ARTICLE
Plusieurs critères ont été utilisés
pour définir le caractère massif d'une transfusion. La définition
la plus commune est le remplacement, dans un délai inférieur
à 24 heures, d'une perte sanguine équivalent à un
volume sanguin circulant, ou encore la transfusion de 8 à 10 concentrés
érythrocytaires chez un adulte de corpulence moyenne. Cette définition
suppose un large éventail de situations cliniques très différentes
quant à leur environnement et aux conséquences de la compensation
des pertes sanguines. Ainsi, ce vocable peut tout aussi bien être
appliqué au remplacement de pertes hémorragiques abondantes
attendues en situation de chirurgie élective, à la réanimation
d'un état de choc hémorragique chez un polytraumatisé
en salle d'urgence et à la transfusion régulière
de 10 unités érythrocytaires en 24 heures. L'importance
du facteur temps dans les conséquences de la transfusion massive
a conduit à la suggestion d'autres définitions privilégiant
la dimension de débit à la notion de volume.
La survenue, en situation de transfusion massive, de saignements microvasculaires
(SMV) témoignant de désordres de l'hémostase primaire,
de la coagulation ou de la fibrinolyse est connue depuis longtemps. Dans
l'étude classique de Miller et al., ces saignements dits
« anormaux » peuvent apparaître après transfusion
de l'équivalent d'une volémie, leur fréquence croissant
avec le nombre d'unités transfusées [1]. Ils soulèvent
le problème difficile de leur étiopathogénie et de
leur prise en charge thérapeutique.
Facteurs impliqués dans les désordres
de l'hémostase
Le concept de coagulopathie de dilution
Dans les études anciennes, où la transfusion était
assurée par du sang total, la dilution portait essentiellement
sur les plaquettes [1]. La stratégie transfusionnelle actuelle
supposant la substitution initiale des pertes sanguines par des concentrés
érythrocytaires et des solutions dépourvues de vertus hémostatiques
a pour conséquence attendue la dilution progressive des plaquettes
et des facteurs de coagulation. Ce concept de coagulopathie de dilution
(ou, plutôt, de perte/dilution) est souvent présenté
comme le principal mécanisme de coagulopathie. Cette explication
est séduisante par sa simplicité et sa traduction en un
modèle mathématique de décroissance exponentielle
des plaquettes et des facteurs de coagulation en fonction de la masse
sanguine perdue et substituée par des solutions d'expansion volémique.
De plus, elle permet d'imaginer une prévention par la transfusion
de plaquettes et de plasma frais congelé (PFC). Toutefois, plusieurs
constatations invitent à penser que ce mécanisme ne peut
constituer la seule explication :
La première est que la moyenne de décroissance
du chiffre de plaquettes (et de facteurs de coagulation) est plus lente
que ne le laisse supposer le modèle de dilution [2-4]. Seul le
fibrinogène a une cinétique de décroissance conforme
aux prédictions [4]. De plus, la baisse des facteurs de coagulation
entraînée par dilution est transitoire et certainement très
variable avec le débit de remplacement des pertes.
La deuxième est qu'il existe une grande variabilité
interindividuelle de la décroissance, notamment pour les plaquettes.
Loin d'être toujours harmonieuse, elle peut être très
brutale chez certains malades. La variation du chiffre de plaquettes liée
à d'autres facteurs que la quantité de sang transfusée
est estimée à 85 % dans une étude [5], à 65
% dans une autre [3].
Enfin, il n'a jamais été possible de documenter
le bénéfice, sur l'apparition de saignements anormaux, d'un
apport prophylactique de plaquettes ou de PFC obéissant à
des formules dérivées de la théorie de la dilution
[3]. Le bénéfice d'un apport prophylactique de PFC n'a pu
être mis en évidence dans deux études [6, 7]. Toutefois,
des difficultés méthodologiques majeures dans les études
citées empêchent de conclure définitivement à
l'absence d'intérêt d'une transfusion prophylactique (voir
infra).
Au total, le phénomène de dilution n'est pas le seul mécanisme
déterminant l'apparition de saignements anormaux. Toutefois, sa
contribution à la défaillance hémostatique est une
spéculation logique, notamment en cas de remplacement rapide de
la spoliation sanguine.
Coagulation intravasculaire disséminée
(CIVD)
Dans certaines situations chirurgicales ou traumatiques, la libération
ou l'expression importante de facteur tissulaire peut générer
de grandes quantités de thrombine et une CIVD aiguë. L'existence
d'un tableau biologique de CIVD est attestée dans de nombreuses
situations de transfusion massive : traumatisme crânio-cérébral,
dysgravidie, rupture d'anévrysme de l'aorte abdominale, chirurgie
carcinologique étendue, etc. L'activation incontrôlée
de la coagulation est la source à laquelle s'abreuve la défaillance
hémostatique. Le saignement en cas de CIVD aiguë résulte
d'une consommation excédant la production conduisant à un
déficit en divers éléments de la coagulation (thrombopénie,
hypofibrinogénémie et baisse de facteurs de coagulation).
À la coagulopathie de consommation s'ajoutent d'autres phénomènes.
La réaction fibrinolytique a généré de la
plasmine. Protéase peu spécifique, la plasmine entraîne
une biodégradation de la fibrine, mais aussi de certains facteurs
(fibrinogène, V, VIII, IX). Les produits de dégradation
de la fibrine exercent une activité anticoagulante : ils fixent
la thrombine et donc la neutralisent, entravent la polymérisation
de la fibrine et occupent les récepteurs plaquettaires au fibrinogène.
De plus, les plaquettes activées peuvent ne pas avoir été
consommées mais ont perdu leur contenu granulaire et leur compétence
hémostatique : à la thrombopénie peut s'ajouter une
altération des fonctions plaquettaires. L'impact de la réaction
fibrinolytique sur la tendance hémorragique varie probablement
avec le contexte étiologique de la CIVD. Certaines situations chirurgicales
peuvent générer une activation exagérée de
la fibrinolyse (transplantation hépatique). Le rôle joué
par la défaillance circulatoire est suggéré par plusieurs
études [8, 9]. L'insuffisance circulatoire serait essentiellement
un facteur de pérennisation de la CIVD en induisant une dysfonction
endothéliale, une souffrance tissulaire, et en réduisant
la clairance hépatique de facteurs activés de coagulation.
Un déchocage rapide et efficace est un élément de
la prévention et du traitement des désordres de l'hémostase.
Notons que, surtout quand elle est brutale et évocatrice de CIVD,
la survenue d'un saignement microvasculaire (SMV) doit toujours faire
évoquer un accident d'incompatibilité érythrocytaire
qu'un climat d'urgence vitale a tendance à favoriser.
Hypothermie
La transfusion rapide, sans réchauffement, de sang conservé
à 4 °C expose le malade à un risque vital immédiat,
la dépression myocardique précédant la fibrillation
ventriculaire et l'asystolie. Le réchauffement insuffisant des
produits transfusés et des solutions d'expansion volémique
majore l'hypothermie à laquelle les polytraumatisés, les
sujets âgés et les patients anesthésiés sont
particulièrement exposés. L'hypothermie constitue un facteur
pronostique péjoratif majeur chez les polytraumatisés [10].
De nombreux travaux expérimentaux et cliniques suggèrent
qu'elle a de nombreuses conséquences délétères
sur l'hémostase. Chez le polytraumatisé massivement transfusé,
elle (< 34 °C) est un facteur prédictif de coagulopathie
sévère [11]. Une étude randomisée en chirurgie
réglée démontre que, très modérée,
elle a un impact perceptible sur les pertes sanguines [12]. Elle induirait
des anomalies de la fonction plaquettaire à plusieurs niveaux :
diminution de la libération de thromboxane A2, internalisation
de la glycoprotéine Ib-IX et expression membranaire de la protéine
GMP-140 [13]. De plus, les réactions enzymatiques intervenant dans
la coagulation seraient ralenties, phénomène non détecté
par les tests conventionnels de laboratoire habituellement effectués
à 37 °C [14].
Autres facteurs
D'autres éléments peuvent contribuer à un SMV,
tel l'abaissement de l'hématocrite en dessous de 27 % en présence
d'une thrombopénie (< 100 G/l). De multiples facteurs expliquent
cet effet bien connu de l'hématocrite sur l'hémostase primaire,
notamment l'effet mécanique de margination des plaquettes vers
les parois vasculaires exercé par les hématies. De plus,
l'ADP contenu dans la membrane érythrocytaire est un puissant activateur
plaquettaire dont la quantité disponible est proportionnelle au
nombre absolu de globules rouges. Ces derniers activent également
directement la voie du thromboxane A2, puissante molécule pro-agrégante.
Au total, les SMV des transfusions massives sont multifactoriels, la
part des différents mécanismes étant vraisemblablement
variable selon la situation. Peuvent éventuellement y contribuer
les effets propres de certaines solutions de remplissage.
Les solutés d'expansion volémique
et l'hémostase
Les troubles de l'hémostase induits par l'utilisation des solutions
d'expansion volémique sont de deux types : d'une part, des altérations
non spécifiques liées à l'hémodilution et,
d'autre part, des effets propres liés à certains substituts
colloïdaux du plasma.
Les perturbations de la coagulation liées à l'hémodilution
sont d'importance variable selon le volume perfusé. En cas d'hémodilution
importante (> 30 % du volume sanguin total), un état d'hypocoagulabilité
est constamment noté aux résultats des tests mesurant la
coagulation globale et la fibrinolyse sans pour autant qu'un SMV soit
présent.
Les solutions cristalloïdes et d'albumine n'ont pas d'effet propre
sur l'hémostase. En revanche, les substituts colloïdaux qui
constituent, en pratique, les produits majeurs du remplissage vasculaire
peuvent éventuellement en avoir : il s'agit des dextrans, des gélatines
et des hydroxyéthyl amidons (HEA).
Les dextrans
Les effets délétères des dextrans sur l'hémostase
sont bien connus et ont joué un rôle dans la défaveur
qu'ont connue ces agents aujourd'hui peu utilisés. Ils interfèrent,
d'une part, avec l'hémostase primaire et, d'autre part, avec la
structuration du caillot. Ces effets sont directement proportionnels au
poids moléculaire du dextran utilisé et à la quantité
perfusée. Les anomalies de l'hémostase apparaissent si le
poids moléculaire excède 40 kilodaltons et si la quantité
perfusée est supérieure à 1,5 g/kg/j. Les dextrans
induisent des perturbations de l'hémostase comparables à
celles observées dans la maladie de Willebrand de type I. La perfusion
de dextran entraîne une chute du facteur Willebrand (FvW). Ce dernier
serait adsorbé sur les molécules de dextran, avec pour conséquence
une diminution de l'agrégation plaquettaire induite par la ristocétine.
Les dextrans sont en outre susceptibles d'altérer la polymérisation
de la fibrine en accélérant la conversion du fibrinogène
par la thrombine. La structure des polymères de fibrine s'en trouve
altérée, et les caillots formés plus facilement lysés
par la plasmine. Par ailleurs, le système fibrinolytique proprement
dit ne semble pas affecté par la perfusion de dextrans.
Les gélatines
Elles ont une réputation de neutralité vis-à-vis
de l'hémostase. Toutefois, il a été montré
qu'elles pouvaient induire une diminution du FvW plus importante que ne
le suppose la simple dilution [15]. Elles pourraient aussi entraîner
une altération de la qualité du caillot. In vitro,
les propriétés physiques du caillot formé par du
sang frais dilué avec des concentrations croissantes de gélatine
sont modifiées. Les gélatines se fixeraient sur la fibronectine
qui contribue à la structuration du caillot. De ce fait, les gélatines
seraient incorporées dans les caillots, interférant avec
la polymérisation de la fibrine et le développement de leur
structure macromoléculaire [16]. Leur implication clinique est
faible au vu des études effectuées dans un environnement
de chirurgie réglée. Leur très large utilisation
en anesthésie-réanimation et l'absence d'accidents rapportés
laisse supposer l'absence de risque hémorragique notable de ces
agents.
Les hydroxyéthyl amidons (HEA)
Les interactions de ces agents avec l'hémostase sont connues
depuis longtemps. Elles ont été surtout décrites
avec les HEA de haut poids moléculaire qui ne sont pas en usage
en France. En revanche, les HEA de poids moléculaire plus bas sont
très utilisés depuis quelques années en raison de
leur fort pouvoir d'expansion volémique et, pour certains, de leur
longue durée d'action. Ces derniers sont également susceptibles
d'induire des anomalies de l'hémostase sous certaines conditions,
tels un apport massif ou une accumulation consécutive à
des apports répétés sur plusieurs jours [17].
En effet, les molécules d'amidon fixent le complexe Willebrand
et l'importance de la fixation est proportionnelle à la quantité
de molécules circulantes. Un tableau de véritable maladie
de Willebrand acquise résulte de concentrations élevées
liées, soit à un haut poids moléculaire, soit à
une dose massive, soit, en cas d'administration répétée,
à des facteurs limitant la dégradation des molécules
par l'alpha-amylase (substitution molaire élevée, fixation
importante des radicaux hydroxyéthyl sur le carbone 2 des résidus
glucose) [18]. C'est ainsi que l'Elohès® (HEA de
poids moléculaire moyen mais ayant des caractéristiques
ralentissant sa dégradation) a été à l'origine
d'accidents hémorragiques au cours d'administrations répétées
prolongées, accidents ayant fait l'objet d'une récente enquête
nationale de pharmacovigilance. Ainsi, il est recommandé de limiter
la dose d'Elohès® à 33 ml/kg/j et la durée
de traitement à 4 jours, avec une dose maximale administrée
ne devant pas excéder 80 ml/kg. Les HEA de poids moléculaire
moyen au degré de substitution plus faible et au ratio C2/C6 plus
bas comme l'Hestéril®, l'Heafusine®
ou le Plasmohès®, pourraient conduire aux mêmes
difficultés si le volume perfusé est important. De plus,
il est à noter que les recommandations quant aux volumes maximaux
tolérables ne prennent en compte que les études ayant examiné
l'impact de l'administration isolée des HEA ; ces volumes doivent
être revus à la baisse en cas d'administration préalable
d'autres solutions d'expansion volémique, notamment de gélatines.
Par ailleurs, les interactions entre HEA et FvW sont d'autant plus marquées
que le taux de FvW initial est bas. Sans retenir les patients atteints
d'une maladie de Willebrand chez qui l'utilisation des HEA est une contre-indication
formelle, le taux de FvW est spontanément plus bas chez les sujets
du groupe sanguin O chez qui l'apport d'un HEA peut amener ce taux dans
des zones incompatibles avec un geste invasif.
Indépendamment de l'effet propre des HEA sur l'hémostase,
le fort pouvoir d'expansion volémique de ces solutés induit
une chute de l'hématocrite et des plaquettes responsable d'une
atteinte de l'hémostase primaire qui peut se révéler
préoccupante quand l'hématocrite est inférieur à
27 % et la numération des plaquettes à 100 G/l. Ce retentissement
ne doit pas être négligé.
Prévention et traitement des désordres
de l'hémostase
Elle constitue la troisième priorité de la prise en charge
des spoliations sanguines massives, après le rétablissement
et le maintien d'une volémie satisfaisante, et d'une capacité
oxyphorique suffisante.
Des recommandations difficiles à établir
La codification thérapeutique des anomalies de l'hémostase
en situation de transfusion massive se heurte à plusieurs difficultés.
La carence d'études apportant un haut niveau de preuves est un
obstacle majeur à l'élaboration de recommandations. L'étude
du domaine de la transfusion massive est compliquée par la multiplicité
des causes, des conditions techniques et logistiques. Les études
prospectives appliquant un protocole défini étant souvent
difficiles à conduire dès que s'installe un climat d'urgence
vitale, la majorité des informations repose sur des essais rétrospectifs
ou non contrôlés, sur des petits effectifs. Le contexte de
la transfusion est très variable (polytraumatisés opérés
en urgence, chirurgie élective très hémorragique,
chirurgie cardiaque). La majorité des travaux remontent à
l'ère du sang total alors que la composition des produits utilisés
aujourd'hui pour la compensation des pertes sanguines a radicalement changé.
Des solutés colloïdes interférant directement avec
l'hémostase sont parfois utilisés. De nombreuses informations
pertinentes font défaut, notamment quant aux tests de coagulation
effectués. Il n'est que très rarement fait mention du type
de réactif choisi : de la céphaline (temps de céphaline
activateur), de la thromboplastine (temps de Quick) et/ou du moniteur
de coagulation utilisés au laboratoire. Quand des moniteurs portables
sont préférés, ils sont directement substitués
aux tests conventionnels sans comparaison. Ces tests ne tiennent pas compte
du degré de dilution des patients. Il est bien évident que
le volume de plasma diffère pour un hématocrite de 20 ou
40 %. En conséquence, la quantité de citrate présente
initialement dans le tube d'hémostase restant constante, la recalcification,
« starter » de la réaction devrait varier en fonction
de l'hématocrite. L'importance de la baisse de l'hématocrite
est généralement négligée. La température
centrale des patients n'est pas mentionnée dans la majorité
de ces travaux.
Le saignement anormal est défini de façon variable selon
les études. Ainsi, Murray et al. utilisent des critères
précis : saignement récurrent après hémostase
chirurgicale de la plaie opératoire, augmentation du saignement
en l'absence d'augmentation de la pression artérielle ou veineuse
ou de modification de la dissection, diminution de la formation de caillots
dans le champs opératoire [19]. La proportion de malades présentant
un saignement jugé anormal est de 53 % dans cette étude,
remarquable par l'homogénéité de la population étudiée
(chirurgie élective de stabilisation postérieure du rachis),
le monitorage garantissant l'absence d'insuffisance circulatoire peropératoire,
un même opérateur et un seul anesthésiste, des pertes
sanguines relativement faibles. À l'opposé, la proportion
est voisine de 20 % dans deux études effectuées dans un
même centre et concernant une population de malades massivement
transfusés, fréquemment dans un contexte d'urgence traumatique
avec choc [3, 5]. Ces discordances montrent bien la dimension subjective
de l'appréciation du caractère « anormal » d'un
saignement chirurgical. Il est donc souhaitable de documenter dans la
mesure du possible les anomalies par des examens biologiques.
Les données biologiques posent le double problème de la
disponibilité « en temps utile » des résultats
et de leur valeur prédictive. Il y a, en effet, un impératif
de rapidité dans la détection et de l'évaluation
répétée de désordres parfois complexes de
l'hémostase qui se heurte aux délais d'obtention des tests
analytiques conventionnels de la coagulation pratiqués au laboratoire.
La numération plaquettaire est le seul examen réellement
accessible en urgence, dans la mesure où son délai d'obtention
est quasiment limité au délai de transport du prélèvement.
Même en bénéficiant d'une attention prioritaire, la
réalisation d'examens simples tels que le temps de Quick (TQ),
le temps de céphaline activateur (TCA) et la fibrinogénémie
demande au minimum 30 minutes dans les meilleurs cas (délais de
transport non compris). À partir de quelques travaux, il est possible
de dégager des seuils de valeurs fréquemment associées
à un saignement anormal [20, 21] : numération plaquettaire
< 50 ou 100 G/l, TQ et TCA < 1,5 ou 1,8 X la valeur du témoin,
et fibrinogénémie < 0,8-1 g/l. Le dosage du fibrinogène,
souvent oublié, est important ; en effet, il a été
montré récemment que ce facteur est précocement affecté
par le processus de dilution [4].
La transfusion de produits sanguins et de médicaments
dérivés du sang
La prophylaxie, une approche controversée
En raison de l'absence de démonstration de son efficacité,
l'administration prophylactique d'unités plaquettaires ou de PFC
n'est habituellement pas recommandée. Cette position de principe
est théoriquement criticable et irréaliste.
En effet, les travaux n'ayant pas démontré l'efficacité
de la transfusion prophylactique comportent trop de failles méthodologiques
pour permettre de conclure à son inefficacité. Il en est
ainsi de l'étude de Reed et al. qui constitue le pivot de
l'argumentaire des textes condamnant l'administration prophylactique de
plaquettes en transfusion massive [3]. C'est la seule étude prospective,
randomisée en double aveugle qui a comparé un groupe de
malades recevant préventivement 6 concentrés de plaquettes
standard (CPS) toutes les 12 unités érythrocytaires à
un groupe témoin recevant une quantité de plasma équivalente
à celle contenue dans 6 CPS ; dans ces conditions, la proportion
de malades ayant un saignement microvasculaire diffus est de 18 % dans
les deux groupes. Toutefois, l'étude porte sur un faible collectif
de malades (23 au total) massivement transfusés en situation d'urgence,
le plus souvent traumatique ; un nombre important de malades sont exclus
a priori ou a posteriori pour des motifs variés,
notamment l'existence d'une CIVD patente à l'admission, ce qui
restreint la validité externe de ses conclusions ; la stratégie
transfusionnelle est ancienne, fait appel au sang total « modifié
» (dépourvu de plaquettes et de cryoprécipité)
qui suppose l'apport d'une certaine quantité de facteurs de coagulation
; il n'est pas tenu compte de toutes les variables interférant
avec l'hémostase, comme la température. La seule étude
randomisée explorant l'intérêt de la transfusion prophylactique
de plasma a été effectuée sur un modèle de
choc hémorragique chez le chien [7]. S'inscrivant en faux contre
l'idée que la survenue de SMV serait une fatalité, le témoignage
de certains centres suggère que l'application d'une politique de
transfusion prophylactique de fractions coagulantes puisse permettre d'éviter
les SMV lors de pertes sanguines équivalent à 4 masses sanguines
[22].
La condamnation de la transfusion prophylactique aboutit à des
recommandations irréalistes. Elle suppose que la transfusion de
fractions coagulantes soit assujettie à la conjonction de l'existence
d'un SMV et de résultats d'examens biologiques. Or, les délais
d'obtention de ces derniers peuvent être très longs, notamment
le TQ et le TCA, de même que les délais de délivrance
de produits sanguins labiles, notamment de PFC « décongelé
». Leur échelle de temps est souvent difficilement compatible
avec celle de la prise en charge de spoliations sanguines se chiffrant
en masses sanguines par heure. Obéir à de telles recommandations
mues par le souci d'éviter des transfusions inutiles conduirait
à prendre en charge tardivement des situations devenues difficilement
contrôlables avec un taux élevé de mortalité
sans commune mesure avec les risques connus actuels de la transfusion
de produits sanguins labiles.
Au total, un raisonnement probabiliste contraint à estimer que
les seuils biologiques associés à la présence d'un
SMV seront atteints lorsque près d'une masse sanguine aura été
substituée par des concentrés globulaires, cristalloïdes
et colloïdes, à anticiper cette situation et à transfuser
du PFC sécurisé ou viro-atténué. Ainsi, Leslie
et Toy ont étudié rétrospectivement les anomalies
des tests simples de coagulation observées chez des patients ayant
reçu de 10 à 83 unités érythrocytaires dans
un contexte d'urgence le plus souvent traumatique [23]. Ils concluent
que des anomalies probablement signifiantes du TQ et du TCA sont constantes
après transfusion de 12 unités. En raison d'une obtention
plus rapide de la numération et d'unités plaquettaires,
il apparaît plus facile d'établir l'indication d'une transfusion
de plaquettes sur un chiffre.
L'administration thérapeutique
Pour les raisons indiquées précédemment, la transfusion
érythrocytaire visant le maintien d'un hématocrite proche
de 30 % peut contribuer au contrôle d'un SMV. L'apport d'unités
plaquettaires et/ou de PFC ne se discute plus en présence d'un
SMV associé à une thrombopénie et/ou d'un taux bas
de facteurs de coagulation documentés ou, à défaut,
vraisemblables.
Le chiffre de 50 G/l considéré comme le seuil indiquant
la transfusion de plaquettes doit être revu à la hausse (100
G/l) en cas d'éventualité de saignement occulte ou chirurgicalement
incontrôlable, tout particulièrement en cas de traumatisme
crânio-cérébral. Cette dernière recommandation
est en accord avec celles de l'AFS-ANAES [24], de l'American College of
Pathologists [25] et du British Committee for Standards in Haematology
[26] sur le chiffre minimal de plaquettes avant neurochirurgie. Pour réduire
le nombre de donneurs auxquels le receveur est exposé les concentrés
plaquettaires d'aphérèse (CPA) doivent être, si possible,
préférés aux CPS.
L'apport de PFC est indiqué lorsque l'allongement du TQ et du
TCA excède 1,8 fois le témoin selon certains et 1,5 selon
d'autres (valeur à retenir en cas de traumatisme crânien).
L'apport de PFC sécurisés ou viro-atténués
doit être envisagé dès que la compensation des pertes
sanguines atteint une masse sanguine. Compte tenu d'un objectif d'hématocrite
de 30 %, ceci équivaut environ à la transfusion de 8 concentrés
de globules rouges chez un homme adulte de corpulence moyenne. En cas
de spoliation sanguine persistante, un apport de 4 unités de PFC
pour 6 unités érythrocytaires est une approximation théorique
raisonnable [27]. Récemment, l'attention a été attirée
sur l'impact des modalités d'administration du PFC sur le taux
de facteurs de coagulation en résultant. Une simulation de deux
modes d'administration de quantités équivalentes de PFC
(bolus rapide ou transfusion régulière) montre qu'une administration
rapide permet théoriquement de parvenir à des taux plus
élevés et plus stables de facteurs de coagulation [27].
Toutefois, la transfusion rapide de PFC s'accompagne d'un apport de citrate
pouvant excéder transitoirement les capacités de métabolisme
de ce chélateur des cations divalents. Il en résulte une
baisse de la concentration du calcium ionisé biologiquement actif,
dont le risque dominant est une incompétence myocardique pouvant
aller jusqu'à l'asystolie. Décrite initialement lors de
la transfusion rapide de sang total, cette complication est aujourd'hui
le fait de la transfusion rapide de plasma. L'augmentation des concentrations
de citrate dépend des capacités de métabolisme (essentiellement
hépatique) de l'organisme. Certains facteurs, comme l'hypothermie,
l'insuffisance circulatoire avec diminution du débit sanguin hépatique,
favorisent son accumulation. La transplantation hépatique et toutes
les interventions chirurgicales s'accompagnant d'une exclusion vasculaire
du foie sont des situations paradigmatiques du fait de capacités
nulles ou réduites de métabolisme hépatique. L'apport
de calcium (au mieux sous forme de chlorure) peut être nécessaire
en cas de transfusion rapide et abondante en plasma, notamment si apparaît
un tableau de défaillance circulatoire ou un allongement progressif
de l'intervalle QT sur la tracé électrocardioscopique.
L'apport de concentrés de fibrinogène peut constituer
un moyen rapide de restaurer une concentration de fibrinogène supérieure
à 0,8 g/l.
Des arguments théoriques et expérimentaux font des concentrés
d'antithrombine III un traitement attractif en cas de CIVD. Leur utilisation
est actuellement limitée par la conjonction de l'absence de démonstration
claire de leur capacité à transformer le pronostic des déficits
acquis et d'un coût élevé.
Traitement non transfusionnel
En dehors du traitement « mécanique » implicite de
l'origine de spoliation sanguine par les techniques chirurgicales, endoscopiques
ou radiologiques (embolisation) possibles, il comporte la correction énergique
d'une éventuelle insuffisance circulatoire, d'une hypothermie et
l'utilisation d'agents pharmacologiques intervenant sur l'hémostase,
la coagulation ou la fibrinolyse.
La prévention des déperditions thermiques ou le réchauffement
en cas d'hypothermie sont des composantes importantes du traitement des
désordres de l'hémostase et impliquent trois nécessités.
La première est le réchauffement des produits transfusés,
au mieux pendant la transfusion par des systèmes d'échangeurs
thermiques à contre-courant. La deuxième est de surveiller
la température centrale, habituellement par une thermistance sophagienne.
La troisième est le réchauffement du patient, ce qui peut
être aujourd'hui efficacement réalisé, au bloc opératoire,
par une couverture à convection forcée d'air chaud en recrutant
la plus grande surface corporelle possible.
L'aprotinine, inhibiteur à spectre large des sérine-protéases
d'origine bovine, est utilisée dans la prévention des pertes
sanguines abondantes en chirurgie cardiaque et hépatique, avec
une efficacité démontrée. Cette efficacité
tient probablement beaucoup à son activité antiplasmine,
bien que d'autres mécanismes d'action ne soient pas exclus. Son
utilisation thérapeutique en présence d'un SMV est peu documentée,
théoriquement illogique en cas de CIVD quand elle est isolée,
mais potentiellement utile en cas d'hyperfibrinolyse. Dans les mêmes
conditions, l'utilisation d'acide tranexamique, antifibrinolytique analogue
de synthèse de la lysine, est peu documentée et peut-être
moins efficace. En dehors des maladies constitutionnelles de l'hémostase
dans lequelles il est utile, l'intérêt thérapeutique
en cas de SMV de l'acétate de desmopressine est mal documenté
et douteux, mais il a été noté qu'il peut entraîner
une augmentation d'un taux de FvW abaissé par la perfusion d'HEA
[28].
CONCLUSION De
nombreux facteurs peuvent engendrer ou alimenter des anomalies de l'hémostase
en situation de transfusion massive. Ils peuvent être liés
à la stratégie transfusionnelle qui a connu au cours des dernières
décennies la disparition du sang total au profit de l'association
de substituts colloïdaux et de concentrés érythrocytaires,
mais aussi au contexte, à la maladie ou à l'acte chirurgical
ayant conduit à la transfusion massive. Le traitement associe la
correction du choc, de l'hypothermie, le maintien d'un hématocrite
proche de 30 % et l'apport de facteurs de coagulation et de plaquettes.
Si la transfusion plaquettaire peut être guidée par la numération,
l'indication de la transfusion de plasma frais congelé doit être
posée dès le remplacement de l'équivalent d'une masse
sanguine, seuil de définition du caractère massif d'une transfusionREFERENCES
1. Miller RD, Robbins TO, Tong MJ, Barton SL. Coagulation defects associated
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