ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Philippe Chippaux1, Ismaila Diédhiou2, Roberto Stock3
1Institut de recherche pour le développement (IRD),
BP 9214, La Paz, Bolivie
2Institut de recherche pour le développement (IRD), BP
1386, Dakar, Sénégal
3Instituto de biotecnologia, Universidad nacional de
Mexico (Unam), Av. Universidad 2001, Cuernavaca, Morelos 62210,
Mexique
Toutes les enquêtes épidémiologiques concernant les
envenimations ophidiennes dans les pays tropicaux s’accordent sur
le fait que la majorité des victimes s’adresse en priorité à la
médecine traditionnelle [1, 2]. La pharmacopée traditionnelle
utilise la pierre noire, parmi d’autres ingrédients. On la retrouve
en Asie, en Afrique où elle est presque systématiquement utilisée
et, plus rarement, dans certaines régions d’Amérique latine.
L’extraction du venin est une démarche préconisée depuis que
l’envenimation est associée à la pénétration d’une substance
exogène. La rationalité de cette méthode – l’élimination physique
du venin par le point de pénétration – est évidente. La pierre
noire représente une méthode d’aspiration passive que certains
industriels ont transposée en fabriquant des appareils à dépression
destinés à extraire le venin.
Provenant d’Inde, la pierre noire est arrivée en Europe vers
1650. Elle est mentionnée pour la première fois dans un document de
vulgarisation sur les mœurs extrême-orientales datant de 1656 [3].
Ce document associe l’origine du musc chinois et la pierre noire
qui proviendrait de la tête des serpents venimeux. Il semble
exister une différence entre la « pierre à serpent » et
la « pierre noire » [4]. La première serait fabriquée à
partir de cornes de ruminant sauvage ou de concrétion naturelle
extraite d’un animal (calcul vésiculaire ou rénal, bézoard), tandis
que la seconde provient d’un fragment d’os. La pierre à serpent et
la pierre noire ont été contrefaites maintes fois. Celles qui sont
utilisées en Afrique proviennent généralement d’une diaphyse d’os
long de bovin, lentement torréfié en milieu réducteur [5]. Cela lui
confère des propriétés fortement adsorbantes sur les liquides,
comme tout charbon animal ou végétal.
Selon le mode d’emploi, la pierre est placée sur la plaie. Elle
y adhère fortement et en extrait le poison, se détachant
spontanément lorsque tout le poison est absorbé. Elle est ensuite
régénérée quand on la met à bouillir dans du lait et peut ainsi
servir indéfiniment. C’est la même recette qui existe encore
aujourd’hui. La symbolique de ce remède est forte. Ses origines
mystiques, son procédé de fabrication jalousement tenu secret, les
« preuves » de son efficacité, la régénération dans le
lait, antitoxique traditionnel dont la blancheur virginale s’oppose
à la noirceur du mal, contribuent à sa réputation [5].
Les controverses sur l’efficacité de la pierre noire se
poursuivent, sans qu’il n’y ait de véritables arguments pour
trancher. Ne pouvant procéder à une évaluation clinique, trop
risquée et non éthique, nous avons effectué plusieurs
expérimentations in vivo et in vitro pour tenter de
mesurer l’activité de la pierre noire sur le venin de serpent. Nous
avons choisi des venins dont le mode d’action, par leur différence,
permettait d’extrapoler nos résultats.
Matériel et méthode
Les venins de Bitis arietans, Echis ocellatus (Viperidae) et Naja
nigricollis (Elapidae) nous ont été fournis par Latoxan (Valence,
France).
La quantité de protéines contenue dans les venins a été mesurée
à l’aide d’une méthode utilisant l’acide bicinchoninique (BCA) et
des ions cuivriques en milieu alcalin.
Les souris « Swiss » de 3 semaines (20 ±
2 g) provenaient de l’élevage de l’Institut Pasteur de Dakar
(Sénégal) ou de celui de l’Instituto de biotecnologia de
l’université nationale autonome du Mexique (Universidad nacional de
Mexico, Unam) de Cuernavaca (Mexique). La plupart des titrages ont
été effectués en double à Dakar et à Cuernavaca. La dose létale
50 % (DL50) intramusculaire (IM) a été calculée
selon la méthode de Spearman-Kärber [2, 6]. Le temps létal
50 % (TL50) a également été mesuré en observant les
souris après l’injection de trois DL50 et en notant pour
chacune le délai entre l’injection de venin et le décès. Les
injections de venins ont été faites sous un volume constant de
0,2 mL dans la cuisse arrière droite des souris.
De fabrication artisanale, les pierres noires ont été achetées
sur un marché africain. Nous les avons utilisées, soit réduites en
poudre fine au mortier en porcelaine, soit taillées à l’aide d’une
scie à métaux afin de mesurer approximativement 1 centimètre
carré (poids moyen 377,4 ± 43,2 mg) et de s’ajuster
parfaitement à la cuisse préalablement rasée des souris. Elles ont
été polies pour faciliter leur adhésion. La pierre noire était
fixée à l’aide d’un ruban adhésif et maintenue jusqu’à la fin de
l’expérience.
Quatre protocoles ont été mis en œuvre :
- – après administration de trois DL50 à cinq
lots de cinq souris chacun, la pierre noire a été appliquée à
toutes les souris immédiatement après l’injection de venin pour le
premier lot de souris, 15 minutes après l’injection pour le
deuxième et 30 minutes pour le dernier. Deux groupes témoins
ont reçu respectivement trois DL50 de venin, sans pierre
noire, et du solvant (sérum salé isotonique pour préparation
injectable), avec la pierre noire. La mortalité a été observée en
temps réel pour comparer les TL50 avec et sans pierre
noire en fonction du délai d’application ;
- – au cours d’une seconde expérimentation, nous avons
comparé la DL50 du venin de Bitis arietans dans deux
groupes de cinq souris ; un premier groupe recevait le venin
sans application de pierre noire, tandis que la pierre noire était
appliquée immédiatement après l’injection de venin à toutes les
souris du second groupe. Les mêmes dilutions de venin étaient
inoculées aux deux groupes de souris correspondant respectivement
aux souris sans et avec pierre noire. Les observations ont été
faites à 24 et 48 heures.
- – chaque venin a été incubé à 37 °C en présence de
poudre de pierre noire pendant 30 minutes, puis centrifugé. Un
dosage de protéines avant et après incubation a permis d’évaluer la
quantité de protéines adsorbée sur la poudre de pierre noire. Le
témoin était composé d’albumine sérique bovine (BSA).
- – le surnageant des solutions de venins mises en
incubation avec la pierre noire, après centrifugation pour éliminer
la poudre de pierre noire, a été utilisé pour mesurer la
DL50.
Les comparaisons statistiques ont utilisé le test de Student, le
coefficient de corrélation et le χ2 pour p = 0,05.
Résultats
Les DL50 moyennes de Bitis arietans, Echis ocellatus et
Naja nigricollis étaient respectivement de 30, 45 et 25 μg par
souris en IM. Le TL50 de trois DL50 était
d’environ une heure.
Nous avons systématiquement vérifié la parfaite adhérence de la
pierre noire au point d’injection, preuve, selon la notice
d’utilisation, du fonctionnement normal de la pierre noire.
Au cours de la première série d’expériences utilisant les trois
venins, nous n’avons observé aucune différence statistique entre le
lot de souris sans pierre noire (témoin) et celui à qui elle avait
été appliquée 0, 15 et 30 minutes après l’injection de venin.
De plus, nous n’avons pas observé de différence entre les
TL50 des différents lots de souris.
La mesure de la DL50 du venin de B. arietans,
avec et sans pierre noire, a présenté une différence
significative : la DL50 sans pierre noire était de
29,7 ± 2,2 μg par souris. Avec la pierre noire, la
DL50 était de 21 ± 2,2 μg par souris, c’est-à-dire
significativement plus toxique (t = 3,1 ; p > 0,01). Nous
n’avons pas reproduit cette expérimentation avec le venin des
autres espèces.
Le dosage des protéines dans le surnageant a montré une
diminution de la quantité de protéines proportionnelle à la
quantité de poudre de pierre noire en incubation avec le venin ou
l’albumine sérique bovine utilisée comme témoin (figure 1).
Après incubation avec la poudre de pierre noire, la
DL50 des surnageants a permis de calculer les quantités
de pierre noire neutralisant chacun des venins (figure 1) :
- – 16,2 [10-26,3] mg de pierre noire neutralisent
36,6 μg de venin de B. arietans ;
- – 21,4 [10,8-42,4] mg de pierre noire neutralisent
64,4 μg de venin d’E. ocellatus ;
- – 37,3 [22-63,3] mg de pierre noire neutralisent
56,6 μg de venin de N. nigricollis.
La corrélation entre l’adsorption de BSA et de chacun des venins
est significative (p < 0,05. En revanche, la corrélation entre
l’absorption des protéines du venin et la réduction de la toxicité
n’est pas toujours significative. Elle l’est pour B. arietans
(r = 0,88 ; p = 0,01) et E. ocellatus (r = 0,85 ; p
= 0,02), mais non pour N. nigricollis (r = 0, 68 ; p =
0,10).
Discussion
Les premières tentatives d’évaluation de l’efficacité de la pierre
noire remontent au milieu du XVIIe siècle [3].
Kircher et Redi ont procédé à une série d’expérimentations
contradictoires. Le premier a fait mordre un chien par une vipère
avant d’appliquer la pierre noire. Après 24 heures de fortes
fièvres, le chien en réchappe prouvant, selon Kircher, l’efficacité
du traitement. Par ailleurs, Kircher rapporte qu’un paysan mordu
par un serpent avait été traité avec succès par l’application de la
pierre noire. En revanche, Redi mène de très nombreuses expériences
sur des coqs et des pigeons. Il publiera 20 ans plus tard ses
résultats – montrant l’absence d’efficacité de la pierre noire –
dans l’indifférence générale. En fait, ce débat avait rapidement
pris un tour passionnel et idéologique, la simplicité de la
démonstration de Kircher s’opposant à la complexité des
expérimentations de Redi. Il faut noter qu’un siècle plus tard,
Fontana avait tenté sans succès l’expérience de retirer le venin de
pigeons mordus par une vipère, soit par succion buccale, soit à
l’aide d’une sangsue (in : Traité de la vipère, 1781, cité par
Épelboin [5]).
La pierre noire a été largement reprise par la suite, notamment
par les Pères Blancs qui les vendirent jusqu’à ces dernières années
dans toutes les procures de missions en Afrique. La pierre noire
est présente dans la plupart des dispensaires où elle a supplanté
le sérum antivenimeux trop coûteux et difficile à conserver.
La pierre noire est un recours thérapeutique à la fois simple et
logique puisqu’elle procède par extraction du venin. Néanmoins,
elle constitue une réponse à un événement non fortuit pour une
grande partie des populations rurales des pays tropicaux. La
morsure de serpent résulte en effet de circonstances particulières
qui exigent une prise en charge appropriée. Il s’y associe un
rituel qui peut combiner plusieurs recettes traditionnelles, parmi
lesquelles celle de la pierre noire apparaît comme la plus
accessible [5].
Les arguments en faveur de l’efficacité de la pierre noire sont
peu nombreux et tous de nature clinique. La plupart des succès
rapportés se fondent sur des rumeurs [7], le plus souvent non
vérifiées ou incontrôlables. Même lorsque le plaidoyer est
solidement documenté et fait appel à un grand nombre d’observations
[8], aucune preuve formelle n’est apportée par les auteurs. Il
s’agit, le plus souvent, de cas traités avec succès après
l’application de la pierre noire mais sans détail clinique, ni
identification formelle du serpent. Parfois, le serpent est bien
identifié comme venimeux, mais on sait que cette démonstration est
d’un intérêt limité dans la mesure où un serpent venimeux peut ne
pas inoculer de venin. Par ailleurs, les séries cliniques, même
importantes, concluant à une majorité de guérison ne sont pas
davantage probantes puisqu’il a été montré dans de nombreuses
études épidémiologiques que plus de la moitié des morsures non
traitées ne sont suivies d’aucun trouble clinique et que la
létalité est très variable d’un endroit à l’autre et peut être –
même en l’absence de tout traitement – inférieure à 1 % [1,
2].
Nous avons choisi des venins de modes d’action différents pour
élargir la validité de nos résultats. Bitis arietans et Echis
ocellatus sont des Viperidae dont le venin est essentiellement
composé d’enzymes. Le venin de B. arietans est nécrosant, celui
d’E. ocellatus est davantage hémorragique. En revanche,
N. nigricollis est un Elapidae dont le venin est riche en
toxines qui associent une neurotoxicité par bloc des récepteurs
cholinergiques à une action nécrosante locale due aux cytotoxines
[2]. Ce choix permettait de distinguer une éventuelle protection de
la pierre noire aux niveaux systémique et local.
Notre expérimentation semble confirmer l’absence d’efficacité de
la pierre noire. Il ne faut probablement pas accorder une trop
grande importance à l’augmentation de toxicité observée chez les
souris soumises à la pierre noire lors de la mesure comparée de la
DL50. Elle pourrait s’expliquer par la pose de la
pierre, de grande taille relativement à la cuisse d’une souris de
3 semaines malgré nos efforts pour l’ajuster, et du ruban
adhésif qui comprimait la racine du membre. Cependant, la
variabilité des mesures de la DL50, due à l’absence de
parfaite homogénéité des souris autant qu’aux aléas climatiques
(chaleur et humidité notamment qui réduisent la résistance des
animaux d’expérience), peut expliquer cette différence.
L’intervalle de confiance donné par l’équation de Spearman-Kärber
correspond à l’écart lié à l’expérimentation elle-même et non aux
variations de conditions du test qui dépendent de nombreux facteurs
environnementaux et circonstanciels [2].
L’absence de protection in vivo est corroborée par
plusieurs expérimentations utilisant les différents venins. Il
semble que la pierre noire, dont les capacités d’adsorption sont
indéniables, ne puisse extraire le venin après son inoculation dans
l’organisme. Il faut souligner le caractère non spécifique de
l’adsorption du venin par la pierre noire. La figure 1 montre que
l’adsorption d’une protéine pure, l’albumine sérique bovine, est
strictement proportionnelle (r = - 1) alors que celle des
différents venins ne l’est pas, même si elle reste relativement
proche de la linéarité : le coefficient de corrélation est
égal à - 0,82 pour B. arietans, - 0,77 pour
E. ocellatus et - 0,83 pour N. nigricollis (p =
0,05). Cela suggère que l’adsorption des protéines appartenant à un
mélange, comme le sont les venins, n’est pas homogène et que
certaines présentent des coefficients d’adsorption différents. Soit
le mélange de protéines se traduit par une compétition entre
elles, soit les propriétés structurales modifient le degré
d’affinité pour la pierre noire, ce qui conduit à des réductions de
concentrations protéiques dans le surnageant. En outre, appliquée
sur la peau après une morsure, la pierre noire est en contact avec
de nombreux fluides biologiques, sang, lymphe, sueur qui
probablement sont en compétition avec le venin s’il en reste. Mais
l’absence de réduction de la toxicité in vivo peut aussi être
due à la rapide diffusion du venin dans l’organisme hors de la
portée de la pierre noire.
Bénéficiant d’une bienveillante indifférence, la pierre noire a
été présentée comme virtuellement utile, en tout cas non nuisible,
grâce à l’effet placebo permettant de rassurer la victime.
Toutefois, il faut souligner deux risques importants : l’effet
dissuasif qui conduit à écarter, ou au moins retarder, un
traitement réellement efficace et les risques de surinfection –
voire de tétanos [9] – liés à des pratiques douteuses et
potentiellement dangereuses comme les incisions précédant
l’application de la pierre noire.
Conclusion
Bien qu’introduite récemment par la médecine occidentale, la pierre
noire fait désormais partie de la médecine traditionnelle africaine
et jouit d’une réputation favorable encore très importante auprès
des populations. C’est la raison pour laquelle, excluant autant
pour des raisons éthiques que scientifiques un essai clinique, une
démonstration expérimentale s’avérait nécessaire.
L’expérimentation rapportée ici ne permet pas de confirmer une
efficacité quelconque de la pierre noire. C’est pourquoi, en cas
d’envenimation sévère, nous contestons formellement une capacité
thérapeutique à empêcher une évolution fatale ou des séquelles
graves. Il est d’ailleurs significatif que les Pères Blancs, qui
commercialisaient la pierre noire en Afrique depuis la fin du
XIXe siècle, en aient récemment et discrètement
suspendu la distribution…
Remerciements
Nous remercions Yvon Doljansky et le Laboratoire de toxines
animales (Latoxan) qui nous ont procuré gracieusement le venin
nécessaire à cette expérimentation. Par ailleurs, nous exprimons
notre gratitude à Blanca Ramos, Jackson Malukisa, Ermus Musama et
Georges Diatta pour leur aide lors des titrages.
Références
1 Chippaux JP. Snake bites : appraisal of the global
situation. Bull World Health Organ 1998 ; 76 : 515-24.
2 Chippaux JP. Venins de serpent et envenimations.
Paris : IRD éditions, 2002.
3 Baldwin M. The snakestone experiments. An early modern
medical debate. Isis 1995 ; 86 : 394-418.
4 Rasquinha D. Snake stone for snake envenomation. Am J
Emerg Med 1996 ; 14 : 112-3.
5 Épelboin A. La malédiction de la pierre noire. In :
Retel Laurentin A, ed. Étiologie et perception de la maladie dans
les sociétés modernes et traditionnelles. Paris : L’Harmattan,
1995.
6 Organisation mondiale de la santé (OMS). Caractérisation des
venins et standardization des serums antivenimeux : progress
réalisés. Offset Publ. 58. Genève : OMS, 1981.
7 Favarel-Garrigues JC. Réflexions sur le traitement des
envenimations par la « pierre noire » dite « pierre
à serpents ». Conc Méd 1981 ; 103 : 1643-9.
8 Scarpa A. The serpent stone or the black stone. Soc Sci
Med 1987 ; 25 : 229-30.
9 Habib AG. Tetanus complicating snakebite in northern
Nigeria : clinical presentation and public health
implications. Acta Trop 2003 ; 85 : 87-91.
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