John Libbey Eurotext

L'Information Psychiatrique

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Une médiation en précarité : Radio Mobile Paris ! Volume 99, numéro 5, Mai 2023

Illustrations


  • Figure 1.

  • Figure 2.

  • Figure 3.

  • Figure 4.

 

Depuis près de 25 ans le secteur psychiatrique s’est préoccupé des troubles psychiques des plus démunis, des exclus, des grands précaires. L’outil majeur de cette attention s’est concrétisé par les Équipes mobiles psychiatrie précarité (EMPP) qui ont mis en évidence une clinique particulière, en constant remaniement, liée aux aléas environnementaux et mondiaux (précarisation de la population, guerres, migrations…). Ce qui émerge de cet iceberg est une clinique de la non-demande. Elle impose une lecture et une approche spécifique des personnes en souffrance, notamment par la prise en compte, voire le décodage de la demande implicite. Or, cette particularité impose une adaptation, un pas de côté dans la création du lien thérapeutique, ou plutôt un pas en avant en développant notamment l’« aller vers ». Aller vers pour repérer ce qui requiert du lien, ce qui nécessite du soin et comment faire en sorte que les personnes y accèdent en respectant d’une part leur autonomie et d’autre part l’assistance à personne en danger. Ainsi, le primum non nocere oblige la créativité de l’instauration d’un itinéraire « bis » de la rencontre. C’est ce à quoi tendent les EMPP par l’expérimentation, la mise en place, de médiations. Dans cet esprit, des infirmières d’une EMPP du Pôle psychiatrie-précarité du Groupe hospitalier universitaire de Paris ont conçu une médiation innovante visant à faire revivre du lien en vue d’un accès aux soins : une radio mobile !

Bien sûr de nombreuses expériences de médiation par la radio se sont développées en France et de par le monde depuis maintenant 75 ans [1]… Cependant celle initiée par les EMPP de Paris offre quelques particularités supplémentaires :

  • Elle n’est pas spécifiquement hospitalo-centrée dans un hôpital psychiatrique, avec émission des ondes à partir de l’établissement, comme la première en 1948 ou même la Colifata en 91.
  • Elle est totalement « sortie » de l’établissement puisque non implantée dans des murs fussent-ils extrahospitaliers comme à Asnières et s’apparente à un atelier thérapeutique hors les murs.
  • Elle assure la présence d’un pianiste lors de chaque émission. La musique, partie intégrante du dispositif, vient contenir et soutenir les échanges, les chansons, les poèmes.
  • Elle est exclusivement mobile, le studio lui-même « suivant » l’équipe, et se déplace dans des lieux d’accueil, des bars et restaurants, la rue … Elle se rapproche en ce sens de la partielle mobilité de Radio-Citron mais dans des lieux particulièrement concernés par la rencontre avec des exclus.
  • Elle n’aborde pas la vie en institution mais le vécu du rejet de l’institution, qu’elle soit sociale, médico-sociale ou surtout sanitaire comme l’hôpital psychiatrique.

Il ne s’agit donc pas de reproduire des expériences anciennes mais d’aller plus loin qu’elles :

  • en s’autonomisant des murs de l’hôpital et des structures extra-hospitalières ;
  • en offrant la possibilité de parole à ceux qui ne peuvent parler, comme les SDF ou les migrants par exemple. Pour ces derniers l’originalité de ce dispositif est d’avoir recruté des interprètes médiateurs, totalement intégrés à l’équipe.

C’est dans cet esprit que Alfredo Olivera [2] a été sollicité dans la mise en place du projet par l'équipe, pour apporter des conseils et échanger avec les soignants ainsi qu'avec les premiers utilisateurs de Radio Mobile Paris.

Enfin, elle se distingue des autres dispositifs semblables en proposant une forme se rapprochant de l’art-thérapie puisque des acteurs soignants et des acteurs musiciens accompagnent la parole et les chants exprimés aux micros.

Radio Mobile Paris est un dispositif radiophonique de groupe ouvert, mobile et musical animé par deux infirmières du GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences, Agathe Lebon et Claire Pétavy, et deux artistes du collectif ¿Por Qué No?1, Romain Lecuyer, réalisateur radio et Pablo Murgier, pianiste. Il s’adresse à des personnes en situation d’exclusion connues des EMPP ou leurs partenaires (accueil de jour, centre d’hébergement, halte humanitaire, etc.).

Radio Mobile Paris a reçu en octobre 2022 le premier prix des Équipes soignantes en psychiatrie de la revue Santé mentale. Cette année, l’atelier est financé grâce à ce premier prix mais aussi par l’obtention d’un appel à projet de la Fondation de France et de la fondation Monoprix.

Le désir de mettre en place un groupe à médiation est né d’un constat dans notre pratique d’infirmière auprès des plus précaires. La psychopathologie des personnes que nous rencontrons se décline autour de l’absence, de la perte et de la rupture des liens. La perte des « objets sociaux » [3] que sont le travail, l’argent, le logement se conjuguent aux pertes affectives et aux traumatismes. Le tissu social et symbolique se désagrège et cette désaffiliation [4] efface l’historicité du sujet, son sentiment d’appartenance et de continuité, garants de son identité. La désocialisation trouve son origine dans diverses causes : parcours d’exil, traumas précoces et fonctionnements limites, pathologies psychotiques, addictions…

Dans cette clinique de la fragilisation narcissique, les liens intersubjectifs sont largement mis à mal. Afin de lutter contre l’isolement qui menace le sujet, il nous a paru nécessaire de penser et écrire un dispositif de soin groupal pour tenter de restaurer le rapport à l’autre et au groupe.

De plus, ce public n’a pas ou peu accès aux soins de secteur, et de ce fait, n’a pas accès au travail de groupe proposé dans les hôpitaux de jour ou au centre d’accueil thérapeutique à temps partiel (CATTP)2. Alors que la circulaire qui régit l’activité des EMPP encourage les équipes à mettre en place des groupes de parole, il n’existait pas de groupe à médiation sur le pôle Psychiatrie Précarité à ce moment-là.

Le dispositif Radio Mobile Paris est organisé en trois parties :

  • Une émission radiophonique a lieu dans un accueil de jour du Samusocial de Paris « La Maison dans le Jardin » et s’adresse aux personnes en situation de grande précarité. Cet atelier « hors les murs », s’inscrit dans le cœur de notre pratique : la clinique de « l’aller vers » [5]. Il permet de repérer et faciliter l’accès aux soins des personnes en souffrance psychique en allant directement à leur rencontre dans les lieux d’accueils qu’ils fréquentent.
  • La seconde émission a lieu dans un restaurant associatif « Le Coin de Malte » et s’adresse aux personnes exilées suivies par les EMPP et l’équipe de la consultation et d’accompagnement psychiatrique et social (CAPsyS)3. À la différence de l’émission réalisée à l’accueil de jour, nous ne travaillons pas avec un public qui serait déjà sur place. Les personnes se rendent spécialement sur le lieu de l’émission orientées par les collègues ou les partenaires. Pour cette émission, nous comptons sur la présence d’une interprète en langue persane. Le public est majoritairement composé de personnes originaires du continent africain francophone et d’Afghanistan. Souvent ces personnes fréquentent les mêmes accueils de jours, foyers, administrations, files d’attente sans pouvoir communiquer. L’émission est un espace qui permet de sortir du regroupement anonyme en proposant une rencontre et un partage des cultures. Plusieurs thèmes sont évoqués comme la fête religieuse de l’Aïd selon les coutumes de la Côte d’Ivoire et de l’Afghanistan.
  • Enfin, le dispositif « aller vers » qui s’adresse aux personnes très ancrées dans la rue ou ne souhaitant pas se rendre à l’émission. Un soignant des EMPP, vecteur du lien avec la personne, se déplace avec le réalisateur radio pour tenter de partager un moment radiophonique sur le lieu de vie de la personne. La radio devient alors un levier pour créer du lien et entrer en relation.

Lors des émissions, le réalisateur assure la technique et met en place un plateau radio pour le groupe. Les émissions durent une heure et demie et sont transmises en direct sur le site www.radiomobileparis.com. Le groupe a l’habitude de s’installer en cercle et trois micros sans fils circulent parmi les protagonistes. Le panneau « on air » est levé, le groupe est à l’antenne. La diffusion en direct de l’émission fixe un cadre au groupe et le met en scène. Un des participants prend la parole pour introduire l’émission du jour. Il s’ensuit un tour de table où chacun peut se présenter et apprivoiser le micro. Au cours de l’émission, des débats naissent autour de la liberté d’expression, de l’exil, de l’anarchie, de la solitude, de l’élan ; la parole circule dans le groupe. Certains participants partagent des poèmes ou des chansons accompagnés par le piano (figure 1). Parfois, le réalisateur radio diffuse des paysages sonores tels que le crépitement d’un feu, la pluie, la mer, etc. Dans l’émission avec les personnes exilées, ce dispositif est particulièrement intéressant car il fait du commun à partager. Il permet d’accéder de manière métaphorique et poétique à des bribes de l’histoire de chacun, partageables avec le groupe (figure 2).

Le pianiste musicalise chaque émission. Sa présence est pensée comme aide à l’expressivité et à la créativité. Ses improvisations étayent les échanges, créent du liant et proposent une enveloppe sonore contenante. Il joue un rôle d’attracteur au sein du dispositif : sa présence est souvent un levier pour encourager les personnes à venir découvrir le groupe. La musique vient envelopper nos échanges, habiller un poème. Elle contient les silences et les hésitations et offre des moments de respirations.

Si la dimension créative est un ferment moteur du processus de symbolisation, certains considèrent que « l’art n’est pas thérapeutique en soi » [6]. Ce qui est thérapeutique, c’est l’usage des objets et des pratiques artistiques, à l’intérieur d’un cadre délimité par des soignants. Les deux infirmières créent des ponts entre les lieux d’accueil et/ou de soin et le groupe à médiation. Elles encouragent les personnes à participer à l’atelier en amont puis les aident à trouver une place au sein du groupe en prêtant une attention soutenue à chacune d’entre elles, tout en étant à l’écoute du groupe. Un cadre bienveillant et suffisamment sécure est garanti pour favoriser l’émergence d’affects à travers la parole.

Chacune des émissions a lieu une fois par mois. Ces moments radiophoniques deviennent pour un grand nombre de participants un rendez-vous régulier important. Un sentiment d’appartenance groupale s’est construit progressivement. La confiance envers le groupe, comme la confiance envers les soignants et les artistes, s’installe au fur et à mesure et permet le lâcher-prise interne qui rend chacun disponible à la mise en jeu d’un processus de changement (figure 3) [4]. Le sentiment d’appartenance au groupe s’est clairement manifesté le jour de la remise du premier prix des Équipes soignantes en psychiatrie de la revue Santé mentale. Plusieurs participants se sont rendus à la Cité des sciences et de l’industrie et sont montés sur scène avec l’équipe devant 800 personnes pour recevoir le prix (figure 4).

L’objectif thérapeutique principal est de restructurer un plaisir à être et à fonctionner en présence de l’autre. L’« être ensemble » est médiatisé par le « faire ensemble » [7]. La proposition des soignants et des artistes de construire une émission suscite chez les participants un intérêt certain et provoque une mobilisation de l’énergie psychique. La médiation permet d’apprivoiser la relation humaine par le décentrage qu’elle opère vers l’objet de médiation. Le passage par l’objet met en jeu l’échange et médiatise le rapport à autrui. Il n’a d’autre valeur que celle d’intermédiaire permettant la relation. Le micro devient vecteur de langage et objet de partage. On s’écoute, on prend le micro, on partage un souvenir, une anecdote, un poème, un silence, un témoignage. Le micro joue un rôle d’articulateur relationnel entre les participants. Les règles propres à la transmission en direct fixent un cadre et ont une fonction organisatrice. L’ambiance doit être suffisamment calme et propice à l’enregistrement des échanges. On parle uniquement dans le micro, parfois un signe de la main est nécessaire pour le demander. Le corps et le regard sont alors convoqués lors des émissions.

Mais la radio est aussi l’art de l’écoute. Il y a l’écoute au sein du groupe, et l’écoute des potentiels auditeurs. Chacun se doit donc d’être attentif à la parole de l’autre, pour rebondir en essayant de tisser un lien et inclure son intervention dans un ensemble. Comme il n’est pas défini de thème au préalable, les émissions sont construites à partir de l’improvisation, de ce que les participants apportent sur le moment. Se sentant en confiance au sein d’un groupe contenant et fiable, chacun se risque à l’expression de sa propre créativité : par exemple un participant écrit pour chaque émission un poème qu’il récite en compagnie du pianiste. La présence de ce dernier soutient et accompagne cet élan créateur. En musicalisant les voix, les histoires, les récits, il les rend plus facilement partageables au groupe. L’alliance entre la musique et les voix apporte une dimension poétique aux échanges. Les multiples sonorités et leur rythmique expressive se rejoignent pour créer un objet sonore sensible.

La présence des artistes déploie cette dimension esthétique qui s’avère narcissisante et valorisante pour les participants. Le travail du réalisateur en post-production fait de l’émission un objet sonore esthétique commun et partageable.

La qualité des liens qui se tissent au sein du groupe concourt à l’élaboration d’un processus thérapeutique. L’altérité n’est plus une menace contre laquelle il convient de se protéger mais une ouverture créatrice, un enjeu stimulant de la rencontre. Le plaisir de partager du temps avec l’autre refait surface et réactive l’envie de se retrouver et de débattre ensemble le temps d’une émission.

Radio Mobile Paris a aussi pour fonction de déstigmatiser ce que peut être un rapport aux équipes de psychiatrie tant auprès des usagers, des partenaires que des auditeurs. Il s’agit d’une construction collective où chacun trouve une place en articulant sa voix à celle des autres faisant ainsi évoluer les représentations sur l’exclusion et la souffrance psychique auprès du grand public. À ce jour, ce sont plus de 200 personnes qui ont participé à l’atelier et plus de 25 émissions mises en ligne, pour lesquelles il y a en moyenne 200 écoutes par émission depuis le monde entier (Canada, Italie, Hollande, Mali, Côte d’Ivoire, États-Unis…).

Après plus d’un an et demi de fonctionnement, ces liens et ces ponts générés par la radio concernent également les équipes soignantes. Radio Mobile Paris a permis de renforcer des liens entre les partenaires médico-sociaux des accueils de jour, les maraudes et les EMPP. Ce dispositif devient un nouvel outil pour fabriquer du lien au sein du pôle psychiatrie précarité dont les membres ont plaisir à se saisir.

Liens d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de lien d’intérêts en rapport avec cet article.


1 Le collectif ¿Por Qué No? est une association loi 1901 créée en 2015 qui vise à contribuer à la création et à la diffusion de l’art et de la culture du continent sud-américain ainsi qu’à intervenir dans divers projets artistiques et socio-culturels – qu’ils soient d’origines privées ou publiques – comme une passerelle pérenne, à la fois géographique, linguistique, administrative et relationnelle, afin d’en faciliter la réalisation.

2 CATTP : Le centre d’accueil thérapeutique à temps partiel est un lieu de soin public proposant des actions thérapeutiques de soutien.

3 CAPsyS : Consultation et accompagnement psychiatrique et social est une unité du pôle Psychiatrie Précarité du GHU créée en 2021 par le Dr Tortelli, avec pour mission de faciliter l’accès aux soins psychiatriques ambulatoires des populations migrantes en situation de précarité en Ile de France. Il s’agit d’un dispositif de 2e ligne, accueillant des patients orientés par des équipes d’amont visant l’accès aux soins psychiatriques (services d’accueil et d’urgences, EMPP, centre psychiatrique d’orientation et d’accueil, permanence d’accès aux soins de santé).