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Cahiers d'études et de recherches francophones / Santé

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Consommation de l’alcool chez l’adolescent à Brazzaville (Congo) Volume 15, numéro 3, Juillet-Août-Septembre 2005

Auteur(s) : Jean-Robert Mabiala-Babela, Kryste-Chancel Mahoungou-Guimbi, Alphonse Massamba, Prosper Senga

Centre hospitalier universitaire, Service de pédiatrie nourrissons, BP 32, Brazzaville, Congo.

La consommation de boissons alcoolisées au Congo n’est pas récente. Avant l’époque coloniale, l’homme congolais consommait déjà des boissons alcooliques obtenues par fermentation de céréales cuites, de vin de palme ou de jus de fruit [1]. Dès les incursions esclavagistes portugaises et françaises sur les côtes congolaises et l’extension de ce commerce à l’hinterland, se sont ajoutés les vins rouges, les liqueurs et alcools forts [2, 3]. Plus tard, dans les années 1950, sont arrivées les bières. Par ailleurs, le manioc, plante introduite sur la côte congolaise par les Portugais aux XVIe-XVIIe siècles, donne également lieu à la fabrication d’alcool de manioc à base de tubercules rouis. En 2002, le Congo, avec quatre usines de fabrication de bière, de vins et d’alcools divers, est un des grands pays consommateurs d’alcool en Afrique centrale. Selon les estimations nationales, la consommation annuelle est d’environ 5,2 litres d’alcool pur par personne de plus de 15 ans [4]. Pour la majorité des Congolais, l’alcool garde sa place dans les us et coutumes (mariages traditionnels, rituel, règlement de litiges entre familles et pairs, etc.) et sa consommation fait partie intégrante de leur vie quotidienne. En 1994, une enquête de l’Organisation mondiale de la santé sur la santé des adolescents au Congo [5] révèle que plus du tiers des jeunes âgés de plus de 12 ans, issus de tous les milieux et de toutes catégories socioprofessionnelles, sont directement concernés par l’usage des drogues licites, de l’alcool notamment. La consommation de ce dernier ne se repartit pas de façon homogène suivant les régions. De plus, il est apparu qu’au sein d’une même région existaient des « zones à haut risque », caractérisées par des taux élevés de déviances liées à l’ingestion d’alcool et que la ville de Brazzaville constituait une de ces « poches ». Cependant, cette problématique adolescence-consommation d’alcool est abordée sommairement : elle s’intègre dans une approche globale des problèmes liés à l’adolescence. Depuis cette date, aucune donnée n’est disponible quant à la consommation de l’alcool chez les jeunes congolais. Pourtant, l’on peut affirmer sans risque d’erreur que l’alcoolisme est en progression au Congo. Plusieurs facteurs socio-économiques sont à l’origine de ce phénomène, notamment la répétition des conflits armés dont la ville de Brazzaville a également été victime. Or il est connu que l’alcoolisme, en favorisant potentiellement le débridement des mœurs, sexuelles en particulier, majore le risque de contamination par le virus de l’immunodéficience humaine. De plus, en se pérennisant chez l’adulte, il expose au risque accru de maladies cardio-vasculaires et de cirrhose du foie. Ce travail a été entrepris en vue d’évaluer la prévalence de l’alcoolisme chez les adolescents et d’en identifier les facteurs déterminants ; leur connaissance devrait permettre une lutte plus rationnelle contre ce phénomène.

Matériel et méthode

Méthode

Il s’agit d’une étude transversale réalisée d’octobre 2001 à août 2002 et qui a porté sur les sept arrondissements de Brazzaville (( figure 1 )). L’échantillonnage s’est opéré après détermination de la population générale, puis de la population cible (sujets âgés de 10 à 19 ans) de chaque commune. Ensuite, deux tirages aléatoires avec deux fractions de 1/10 ont été effectués dans la population de l’étude, par arrondissement. Chaque arrondissement est divisé en quartiers, lesquels se subdivisent en blocs. À des fins de représentation, la sélection des quartiers et des blocs au sein d’un arrondissement a été réalisée selon un tirage au 1/3 pour chaque entité. Ainsi, 137 blocs ont été retenus à l’issue de ce processus. À partir des ménages composant cette population, le mode de tirage minimal au 1/10, fraction admise lors des opérations d’enquête nationale [6], a permis de sélectionner 4 705 ménages. Cette procédure a également tenu compte de la situation géographique des zones habitables (nombre de rues, superficie). Ainsi, une rue sur trois a été retenue au sein du bloc suivi et une parcelle sur cinq dans ladite rue (une fois à gauche, une fois à droite). Par ailleurs, si plusieurs enfants avaient l’âge requis dans un même ménage, seul l’un d’eux était sélectionné par tirage aléatoire. Dans tous les cas, le consentement des parents et de l’enfant constituait un préalable ; l’enfant était interrogé en l’absence de ses parents ou d’une tierce personne.

Population d’étude

Au total 4 315 adolescents des deux sexes (2 334 garçons et 1 981 filles) ont représenté la population de l’étude. Étaient inclus dans cette enquête les adolescents qui déclaraient consommer de l’alcool, occasionnellement ou régulièrement. Les critères d’éligibilité étaient l’âge et la résidence dans le secteur d’enquête. Le sexe, l’âge, le statut social, le mode de consommation, la pratique religieuse constituaient les variables de l’étude. Par ailleurs, la teneur en alcool pur (Va) des différentes boissons consommées a été évaluée à partir du degré alcoolique (DA) de la boisson, de l’ensemble du volume ingéré (V) et de la densité de l’alcool pur (d = 0,8), conformément à la relation [7] :

La définition de la problématique de l’alcoolisme chez les adolescents s’est également appuyée sur les études de l’American Psychiatric Association [8] et de Lewinhson et al. [9].

Analyse statistique

Les statistiques descriptives ont été utilisées afin de déterminer, outre les proportions des sujets consommant de l’alcool, les moyennes et les écarts types d’âge et de volume d’alcool pur ingéré. La significativité des différences perçues entre deux pourcentages a été vérifiée selon les tests classiques de la statistique inférentielle. La comparaison de plusieurs pourcentages a été effectuée à l’aide du test S de Sokal et Rohlf [10]. Pour cela, la valeur de comparaison, χ2 (h-1), a été donnée par les tables de χ2 à (h-1) degrés de liberté avec un seuil de significativité de 5 %. Les variations de volume d’alcool ingéré pour les diverses boissons ont été examinées au moyen d’une analyse de variance multifactorielle (MANOVA, Multivariate Analysis of Variance). Celle-ci a permis de cerner les effets respectifs de plusieurs variables indépendantes sur les seuils de consommation. Les rapports de cote (odds ratio, OR) entre les niveaux des différentes variables et la consommation d’alcool ont également été calculés, ainsi que leur intervalle de confiance (IC) par la méthode des logits. Enfin, les données ont été traitées au moyen du logiciel de statistiques Statistica (Stat Soft Inc, 1993).

Résultats

Parmi les 4 315 adolescents interrogés, 984 d’entre eux, soit 22,8 %, consommaient de l’alcool. La prévalence de l’alcoolisme chez l’adolescent, dans les 7 arrondissements de Brazzaville, s’échelonnait de 10,2 % à Mfilou (arrondissement périurbain) à 28,3 % à Moungali (commune cosmopolite) (( figure 1 )). En ce qui concerne l’influence du sexe, aucune différence de prévalence n’a été observée, même si davantage de garçons présentaient une alcoolisation importante par rapport aux filles (tableau 1( Tableau 1 )). En revanche, l’effet de la variable âge apparaissait significatif (p < 0, 001) dans les deux groupes : plus les enfants étaient âgés, plus la consommation d’alcool s’avérait élevée (tableau 1). Le premier contact avec l’alcool se situait aux alentours de 13-14 ans dans 729 cas (74,1 %), particulièrement à l’occasion d’un événement marquant : anniversaire, communion, fête de retrouvailles avec les pairs. Par ailleurs, le test S de Sokal dévoilait des différences significatives (p < 0,01) selon le statut scolaire (tableau 2( Tableau 2 )). La prévalence chez les non-scolarisés était significativement supérieure (p < 0,01) à celle des scolarisés. Il apparaissait également des disparités significatives (p < 0,01) entre élèves du primaire et ceux du secondaire.

Le tableau 3( Tableau 3 ) rapporte les différentes prévalences retrouvées selon les caractéristiques sociodémographiques. La fréquence de l’alcoolisation chez les adolescents non scolarisés, disposant d’un revenu hebdomadaire ou mensuel, était plus élevée (p < 0,05) que celle des autres jeunes. De plus, il existait une relation entre l’abstinence à l’alcool et la pratique religieuse. Celle-ci constituait un effet protecteur statistiquement significatif (p < 0,001) contre l’alcoolisme. En outre, la consommation de boissons alcoolisées apparaissait significativement plus importante (p < 0,001) chez les adolescents ayant un ou deux parent(s) décédé(s), 34,4 %. À l’inverse, les élèves de familles unies présentaient une faible prévalence (17,2 %).

Concernant les modes de consommation alcoolique (tableau 4( Tableau 4 )), ils étaient variables. Les buveurs modérés constituaient la grande majorité, quelle que soit la boisson. La bière était largement dominante dans la consommation régulière (95,4 %). L’usage chronique de l’alcool impliquait principalement la bière (5,1 %), mais aussi les boissons locales (vin de palme, de maïs, de canne à sucre, d’agrumes) et les liqueurs avec des fréquences respectives de 0,9 % et 0,5 %. Des différences significatives (p < 0,05) étaient observées entre les deux sexes (( figure 2 )) : l’alcoolisation s’avérait plus régulière et excessive chez les garçons. Il existait également une relation entre le mode de consommation et l’âge (( figure 3 )). Les buveurs réguliers et abusifs se retrouvaient plus nombreux chez les jeunes de 15-19 ans. En revanche, les moins âgés s’avéraient plutôt des buveurs modérés. Quant à la consommation régulière hebdomadaire d’alcool pur, elle avoisinait 100 à 300 g dans 52,7 % des cas, avec un pic de volume consommé supérieur à 700 g pour 1,1 % des jeunes. Des variations significatives étaient relevées entre garçons et filles, avec des volumes journaliers moyens respectifs de 17,4 ± 3,1 g et 9,2 ± 0,7 g. En ce qui concerne la fréquence de l’ivresse (tableau 5( Tableau 5 )), elle apparaissait plus importante chez les garçons : 49,2 % de ceux-ci avouaient avoir été ivres plus de deux fois, contre 11,9 % pour les filles.

Du point de vue des analyses multivariées, le modèle de régression logistique multiple, réalisé sur les variables sociodémographiques associées à l’alcoolisme (tableau 6( Tableau 6 )), a confirmé les effets indépendants de plusieurs facteurs épidémiologiques : l’âge, l’usage du tabac, l’attitude des parents devant l’alcool, les échecs scolaires et les antécédents psychologiques. Pour le volume d’alcool ingéré, la MANOVA a révélé un effet principal multivarié pour le sexe (Wilks’lambda = 0,77 ; p < 0,002) et pour le rythme de consommation (Wilks’lambda = 0,57 ; p < 0,001), ainsi qu’une interaction significative entre les deux variables indépendantes (Wilks’lambda = 3,04 ; p < 0,01). De plus, les analyses univariées ont mis en évidence : (a) un effet significatif du sexe sur le type d’alcool ingéré. Les garçons buvaient davantage (p < 0,001) de bière que les filles, et la consommation des autres boissons alcoolisées était également leur apanage ; (b) les buveurs réguliers et excessifs se retrouvaient fréquemment (p < 0,01) chez les jeunes non scolarisés.
Tableau 1 Prévalence selon le sexe et l’âge.Table 1. Prevalence as a function of gender and age.

Effectifs inventoriés (N)

Usagers d’alcool (N)

Prévalence (%)

Sexe

Garçons

1 981

582

24,9

Filles

2 334

402

20,3

Âge

10-14 ans

2 750

323

11,7

15-19 ans

1 565

661

42,2 ***


Tableau 2 Prévalence selon le statut scolaire.Table 2. Prevalence as a function of scholar status.

Effectifs inventoriés (N)

Usagers d’alcool (N)

Prévalence (%)

Scolarisés

3 622

701

19,3

Primaire

1 333

141

10,5

Secondaire

2 289

560

24,4

Non scolarisés

693

283

40,8

Avec revenus

384

164

42,7

Sans revenus

309

119

38,5


Tableau 3 Prévalence selon le statut socio-culturel.Table 3. Prevalence as a function of socio-cultural status.
  • Enfants inventoriés
  • (N)


  • Usagers d’alcool
  • (N)


Prévalence (%)

Pratique religieuse

Pratiquants

4 168

894

21,4

Non pratiquants

147

90

61,2 ***

Structure familiale

Parents unis

2 194

378

17,2

Parents séparés

1 114

259

23,2

Parents(s) décédé(s)

1 007

347

34,4 *


Tableau 4 Enquête de consommation.Table 4. Survey of consumption.

Bière (%)

Boissons locales (%)

Vin rouge (%)

Liqueurs (%)

Rythme

occasionnel

13,6

12,2

63,7

43,5

modéré

57,4

81,6

24,1

35,2

régulier

23,9

2,3

11,8

20,8

abusif

5,1

0,9

0,4

0,5

Volume*

< 100 g

12,3

35,8

47,4

30,6

100-300 g

70,2

52,3

35,1

53,2

300-500 g

10,5

8,6

12,8

9,7

500-700 g

5,1

2,8

4,8

5,2

> 700 g

1,9

0,5

0,9

1,3


Tableau 5 Fréquence de l’ivresse.Table 5. Frequency of drunkeness.

Jamais (%)

1 fois (%)

2 fois (%)

Plus de 2 fois (%)

Garçons

20,1

19,9

10,8

49,2

Filles

43,3

27,1

17,7

11,9

Total

29,6

22,8

13,6

34,0


Tableau 6 Régression logistique d’estimation des facteurs associés à la consommation d’alcool.Table 6. Logistic regression analysis for estimation of factors associated with alcohol consumption.

Odds ratio

IC (95 %)

p

Âge

5,2

2,8-7,3

0,001

Consommation de tabac

3,1

2,2-4,6

0,001

Consommation régulière d’alcool des personnes proches

2,4

1,5-3,9

0,001

Argent de poche

1,9

1,4-2,8

0,004

Séparation des parents

1,7

1,3-2,6

0,004

Décès des parents

1, 7

1,2-2,9

0,01

Discussion

Prévalence

Les différences dans les méthodes de recueil des données et les types de critères retenus rendent parfois difficiles les comparaisons d’une enquête à l’autre. Toutefois, le taux de prévalence de 22,8 % de notre série traduit une consommation d’alcool inférieure à celle rapportée en Europe. En effet, dans une étude menée auprès de 840 adolescents scolarisés Laure et al. [11] estiment que 85,8 % d’entre eux consomment de l’alcool, valeurs proches de celles d’Arènes [12] qui révèle que 89 % des adolescents de 18 ans avouent consommer de l’alcool. En Suisse, 87 % des sujets de 15 à 20 ans consomment régulièrement ou non de l’alcool [13] ; le pourcentage d’adolescents consommant de l’alcool à 16 ans est de 50 % au Danemark, de 48 % en Grande-Bretagne, de 39 % en Italie [14] et de 20 % aux États-Unis [15].

Sexe

La prédominance masculine relevée dans notre étude (tableau 1) est presque une constante à des degrés divers selon les auteurs. Elle est retrouvée par Bailly [16], ainsi que par Parquet et al. [17] pour qui la prévalence est huit fois plus élevée chez les garçons. Seuls quelques rares auteurs, Tur et al. [18] par exemple, signalent une prédominance féminine, 65 % contre 53 %. En Suisse, Rodondi et al. [13] à partir d’une échantillon de 9 268 adolescents rapportent une fréquence comparable entre les deux sexes : 26,6 % pour les garçons et 25 % chez les filles. Par ailleurs, King [19] souligne que les sujets de sexe féminin ont un seuil de tolérance plus bas aux effets de l’alcool.

Âge

La consommation d’alcool croit avec l’âge (tableau 1) et ce quels que soient les auteurs. Elle passe pour Laure et al. [11] de 77, 3 % avant 15 ans à 86,4 % entre 16 et 20 ans, pour Adlaf et al. au Canada [20] de 40 % à 12 ans à 84 % à 19 ans. Leymarie [21] évalue le nombre moyen de verres par mois à 4,2 à 13-14 ans, puis à 17 à 15-16 ans et enfin à 39,7 à 19-20 ans. Tur et al. [12], en revanche, considèrent que la consommation n’augmente avec l’âge que chez les garçons. L’accroissement de la prévalence avec l’âge est clairement relié au stade de développement psychologique chez l’adolescent, durant lequel l’indépendance et les relations avec les pairs ont une très grande importance [22].

L’âge de début varie avec les auteurs. Le premier contact avec l’alcool se situe aux alentours de 12 ans pour Parquet et al. [17] contre 13-14 ans dans notre étude. Ces auteurs estiment par ailleurs que l’alcoolisation est d’autant plus importante que le début est précoce. Ce fait est également relevé dans ce travail par le biais du modèle de régression logistique (tableau 6). En effet, selon eux, 13 % de consommateurs précoces deviendront des buveurs excessifs contre 75 %. Enfin, Grant et al. [23] constatent que 40 % de personnes qui avaient commencé à consommer de l’alcool à l’âge de 14 ans ou avant étaient devenues alcoolo-dépendantes à une certaine période de leur vie, comparativement à 10 % de personnes qui avaient commencé à boire à l’âge de 20 ans ou plus.

Rôle de l’environnement

Certaines variables peuvent jouer un rôle de déclencheur ou de modérateur. Ainsi, quatre pôles ont été identifiés : l’environnement scolaire, le milieu familial, la sphère personnelle et le mode de vie [24].

La consommation d’alcool est moindre chez les scolaires, et parmi ceux-ci, naturellement chez les élèves du cycle primaire par rapport à ceux du secondaire (tableau 2). L’âge s’avère la principale explication à cette différence. Les non-scolarisés sont habituellement plus âgés : en effet, au Congo, l’école étant obligatoire jusqu’à 15 ans, la plupart des enfants sont scolarisés jusqu’à cet âge. Mais chez les non-scolarisés, interviennent d’autres facteurs tels qu’un plus grand pouvoir d’achat parmi les travailleurs (tableau 3). L’oisiveté chez les sans-revenus peut également être considérée comme un facteur de risque. L’alcoolisation est plus importante chez les jeunes de la rue et chez les jeunes marginaux en Ontario [20]. Parquet et al. [17] relèvent que la consommation d’alcool est d’autant plus marquée que les adolescents disposent davantage d’argent de poche.

Les enfants ayant une pratique religieuse consomment moins d’alcool que les autres (tableau 3), la consommation d’alcool étant un interdit présent dans certaines confessions religieuses ; il en va ainsi de l’islam et, au Congo, du protestantisme. Ferreol [24] estime que le fait de se rendre régulièrement au culte constitue un facteur de préservation.

L’adolescent issu de famille nulli- ou monoparentale consomme davantage d’alcool (tableau 3). Comme nous, Isohanni et al. [25] en Finlande constatent que les enfants dont les parents ont divorcé ou ceux dont l’un des parents est décédé sont les plus exposés à la consommation d’alcool et à l’expérience de l’ivresse. À l’inverse, Johnson et al. aux États-Unis [26] notent que les adolescents vivant avec leurs parents biologiques sont les moins enclins à la consommation d’alcool. Bjarnasson et al. [27] discriminent l’influence des parents : ils affirment que les enfants qui habitent avec leur mère boivent moins que ceux qui sont avec leur père ou un autre tuteur biologique. Enfin, pour d’autres encore [18], la consommation d’alcool s’avère plus importante chez les adolescents élevés entre 0 et 6 ans dans des familles désunies, par leur père seul ou leur mère seule et ayant connu des souffrances affectives précoces.

Notre travail a également montré que la consommation d’alcool chez les adolescents est influencée par celle des personnes proches (tableau 6). Il est en effet établi que l’alcoolisme de parents a plus d’impact que celui de la fratrie ou des copains. Selon Bailly [16], outre les habitudes des parents, intervient le degré de disponibilité de l’alcool au sein du milieu familial. Et la précocité de l’exposition de l’enfant à ces conduites d’alcoolisation est un facteur prédictif de risque. Enfin, l’importance des conduites d’alcoolisation chez les parents et dans la fratrie est considérée aussi comme un facteur négatif : en effet, pour de nombreux auteurs [28-30] les jeunes consommateurs d’alcool sont pour la plupart issus de milieu familiaux qui usent et abusent de l’alcool. Quant à Tur et al. [18], ils établissent une corrélation positive entre le statut de la mère et la consommation d’alcool, les enfants issus de milieux défavorisés étant enclins à une forte alcoolisation.

Sexe, quartiers et pratiques alcooliques

Des différences liées au sexe ont été constatées pour les types de boissons ingérées, les pratiques alcooliques et les seuils de consommation (figures 2 et 3), et ce quelle que soit la commune. Ces résultats rejoignent ceux obtenus par Harford [31], Donovan et al. [15]. Tout au long de l’adolescence, et dès le plus jeune âge, les enfants intériorisent progressivement des normes, des rôles, des comportements inscrits dans le processus complexe de différenciation sexuelle. Cette acquisition de rôles sexuels s’accomplit sous l’influence de groupes de référence (parents, pairs) ou des institutions. Cette socialisation se réalise notamment par le biais de processus d’imitation, par renforcement et/ou inhibition de comportements, selon qu’ils sont jugés appropriés ou non [32, 33]. L’alcoolisme apparaît dès lors comme un comportement parmi d’autres, soumis aux mêmes règles de fonctionnement. Ainsi, les garçons et les filles ne sont pas confrontés de façon identique aux pratiques alcooliques, particulièrement au Congo, en regard de leurs rôles dans les us et coutumes. Si ce type de comportement est généralement renforcé chez le garçon avec l’âge, en tant que caractéristique masculine, il est en revanche inhibé chez la fille en tant qu’attitude non appropriée pour son sexe [34]. Et l’alcoolisme, en tant que pratique sociale, n’échapperait pas à ce processus [29] ; au contraire, au Congo, en l’absence de texte d’application de la réglementation en vigueur, il y contribuerait [35, 36]. Les résultats obtenus dans cette étude vont dans ce sens. L’alcoolisation plus importante des garçons non scolarisés est alors liée au désir de dépassement du mal-être.

Par ailleurs, des écarts de prévalence sont relevés d’une zone d’habitation à une autre. Ceux-ci sont associés aux caractéristiques sociodémographiques et structurelles des quartiers. Ainsi, la forte densité de la population, son hétérogénéité, la présence massive des débits de boissons à travers la zone ont pour effet d’augmenter le niveau d’alcoolisme chez les jeunes. Cela explique les différences de prévalence observées entre les arrondissements de Moungali et Mfilou. Enfin, des variations entre quartiers sont également enregistrées au niveau des pratiques alcooliques et types spécifiques d’alcoolismes. Ainsi, les boissons locales sont davantage consommées dans les quartiers périphériques, en raison de leur proximité avec les zones rurales. L’insuffisance d’infrastructures sportives et le manque de loisirs induiraient également une augmentation du nombre de buveurs réguliers.

Autres considérations

Dans notre expérience, le premier contact avec l’alcool est avant tout le fait de manifestations récréatives. Pour d’autres [18], l’initiation a lieu dans 8 cas sur 10 en famille, et plus particulièrement à l’occasion d’une festivité.

La bière s’avère être la boisson la plus consommée à Brazzaville (tableau 4) ; c’est aussi elle qui fait l’objet d’une publicité à la télévision en particulier. Cependant, la consommation non moins importante des boissons locales et des liqueurs (pastis, whisky) suscite également des commentaires. Il conviendrait de souligner ici que le degré alcoolique des bières brassées à Brazzaville avoisine 8°, avec des maxima de 12° pour les bières blondes, actuellement très prisées par les jeunes. En revanche, celui des boissons artisanales dépasse souvent 13°, atteignant 15° dans la majorité des cas. Par ailleurs, le coût de la bouteille de 66 cl de bière est de 500 F CFA1, contre 100 F CFA pour le verre de 20 cl de vin de canne ou de pastis, et 200 F CFA pour le pot de 75 cl de vin de palme. Ainsi, face aux conditions précaires de vie (chômage, pauvreté accentuée des parents, échecs scolaires) et la dépravation des valeurs sociales traditionnelles, l’usage de ces boissons fortes se développe. Ce phénomène, associé à la régularité de la consommation, s’accompagne de toutes les manifestations déviantes des problèmes de l’adolescence (activité sexuelle accrue, fugues, comportements délinquants).

L’ivresse qui indique le degré d’alcoolisation est signalée plus de deux fois chez près d’un tiers de nos sujets (tableau 5). Ferreol [24] ne la retrouve pas dans 49 % des cas, alors que 35 % de ses adolescents ont été ivres plus de trois fois ; et ces valeurs sont respectivement de 22 % et 62,5 % pour Favre et al. [37]. Ceux-ci estiment en outre que la précocité de l’ivresse est un indicateur de risque non seulement d’une consommation élevée d’alcool à l’âge adulte mais aussi de l’usage de drogues illicites. Pour King [19], la consommation à risque est plus fréquente chez les garçons. Ainsi, presque deux fois plus de garçons que de filles consomment de l’alcool à des niveaux dangereux ; dans notre cas, au-delà de deux fois plus. L’ivresse a été observée plus de 4 fois chez le garçon que chez la fille (tableau 5).

Enfin, à 19 ans, la consommation journalière de nos garçons et filles, 25,3 ± 2,8 g et 12,1 ± 0,5 g, est supérieure à celle rapportée par Rigaud et al. [38] en France, voisine de 13 g chez les garçons et de 5 g chez les filles. Si le facteur de risque de maladie coronarienne est faible pour des consommations au-dessous de 30 g d’alcool pur par jour, il est établi qu’au-delà de 5 g le risque de survenue d’un événement coronarien est réel [39], quoique modeste. De plus, selon certains auteurs [40, 41], le type de boisson alcoolique semble avoir des effets certains ; il en est ainsi de la bière et des spiritueux.

Conclusion

En somme, le niveau de consommation de l’alcool chez l’adolescent congolais et l’alcoolo-dépendance qui s’y rattache, requièrent d’ores et déjà des actions de lutte contre ce phénomène. Celles-ci appellent prioritairement l’adoption de mesures législatives telles que l’interdiction de l’accès des mineurs aux débits de boissons et de la prohibition de la promotion de l’alcool. L’inaction expose à un risque d’aggravation de l’alcoolisme avec tous les dangers y afférents.