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Bulletin du Cancer

Érythropoïétine et anémie : quand la qualité de vie et la survie s‘opposent Volume 90, numéro 12, Décembre 2003

Auteur
  • Page(s) : 1033
  • Année de parution : 2003

Auteur(s) : Jérôme Fayette

L'érythropoïétine (Epo) est efficace pour lutter contre l'anémie au cours du cancer et il est bien établi que le maintien d'une hémoglobine supérieure à 120 g/L lors des traitements anticancéreux améliore la qualité de vie et diminue l'asthénie. Dans les cancers ORL traités par radiothérapie, l'anémie est un facteur de résistance au traitement, car l'effet des rayons est grandement lié à l'effet de l'oxygène [2]. De plus, des cellules hypoxiques sont résistantes à l'apoptose radio-induite. Il a donc été suggéré que l'utilisation de l'Epo pour maintenir des taux d'hémoglobine corrects pouvait augmenter les réponses aux radiations. Un essai randomisé en double aveugle chez 351 patients avec un cancer ORL évolué nécessitant une radiothérapie et anémiques (moins de 130 g/L pour les hommes et moins de 120 g/L pour les femmes) montre des résultats tout à fait inattendus [1]. Les patients recevaient une radiothérapie associée soit à de l'Epo à la dose de 300 µg/kg 3 fois par semaine (180 patients), soit à un placebo (171 patients). Les doses de radiothérapie étaient définies en fonction de l'envahissement ganglionnaire et de la qualité de l'exérèse chirurgicale. Après contrôle des procédures, il apparaît que seuls 101 patients du bras Epo et 113 du bras placebo ont été traités conformément au protocole, ce qui, bien sûr, diminue la puissance statistique et fragilise la validité des résultats.
Si dans le bras Epo, 82 % des patients conservent un taux d'hémoglobine correct contre 15 % dans le bras placebo, la réponse tumorale et la survie sont surprenantes et en défaveur de l'Epo. En intention de traiter, c'est-à-dire en comptabilisant les patients traités de façon non conforme, il apparaît que le risque relatif pour la survie sans progression locorégionale est de 1,62 (1,22-2,14 ; p = 0,0008), en défaveur du bras Epo. La progression métastatique est inchangée. Pour la survie, le risque relatif est de 1,39 (1,05-1,84 ; p = 0,02) : l'Epo diminue donc significativement la survie. Les résultats ne sont plus significatifs si l'on considère simplement les patients traités rigoureusement selon le protocole, sans doute par manque de puissance statistique. Les études de sous-groupes montrent que l'Epo est néfaste pour les patients de moins de 60 ans, ceux avec une hémoglobine supérieure à 110 g/L et ceux ayant un cancer avancé de l'hypopharynx.

Si de nombreuses études portent sur le bénéfice en termes de qualité de vie, peu d'études randomisées prospectives montrent un bénéfice significatif en termes de survie ou de réponse tumorale de l'Epo. Au contraire, des études montrent un rôle néfaste en association avec la chimiothérapie. L'effet délétère de l'Epo pourrait s'expliquer par son rôle anti-apoptotique et proangiogénique [3]. Il semblerait aussi que l'Epo entraîne une maladie thromboembolique qui serait responsable de l'excès de décès, en particulier chez les patients faiblement anémiques initialement. De ce fait, les études sont actuellement suspendues dans les cancers ORL aux États-Unis.

Cette étude mérite confirmation mais met en lumière les processus biologiques complexes du cancer et de l'Epo. L'utilisation de l'Epo doit donc être prudente chez des sujets traités de façon curative pour lesquels la qualité de vie est un objectif secondaire.

Références

1. Henke M, Laszig R, Rübe C, Schäfer U, Haase KD, Schilcher B et al Erythropoietin to treat head and neck cancer patients with anaemia undergoing radiotherapy : randomised, double-blind, placebo-controlled trial. Lancet 2003 ; 362 : 1255-60.

2. Pasquier D, Lartigau E. Anémie et cancer. Bull Cancer 2003, 90 : S152-157.

3. Yasuda Y, Fujita Y, Matsuo T, et al. Erythropoietin regulates tumour growth of human malignancies. Carcinogenesis 2003 ; 24 : 1021-1029.