]. Elle
permet souvent la croissance, le développement et la dissémination
d'une tumeur cancéreuse. La prolifération d'un amas cellulaire
au-delà de quelques millimètres nécessite généralement
le développement d'une vascularisation spécifique au sein
du tissu colonisé. Quelques tumeurs agressives peuvent néanmoins
se développer sans angiogenèse [28, 29]. L'inhibition spécifique
des cellules structurant les vaisseaux pourrait provoquer une inhibition
sélective des cellules malignes, à moindres frais pour le
tissu sain colonisé et ses environs. Cette haute sélectivité
potentielle constitue l'un des principes de base et des atouts des thérapies
antiangiogéniques, qui suscitent un si grand intérêt
à l'heure actuelle. Mais la meilleure connaissance des relations
entre la croissance tumorale et l'angiogenèse spécifique
de chaque tissu permettra d'améliorer la prescription des molécules
antiangiogéniques. Le TNP-470 est probablement l'agent antiangiogénique
dont l'évaluation clinique est la plus avancée en oncologie.
Les résultats encourageants disponibles à ce jour sont à
la mesure des espoirs fondés sur cette nouvelle approche thérapeutique.
Sur la base des études précliniques, l'efficacité
du TNP-470 semble optimale lorsque la molécule est associée
à un médicament qualifié de plus conventionnel comme
le cisplatine, le carboplatine ou le cyclophosphamide [30-33, 43]. C'est
probablement dans le cadre d'une polychimiothérapie et en administration
prolongée que les agents anti-angiogéniques comme le TNP-470
seront développés
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