ARTICLE
Auteur(s) : Abdendi Zine El Abidine
École nationale forestière d’ingénieurs, BP 511, Tabriquet,
Salé, Maroc
<abdendi_zine@hotmail.com>
Au Maroc, les peuplements forestiers et préforestiers présentent,
partout, des aspects et des signes de dépérissement inquiétants
[1-5]. Ce phénomène altère le fonctionnement de l’arbre et affecte
négativement le dynamisme et la production des arbres forestiers
dont les symptômes les plus visibles sont le changement de couleur
de la frondaison et son dessèchement partiel ou total [5, 6]. À des
stades plus avancés, le dépérissement menace l’existence même de
l’arbre lorsque la dégradation atteint la totalité de ses tissus et
de ses organes. L’analyse et l’étude des causes du déclenchement et
de l’évolution du dépérissement des arbres forestiers assez
développées dans les pays du Nord [6, 7], ont été peu réalisées au
Maroc [1-5], faute de ressources suffisantes, notamment en termes
de financement. Des programmes fédérateurs de recherche axés sur
cette problématique n’ont pas encore vu le jour, malgré l’ampleur
de la situation et les conséquences graves qui menacent la
pérennité des peuplements forestiers naturels et artificiels et
leur biodiversité [4]. Cependant la sauvegarde des ressources
naturelles renouvelables et particulièrement celle des forêts
nécessite un effort de recherche et des moyens à consentir en vue
de disposer de résultats fiables permettant de trouver des
solutions contribuant à la conservation des écosystèmes forestiers,
leur développement et leur exploitation rationnelle. Le présent
article tente, par une démarche de synthèse assez exhaustive des
travaux disponibles au Maroc et à l’étranger, et d’observations sur
le terrain, d’analyser le processus du dépérissement des forêts au
Maroc et essaye de mettre en exergue les causes les plus
plausibles, en considérant le contexte et les conditions de
développement des formations forestières marocaines. Sur cette
base, le stress hydrique dû à la sécheresse est considéré dans ce
travail comme la première cause du dépérissement des arbres
forestiers. Cette analyse est destinée en premier lieu aux
gestionnaires pour les aider à mieux comprendre le phénomène de
dépérissement des arbres, mais aussi aux chercheurs pour qu’ils
contribuent chacun dans leur domaine à apporter des résultats
précis pour mieux cerner cette problématique, connaître les
facteurs les plus déterminants dans le dépérissement des arbres
forestiers au Maroc, et partant, proposer des solutions adéquates.
Dépérissement des arbres forestiers
Il est admis que le dépérissement des arbres forestiers résulte
d’une détérioration générale et graduelle des différents types de
tissus [6-8], causée par l’interaction de stress biotiques et
abiotiques (figure
1) et qui fait intervenir des facteurs prédisposant, des
facteurs d’incitation et des facteurs contribuant à la mort des
arbres (figure
2). La sécheresse, la chaleur, le froid, la pollution, la
sénescence et la défoliation répétées sont des facteurs qui
affaiblissent les arbres et favorisent l’installation des insectes
et des pathogènes phytophages et xylophages conduisant au
dépérissement des arbres et à leur mortalité. La sécheresse
apparaît être le facteur le plus associé au dépérissement des
forêts, comme facteur prédisposant et/ou d’incitation [8]. En
effet, l’eau et la température sont parmi les facteurs les plus
responsables de la répartition des végétaux sur la planète, de leur
développement, de leur morphologie, de leur productivité et de
l’existence de différents types de communautés végétales [9].
Prédisposition des arbres forestiers marocains au
dépérissement
Par sa position géographique dans la région méditerranéenne
occidentale, le Maroc est prédisposé à des périodes de sécheresse
qui peuvent être longues et successives. En effet, le Maroc est
caractérisé la plupart du temps par un climat anticyclonique [10].
Le volume total des précipitations reçues est inégalement réparti
entre les années. En outre, seulement 15 % de la surface
totale du Maroc (principalement les zones humides et perhumides)
reçoit environ 50 % des apports pluviométriques totaux [11].
Presque 90 % du territoire national est caractérisé par un
climat semi-aride, aride et saharien. À partir de 1980, le Maroc a
connu des années marquées par une diminution notable des
précipitations qui ont atteint un déficit de 80 % et plus par
rapport aux hauteurs de pluie d’une année normale [12]. Et même
pendant les années normales, la sécheresse peut dépasser six mois
axés principalement sur une période allant de la fin du printemps à
l’automne [13]. Cette période est d’autant plus longue que le
climat devient plus aride. La sécheresse est considérée
actuellement par des responsables et des développeurs au Maroc
comme un élément structurel et non comme un événement épisodique
exceptionnel. L’intégration de cette donnée, dans les programmes de
développement, apparaît de plus en plus comme une contrainte
majeure à la production végétale agricole et forestière.
La pluviométrie limitée, couplée à des températures élevées et aux
vents chauds et secs qui proviennent du Sahara (chergui) provoquent
une sécheresse au niveau de l’atmosphère et du sol par une
évapotranspiration intense [10], exposant ainsi les plantes à des
conditions de stress hydrique sévères.
À côté des facteurs bioclimatiques, les forêts marocaines comme
celles de la plupart de la région méditerranéenne sont fragiles et
grandement perturbées par une multitude d’utilisations par l’homme
et son bétail depuis la période néolithique [14, 15]. Cet impact
d’origine anthropique, de plus en plus croissant (pâturage
excessif, écimage des arbres, coupes, cueillette), qui s’est
traduit, dans la plupart des cas, par une dégradation très avancée
des structures des groupements végétaux et des sols, a rendu les
arbres très exposés aux processus de dépérissement [4, 14].
Le dépérissement des cédraies et des chênaies vertes dans le Rif,
le Moyen-Atlas oriental et le Haut-Atlas oriental, et même des
peuplements de l’arganier sont des exemples très éloquents à ce
sujet. Cette fragilité est amplifiée aussi par l’existence des
forêts, principalement de celles qui sont situées sur des terrains
en pente et des sols très sensibles aux processus de l’érosion
hydrique, ce qui entraîne une réduction excessive de l’infiltration
des précipitations et de la réserve en eau utile des sols [4],
mettant ainsi les plantes dans des conditions de sécheresse
chronique. Ces aspects de dégradation expliquent aussi l’absence de
régénération naturelle dans la plupart des formations forestières,
ce qui mettrait ainsi en jeu l’avenir et la pérennité des
peuplements forestiers [4].
Outre les formations forestières naturelles, les peuplements
artificiels, au Maroc, sont aussi exposés aux processus de
dépérissement. De nombreux cas sont connus des forestiers et des
chercheurs dans le Rif centro-occidental où des reboisements à base
de Pinus radiata ont complètement dépéri. Des reboisements
de Pinus halepensis et Pinus pinaster au nord de Taza
présentent actuellement beaucoup de dépérissement. Un diagnostic
général est souhaitable, et s’impose même pour établir l’ampleur du
dépérissement au niveau des peuplements artificiels à l’échelle de
l’ensemble du pays.
Par ailleurs, les peuplements artificiels peuvent parfois, jusqu’à
un âge avancé, présenter des signes de dépérissement, ou à
l’avènement de périodes de sécheresse sévère. C’est le cas, par
exemple, des plantations d’eucalyptus au Maroc qui ont été
massivement attaqués, lors des sécheresse sévères des années 1980,
par le Phoracantha, un insecte xylophage redoutable. On a
observé aussi des dépérissements massifs dans les reboisements de
Pinus halepensis dans le plateau central et au niveau des
reboisements situés le long de l’autoroute Rabat-Casablanca. Dans
les régions du Haouz aux alentours de Marrakech, des oliveraies
jeunes et anciennes ont complètement dépéri.
D’une manière générale les dépérissements au niveau des
reboisements peuvent être expliqués par les raisons
suivantes :
– choix de génotype non adapté aux conditions de site ;
– semis de mauvaise qualité physiologique et morphologique
(conteneurs mal adaptés, substrat d’élevage non approprié,
conditions d’élevage non optimales, présence du chignon au niveau
des racines, etc.) ;
– techniques de reboisement mal exécutées (préparation du sol,
transport et manipulation des semis, densité de plantation,
plantation) ;
– absence des entretiens post-plantation ;
– absence d’un suivi sylvicole ;
– techniques sylvicoles mal pratiquées (élagage, éclaircie).
Les observations personnelles et celles de nombreux praticiens et
techniciens de terrain permettent d’avancer l’hypothèse que le
dépérissement observé au sein des peuplements naturels et de ceux
créés au Maroc est principalement dû au stress hydrique et
constitue aussi un prélude pour d’autres stress.
Le stress hydrique : une cause majeure du dépérissement
des arbres forestiers
L’eau est un facteur indispensable aux végétaux. Elle constitue
généralement 85 à 90 % du poids frais total des plantes. Elle
possède de nombreuses caractéristiques importantes qui en font une
substance essentielle à la vie des végétaux [16-18]. Ses
particularités physico-chimiques lui permettent d’être le milieu
des processus métaboliques et à la base de la structure
morphologique de la plante. Lorsque le contenu en eau dans les
tissus des plantes s’écarte suffisamment de l’optimum de façon à
nuire à la croissance et aux processus physiologiques, la plante
est sujette à un stress hydrique [17, 18].
Les principaux facteurs responsables du stress hydrique, les
mécanismes de son développement et ses effets sur les plantes ont
fait l’objet de nombreux travaux de recherche et de synthèse [9,
16-20]. Le stress hydrique, qui résulte d’un déficit hydrique, se
développe lorsque les pertes par transpiration dépassent
l’absorption de l’eau par les racines. Parmi les facteurs qui
peuvent provoquer ce déséquilibre on peut citer :
– des températures basses du sol qui augmentent la viscosité de
l’eau, affectent la perméabilité des racines et, par conséquent,
diminuent l’absorption racinaire ;
– un mauvais contact entre le sol et les racines, notamment dans
le cas de jeunes semis mal plantés, de racines non suffisamment
adhérées au substrat d’élevage et d’un terrain mal préparé pour
recevoir les semis ;
– un retard ou un blocage de transmission de l’eau du sol vers les
racines, suite à une perturbation du mouvement de l’eau dans le sol
due à une plantation inadéquate ou causée par le tassement du
sol ;
– un sol dont la capacité de rétention en eau est faible à cause
d’une structure particulière, d’une faible profondeur, ou d’une
perturbation résultant d’un processus d’érosion ;
– un sol dont la concentration en sels est élevée ;
– un sol qui n’est pas suffisamment humide en raison d’une
sécheresse accentuée et prolongée, ou à cause de l’épuisement de la
nappe phréatique suite à un pompage excessif ;
– une forte demande évapotranspiratoire de l’air, induite par des
températures élevées et un déficit hygrométrique accentué de
l’air ;
– un retard ou un blocage de transmission de l’eau vers les
feuilles, suite à une perturbation du mouvement de l’eau dans les
vaisseaux qui est due aux phénomènes de cavitation et
d’embolisme.
Le stress hydrique peut se développer même dans les régions
humides, surtout durant des périodes de sécheresse dont la sévérité
est suffisante pour affecter la croissance des plantes [9,
21-23].
Dans les régions à climat méditerranéen, bien que la sécheresse
ait conditionné l’évolution morphologique et physiologique chez les
végétaux, elle semble quand même être la première cause du stress
[24-26]. Les pluies sont concentrées en hiver alors que la vie
végétative est ralentie, les étés sont en revanche souvent secs et
chauds [13]. Déjà pour ces raisons, les arbres et arbustes
méditerranéens sont souvent exposés au stress hydrique, même s’ils
sont caractérisés par un système racinaire profond [26], des
feuilles petites, épaisses et toujours vertes et une photosynthèse
active en hiver [25] qui leur confèrent une stratégie de résistance
à la sécheresse [16-20]. Lorsque les périodes de sécheresse sont
assez longues et sévères, elles affectent d’une façon remarquable
l’humidité du sol et portent préjudices aux plantes, y compris
celles qui sont réputées pour leur résistance [16, 18].
Les conditions du site – à savoir, la situation topographique,
l’exposition, le type et la profondeur du sol et l’importance et
les caractéristiques du couvert (densité et
structure) – peuvent modifier largement le bilan hydrique
des sols et, par conséquent, la disponibilité de l’eau pour les
plantes [21-23]. Les expositions fortement ensoleillées, les sols
minéraux bruts, peu évolués et superficiels et les terrains pentus
accentuent les conditions de stress hydrique en cas de sécheresse.
Sur des sols sablonneux, superficiels ou caillouteux par exemple,
on doit s’attendre, les années de très forte sécheresse, à une
mortalité accentuée, particulièrement chez les semis et les jeunes
arbres insuffisamment enracinés.
Des dépérissements importants ont été ainsi observés dans les
écosystèmes forestiers, préforestiers et steppiques se développant
dans des conditions édaphiques et climatiques difficiles (sols
sablonneux et superficiels, expositions chaudes, bioclimats arides
et semi-arides), telles que les subéraies de plaine, l’arganeraie
et les formations forestières et préforestières du Maroc oriental
et des revers méridionaux des chaînes atlasiques [4]. Des
dépérissements importants ont été aussi observés au sein des
peuplements de chêne liège après démasclage (exploitation du liège)
pendant les années sèches. La forêt de la Mamora, considérée comme
la plus grande subéraie du monde, est un exemple typique du
dépérissement du chêne liège au Maroc [2, 5].
Les dépérissements des peuplements naturels sont particulièrement
fréquents et frappants dans les zones arides et semi-arides du
Maroc oriental, des chaînes atlasiques et du Rif. Des espèces
forestières réputées résistantes à la sécheresse telles que le
chêne vert (Quercus rotundifolia), l’arganier (Argania
spinosa), le thuya (Tetraclinis articulata) et même le
genévrier rouge (Juniperus phoenicea) ont été largement
affectées par les sécheresse fréquentes des vingt dernières
années.
Conséquences du stress hydrique sur les arbres
Dans les peuplements forestiers, le stress hydrique est la cause
de 80 % de la variation annuelle de la largeur des cernes des
conifères dans les climats tempérés [27] et 90 % dans les
régions semi-arides [28]. Les sécheresses de 1976, 1989, 1990 et
1991 ont été fatales pour les jeunes plantations même dans les
régions à climat humide comme en France [21, 22].
Au Maroc, et malgré l’absence d’une étude consacrée à ce sujet,
les sécheresses qui se sont produites à partir des années 1975 ont
causé l’échec de nombreux périmètres de reboisement et la mortalité
d’un grand nombre d’arbres plantés et même de ceux des forêts
naturelles. Les dépérissements ont causé ainsi des pertes énormes
au budget de l’État qui ne sont pas encore évaluées.
Les effets du stress hydrique sur les plantes sont nombreux (figure 3). Ils varient
selon la sévérité et la durée du stress, le stade de développement
de la plante et selon le génotype [9, 16, 29]. Au début du
développement du stress, ce sont les processus les plus sensibles
qui sont affectés ; mais si le stress continue, les réponses
s’intensifient et les processus physiologiques sont de plus en plus
altérés. Le stress hydrique affecte en premier lieu la croissance
et la différenciation des cellules, perturbe ensuite les échanges
gazeux et modifie le métabolisme biochimique et les propriétés
spectrales des feuilles. Il peut même induire des phénomènes de
cavitation et d’embolisme dus à la rupture des colonnes d’eaux dans
les vaisseaux [30] (figure 4), ce qui peut
entraîner le dessèchement partiel ou total des arbres et arbustes,
observé souvent au niveau des branches supérieures. L’absorption
minérale par les racines est aussi réduite à cause de
l’augmentation de la température du sol, de l’assèchement du sol,
de la diminution du mouvement des ions et de la réduction ou de
l’arrêt de la croissance des racines.
Le stress hydrique est le facteur critique qui limite la
croissance et la productivité des forêts, et cela à différents
niveaux [16, 19, 22, 23]. Au niveau cellulaire, le stress hydrique
affecte la formation des membranes et les processus de division
cellulaire, inhibe l’activité enzymatique et modifie les
métabolismes biochimiques [18]. Au niveau de l’arbre, le stress
hydrique réduit la croissance en diamètre et en hauteur, affaiblit
la capacité des arbres à résister aux autres stress, affecte
l’allocation des assimilats [31] et influence les autres processus
de développement, à savoir la floraison, la fructification et la
reproduction [9, 16]. Au niveau du peuplement forestier, le stress
hydrique réduit la surface foliaire, augmente la mortalité ou le
remplacement des espèces par d’autres plus résistantes [19, 22,
23].
Le stress hydrique peut causer le dépérissement des arbres à
travers les phénomènes et mécanismes suivants :
– dessèchement des tissus par une perte excessive de l’eau, au
delà du point de flétrissement ;
– perte de conductivité hydrique à cause de la perturbation du
mouvement de l’eau dans les vaisseaux par cavitation et
embolisme ;
– défoliation totale et répétée ;
– arrêt prolongé de la croissance ;
– compétition très forte entre les espèces pour l’eau ;
– prédisposition des tissus aux attaques parasitaires (pathogènes
et insectes).
Ce dernier aspect mérite d’être développé du fait que les attaques
parasitaires des plantes et en particulier celles des arbres ont
été souvent associées à un affaiblissement physiologique de la
plante qui se produit suite à un fort stress hydrique [5, 6,
8].
Relation stress hydrique-parasites
Le type, la période et l’importance des changements induits par
le stress chez les plantes déterminent non seulement la nature et
le degré d’altération des tissus mais aussi la période où ceux-ci
deviennent sensibles aux attaques parasitaires.
En effet, de nombreuses observations ont montré que l’éruption des
parasites des forêts coïncide avec des périodes de chaleur et de
sécheresse exceptionnelles [32, 33]. Aux États-Unis et en Europe,
les attaques d’Armillaria sp. sur les chênes ont été souvent
associées aux effets de la sécheresse [8]. En Italie, la relation
entre le stress hydrique et la sensibilité de Quercus cerris
à Hypoxylon mediterraneum a été confirmée au laboratoire sur
des jeunes plants et sur des arbres en forêt [34]. Au Maroc, les
attaques de Lymantria dispar sur le chêne liège, de
Taumetopoea sp. sur les pins et le cèdre de l’Atlas
et de Phoracantha sur les eucalyptus ont été dévastatrices
pendant les années de sécheresse [35].
Cette corrélation s’explique par le fait que la sécheresse
favorise, d’une part, la survie et le développement des insectes et
des pathogènes en leur créant des conditions physiques favorables
et, d’autre part, les conditions trophiques au niveau des arbres
(figure 5). En
effet, la sécheresse crée des conditions thermiques plus favorables
pour la croissance, la reproduction et la résistance des insectes.
Les plantes stressées sont plus chaudes que les plantes bien
arrosées. Ainsi des différences de 2 à 4 °C et même jusqu’à
15 °C ont été rapportées entre des plantes stressées et non
stressées [33]. Par ailleurs, la réflectance des feuilles augmente
dans le visible et l’infrarouge à cause du changement de couleur,
ce qui entraîne l’attraction des insectes [35]. Il faut signaler
aussi que les phénomènes de cavitation et d’embolisme qui résultent
de la rupture de la colonne d’eau dans les vaisseaux conducteurs
(figure 4)
produisent des émissions acoustiques [30] sous forme d’ondes
ultrasoniques variant de 80 à 2 000 kHz qui sont
perceptibles par les insectes [32].
La plupart des plantes augmentent, sous l’effet de la sécheresse,
leur concentration en solutés (ions inorganiques, acides aminés,
sucres solubles, acide organique, azote soluble), ce qui améliore
qualitativement et quantitativement le régime alimentaire des
insectes et favorise les attaques des pathogènes [32].
Lutte contre le stress hydrique
De nombreux stress menaceront la santé et l’évolution des forêts
dans les années à venir, sous l’effet de la pollution et du
réchauffement global du climat prévu [36, 37]. Selon les
prédictions [36, 38, 39], l’augmentation de la température annuelle
moyenne de l’air à l’échelle du globe terrestre pourra atteindre
2,5 °C vers 2050. La hauteur et le régime des précipitations
connaîtront aussi des variations substantielles. Le changement
global prévu va déplacer de nombreuses espèces animales et
végétales de leur aire de répartition, et il va favoriser le
développement des insectes et probablement rendre les arbres plus
vulnérables aux attaques des insectes et pathogènes.
Les prédictions d’un changement global du climat doivent, même si
de nombreuses incertitudes entourent ces projections [39],
susciter, en particulier chez les forestiers, un intérêt accru
envers l’étude des effets de la sécheresse sur les plantes et la
connaissance du potentiel génétique d’adaptation au stress hydrique
entre et au sein des espèces [22, 39, 40]. En effet, et
contrairement aux agronomes, les résultats de l’action des
forestiers ne sont souvent perceptibles qu’à moyen et long terme et
parfois au-delà d’un siècle ! Ainsi leurs interventions
doivent être bien réfléchies et calculées avec un minimum de
risque, car si des erreurs sont commises actuellement par les
forestiers, elles peuvent affecter des générations et leur impact
aura des interactions multiples et difficiles à percevoir à
l’avance.
D’une manière générale, le degré auquel les arbres sont affectés
par un stress est contrôlé par leur potentiel génétique, leur âge,
l’histoire de leur développement et par les conditions de leur
environnement immédiat [9, 29].
Pour pouvoir lutter contre le stress hydrique chez les arbres
forestiers, il est nécessaire de prendre en considération
l’ensemble des éléments qui conditionnent les relations hydriques
des arbres, à savoir l’arbre lui même, son environnement et
l’impact de l’homme [22]. Mais si les caractéristiques du climat
d’une zone géographique donnée ne peuvent pas être modifiées, le
type de peuplement forestier, son support édaphique et son
aménagement peuvent en revanche, être largement adaptés aux
conditions pédoclimatiques locales [22, 23, 41, 43, 44]. Les
éléments suivants sont à considérer dans l’élaboration d’une
stratégie pour lutter contre le stress hydrique chez les arbres
forestiers.
Choix des génotypes adaptés et résistants
La croissance et la productivité des arbres sont déterminées par
leur potentiel génétique et par les conditions environnementales
[9, 45]. Les arbres diffèrent largement, en fonction de leurs
caractéristiques phénologiques, physiologiques, anatomiques et
morphologiques, dans leur capacité d’éviter ou de tolérer le stress
[9, 16, 17, 20, 40, 45, 46]. Les arbres forestiers mettent en œuvre
des mécanismes physiologiques et morphologiques variés pour
résister à la sécheresse (figure 6). Ces mécanismes
permettent aux arbres d’augmenter l’absorption de l’eau à partir du
sol, ou de réduire les pertes en eau par évapotranspiration ou
d’augmenter l’efficacité de l’utilisation en eau par un meilleur
contrôle stomatique.
L’importance de la variation génétique pour la tolérance au stress
hydrique a été démontrée depuis longtemps pour de nombreuses
espèces agricoles [47]. Ces études ont souvent abouti à des travaux
de sélection fort utiles, particulièrement dans les régions arides
et semi-arides. La variation génétique inter- et intraspécifique
dans la tolérance à la sécheresse a été mise en évidence aussi chez
de nombreuses espèces forestières [40, 45] et en particulier chez
les espèces à large répartition géographique qui contiennent des
génotypes adaptés aux conditions locales [29, 44]. Les arbres ont
un niveau de diversité génétique supérieur aux plantes herbacées
[46-48]. Cette variabilité constitue un potentiel important pour la
sélection d’écotypes appropriés. Mais il faut souligner que si
certaines plantes montrent des mécanismes d’adaptation au déficit
hydrique, ils sont, dans la plupart des cas, plus importants et
utiles pour la survie de la plante que pour une productivité
supérieure [16, 20]. Pour cela, et dans le cadre de programmes de
sélection génétique des arbres forestiers, la résistance aux stress
doit être prise en considération en premier lieu avant même le
choix de caractères dendrométriques qualitatifs ou
quantitatifs.
Au Maroc, la diversité des espèces forestières, des sites
écologiques et des écosystèmes est importante [4]. Elle pourrait
servir de base pour un programme de sélection génétique qui puisse
répondre aux besoins du pays en espèces de reboisement. Une
attention particulière doit être cependant donnée aux tests pour
sélectionner les génotypes dans différentes conditions écologiques,
et notamment dans des zones où l’avènement de la sécheresse est
fréquent. Cette approche permettrait d’évaluer le degré de leur
adaptation au déficit hydrique et de déterminer, par conséquent,
les caractéristiques physiologiques (contrôle stomatique,
régulation osmotique, etc.) et morphologiques (capacité de
développement, capacité de croissance racinaire, etc.) leur
permettant de résister à la sécheresse. La connaissance du
comportement des génotypes vis-à-vis de la sécheresse doit être
approfondie par des techniques modernes afin de disposer
d’informations précises sur le choix des graines à utiliser dans le
programme de reboisement et de déterminer les situations
pédoclimatiques correspondant à leur optimum de développement. Les
études écophysiologiques et de biologie moléculaire sont à cet
égard nécessaires pour mieux connaître et appréhender les
possibilités d’adaptation des espèces forestières aux conditions
environnementales et mettre en évidence la diversité génétique des
caractères adaptatifs [9, 17, 18, 20]. Ces études permettraient
aussi le développement de modèles pouvant servir à prédire la
performance et le comportement des arbres dans leur site de
croissance [49, 50].
En ce qui concerne les espèces forestières, notamment dans la
région méditerranéenne, beaucoup de recherches sont encore à
développer. Les études relatives à la variation génétique eu égard
à la résistance au stress hydrique sont relativement récentes.
Elles ont été surtout orientées vers la connaissance du
comportement des espèces vis-à-vis de la sécheresse [22, 23, 41,
51-54]. Certaines de ces études ont démontré aussi des différences
significatives, par rapport à la résistance à la sécheresse, entre
différentes espèces méditerranéens, et même entre différentes
provenances d’une même espèce comme par exemple Cedrus
atlantica [41, 51, 52, 55] et Ceratonia siliqua [56]. Au
Maroc, les recherches écophysiologiques sur le comportement des
espèces forestières en sont à leur début et méritent d’être
encouragées et orientées pour une meilleure utilisation du
potentiel génétique autochtone et introduit, et pour faire face à
la problématique des différents stress, et particulièrement celui
de la sécheresse qui devient de plus en plus fréquente.
Amélioration du bilan hydrique
Lorsque l’eau n’est pas abondante dans un site donné, sa
disponibilité pour les plantes peut être améliorée à travers de
nombreuses stratégies d’aménagement du sol et de la végétation [23,
44]. L’amélioration du microclimat du site par des techniques
d’aménagement et de sylviculture, telles que les élagages, le
dépressage et les éclaircies, par la diminution de la concurrence
et par le travail du sol, permettent d’augmenter la disponibilité
en eau des sols [22, 23,42, 43].
Les précipitations constituent une offre intermittente, tandis que
l’évapotranspiration est une demande constante et inévitable. Le
sol constitue alors pour les arbres forestiers le seul réservoir
d’eau leur permettant de rester en vie pendant la période de
sécheresse. Il conditionne, par sa profondeur et ses
caractéristiques physico-chimiques, non seulement la réserve d’eau
utile pour les arbres, mais aussi la croissance et le développement
du système racinaire [22, 23, 42, 43, 57]. Par ailleurs, la
quantité d’eau dans le sol varie largement dans le temps et n’est
jamais optimale pour une absorption maximale par les racines [57].
Si pour les formations forestières naturelles les interventions sur
le sol sont souvent rares, l’amélioration des conditions édaphiques
lors de la création ou de la transformation des peuplements est
tout à fait possible. Ainsi, par exemple, des travaux de
sous-solage, d’amendement et de terrassement, peuvent favoriser
largement le bilan hydrique du sol et les conditions de
développement du système racinaire en profondeur lui permettant
d’augmenter l’absorption de l’eau [43, 44]. Par ailleurs, le choix
des espèces selon les caractéristiques de leur système racinaire
doit être pris en considération selon le type de sol [22]. Dans ce
cas, il faut éviter, par exemple, de planter des génotypes à
enracinement pivotant et profond sur un sol superficiel, mais au
contraire favoriser dans ce cas des génotypes à enracinement
traçant et superficiel. Des arbres avec des racines croissant
rapidement et un système racinaire fibreux et bien développé
permettent une meilleure absorption de l’eau et des éléments
minéraux. Un rapport racine/tige élevé est particulièrement
important pour la croissance et la survie des arbres dans des
conditions de sécheresse [58].
La capacité d’évapotranspiration d’un peuplement forestier ne
dépend pas seulement de la réserve utile en eau du sol ou de la
demande évapotranspiratoire de l’atmosphère mais aussi du type de
peuplement, de sa structure et de sa densité [22, 23, 42, 59]. De
nombreux travaux cités par Fritts ainsi que par Aussenac, et
al. ont montré que l’enlèvement partiel ou total des strates
d’un peuplement se traduit par une modification de l’indice de
surface foliaire [28, 42]. Une réduction de la surface foliaire
entraîne une baisse de l’évapotranspiration, une réduction de
l’interception des précipitations, un abaissement de la compétition
pour l’eau et, par conséquent, une augmentation de la teneur en eau
du sol et de sa réserve utile. Les auteurs soulignent aussi que
l’enlèvement d’une partie des arbres, à l’aide des pratiques
d’élagage, des éclaircies, etc., se traduit par des changements
microclimatiques qui affectent positivement le bilan hydrique du
sol et le bilan énergétique au niveau du houppier. Ces
améliorations ont une influence significative sur les échanges
gazeux et, par conséquent, sur la vitesse et la période de
croissance en hauteur et en circonférence. Mais l’importance des
améliorations dépend des types de peuplement, de leurs conditions
écologiques et des méthodes d’évaluation. Ainsi, les techniques
rapportées dans la littérature ne peuvent pas, sur le plan
pratique, être généralisées, à toutes les situations. Pour cela, il
est nécessaire d’entreprendre des recherches au niveau local pour
tenir compte des caractéristiques spécifiques des peuplements et
des conditions des sites.
Les techniques de biotechnologie (ou de microbiologie)
pourraient aussi contribuer à lutter contre le stress hydrique chez
les arbres forestiers et particulièrement pendant leur jeune âge.
En effet, l’utilisation des champignons mycorhiziens peut être
aussi considérée comme un autre moyen pour améliorer le bilan
hydrique des arbres forestiers, ce qui leur permettrait de mieux
résister à la sécheresse [57, 58, 60]. Les champignons mycorhiziens
forment une association symbiotique avec les racines des jeunes
semis et des arbres, leur permettant ainsi d’étendre et de
développer la surface de contact des racines avec le sol. Cette
symbiose améliore chez les arbres et les semis le statut
nutritionnel et hydrique en favorisant l’absorption à partir du
sol. Le volume du sol exploité par des racines mycorhizées peut
être multiplié par dix [57]. Ces champignons développent aussi chez
la plante des mécanismes de défense contre les agents pathogènes et
stimulent les processus de la photosynthèse [60]. Ce domaine
demeure encore peu exploité au Maroc et dans de nombreux pays en
développement. Il nécessite d’être encouragé et exploré par la
recherche scientifique.
D’autres aspects peuvent être aussi considérés pour améliorer la
résistance des jeunes semis au stress hydrique notamment pendant la
période de leur installation et adaptation aux facteurs du site de
reboisement [29, 43]. Il s’agit, par exemple, du préconditionnement
des semis à la sécheresse lorsqu’ils sont encore en pépinière [61].
Le choix judicieux de l’époque de plantation et l’état du climat
pendant la plantation peuvent déterminer largement le succès du
projet de plantation.
Conclusion
Le dépérissement des arbres forestiers résulte de l’interaction
de stress biotiques et abiotiques. La sécheresse, qui est à
l’origine du stress hydrique chez les arbres, apparaît être le
facteur critique, agissant comme facteur prédisposant et/ou
d’incitation au développement d’autres stress. Lorsque le stress
hydrique dépasse le niveau de tolérance chez les arbres forestiers,
il peut entraîner directement leur dépérissement.
À cause des contraintes socio-économiques qui pèsent lourd sur les
écosystèmes forestiers marocains et d’un climat méditerranéen à
tendance aride, les forêts marocaines sont plus que jamais menacées
par le dépérissement. Il est donc urgent que les institutions
concernées orientent leurs programmes de recherche pour obtenir des
résultats permettant une meilleure conservation des écosystèmes
forestiers, une exploitation rationnelle des richesses forestières
et un développement harmonieux de ces richesses. Cette urgence est
encore plus justifiée par les perspectives d’un changement global
du climat qui se vérifie de jour en jour et qui n’est pas encore
pris en compte, actuellement, dans la politique forestière de
nombreux pays.
Le choix de génotypes résistants à la sécheresse et l’application
de techniques d’aménagement, de sylviculture et de biotechnologie
adaptées aux conditions de site constituent les bases d’une
stratégie de lutte contre les effets de la sécheresse et contre le
stress hydrique chez les essences forestières. Mais de nombreuses
lacunes de recherches demeurent encore dans ces domaines et en
particulier chez les espèces forestières du Maroc, il s’agit en
effet :
– de déterminer l’impact des stress abiotiques sur le
fonctionnement écophysiologique et le développement des espèces
forestières naturelles et de celles qui sont utilisées dans les
programmes de reboisement ;
– d’évaluer les performances des espèces forestières spontanées et
de celles à introduire, vis-à-vis de la résistance au stress
hydrique et aux stress biotiques ;
– d’analyser les mécanismes de résistance à la sécheresse des
espèces forestières pour une meilleure adéquation
site/génotype ;
– de rechercher parmi les caractéristiques de résistance à la
sécheresse étudiées, celles qui peuvent servir dans le cadre d’une
sélection précoce des génotypes désirés ;
– de déterminer le degré de prédisposition des espèces forestières
aux stress biotiques et les principaux agents parasites ;
– de déterminer les types d’aménagements édaphiques adéquats
permettant d’améliorer le bilan hydrique des sols dans différentes
situations et leur efficacité dans le temps ;
– d’étudier l’impact des différents traitements sylvicoles pouvant
favoriser le bilan hydrique des sols ;
– d’évaluer l’impact des techniques de biotechnologie forestière
sur l’amélioration du bilan hydrique chez les semis et les arbres
des espèces forestières et sur l’équilibre des écosystèmes
forestiers ;
– de suivre la variabilité et les tendances des facteurs
climatiques aux niveaux des écosystèmes forestiers, préforestiers
et steppiques et de mettre au point des modèles de simulation pour
prédire le comportement de ces écosystèmes en fonction des
changements possibles du climat. Ce suivi ne pourrait être possible
que si un réseau dense de stations climatologiques bien équipées
est installé au niveau de l’ensemble des écosystèmes forestiers et
préforestiers marocains. Les observations doivent être suivies sur
une période assez longue pour tenir compte de la variation
inter-annuelles qui est une caractéristique fondamentale du climat
méditerranéen. n
Remerciements
MM. Omar Aboulabbes et Abdessadek Sesbou, professeurs à l’École
nationale forestière d’ingénieurs (ENFI), et les relecteurs du
manuscrit sont vivement remerciés pour leur remarques et leurs
suggestions qui ont enrichi significativement la dernière version
de cet article.
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