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Virologie

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Jean Cohen (1941-2004) Volume 9, numéro 1, janvier-février 2005

Auteur(s) :

Jean Cohen, directeur de recherche à l’INRA, est décédé le 12 novembre 2004. Né en 1941 en Tunisie, il arrive en France baccalauréat en poche. Après une licence de sciences physiques à l’université d’Orsay et une spécialisation en électronique quantique, il est recruté en 1969 comme ingénieur à l’INRA à la station de virologie et d’immunologie de Thiverval-Grignon par Alain Parraf pour installer puis faire fonctionner le microscope électronique. Ses travaux portent alors sur la structure de certains virus : peste porcine, poxvirus ovins et rhabdovirus des poissons. Ses qualités d’observateur et sa grande capacité de travail le font rapidement progresser. Il passe un DEA de biochimie à l’université Paris VII en 1972 puis une thèse en 1973. Ses compétences le font gravir rapidement les échelons ; chargé de recherche en 1975 puis maître de recherche en 1980, il soutient sa thèse d’État en 1980 avant de passer DR2 en 1984 et enfin DR1 en 1991.C’est lors du 3e congrès mondial de virologie à Madrid en 1974 qu’il décide avec J. Laporte, et R. Scherrer d’orienter le laboratoire vers les virus des gastroentérites : il choisit alors de s’intéresser à un nouveau virus découvert chez les animaux quelques années auparavant et identifié comme pathogène pour l’homme en 1973 : le rotavirus. Ce choix s’avérera extrêmement judicieux et sa carrière sera alors entièrement consacrée à ce virus.Ses premières découvertes concerneront l’activité polymérase du rotavirus : il démontra que c’est la chélation du calcium qui, en solubilisant les protéines de la capside externe, active la polymérase virale. L’article décrivant cette activation est toujours largement cité 25 ans plus tard. En associant la biochimie et la microscopie électronique, il montre qu’en partant d’un virus complet incapable de synthétiser des ARN, on peut « éplucher » une à une chacune des deux couches protéiques et obtenir tout d’abord des particules avec une activité polymérase, puis des « cores » renfermant le génome mais sans activité polymérase.Après une année sabbatique dans le laboratoire de M.K. Estes aux États-Unis (1982), avec laquelle il gardera des liens scientifiques et amicaux très forts, et où il participe au premier séquençage des gènes de rotavirus, il entreprend le séquençage complet du génome du rotavirus de la souche RF isolée quelques années plus tôt à Thiverval ; puis, avec Michel Bremont, de celui des rotavirus de groupe C.Après un second séjour aux États-Unis en 1988, il s’attelle à l’expression des gènes de rotavirus dans le système baculovirus dans lequel il passera maître. C’est par l’expression des protéines virales dans ce système qu’il montrera l’extraordinaire capacité d’autoassemblage des protéines virales ; la coexpression des protéines structurales du virus permet d’obtenir des particules (VLP) ressemblant en tout point au virus bien que dépourvues de génome et donc non infectieuses. Ces VLP sont à la base de plusieurs essais de vaccination, soit contre le rotavirus, soit contre des antigènes greffés à l’intérieur de ces VLP.La protéine majeure du rotavirus (VP6) sera la première protéine de rotavirus dont la structure tridimensionnelle a été établie (en collaboration avec Félix Rey et Jean Lepault) et elle peut être considérée comme le fil rouge qui a toujours guidé ses recherches.Mais, à travers de nombreuses collaborations, Jean a aussi étudié l’entrée du rotavirus, la régulation de la traduction des ARN viraux, la localisation des protéines virales… Son réseau de collaboration lui a permis de mettre sur pied puis d’animer le « rezo rota » qui a regroupé plus d’une dizaine de laboratoires (CNRS, Inserm, Ifremer et universitaires) travaillant sur de très nombreux aspects de la biologie du rotavirus, de l’épidémiologie à la contamination alimentaire en passant par les maladies nosocomiales et la structure des gènes.Ayant toujours défendu la virologie, il a eu une prémonition pour les secteurs scientifiques en développement ; biologie moléculaire puis biologie structurale. Ainsi de 1986 à 1989, comme directeur adjoint du laboratoire de virologie et immunologie de Thiverval-Grignon, il a fortement œuvré pour l’édification du bâtiment des biotechnologies de Jouy-en-Josas et pour le déménagement du laboratoire à Jouy-en-Josas. Puis, à partir de 1995, avec Félix Rey, il a été moteur dans la mise en place d’une unité mixte de recherche de virologie moléculaire et structurale entre le CNRS et l’INRA à Gif-sur-Yvette.Auteur de plus d’une centaine de publications dans les journaux internationaux et inventeur d’un brevet sur les VLP de rotavirus, il a formé de nombreux thésards et quelques-uns des virologistes de l’INRA. Organisateur de plusieurs congrès internationaux, il a été membre du conseil scientifique du département de pathologie animale (maintenant santé animale) de 1984 à 1997 et du conseil scientifique du centre de recherche de Jouy-en-Josas de 1984 à 1989 ainsi que directeur adjoint de la station de virologie INRA de Thiverval-Grignon de 1986 à 1989.Mais Jean ne briguait pas les postes de responsabilités et sa seule obsession a toujours été de faire de la science et de la très bonne science. Sa foi dans la recherche le faisait systématiquement remettre en question les opinions et les idées toutes faites. Empêcheur de penser en rond, son enthousiasme pour les nouvelles techniques le faisait parfois ressembler à un jeune chercheur. Bien que son laboratoire soit devenu l’un des plus prestigieux dans la recherche sur les rotavirus, Jean a toujours encouragé et aidé quiconque voulait travailler sur « son » virus ; attitude assez rare dans la recherche actuelle pour être soulignée ici. Jean a toujours maintenu le contact avec la paillasse ; il était en train de purifier des anticorps pour ses prochaines « manips » jusqu’à ce jour de février 2004 où il a été victime d’une grave chute. Ouvert et très curieux, il était notre encyclopédie tant dans la connaissance de la littérature scientifique que pour le cinéma ou la musique brésilienne et n’avait de grosses lacunes… qu’en football.Jean a définitivement mis son empreinte sur la virologie française. Il nous manquera encore longtemps.

Jacques Laporte

Jean notre ami, l’un des plus brillants chercheurs en virologie de sa génération, nous a subitement quitté le 12 novembre 2004 et la communauté des virologistes de langue française se sent désemparée. Jean avait, avant beaucoup d’entre nous, pressenti tout l’intérêt qu’il y avait pour faire progresser les connaissances dans sa discipline à utiliser toutes les subtilités de l’outil biologie moléculaire. Il n’était pas biologiste de formation, ayant orienté ses études vers les mathématiques et la physique.Cela l’avait conduit à accepter en 1969 le poste d’ingénieur responsable de la microscopie électronique, poste créé au sein de la station de virologie et d’immunologie de Thiverval-Grignon auprès de Raoul Scherrer, lui aussi trop tôt disparu, par Alain Paraf. Jean fit ainsi la totalité de sa carrière à l’INRA, étudiant d’abord la morphologie d’un poxvirus voisin du virus de la vaccine : le virus du fibrome de Shope. Un groupe d’icthyopathologistes, sous la direction de Pierre de Kinkelin, nous ayant rejoint, son esprit toujours curieux de nouveautés l’incita à s’intéresser à l’étude de virus des poissons. Mais c’est lors du congrès mondial de virologie de Madrid en 1974 que sa carrière s’orienta définitivement vers l’étude des rotavirus. En effet, à l’occasion de cette manifestation, Scherrer, Jean Cohen et moi-même, qui avions senti la nécessité de renouveler les thématiques de recherche du groupe de virologie du laboratoire, avons décidé d’étudier les virus ayant pour tropisme le tractus digestif des jeunes mammifères, et plus particulièrement les rotavirus et coronavirus. Trente ans après, cette décision est encore perceptible lorsqu’on se penche sur les programmes de recherche de la VIM. C’est ainsi que Jean, qui avait décidé de quitter le statut d’Ingénieur pour celui de chercheur, débuta avec le succès que l’on sait l’étude du rotavirus du veau. L’étude des rotavirus constitue l’œuvre scientifique de sa vie (activité polymérase de la particule virale, autoassemblage des protéines structurales du virion, structure de la protéine VP6), œuvre pour laquelle il avait tissé un réseau de relations scientifiques internationales et qui lui valut une renommée incontestable. Son année sabbatique à Houston (Texas) au sein du laboratoire dirigé par Mary Estes le conforta dans la conviction qu’il avait du rôle essentiel de la biologie moléculaire dans l’étude des problèmes émergents de la virologie moderne De ses contacts avec ce laboratoire, il rapporta aussi un outil extrêmement précis et puissant pour l’étude des produits d’expression des gènes en système eucaryote, le baculovirus. Si Jean Cohen fut un brillant chercheur, il sut également consacrer une partie de son temps à l’animation de la vie collective de son laboratoire. Alors que la direction générale de l’INRA nous demandait d’intégrer le projet biotechologie animale Jouy 2000, je lui demandais en 1985 d’accepter la fonction de directeur adjoint et je dois dire que c’est grâce à lui que de nombreux problèmes pratiques liés au transfert de la centaine d’agents de la station de virologie et d’immunologie de Thiverval-Grignon à Jouy-en-Josas furent réglés avec succès, et cela sans que notre potentiel de recherche soit paralysé de façon notable. À la fin des années 1980, il voulut insuffler une nouvelle énergie au sein du groupe de virologistes de ce laboratoire josassien devenu virologie et immunologie moléculaires (VIM), mais le cadre de l’INRA lui semblait trop étroit pour mener à bien cette entreprise ; il se rapprocha donc du laboratoire de virologie du CNRS à Gif-sur-Yvette. Après plusieurs années de difficultés administratives, il eut enfin la satisfaction de voir créer officiellement en 2000 une unité mixte CNRS-INRA de recherches, UMR de virologie moléculaire et structurale, dont la direction fut confiée à Félix Rey. Jean rejoignit cette UMR à Gif en 2002, où sa disparition laisse un grand vide.

Didier Poncet

Laboratoire de virologie moléculaire et structurale,

UMR-INRA 1157, UMR CNRS 2472,Allée de la terrasse, 91198 Gif-sur-Yvette