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Transfusion and Blood Donation on the Screen


Hématologie. Volume 17, Number 6, 402-9, Novembre-Décembre 2011, Revue Picto_transfusion

DOI : 10.1684/hma.2011.0660

Résumé   Summary  

Author(s) : Bruno Danic, Jean-Jacques Lefrère, Établissement français du sang Bretagne, Rennes, France, Département d’études des agents transmissibles par le sang, Institut national de la transfusion sanguine, 6 rue Alexandre-Cabanel, 75015 Paris, Laboratoire d’hématologie, CHU d’Amiens, place Victor-Pauchet, 80054 Amiens.

Summary : The purpose of this paper is to study, through films from different countries and from different epochs which show transfusion or blood donation, the impression which has been given to the public in the course of the 20 th century and its sociological impact. With these two components, the act of donation and the act of transfusion, the relatively short history of blood transfusion is distinguished by upheavals in both the medical and the socio-political fields of the past century.

Keywords : blood donation, blood transfusion, movies

Pictures

ARTICLE

hma.2011.0660

Auteur(s) : Bruno Danic1, Jean-Jacques Lefrère2,3 jeanjacqueslefrere@orange.fr

1 Établissement français du sang Bretagne, Rennes, France

2 Département d’études des agents transmissibles par le sang, Institut national de la transfusion sanguine, 6 rue Alexandre-Cabanel, 75015 Paris

3 Laboratoire d’hématologie, CHU d’Amiens, place Victor-Pauchet, 80054 Amiens

Tirés à part : J. Lefrère

Le xixe siècle est incontestablement la période de l’Histoire au cours de laquelle la transformation de la société, en Europe et en Amérique du Nord, a construit les fondations du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Les arts et les sciences ont prospéré au cours de ce siècle pendant lequel de nombreuses découvertes ont propulsé le monde dans la modernité et le progrès. Et tandis qu’une explosion démographique transforme villes et campagnes, se pose la question de l’accès du plus grand nombre à ce progrès, nourrissant la réflexion philosophique, politique, économique et sociale des élites intellectuelles. Le débat perdure en ce début du xxie siècle : quelle est la place réelle de l’Homme, ou plutôt de chaque homme, au sein de nos sociétés modernes ?

Parmi les plus prodigieuses découvertes et avancées de cette époque, émergent la transfusion sanguine dans le domaine des sciences, et le cinéma dans celui des arts. Dans les années 1900, Karl Landsteiner découvre l’existence des groupes sanguins ABO et, rapidement, la portée de cette révélation – application à la transfusion sanguine, à la médecine légale – devient évidente. Ainsi s’ouvre un champ de recherches qui va dépasser le périmètre scientifique initial de la découverte [1]. En quarante ans, la transfusion sanguine va à la fois réduire la mortalité liée à l’hémorragie, qu’elle soit médicale, obstétricale, chirurgicale ou accidentelle, et permettre l’essor de voies thérapeutiques nouvelles, qui aboutiront à des progrès aussi majeurs que variés : greffes de cellules souches, transplantations d’organes, traitements médullotoxiques, chirurgie cardio-vasculaire, lutte anticancéreuse. Pour se réaliser et se développer, cette thérapeutique substitutive nécessite le recours au prélèvement du sang d’un être humain en bonne santé. Or, si le don est un des fondements du lien social dans les sociétés humaines, le sang est l’objet de représentations qui accompagnent l’humanité tout au long de son histoire, et de sa spiritualité [2].

Le 28 décembre 1895, au « Salon indien » du Grand Café, boulevard des Capucines, à Paris, Auguste et Louis Lumière procèdent à la première projection publique de dix courts-métrages devant trente-trois spectateurs. La présentation de ces instantanés de vie et de cette représentation animée de la réalité est en quelque sorte l’acte fondateur du septième art. En un peu plus d’un siècle, le cinéma va devenir la pratique culturelle la plus communément partagée, et l’une de celles à laquelle il est fait le plus souvent référence, socialement parlant, pour exprimer une part de soi-même dans les échanges avec autrui [3].

Ces deux grandes aventures humaines, la transfusion et le cinéma, sont ainsi nées presque simultanément, au tournant du siècle, et il n’y a rien de surprenant à ce que la transfusion sanguine et le don du sang aient inspiré de nombreux scénaristes dans des genres au demeurant fort différents, allant de la comédie burlesque au fantastique, sur le grand écran dans un premier temps, puis à la télévision qui, par sa diffusion dans les foyers, potentialise et démultiplie l’impact du cinéma. Pour autant, dans la quasi-totalité des œuvres qui seront citées dans cet article, le don ou la transfusion ne constituent pas le thème central, à l’exception de quelques films traitant du rôle de la transfusion dans l’épidémie à VIH. C’est pourquoi il peut être surprenant ou déconcertant de redécouvrir une œuvre connue par l’intermédiaire d’une scène, montrée ou suggérée, qui évoque le sujet. Mais le bilan de ces scènes et de ces œuvres fait toucher du doigt le fait que cet art populaire n’a jamais cessé d’exploiter la fascination profonde et mystérieuse qu’exerce le sang. Nous le traiterons sous deux angles, parfois intriqués : l’exploitation des représentations du sang, et le fait social.

Mythes et symboles de la transfusion sanguine au cinéma

Au cinéma, le sang se trouve généralement associé au thème de la violence, et sa représentation est l’un des traits définissant des genres tels que le gore ou les films précisément dits « à hémoglobine ». Toutefois, ce sang est celui que les Latins nommaient cruor, mot réservé au sang répandu et au meurtre : il n’est pas celui que la transfusion (re)met en circulation. Car cette dernière confère à ce fluide une tout autre valeur, distinguée en latin par le terme sanguis, qui désigne plutôt le liquide vital, la race, ou la parenté [4]. Aussi le motif tient-il le plus souvent le rôle d’un vecteur de confusion identitaire dont l’ambivalence a été une source d’inspiration cinématographique des plus abondantes : comme le croyaient les pionniers de la transfusion au xviie siècle, le sang véhicule les caractéristiques de la personnalité du donneur [5], qui s’imposent alors au receveur, dominant les siennes propres.

En tant que vecteur de fusion, la transfusion de sang humain peut avoir des effets inattendus dans l’imagination des scénaristes. Elle peut ainsi tisser un lien psychique inquiétant entre donneur et receveur. Dans Blood Song, également intitulé Dream Slayer (Alan J. Levi et Robert Angus, 1982, États-Unis), une jeune handicapée est la future victime d’un « serial killer » (joué par Frankie Avalon), avec lequel elle est en relation psychique depuis qu’elle a été transfusée avec le sang du tueur. Dans Before I hang (Nick Grinde, 1940, États-Unis), le docteur Garth, joué par le célèbre Boris Karloff, met au point un élixir de jouvence à partir du sang d’un prisonnier et devient lui-même un dangereux tueur en série, après s’être transfusé le sang du criminel. Dans Girl Shock (James W. Horne, 1930, États-Unis), les effets transfusionnels sont heureusement plus plaisants : Charley (interprété par Charley Chase) est guéri de sa timidité névrotique à l’égard des femmes grâce à la transfusion du sang d’un tombeur de dames. Le résultat est immédiat : les infirmières fuient, par toutes les portes et toutes les fenêtres de l’hôpital, le désormais trop entreprenant convalescent.

C’est évidemment à travers le cinéma fantastique que vont se libérer sans limites les fantasmes créatifs nés des mythes et des symboles associés au sang et à l’utilisation thérapeutique de ce dernier. L’une des vertus attribuées au cinéma fantastique est d’aider le spectateur à exorciser ses peurs en les matérialisant, notamment sous l’aspect de monstres. Or, la transfusion réveille plusieurs phobies propres à nos sociétés modernes : la peur de la science non contrôlée, la peur de la contamination et de la maladie, mais aussi la peur de l’étranger, la peur de la perte d’identité, etc. Le déplacement du sang d’un corps à l’autre peut dès lors devenir une forme superlative de pollution pour le receveur, victime de la transmission des particularités les plus sombres du donneur. Cas extrême, celui-ci peut être un animal : le sang d’un loup transfusé à un humain le transforme en loup-garou. C’est ce à quoi l’on assiste dans Wolf Blood (George Chesebro, 1925, États-Unis, figure 2), qui fut probablement l’un des premiers films du genre, ou dans The Mad Monster (Sam Newfield, 1942, États-Unis), lequel fut censuré pendant dix ans. Dans ce dernier long-métrage, un médecin fou, interprété par George Zucco, envisage d’utiliser un sérum identique afin de renforcer la puissance de l’armée en guerre, suggérant la constitution d’une armée de lycanthropes afin de lutter contre les nazis. À sa sortie dans les salles, lorsque le film fut finalement autorisé, une annonce au générique précisait cependant : « The public would be quite mistaken to think that any personal characteristics could be passed by blood transfusion. Animal blood is never used for transfusions in the treatment of disease » (« Le public aurait tort de croire que des caractéristiques personnelles se transmettent par transfusion. Le sang animal n’est jamais utilisé en thérapeutique »).

Le vampire, voleur de sang, est omniprésent dans ce que les spécialistes appellent le « cinéma des premiers temps », dans le cinéma expressionniste allemand dans un premier temps, avant d’être récupéré par le cinéma américain. Selon certains, cette créature se relève de son cercueil à la faveur des périodes de crises sociales pour envahir les écrans. La transfusion sanguine est une scène récurrente du film de vampire. Les transpositions au cinéma des œuvres de Sheridan Le Fanu avec Vampyr (Carl Theodor Dreyer, 1932, France et Allemagne) et de Bram Stocker avec Dracula (Francis Ford Coppola, 1992, États-Unis, figure 2) ou Dracula, pages tirées du Journal d’une vierge (Guy Maddin, 2002, Canada, figure 2), ou encore Le Cauchemar de Dracula (Terence Fisher, 1958, Royaume-Uni), offrent ainsi de très belles scènes de reconstitution de transfusions de bras à bras réalisées par le fameux docteur van Helsing, avec le matériel médical de la fin du xixe siècle. Dans ces films, la transfusion des victimes est utilisée comme une réponse médicale rationnelle, mais inefficace, aux méfaits du vampire. Mais s’il arrive que le donneur soit une créature maléfique, le receveur se voit alors condamné à se transformer lui-même en monstre. Dans House of Dracula (Erle C. Kenton, 1945, États-Unis), la créature de Frankenstein, le comte Dracula (interprété par John Carradine) et Larry Talbot (interprété par Lon Chaney Junior, star des loups-garous des années quarante) sont hospitalisés dans la clinique du docteur Elderman, en vue de les guérir de leur « anormalité ». Le médecin qui les soigne, ayant été transfusé avec le sang du vampire, présente ensuite les mêmes symptômes que son confrère, le malheureux docteur Jekyll… Plus récemment, dans Thirst (Park Chan-Wook, 2009, Corée du Sud), un prêtre devient vampire à la suite d’une transfusion d’origine inconnue et qui le ressuscite des méfaits d’un vaccin expérimental. Volontaire pour sauver l’humanité, le prêtre est vite débordé par des pulsions addictives, violentes et charnelles. Son passé vertueux lutte contre le mal qui l’a contaminé : pour se nourrir, il choisit des victimes dans le coma. Ce dégoÛt de la condition de vampire est également traité dans la série Les Contes de la crypte. Dans l’épisode intitulé Un vampire récalcitrant (Elliot Silverstein, 1988, États-Unis, figure 2), un vampire du nom de Longtooth, interprété par Malcom Mac Dowell, se fait embaucher comme gardien de nuit dans une banque du sang. Il y consomme clandestinement des produits sanguins et truque la comptabilité jusqu’à ce que son trafic mette en péril les emplois de la banque. Le vampire se transforme alors en justicier d’un nouveau genre, en s’attaquant à des voyous qu’il vide de leur sang afin de reconstituer les réserves en produits sanguins de la banque. L’assassinat est cependant précédé d’un interrogatoire en bonne et due forme à la recherche de contre-indications à l’utilisation transfusionnelle du sang ainsi recueilli. Dans Le Sang du vampire (Henry Cass, 1958, Grande-Bretagne), le directeur d’un asile psychiatrique, victime d’une de ses propres expérimentations, absorbe le sang de ses victimes, qui sont les aliénés dont il a la charge, non en les mordant, mais en effectuant des transfusions sanguines. Son obsession du succès et de la réussite scientifique à tout prix en fait un avatar de synthèse de Dracula et du docteur Frankenstein. Cette approche du vampirisme n’est plus surnaturelle, mais scientifique et sociale. Derrière cette dérive de la science, se profile également l’exploitation des personnes vulnérables, thématique intimement attachée à l’utilisation des produits du corps humain.

À l’instar de la gorgone, le cinéma fantastique attribue à la transfusion tantôt la transmission des caractères du mal, tantôt celle de vertus curatives magiques. Car au cinéma, la transfusion peut aussi représenter une sorte de remède absolu. Elle peut ainsi ramener des monstres à leur humanité antérieure. C’est le cas de la duchesse du film Les Vampires (Riccardo Freda et Mario Bava, 1956, Italie), à laquelle le sang transfusé restitue humanité et jeunesse. Dans le film Aux frontières de l’aube (Kathryn Bigelow, 1987, États-Unis), tourné en pleine psychose du sida, le sang est le fluide qui contamine le héros représentatif de la jeunesse américaine : il est transmis par la femme qu’il aime et le plonge dans un univers violent qui évoque celui de la drogue ; mais c’est aussi le fluide qui le sauve, par l’intermédiaire d’une transfusion avec le sang de son père, et qui le ramène à son humanité. Dans Le Retour de l’homme invisible (Joe Mae, 1940, États-Unis), la transfusion permet de restituer temporairement son apparence au personnage-titre, afin qu’il puisse subir une intervention chirurgicale. Car lorsque le donneur est sain, la transfusion n’a pas de limite curative. Dans 28 days later (Danny Boyle, 2002, Royaume-Uni), une fin alternative proposait le sacrifice du héros par le don de son sang, destiné à guérir un malade infecté par un virus particulièrement malfaisant. Ce thème de la pandémie traitée par la transfusion sanguine avait déjà été exploité dans les deux premières adaptations cinématographiques du roman de science-fiction Je suis une légende de Richard Matheson : Le Dernier Homme sur terre, interprété par Vincent Price (Sidney Salkow, 1964, États-Unis et Italie, figure 2), et Le Survivant (Boris Sagal, 1971, États-Unis), avec une problématique supplémentaire : le donneur est unique, car il est le dernier humain à ne pas être porteur du virus. C’est ce qui fait de lui une « légende », dont le sang sauvera l’humanité.

Plus rarement, c’est le donneur qui est poursuivi par les conséquences de la transfusion de son sang. Dans New Blood (Pou-Soi Cheang, 2002, Hong Kong), le fantôme d’une femme transfusée hante trois donneurs, non parce qu’ils ne l’ont pas sauvée (elle était atteinte d’un cancer incurable), mais parce que leurs dons ont permis de sauver l’homme avec lequel elle avait décidé de mettre fin à ses jours. Dans l’épisode Delusion de la série One step beyond (John Newland, 1959, États-Unis), un donneur refuse de porter secours à une jeune femme possédant le même groupe rare que lui : il affirme être victime de prémonitions à l’égard des receveurs transfusés avec son sang.

Aux États-Unis, où la fête d’Halloween est très populaire, la promotion du don par les films de vampires ou autres productions « gore » n’est pas taboue. La Croix-Rouge américaine a ainsi officiellement engagé un partenariat avec la société de production Lionsgate pour la campagne de Saw 4 (Darren Lynn Bousman, 2007, figure 2). Depuis 2004, la campagne publicitaire de lancement de chaque opus de la série Saw est ainsi associée à une campagne de promotion du don de sang dans les campus universitaires, et ses affiches empruntent les thèmes de l’univers sadomasochiste du film, avec le slogan « Give ‘til it hurts ! » (« Donne jusqu’à ce que ça fasse mal ! »). Une campagne identique est menée depuis 2009 avec l’aide des producteurs de la série Vampire Diaries et le slogan « Starve a vampire ! Donate blood » (« Affame un vampire ! Donne ton sang »), tandis que la série est diffusée dans les salles de collecte du sang [6].

Le don du sang : un fait social total inspirant le cinéma

La transfusion sanguine au cinéma est utilisée par son fort pouvoir d’évocation des thèmes de la médecine ou de la maladie, car la vue d’une poche de sang en cours de transfusion évoque instantanément le monde de l’hôpital. Dans la plupart des films que nous avons cités, le don et la transfusion sont simultanés, dans un bras-à-bras particulièrement cinégénique par sa force symbolique. Cette pratique, abandonnée quelques années après la Seconde Guerre mondiale, se justifie d’un point de vue scénaristique par la reconstitution historique, l’urgence ou le manque de moyens. C’est aussi un raccourci qui évoque l’efficacité directe de l’acte, l’immédiateté du service rendu. Dans La Planète des singes (Franklin J. Schaffner, 1968, États-Unis, figure 2), la médecine encore rudimentaire de la civilisation simienne post-nucléaire permet au docteur Zira, médecin chimpanzé interprété par Kim Hunter, de transfuser Taylor (Charlton Heston) à partir du sang de la belle Nova (Linda Harrison). Cette scène de bras à bras suggère le lien unissant les deux êtres humains, bien que l’un soit civilisé, et l’autre primitif. Outre la transfusion, seule la relation charnelle les unit, puisqu’ils ne peuvent communiquer, la parole étant un privilège que Taylor est le seul humain à partager avec les singes. Toute la force du lien social est présente dans ce symbole.

Les études sociologiques réalisées en France depuis trente ans suggèrent que la dramatisation des besoins en sang, la catastrophe, l’urgence, sont omniprésentes dans le vocabulaire associé à la démarche du don de sang. On peut supposer que ces représentations sont nécessaires pour surmonter les freins qui accompagnent l’acte du don : la peur de l’aiguille, la peur du malaise, la peur de s’affaiblir, etc. Corroborant cette analyse, la poche de sang en cours de transfusion est, au cinéma comme à la télévision, un accessoire indispensable à la crédibilité du décor, ou à la dramatisation de la situation. Les références incontournables sont représentées par le film M.A.S.H (Robert Altman, 1970, États-Unis), puis par la série éponyme pour la télévision, et par la série plus récente Urgences (1994-2007, États-Unis).

D’un autre côté, ces peurs incontrôlables de la piqÛre ou du malaise sont tournées en dérision dans des comédies qui contribuent, par la popularité des acteurs auxquels le spectateur peut s’identifier, à dédramatiser et donc à faciliter la démarche (figure 1). On peut citer Jerry Lewis dans La Polka des marins (Hal Walker, 1952, États-Unis), Tony Hancock dans Le Donneur de sang (1961, Royaume-Uni), Pierre Richard dans Je sais rien mais je dirai tout (Pierre Richard, 1973, France), Denis Podalydès dans Dieu seul me voit (Bruno Podalydès, 1997, France), Valérie Lemercier dans Palais Royal (Valérie Lemercier, 2005, France), Jean Dujardin dans Un gars, une fille (2001, France) ou Éric Judor et Jamel Debbouze dans H (1998, France).

Le donneur de sang serait-il donc un personnage de cinéma ? Hôtel du Nord (Marcel Carné, 1938, France, figure 1) constitue aujourd’hui un étonnant témoignage d’une période où le prélèvement de sang était rémunéré en France. Prosper Trimaux, personnage joué par Bernard Blier, y cumule deux métiers : éclusier et donneur d’un sang qui lui est acheté quatre cents francs le litre. Les dialogues d’Henri Jeanson égratignent à plusieurs reprises le caractère vénal de son dévouement. Prosper Trimaux est ce que l’on appelle un brave homme, mais c’est un homme faible, et sans conviction. Quand il sauve une vie, il l’exprime en volume vendu, ce qui fait dire à Raymonde, personnage interprété par Arletty, qu’« il faut toujours qu’il passe à la caisse ». Dans le même registre social, L’Homme du jour (Julien Duvivier, 1936, France) met en scène un électricien, interprété par Maurice Chevalier, qui devient chanteur et découvre la notoriété grâce au don de sang : son geste altruiste sauve une star du music-hall et l’absence d’anonymat du don le propulse sous les projecteurs. Mais la déception engendrée par la futilité du monde qui le faisait rêver l’incite à retourner à la modestie de sa vie antérieure.

En ces années où la transfusion est encore une discipline médicale nouvelle et qui cherche ses premiers donneurs volontaires, le cinéma américain exploite largement le caractère sacrificiel du don de sang (figure 1). Little Annie Rooney (William Beaudine, 1925, États-Unis), orpheline de la rue, âgée de douze ans, est une figure populaire de la littérature anglo-saxonne. Son frère aîné blesse à mort l’homme qu’elle aime, car il croit, à tort, qu’il est le meurtrier de leur père policier. Pour le sauver, Annie (interprétée par Mary Pickford) se précipite à l’hôpital pour donner son sang et, s’il le faut, sa propre vie. Dans L’Ange blanc (William A. Wellman, 1931, États-Unis), une infirmière jeune et dévouée, jouée par Barbara Stanwyck, offre son sang pour soigner l’enfant dont elle s’occupe et qui est anémique, car sa propre mère le laisse affamé.

Après la Seconde Guerre mondiale, le don du sang reste associé aux valeurs positives que la société américaine souhaite valoriser : le courage, l’honnêteté, la tolérance et, bien sÛr, la bonté de celui qui se porte volontaire. C’est généralement un homme, comme dans Hatari ! (Howard Hawks, 1962, États-Unis), dans lequel une transfusion engendre une solide amitié entre le donneur et un camarade de l’homme que son sang a sauvé, alors qu’ils ressentaient préalablement une antipathie forte et réciproque. Dans Sous le plus grand chapiteau du monde (Cecil B. de Mille, 1952, États-Unis), un médecin (James Stewart), caché sous le déguisement du clown Buttons afin d’échapper à la police, accepte de se dévoiler pour réaliser la transfusion qui sauvera le patron du cirque (Charlton Heston). Le donneur (Cornel Wilde), volontaire, est le rival du receveur de sang (figure 2).

Plus proche de nous, dans un contexte de guerre, le don du sang est utilisé pour symboliser les valeurs de tolérance. Dans un épisode de M.A.S.H, les médecins prélèvent le sang d’un major raciste et républicain pendant son sommeil, afin de transfuser un blessé coréen. Dans un autre épisode, un soldat américain blessé exige du sang « blanc » pour être transfusé. Life is a miracle (Zivot Je Cudo) (Emir Kusturica, 2004, Yougoslavie) met en scène un Serbe qui donne son sang pour sauver une jeune musulmane blessée par balle. La transfusion prend alors la dimension d’un appel à dépasser les différences ethniques ou religieuses, et devient ainsi, au-delà d’une représentation du lien social, un trait d’union entre les peuples, le rappel d’une même condition humaine et d’une communauté de destins. Au demeurant, cette exaltation du geste de don n’est pas réservée au cinéma occidental. Elle trouve son paroxysme mystique et patriotique dans un film de Bollywood (le « Hollywood de Bombay »), intitulé Amar, Akbar, Anthony (Manmohan Desai, 1977, Inde, figure 2). Trois frères séparés à la naissance sont élevés respectivement en Inde, en Europe et dans un pays arabe. Dans une scène très symbolique, les trois protagonistes offrent simultanément leur sang à une vieille femme aveugle, qui se trouve être leur mère, victime d’un accident de la circulation sous leurs yeux. Chaque donneur est installé devant une fenêtre s’ouvrant respectivement sur un temple, une mosquée, et une église, et c’est l’Inde, mère-patrie, qui est ainsi transfusée simultanément par le sang de ces trois religions. À l’opposé de cette célébration du don de soi s’inscrivant dans un registre sacré, la problématique éthique du conflit entre certaines convictions religieuses et la nécessité de transfuser a également été traitée au cinéma dans Accusé, levez-vous ! (Basil Dearden, 1962, Royaume-Uni). Dans ce film, tiré d’une pièce de Janet Green, un homme refuse la transfusion nécessaire aux soins de sa fille. Il est traîné devant les tribunaux par le médecin qui avait en charge la fillette. Le procès est l’occasion de tenter d’appréhender et de comprendre les convictions religieuses pouvant conduire à ces extrémités.

Car le cinéma, comme les autres formes d’expression artistique, est également un formidable moyen d’aborder et de traiter les questions qui traversent la société. L’autre grande question éthique qui anime le débat entre rémunération et bénévolat du don de sang a inspiré plusieurs films, et sous des formes parfois inattendues. Lorsqu’il reprend la franchise du héros Blade, mi-humain, mi-vampire, pour réaliser Blade 2 (2002, États-Unis), le Mexicain Guillermo del Toro ouvre son film par une scène d’une violence inouïe, dénonçant l’exploitation outrancière de certains systèmes de prélèvements rémunérés. Cette première scène se déroule dans une banque de sang créée et dirigée par des vampires. La salle d’attente est remplie de sans-logis, dont on devine qu’ils disparaîtront sans inquiéter les autorités. Ces démunis peuvent vendre leur sang sans limite, en apportant directement un flacon, sans la moindre précaution d’hygiène, hormis un court entretien dans le couloir qui mène à la salle de prélèvement. La dénonciation de l’exploitation de la pauvreté par un système sans scrupule et sans respect de la vie humaine peut surprendre dans un film à vocation commerciale, inspiré d’une bande dessinée de super-héros, mais l’auteur est habitué à masquer des propos politiques sous l’apparence du conte fantastique. En réalisant L’Échine du diable (2001) puis Le Labyrinthe de Pan (2006), Guillermo Del Toro traite de la lutte pour survivre au régime franquiste. Bien qu’il vive en Californie, son origine mexicaine renforce sa dénonciation de l’exploitation de l’« or rouge », mise en œuvre aux abords du Rio Grande. Dans À la recherche du bonheur (Gabriele Mucino, 2006, États-Unis), Will Smith incarne Chris Gardner, représentant de commerce qui a raconté dans un livre autobiographique ses mois de galère alors qu’il suivait une formation de courtier en bourse dans la journée, et dormait la nuit dans la rue avec un fils dont il avait la garde. Une scène du film le montre vendant son sang pour quelques dollars afin de pouvoir se nourrir, et nourrir son fils. À sa sortie, le film déclencha une polémique car la poche prélevée portait la mention « don bénévole ». Cet aspect du débat autour de la question de la rémunération du sang et, au-delà, des éléments du corps humain, correspond à une réalité sociale qui rappelle que ce choix est avant tout un choix de société. Deux études, l’une américaine [7], l’autre allemande [8], ont analysé les raisons de l’abandon du don de plasma dans des systèmes rémunérés. La principale est de nature socioéconomique. Ainsi, dans l’étude américaine, 80 % des personnes interrogées reconnaissaient vendre leur plasma par besoin d’argent (même si 57 % évoquaient une motivation humanitaire). Mais 45 % des abandons étaient liés à l’obtention d’un emploi ou au fait de ne plus avoir besoin d’argent. Moins de 1 % avaient quitté le système rémunéré pour rejoindre le système bénévole. Dans Brubaker (Stuart Rosenberg, 1980, États-Unis), ce sont des prisonniers qui sont prélevés et exploités, car ils sont rémunérés par une somme inférieure à celle annoncée. Sur un autre continent et sous un autre régime politique, Black Blood (Miaoyan Zhang, 2010, Chine et France) met en scène un couple de paysans qui tentent d’échapper à la misère en vendant leur sang, puis en montant leur propre banque de sang, qu’ils baptisent Ali Baba. Le réalisateur raconte que le film lui a été inspiré par un voyage dans le nord-ouest de la Chine, région où l’on vend son sang pour acheter de l’eau, devenue plus précieuse du fait de sa rareté. Tandis que la radio déverse en fond sonore des slogans propagandistes sur le progrès de la Chine et ses bienfaits sur la santé et la prospérité de sa population, le couple découvre sa séropositivité et plonge dans une réalité encore plus sordide. Le scénario est directement inspiré de la contamination massive de paysans chinois dans les années 1990.

Le drame des contaminations transfusionnelles dans les années 1980 a été l’une des sources d’inspiration du cinéma européen et américain. Intimate contact (Warris Hussein, 1987, Royaume-Uni), The Ryan White story (John Hertzfeld, 1989, États-Unis), The Cure (Peter Horton, 1995, États-Unis), The Joey DiPaolo Story (Dean Pitchford, 1992, États-Unis) et Remembering The Cosmos Flowers (Kai Shishido, 1998, Japon) traitent tous du rejet social subi par les victimes du sida, à travers les histoires de personnes contaminées à l’occasion d’une transfusion. Les Soldats de l’espérance (Roger Spottiswoode, 1992, États-Unis) raconte les premières années de l’épidémie de VIH et évoque les incertitudes du milieu transfusionnel. En France, la télévision et le cinéma ont traité le sujet dans un contexte éminemment plus polémique à l’égard de la communauté médicale. C’est le cas de Facteur 8 (Alain Tasma, 1994, France), téléfilm narrant l’histoire de médecins de l’Office national du sang, lesquels réagissent de manières fort diverses face à une augmentation du nombre d’hémophiles contaminés par le virus du sida, ou encore de Messieurs les enfants (Pierre Boutron, 1997, France), version cinématographique du roman éponyme de Daniel Pennac, et dans lequel on peut lire sur une tombe l’épitaphe suivante : « Pierre Laforgue, transfusé. Merci, docteurs. Ministres, merci. » À la même époque, un téléfilm de la série française Commissaire Moulin fut tourné, mais jamais diffusé en raison de sa violence : il montrait un sujet contaminé par le VIH exercer sa vengeance sur les médecins qui l’avaient transfusé.

C’est ainsi que le cinéma s’empare de l’actualité ou de l’histoire, et les restitue au travers de situations ou de personnages qui éclairent le spectateur, et contribue à l’informer ou à l’éduquer. Il est d’ailleurs intéressant de noter l’évolution du vocabulaire médical et l’apparition d’une exigence d’exactitude scientifique dans les scénarios au fil des ans. Dans les films et les séries des années 1970, les patients sont généralement de groupe « AB négatif », donc d’un groupe rare, et l’on craint chaque fois de ne pas trouver un donneur compatible. Il s’agit évidemment d’un non-sens scientifique, puisque ces patients peuvent au contraire recevoir le sang de n’importe quel groupe ABO. Dans la série Urgences, on parle au contraire de transfusion isogroupe, on demande du sang « O nég », on évoque le Rhésus, etc. Dans le genre du « film catastrophe », l’appel au don de sang est utilisé pour traduire l’ampleur du désastre humain. Dans Tremblement de terre (Mark Robson, 1974, États-Unis), un message est lancé à la population de Los Angeles : « We are in desperate need of blood type AB negative. Check Red Cross blood bank, and report back ! » (« Nous sommes en pénurie de sang AB négatif. Rendez-vous à une banque de sang de la Croix-Rouge »). Trois décennies plus tard, La Guerre des Mondes (Steven Spielberg, États-Unis, 2005) sort dans les salles, quatre années après l’attentat du World Trade Center et la polémique sur les dons de sang acceptés par le New York Blood Center, alors que les besoins générés par l’effondrement des tours jumelles ne le justifiaient pas. Dans le film, l’appel lancé à la population est donc différent, plus adapté à la réalité médicale que dans tous les précédents films du genre : « Unless you are O positive and RH negative, thank you very much, but we already have more blood than we can use » (« À moins que vous ne soyez O positif et Rhésus négatif, merci infiniment, mais nous avons déjà plus de sang que nous pouvons en utiliser »). Un tel souci d’exactitude scientifique est impressionnant pour un commentaire en fond sonore émis par un haut-parleur, et qui passe presque inaperçu dans l’une des scènes les plus dramatiques du film. Il n’est pas certain que les structures transfusionnelles aient intégré, partout dans le monde, ces nouvelles exigences de transparence en situation de communication de crise. Parfois, le cinéma devance l’actualité scientifique : le scénario d’Alerte ! (Wolfgang Petersen, 1995, États-Unis) décrit une pandémie du virus Ebola, apparue dans un village de la vallée de Mobata, au Zaïre, et maîtrisée par la transfusion de plasmas riches en anticorps spécifiques. Dix ans plus tard, un article paru dans Annals of Internal Medicine d’octobre 2006 suggérera cette éventualité thérapeutique en cas de pandémie de grippe aviaire [9]…

Conclusion

De la convocation des représentations anthropologiques et culturelles du sang au traitement des questions qui traversent la société à travers le don ou la transfusion du sang, le cinéma n’a jamais cessé d’exploiter les ressources narratives et esthétiques de cette technique thérapeutique originale [10]. Cette alliance précoce traduit l’importance que représentent le don de sang et la transfusion dans l’imaginaire collectif, mais a aussi sans doute contribué à l’alimenter. Car le cinéma et le don partagent la définition de ce que l’on a appelé le « fait social total ». À travers eux s’expriment tous les domaines de la vie sociale : la religion, le politique, l’économie, l’histoire, l’esthétique, et tant que la médecine aura recours aux thérapeutiques substitutives issues du corps humain, la société devra s’interroger sur la manière de gérer cette interdépendance humaine. Or ce choix ne peut être éclairé par la seule analyse économique, et encore moins scientifique, des enjeux associés. La vaste étendue des aspects du don et de la transfusion traités à travers le cinéma rappelle la complexité de la question, ainsi que la dimension humaine et sociale des conséquences de ce choix.

Références

1. Lefrère JJ, Berche B. Karl Landsteiner découvre les groupes sanguins. Transf Clin Biol 2010; 17 : 1-8.

2. Danic B. Comprendre le don : l’apport des sciences humaines à l’activité de prélèvement. Transf Clin Biol 2003; 10 : 146-150.

3. Friedmann G, Morin E. Sociologie du cinéma. Revue internationale de filmologie, 1955 ; 10 : 95-112.

4. Gallimard, Découvertes., Binet J.L. Le Sang et les hommes. 1988.

5. Lefrère JJ, Danic B. Pictorial representation of transfusion over the years. Transfusion 2009; 49 : 1007-1017.

6. Lefrère JJ, Danic B. Blood donation on posters : a worldwide review. Transfusion, in press.

7. Schulzki T, Seidel K, Storch H, et al. A prospective multicentre study on the safety of long-term intensive plasmapheresis in donors. Vox sanguinis 2006; 91: 162-173.

8. Rodell MB, Lee ML. Determination of reasons for cessation of participation in serial plasmapheresis programs. Transfusion 1999; 39: 900-903.

9. Luke TC, Kilbane EM, Jackson JL, Hoffman SL. Meta-analysis: convalescent blood products for Spanish influenza pneumonia: a future H5N1 treatment? Ann Intern Med 2006 ; 145 : 599-609.

10. Danic B, Lefrère JJ. La Transfusion et le don de sang à l’écran, in : Le Sang, arts, sciences, vie, Favre, 2011, p. 84-97.


 

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