ARTICLE
L'intérêt du ganglion sentinelle (GS) dans les cancers digestifs
n'est pour l'instant que spéculatif. Son utilisation dans le futur
repose sur un double pari.
Le premier pari est d'ordre technique : en matière de cancers
digestifs, il existe bien, pour un organe donné, un seul GS (ou
au maximum 2-3) et sa technique de détection est fiable.
Le deuxième pari est d'ordre pronostique et thérapeutique
: l'analyse histologique « sophistiquée » d'un seul ganglion,
certes le plus informatif puisque c'est celui qui a le plus de probabilités
d'être atteint, est capable d'apporter des informations pronostiques
supplémentaires par rapport à nos critères actuels,
et ces informations supplémentaires débouchent sur une modification
du traitement actuel.
À ce jour, aucun de ces deux paris n'a été gagné
; cependant, de multiples travaux et éléments de réflexion
méritent de faire une mise au point sur ce sujet.
Historiquement, Ramon Cabanas introduisit le concept du GS en 1977 dans
le traitement du cancer de la verge [1], avec comme problématique
le repérage des ganglions drainant cet organe central. Le repérage
sans l'aide d'une technique particulière était difficile
car très variable et sa valeur pronostique importante, bien qu'elle
ne modifiât en rien le traitement ou le pronostic (faute d'avoir
démontré qu'un curage ganglionnaire plus étendu améliorait
le pronostic et faute de disposer d'un traitement adjuvant efficace).
L'étude histologique de ces GS se faisait de manière classique,
après coloration à l'hématoxylline-éosine.
Cette problématique de la localisation du premier ganglion touché
ne se posait alors pas en cancérologie digestive.
Indépendamment de cette problématique, de nouvelles techniques
de détection des micrométastases (par définition
< 2 mm) et des cellules tumorales circulantes se sont développées,
que nous nommerons ici « sophistiquées », pour lesquelles
le seuil de détection est bien plus bas, donc plus sensible et
performant que celui de l'analyse histologique classique : l'immunohistochimie
(capable de détecter 1 cellule tumorale parmi 104 lymphocytes)
et l'amplification génique (capable de détecter 1 cellule
tumorale parmi 106 lymphocytes) [2]. Le plus souvent, plutôt
que de rechercher une anomalie de l'ADN par PCR, on recherche une anomalie
d'un ARNm, ce qui demande une technique plus complexe (RT-PCR) et implique
de travailler sur des tissus frais ou immédiatement congelés.
Les performances de cette technique dépendent également
du choix et de la quantité de marqueurs testés. Ces techniques
sophistiquées ont un coût élevé et ne peuvent
être effectuées sur un grand nombre de ganglions. En revanche,
elles sont réalisables sur un ou quelques ganglions, et, dans ce
cas, autant analyser les ganglions qui ont le plus de chance d'être
informatifs, donc le ou les GS. Se pose cependant le problème de
l'intérêt pronostique de ces analyses sophistiquées.
C'est la conjonction de ces deux nouveautés (la possibilité
technique de repérer le GS et la possibilité de l'analyser
par des techniques sophistiquées) qui est potentiellement intéressante
pour le traitement des cancers digestifs.
Potentiellement, l'analyse du GS pourrait remplacer
l'analyse classique des ganglions
Rappelons la méthodologie validée d'une analyse histologique
classique des ganglions d'une pièce d'exérèse : après
fixation dans du formol ou de l'AFA (acide acétique, formol, alcool),
les ganglions décelables sont repérés et prélevés.
La majorité mesurant moins de 5 mm de diamètre ne sont pas
analysés puisque non décelés au sein des mésos,
mais la plupart d'entre eux sont en fait négatifs [3]. Chaque ganglion
prélevé fait l'objet d'une coupe, et chacune des deux tranches
de section fait l'objet d'une coloration à l'éosine-hématoxilline
avant d'être analysée au microscope. Cette méthodologie
classique n'analyse que 1 % du tissu ganglionnaire prélevé
[2]. Par ailleurs, on sait que plus on analyse de ganglions, plus l'incidence
des ganglions envahis augmente [4]. Dès lors, un résultat
n'est fiable que si un nombre minimal de ganglions est analysé
pour chaque type de cancer. Ces minima en dessous desquels les résultats
anatomopathologiques sont peu fiables ont été clairement
définis par l'UICC [5] : 12 ganglions pour le côlon et le
rectum, 15 pour l'estomac, 6 médiastinaux pour l'sophage,
etc. En clair, on ne peut affirmer qu'une tumeur colique est classée
Dukes B (N0) lorsqu'il n'y a pas au moins 12 ganglions analysés
et négatifs. La plupart des centres de références
analysent entre 30 et 50 ganglions pour une colectomie ; il en est rarement
de même ailleurs ou en pratique privée où les cotations
d'actes sont actuellement insuffisantes pour étudier autant de
ganglions sans déficit. Le nombre moyen de ganglions analysés
sur les pièces de colectomie est de 6 en France [6] et aux États-Unis
[7]. On peut donc estimer que la qualité moyenne de ces résultats
laisse à désirer. D'un autre côté, analyser
un grand nombre de ganglions est dispendieux. Or il n'est pas impossible
que l'analyse méticuleuse, en coupes sériées, du
seul GS soit plus fiable et plus informative que l'analyse classique de
plusieurs ganglions [7]. L'impact pronostique mais aussi économique
d'une telle analyse serait majeur. Il est donc urgent de faire une étude
comparative de ces deux types d'analyse, ce qui n'a jamais été
fait à ce jour. Ensuite, si on imagine que l'étude du GS
est plus informative (et moins onéreuse) que notre analyse actuelle,
il sera alors indispensable de modifier la stadification actuelle et de
moduler en rapport nos attitudes thérapeutiques. Cette première
perspective est enthousiasmante et vertigineuse...
Fiabilité actuelle de la détection
du GS en cancérologie digestive
Bien qu'il n'y ait à ce jour aucun impact pronostique ni thérapeutique
démontré de l'étude des GS en cancérologie
digestive (voir paragraphe suivant), de nombreuses équipes se sont
penchées sur l'aspect technique de sa réalisation et sur
la fiabilité de sa valeur informative sur le statut des autres
ganglions.
Techniques de prélèvement
* Repérage in vivo
Ce sont les techniques les plus étudiées à ce jour,
surtout pour les cancers du côlon et du rectum et principalement
en utilisant seulement un colorant. Après laparotomie et exposition
de la tumeur, 1 à 2 ml de bleu patent ou du bleu isosulfan (Lymphazurin®)
à 1 % sont injectés en sous-séreux en périphérie
de la tumeur. En 1 à 5 minutes, de 1 à 3 (parfois 5) ganglions
se colorent et sont aussitôt repérés par un fil :
ce sont les GS. Soulignons ici que si on attend trop longtemps, tous les
ganglions se colorent progressivement. C'est donc le chirurgien (et non
l'anatomopathologiste) qui repère le GS (par un fil). Pour les
tumeurs du bas rectum, il est préférable de faire cette
injection par rectoscopie, dans la sous-muqueuse [10]. L'utilisation d'un
traceur radioactif (principalement un colloïde marqué au 99Tc)
est certainement utile à plusieurs titres : 1) ces particules de
grande taille sont retenues bien plus longtemps dans le GS que les colorants
(qui ne permettent la détection que pendant une courte période)
; 2) on ajoute une détection scintigraphique per-opératoire
à la seule détection colorimétrique, ce qui s'est
montré supérieur en pathologie mammaire ; 3) en clioscopie,
c'est une méthode quasiment indispensable pour détecter
aisément le GS, puisque les colorants sont mal visualisés
et le champ optique limité. En revanche, les inconvénients
d'une détection radioactive sont la nécessité d'injecter
le traceur plusieurs heures avant la chirurgie, ce qui demande en pratique
la réalisation d'une fibroscopie, la nécessité de
disposer d'un service de médecine nucléaire et d'une sonde
de détection peropératoire, éventuellement introduite
par des trocarts de clioscopie. Cette technique de radiodétection
a été testée dans les cancers digestifs avec succès
par Kitagawa et al. [23].
* Repérage ex vivo [10, 24, 25]
Elle se fait sur la paillasse, immédiatement après exérèse
de la pièce. Du bleu isosulfan est injecté dans les quatre
cadrans autour de la tumeur. Puis les sites d'injection sont massés
doucement pendant 2 à 5 min, ce qui permet de visualiser les canaux
lymphatiques puis les GS. Cette technique a permis de repérer une
moyenne de 2,8 GS pour 24 des 26 pièces analysées (92 %)
[24]. Il serait intéressant de comparer sur le plan topographique
les techniques in vivo et ex vivo... La technique ex
vivo a l'avantage de n'avoir aucune répercussion sur le déroulement
de l'opération. En revanche, elle n'est pas utilisable si l'on
envisage d'éviter une lymphadénectomie en cas de cancer
débutant avec GS négatif.
Que l'on emploie une technique in vivo ou ex vivo, il
semble que la détection du GS doive être faite très
précocement pour être performante, et non de manière
retardée (voir plus loin).
Résultats selon les localisations
Cancers colorectaux
Pour les 131 cas consécutifs réalisés par Saha
et al. [10], le repérage a été possible dans
99 % des cas et une moyenne de 1,8 GS a été identifiée
par patient (1 GS chez 42 %, 2 chez 38 %, 3 chez 18 % et 4 chez 2 %).
Chez 4 % des patients, un drainage inhabituel a été mis
en évidence par cette technique : 3 tumeurs coliques droites présentaient
un GS situé à gauche des vaisseaux coliques transverses,
imposant une colectomie plus étendue vers la gauche ; pour 2 tumeurs
du bas rectum, le GS était situé à l'origine de l'artère
mésentérique inférieure, donc distal. L'incidence
de ces drainages inhabituels a été de 3 sur 40 dans l'étude
de Bilchik [9]. Ces drainages inhabituels sont connus et classiques pour
cette pathologie (skip metastases). Un intérêt évident
et non contestable de cette technique de repérage est d'identifier
à coup sûr les GS, ce qui n'est pas fait en chirurgie carcinologique
classique. De 1 à 3 GS ont été retrouvés
chez chacun des 40 patients de l'étude multicentrique de Bilchik
et al. [9], et une moyenne de 3,7 chez 85 % des 33 patients de
Kitagawa et al. [23] en utilisant un traceur radioactif. À
l'opposé, Joosten et al. [8] n'ont repéré
un GS que chez 70 % de leurs 50 patients, mais en ne recherchant les GS
que tardivement après la résection de la pièce. De
manière similaire, la recherche tardive, ex vivo, du GS
sur 23 pièces d'exérèse, n'a permis à Merrie
et al. [25] de retrouver des GS que dans 45 % des cas, le plus
souvent négatifs alors que d'autres ganglions étaient envahis,
et cela en dépit d'une technique de détection mixte par
colorant et traceur radioactif. Cela montre clairement la nécessité
de réaliser cette détection précocement, in vivo
ou ex vivo.
* Cancers so-gastriques
Kitagawa et al. [23], en utilisant une détection par traceur
radioactif, ont retrouvé des GS chez 97 % des 35 cancers opérés
(avec en moyenne 3,3 par patient). Aucune étude histologique sophistiquée
n'a été réalisée dans cette série.
Cette même équipe a identifié des GS chez 88 % des
16 cancers sophagiens étudiés. Hiratsuka et al.
[26] ont étudié 44 tumeurs T1 de l'estomac et 30 tumeurs
T2, en utilisant du vert d'indocyanine comme colorant. Des GS (en moyenne
2,6 par patient) ont été repérés chez 99 %
d'entre elles. Un seul faux négatif (GS négatif, autre ganglion
positif) a été observé. Aucune étude histologique
sophistiquée n'a été réalisée.
Valeur informative
Globalement, lorsqu'un GS est positif (après étude histologique
classique), il s'agit une fois sur deux du seul ganglion positif de la
pièce [9, 12]. Dans la série de Saha et al. [10],
la plus importante publiée à ce jour, l'étude «
classique » des GS était négative chez 83 (64 %) des
131 patients. Chez 79 (95 %) d'entre eux, tous les autres ganglions analysés
étaient également négatifs, mais chez 4 (3 %), le
GS était négatif alors que d'autres ganglions étaient
positifs. Ces skip metastases ou faux négatifs de la méthode
intéressaient un patient avec une récidive anastomotique
après une colectomie et deux patients porteurs de volumineuses
tumeurs T4. Des micrométastases ganglionnaires (MMGG) découvertes
par la seule immunohistochimie ont été décelées
chez seulement 7 % des patients (6 des 83 GS négatifs après
examen classique). Des MMGG découvertes par la seule amplification
génique ont été décelées chez 30 %
des GS négatifs après immunohistochimie.
L'étude multicentrique de phase II de Bilchik et al. [9],
intéressant 40 patients, n'a jamais retrouvé de ganglion
non sentinelle envahi lorsqu'un GS était négatif. Après
analyse classique par coloration, le GS était envahi chez 25 %
des patients ; 10 % supplémentaires étaient positifs seulement
en immunohistochimie, et 46 % supplémentaires uniquement en RT-PCR
utilisant trois marqueurs différents. En définitive des
MMGG ont été décelées dans 53 % des GS classés
négatifs après coloration classique. L'apport des analyses
histologiques sophistiquées des GS négatifs est rapporté
dans le tableau.
L'étude du GS dans la terminologie de
l'UICC
Selon les dernières recommandations d'Hermanek [27], au nom de
l'UICC, la découverte de MMGG (< 2 mm) au sein du GS étudié
par des coupes sériées se classe pN1. En revanche, la découverte
de cellules tumorales isolées au sein du GS par des techniques
sophistiquées se classe pN0, accompagné de la mention (i+)
si elles ont été mises en évidence par immunohistochimie,
et par la mention (mol+) si elles ont été
mises en évidence par RT-PCR. Lorsqu'il s'agit d'analyses faites
sur un GS, on y ajoute la mention (sn). Ainsi, un GS positif seulement
en immunohistochimie se nommera : pN0 (i+)(sn).
Intérêt pronostique (et thérapeutique
éventuel) de la détection des MMGG
Nous postulerons que la recherche de MMGG par des techniques sophistiquées
au sein d'un GS n'a d'intérêt que chez les patients classés
pN0 à l'issue d'une étude anatomopathologique classique.
Pour les principaux cancers digestifs, cela élimine donc les tumeurs
classées pN1-3, qui représentent approximativement 45 %
des cancers colorectaux, 60 % des cancers gastriques et 70 % des cancers
sophagiens.
L'analyse histologique du GS pose en 2001 plusieurs problèmes
:
1. La méthodologie de l'étude du GS chez un patient
classé pN0 ne fait l'objet actuellement d'aucun consensus.
Le plus souvent, le GS est sectionné tous les 3 mm et fait l'objet
de l'étude de 2 à 10 coupes sériées [8-10]
qui sont analysées avec les colorations histologiques standard
(éosine-hématoxilline) puis, en cas de négativité,
sont étudiées par immunohistochimie à l'aide d'anticorps
dirigés contre certains antigènes des cellules tumorales
(habituellement des anticorps anti-cytokératine pour les cancers
digestifs). La découverte de MMGG par coloration classique révèle
un amas de cellules tumorales probablement implantées dans le ganglion
(en raison de la présence d'un stroma). Sa signification pronostique
peut être différente de la découverte de MMGG par
immunohistochimie qui ne décèle que des cellules tumorales
éparses ou des petits amas de cellules souvent dépourvus
de stroma. L'analyse du GS par amplification génique, susceptible
de déceler une cellule tumorale unique traversant le ganglion,
nécessite une infrastructure importante et a une signification
pronostique encore différente. Les modalités de cette analyse
très sophistiquée sont multiples, non validées, et
ne font l'objet d'aucun consensus. La fréquence de ces différentes
MMGG est diversement rapportée dans la littérature. Pour
le côlon, elles ont été décelées par
coloration classique sur les coupes standard dans 55 à 77,5 % des
cas [9-12]. L'analyse par coloration classique des coupes sériées
du GS a permis de retrouver des MMGG supplémentaires dans 5,5 à
32 % des cas [10-12]. L'analyse par immunohistochimie des coupes sériées
du GS (négatif après colorations classiques) a permis de
retrouver des MMGG supplémentaires dans 5,5 à 25 % des cas
[8-12]. Enfin, l'analyse par amplification génique du GS (négatif
après immunohistochimie) a permis de déceler des cellules
tumorales dans 46 à 60 % des cas [9, 13].
2. La signification pronostique de l'analyse histologique du GS
est en grande partie inconnue. Il est certain que la réalisation
de coupes sériées tous les 3 mm au sein d'un ganglion, et
le fait de les analyser par coloration classique, est l'équivalent
au fait d'analyser un plus grand nombre de ganglions, ce qui augmente
l'incidence des cas N+ et améliore la classification
puisque des patients classés initialement pN0 deviennent pN1. En
revanche, concernant la valeur pronostique de MMGG découvertes
uniquement par immunohistochimie, seules deux études [13, 14] parmi
10 [13-22] ont démontré une répercussion sur le pronostic.
La valeur pronostique de cellules tumorales isolées est encore
plus obscure, puisqu'il peut s'agir de cellules en simple transit dans
le ganglion, au même titre que les cellules tumorales circulantes
(dans le sang) dont on connaît maintenant la présence dès
qu'une tumeur est invasive. En première analyse, il serait alors
plus simple de faire une prise de sang qu'une adénectomie pour
détecter ces cellules circulantes.
3. La répercussion thérapeutique de l'analyse histologique
du GS est actuellement nulle. Cette affirmation découle de
l'absence de signification pronostique actuelle de la découverte
d'une MMGG au sein de tout ganglion, qu'il soit sentinelle ou non. Cependant,
s'il s'avérait dans le futur que l'inverse soit démontré,
une répercussion thérapeutique pourrait voir le jour, à
la condition que l'on dispose d'un traitement adjuvant postopératoire
efficace. Pour l'instant, en matière de cancer digestif, seule
la chimiothérapie systémique de 6 mois par 5FU-acide folinique
bi-hebdomadaire (LV5FU2) a démontré son efficacité
pour les cancers coliques N+. Il n'en est pas de même
pour les autres cancers digestifs, pour lesquels il n'y a pas encore de
traitement adjuvant efficace.
Vingt à 30 % des cancers coliques N- (ou Dukes B)
développent des métastases, sans que l'on en comprenne la
raison. Il pourrait aussi bien s'agir de tumeurs faussement classées
N- (si l'on postule qu'une analyse plus performante des ganglions
soit susceptible de déceler des MMGG), que de tumeurs réellement
N- mais particulièrement agressives pour lesquelles
seule l'analyse des profils génotypiques donnera la solution.
Concernant l'étendue des curages ganglionnaires, on peut de principe
s'interroger sur l'impact que pourrait avoir la négativité
histologique d'un GS une fois que serait validée avec certitude
la fiabilité de sa détection (ce qui n'est pas encore le
cas). Connaître le résultat de l'étude du GS avant
de réaliser le curage ganglionnaire implique soit que son étude
soit réalisable rapidement en extemporané, soit que l'on
puisse aller le prélever sélectivement au cours d'un premier
temps opératoire (sous clioscopie par exemple). L'étude
extemporanée du GS est actuellement très controversée
sur le plan anatomopathologique car elle peut altérer le GS, rendant
ensuite impossible la découverte de MMGG : la manipulation d'un
ganglion « frais » est délicate car le tissu lymphoïde
est fragile. Actuellement, on peut dire que l'examen extemporané
d'un GS n'est justifié que s'il est macroscopiquement suspect ou
de grande taille. Dans le cas contraire, cet examen est proscrit. En clair,
ni les coupes sériées fines avec coloration classique, ni
l'immunohistochimie, ni l'amplification génique ne sont réalisables
en extemporané. Le prélèvement avec étude
histologique « complète » (sophistiquée) du GS
au préalable impliquerait deux anesthésies, deux actes chirurgicaux
et deux hospitalisations. Le bénéfice attendu doit alors
être important pour envisager ce traitement en deux étapes.
A priori, ce bénéfice pourrait consister à
ne pas réaliser de lymphadénectomie, chez les 30 à
40 % des patients qui sont N- (en fait moins si l'on suppose
que l'étude histologique sophistiquée du GS est plus performante
que l'étude classique, et donc classera plus de patients N+).
On pourrait alors envisager chez les patients GS-négatifs, puisque
la propagation intrapariétale des cancers est limitée, de
pouvoir réaliser seulement une courte colectomie, une courte sophagectomie
ou une gastrectomie très limitée. Cela peut sembler modérément
intéressant en première analyse : il n'y a pas beaucoup
d'avantages à retirer 15 cm de côlon plutôt que 30
cm, ou à réaliser une sophagectomie très segmentaire
quand la lésion est haut située. La réponse est tout
autre si on imagine qu'une tumeur basse de l'sophage pourra être
traitée avec une sécurité carcinologique absolue
par une courte résection (et donc une chirurgie par abord abdominal
seul), qu'une tumeur de l'sophage plus haut située puisse
être détruite par un traitement local non chirurgical (photothérapie,
électro-coagulation, résection endoscopique), qu'un cancer
de l'estomac pourrait être guéri par une large résection
en pastille, qu'un cancer du bas rectum puisse être traité
par une exérèse faite par voie trans-anale et un cancer
du pancréas par une simple tumorectomie. Ces thérapeutiques
« conservatrices » seront d'autant plus licites que les traitements
péri-chirurgicaux se montreront plus efficaces, ce qui est une
hypothèse très réaliste.
4. L'étude du GS entraîne un surcoût. Tout
d'abord la recherche du GS réalisée à titre systématique
ne servira à rien chez les patients classés pN1-3 à
l'issue des colorations classiques, ce qui est le cas d'approximativement
60 % de l'ensemble des cancers digestifs. Ces recherches inutiles ont
un coût en matériel et en temps. L'étude du GS en
coupes sériées par coloration classique peut grossièrement
être estimée à 15 F par lame (il en faut de 3 à
8 en moyenne), coût en personnel et coût-machine exclus, par
immunohistochimie à 36 F par lame et par marqueur (CK22), et par
amplification génique à 100 F. À notre connaissance,
aucune étude coût/efficacité n'a encore été
réalisée sur ce sujet. Pourtant, à l'opposé,
il n'est pas impossible que l'étude sophistiquée du seul
GS puisse un jour remplacer l'étude classique des multiples ganglions
d'une pièce de colectomie (voir plus haut), ce qui diminuerait
les coûts...
CONCLUSION
En conclusion, sur le plan technique, il apparaît que la détection
colorimétrique du GS dans les cancers digestifs est réalisable
dans plus de 90 % des cas, à condition d'utiliser une détection
précoce in vivo ou ex vivo. Dans 5 % des cas, cette
coloration lymphatique révèle des drainages inhabituels
et modifie l'exérèse. En cas d'envahissement ganglionnaire,
une fois sur deux, le GS est le seul ganglion touché. L'apport
d'une détection par traceur radio-actif est encore mal apprécié.
Les avantages potentiels du GS sont : 1) de remplacer à lui seul
l'étude classique des multiples ganglions des pièces d'exérèse
; 2) la possibilité de réaliser sur le ganglion le plus
informatif des techniques histologiques sophistiquées de détection
des cellules tumorales. Ces techniques permettent de déceler fréquemment
des micrométastases au sein d'un GS considéré comme
négatif à l'issue d'une analyse histologique classique.
Cependant, ces techniques sophistiquées ne font encore l'objet
d'aucun consensus tant pour leur réalisation que pour leur valeur
pronostique ; 3) un GS négatif pourrait permettre de proposer un
traitement localisé et « micro-invasif » des cancers
digestifs.
En définitive, on assiste actuellement sur le plan de la recherche
pronostique à une course entre le GS (et ses applications) et la
génomique. L'importance des moyens investis sur la génomique
inciterait à penser qu'elle va l'emporter. Toutefois, rien n'est
encore joué. Que le meilleur gagne, pour le plus grand bien de
nos patients !.
Article reçu le 29 octobre 2001, accepté le 13 février
2002.
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