John Libbey Eurotext

Bulletin du Cancer

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Le cancer, défaite du psychisme ? Volume 91, numéro 3, Mars 2004

Auteurs
Psychiatrie de liaison, Service de psychopathologie, Cliniques universitaires Saint‐Luc, Université catholique de Louvain, avenue Hippocrate, 10\2160, B‐1200 Bruxelles, Belgique

Les patients et leurs familles invoquent régulièrement des déterminants psychosociaux pour expliquer la survenue d‘un cancer ou sa progression. L‘idée d‘une psychogenèse du cancer est largement véhiculée par la culture ambiante. Pourtant, les recherches scientifiques en la matière ont livré des résultats très contradictoires et reposent souvent sur des méthodologies discutables. Certains ont fait l‘hypothèse qu‘une personnalité de type C prédispose au cancer. La plupart des études prospectives analysant l‘association de certains de ses traits avec celui‐ci se sont cependant avérées négatives. Les résultats des recherches semi‐prospectives, où les patients sont recrutés avant un examen diagnostique, sont difficiles à interpréter car les caractéristiques de départ peuvent être en partie réactionnelles au stress de l‘examen. Le même problème parasite la plupart des études sur l‘association entre l‘alexithymie et le cancer. Les travaux sérieux analysant l‘impact de la dépression concluent le plus souvent à un risque nul ou faible et ne permettent pas de définir celle‐ci comme un facteur de risque bien établi. La majorité des études prospectives sur le lien entre le stress et le cancer est négative. En outre, elles répertorient les événements de vie survenus durant une période de quelques années avant le diagnostic, soit sur un laps de temps trop court pour pouvoir les incriminer dans le déclenchement de la maladie. La question de l‘impact éventuel du mode d‘ajustement psychologique au cancer sur l‘évolution de celui‐ci reste elle aussi controversée. Certaines études plaident par exemple pour un effet bénéfique de l‘esprit combatif ou du déni, mais elles sont contredites par d‘autres recherches. Le tout nous impose en tout cas la plus grande prudence quand il s‘agit de discuter des liens éventuels entre le psychisme et le cancer. Il reste essentiel de bien souligner le caractère hypothétique de ces relations. Des explications psychosomatiques risquent d‘être appelées en renfort pour combler le vide de nos connaissances et pour nous donner l‘illusion de pouvoir éviter ou contrôler une maladie qui nous échappe. Elles risquent surtout de culpabiliser les patients en les rendant responsables de leur cancer ou de sa progression, à travers une vision tronquée ne tenant pas compte de la complexité en jeu. ▴