John Libbey Eurotext

Revue de neuropsychologie

La neuropsychologie, une discipline d’avenir aux objectifs réaffirmés Volume 9, numéro 3, Juillet-Août-Septembre 2017

Tableaux

Historique

La Société de neuropsychologie de langue française (SNLF) a été officiellement créée le 14 avril 1977 (voir [1] pour une présentation détaillée de l’historique, publié dans un numéro spécial de la Revue neurologique édité à l’occasion du 30e anniversaire de la SNLF). L’initiative en revient à un petit groupe de cliniciens et de chercheurs neurologues, psychologues et orthophonistes, ayant le français comme langue commune, dont l’objectif était de développer une société savante s’assignant les missions suivantes : « développer (1) l’étude des relations mutuelles du cerveau, du fonctionnement mental et du comportement chez l’être humain et l’animal ; (2) toute étude clinique et/ou expérimentale s’inscrivant dans ce cadre ; (3) tout programme thérapeutique visant à remédier aux perturbations cognitives et comportementales dues aux affections du système nerveux central » ([1], p. 58 ; voir plus largement le supplément 3 du tome 164 daté de mai 2008 de la Revue neurologique entièrement consacré aux 30 ans de la SNLF).

Dès sa création, la Société a mis en place les Journées de printemps, dont la réunion inaugurale a eu lieu à Paris en 1977. Dès lors, ces journées se sont tenues de façon annuelle dans des villes de province en France ou dans d’autres villes francophones à l’étranger (à l’exception de l’année 1980, où elles sont organisées à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris pour la commémoration du centenaire de la mort de Paul Broca) et ont été organisées autour d’une, voire deux questions thématiques. Parallèlement, une réunion d’hiver, composée de communications orales et affichées sans thème particulier, a pris place à Paris le premier vendredi de décembre. À cette réunion d’hiver, viendra se greffer dès 1987 un forum de formation à l’intention principalement des cliniciens d’origine diverse visant à faire un point approfondi et actualisé de l’état des connaissances dans un domaine particulier (les différents thèmes abordés lors des Journées de printemps et des forums sont détaillés respectivement dans les tableaux 1 et 2).

Outre ces rencontres annuelles, la Société s’est également investie dans la diffusion des connaissances scientifiques en soutenant l’édition d’ouvrages (le plus souvent issus du forum) et d’une revue dédiée spécifiquement à des questions théoriques et pratiques dans le domaine de la neuropsychologie, la Revue de neuropsychologie. Après plusieurs années de publications fructueuses dans les années 1990 et au début des années 2000, cette revue connaîtra des difficultés et sa distribution sera interrompue. L’activité de la revue reprendra toutefois en 2009 sous l’impulsion du bureau de la Société et avec le soutien d’un nouvel éditeur : John Libbey Eurotext. Elle atteint maintenant son rythme de croisière avec la parution de quatre numéros par an. Ceci représente, annuellement, environ 300 pages de texte et plus d’une trentaine d’articles (éditoriaux, points de vue, articles de synthèse, articles originaux, mini-revues, articles méthodologiques, comptes rendus de l’activité de la SNLF). Nous renvoyons le lecteur aux résultats de l’enquête de lectorat, réalisée en 2016, qui a été publiée dans le volume 9 (numéro 1) de 2017 de la Revue de neuropsychologie (pages 3-9). Prochainement, la Revue de neuropsychologie, qui compte environ 500 abonnés, entamera la dixième année de la nouvelle formule. Au-delà des publications, la contribution de la Société au développement et à la diffusion des connaissances dans le domaine de la neuropsychologie s’est également exercée par l’attribution de bourses de recherche et d’études ainsi que de prix à des jeunes chercheurs.

En France, la Société a été impliquée dans de nombreux organes de décision concernant la détection et le diagnostic de troubles cognitifs, ainsi que leur prise en charge, en participant par exemple à plusieurs reprises à des groupes de travail coordonnés par la Haute Autorité de santé, en participant au plan national d’aide aux personnes aphasiques soutenu par la CNSA, etc.

Au niveau international, la Société a activement participé à la structuration de la neuropsychologie européenne, en participant notamment à la création en 2006 de la Fédération des sociétés européennes de neuropsychologie (FESN pour Federation of the European Societies of Neuropsychology). Depuis sa création, la Société a régulièrement participé aux congrès organisés par cette fédération et est co-organisatrice de l’événement 2017, en partenariat avec deux autres sociétés : la Nederlandse Vereniging voor Neuropsychologie et la Vlaamse Vereniging voor Neuropsychologie. Par ailleurs, la SNLF a organisé à plusieurs occasions des actions conjointes avec des sociétés savantes d’autres pays. La dernière en date, en 2016 à Londres, avec la British Society of Neuropsychology, a connu un grand succès.

Les intérêts cliniques et de recherche depuis la création de la SNLF

Les 40 ans d’existence de la SNLF ont été marqués par le développement de nombreuses connaissances théoriques, ainsi que par leurs applications pratiques. Nous tenterons ici de brièvement illustrer et discuter quelques questions qui ont animé la vie de la Société et qui s’avéreront probablement encore d’importance dans le futur. De façon générale, ces points ne sont pas des singularités de la neuropsychologie en francophonie, mais reflètent l’évolution de la discipline ces 40 dernières années. De façon particulièrement intéressante, l’observation des programmes des Journées de printemps et des forums (tableaux 1 et 2), ainsi que les résumés des propositions de communications scientifiques que nous avons pu consulter montrent que la SNLF s’est située à la pointe de ce mouvement, et que plusieurs de ses membres ont été précurseurs pour certains aspects. À titre d’exemple, les Journées de printemps organisées à Toulouse en 1986 avaient pour thématique « Neuropsychologie et imagerie fonctionnelle du cerveau », alors que l’application des techniques modernes d’imagerie cérébrale pour l’étude de la cognition a réellement débuté au début des années 1980.

Nous aborderons tout d’abord la façon dont les relations entre processus cognitifs et fonctionnement cérébral ont évolué d’une vision très localisationniste (un processus dépendant d’une région spécifique) à une approche plus globaliste dans laquelle tant l’efficience des connexions entre régions que l’intégrité des régions en tant que telle s’avèrent essentielles à un fonctionnement cognitif optimal. Nous nous intéresserons ensuite à l’apport respectif de la clinique et de la recherche à la compréhension du fonctionnement cognitif, tant normal que pathologique. En relation directe avec ce point, nous discuterons la contribution spécifique des études de cas et des études de groupe à cette compréhension. Finalement, l’évolution des connaissances transparaît à travers les modifications des domaines d’intérêt au cours du temps, avec une approche initiale centrée sur des processus très spécifiques, s’élargissant par la suite à des domaines requérant une vision plus intégrative du fonctionnement cognitif.

Les liens entre cerveau et cognition : d’une approche localisationniste à une vision intégrative

Historiquement, la description clinique d’un patient aphasique par Paul Broca, en 1861, et la mise en relation de la perte de langage articulé avec la présence d’une lésion au niveau du cortex frontal dans l’hémisphère gauche marque le développement des théories localisationnistes en attribuant à l’hémisphère gauche la gestion des capacités langagières (pour un historique, voir [2]). Après cette observation princeps, de nombreux travaux anatomocliniques, en particulier au sein de l’école de la Salpêtrière (pour la francophonie), sont réalisés chez des patients présentant différents types de troubles aphasiques, apraxiques ou agnosiques. Dans le cadre de cette approche, un intérêt tout particulier était porté aux patients présentant des lésions focales, notamment après un accident vasculaire cérébral (AVC). Ces thématiques ont dominé une bonne partie du xxe siècle. À partir du début des années 1990, l’intérêt s’est déplacé massivement vers des patients présentant des atteintes neurodégénératives, la maladie d’Alzheimer en étant l’exemple emblématique. La neuropsychologie en est venue à considérer le fonctionnement cognitif comme dépendant de vastes réseaux cérébraux engageant, au sein des deux hémisphères, les cortex associatifs antérieurs et postérieurs ainsi que les formations sous-corticales. De même, le système limbique a progressivement acquis de plus en plus d’importance de par son rôle dans la motivation et les conduites affectives, susceptibles d’influencer la cognition dévolue directement aux régions corticales.

Il est intéressant de constater que le développement des techniques modernes d’imagerie cérébrale a amené à un décours temporel similaire des intérêts de recherche et de l’interprétation des résultats (voir [3] pour une illustration dans le domaine du fonctionnement exécutif). En effet, les premiers travaux dans ce domaine, réalisés dans les années 1980/1990, visant à déterminer l’activité cérébrale de participants sains réalisant une tâche cognitive particulière (principalement en tomographie par émission de positons [TEP]), ont mis en évidence des régions très spécifiques auxquelles ont été associés des processus cognitifs particuliers (voir [4] pour une revue). L’attention s’est ensuite portée, avec l’utilisation de techniques d’analyse statistique appropriées, sur la façon dont ces régions sont recrutées de façon simultanée ou séquentielle, et dans quelle mesure elles interagissent. Ainsi, certaines régions sont apparues comme ayant un rôle central de coordination et d’intégration de l’activité au sein des différents réseaux. Ces régions (connues sous le terme de « hubs » en anglais) possèdent la caractéristique de pouvoir modifier rapidement leur connectivité cérébrale fonctionnelle à large échelle en fonction des caractéristiques de la tâche. Dans ce contexte, dix réseaux fonctionnels majeurs, associés aux processus sensoriels, moteurs et cognitifs, ont été identifiés lors de l’état de repos [5].

Finalement, à l’heure actuelle, l’intérêt se porte également sur d’autres variables idiosyncrasiques susceptibles d’influencer la relation cerveau-cognition, telle qu’une influence génétique (via l’activité différentielle de neurotransmetteurs) [6] ou l’influence de facteurs de personnalité [7].

L’apport respectif de la recherche et de la clinique aux connaissances neuropsychologiques actuelles

« Dans un monde médical où le triomphe de l’imagerie fait présager la mort de la clinique, la neuropsychologie reste attachée en priorité à la relation humaine » ([8], citation du numéro spécial des 30 ans).

Dès sa fondation, la Société a veillé à favoriser les interactions entre avancées théoriques et applications pratiques, ainsi qu’à développer les connaissances par le biais de données venant à la fois de sujets sains (via l’utilisation des techniques d’électrophysiologie et d’imagerie cérébrale fonctionnelle) et de patients, que ces derniers soient analysés de façon singulière ou en tant que groupe. En ce sens, la neuropsychologie clinique, couplée à la neuro-imagerie fonctionnelle et à l’électrophysiologie, a permis des avancées majeures dans notre compréhension actuelle des substrats cérébraux des différentes fonctions cognitives ainsi que de leurs altérations au cours de diverses pathologies.

On ne peut donc pas dire qu’il y a un apport plus ou moins important de la recherche ou de la clinique, mais que les deux se nourrissent mutuellement. Par exemple, la description de grands syndromes cognitifs, à partir d’études de cas uniques en recherche, a permis ensuite l’élaboration de procédures d’évaluation et de prise en charge des patients. Dans un autre domaine, l’utilisation conjointe d’évaluations neuropsychologiques et d’explorations en neuro-imagerie a profondément renouvelé notre compréhension des syndromes démentiels avec d’importantes retombées cliniques sur lesquelles nous reviendrons.

Ce va-et-vient continu entre recherche et clinique se reflète dans les programmes des Journées de printemps et des forums. En effet, ces réunions comprennent à la fois des exposés théoriques faisant le point sur les connaissances actuelles dans un domaine de la neuropsychologie (qu’elles proviennent de patients ou de participants sains) et des exposés plus spécifiques pouvant porter sur des questions très appliquées ou présentant des données expérimentales préliminaires ouvertes au débat et à la discussion.

L’apport des études de cas et des études de groupe

Les études de cas se sont développées dans le courant des années 1980, en lien notamment avec l’essor de la psychologie cognitive qui a proposé des modèles détaillés du fonctionnement cognitif pouvant être validés via des patterns de performances spécifiques à certains patients. De nombreux travaux de recherche et cliniques seront présentés dès cette période aux différentes manifestations de la Société : études de cas uniques, doubles dissociations de troubles observés en langage oral et écrit, en mémoire à court et à long termes, en mémoire épisodique et sémantique… Toutefois, l’évolution et la validation des connaissances ne pouvant se fonder uniquement sur la singularité du profil cognitif d’un patient, il a été nécessaire d’associer à cette approche une démarche d’étude de groupes ayant pour objectif de confirmer (voire infirmer) les observations cognitives issues de patients uniques avec lésions focales. Le développement des techniques d’imagerie cérébrale a également permis de tester des modèles basés sur l’observation de cas cliniques chez des participants exempts de toute lésion cérébrale. À moyen terme, la facilité d’acquisition de ces données chez des sujets sains a eu comme conséquence un moindre recours aux patients uniques pour comprendre le fonctionnement cognitif et ses bases cérébrales.

Actuellement, les études de cas suscitent de l’intérêt principalement dans le domaine de la prise en charge et de la formation. Ainsi, l’observation de patients uniques reste pertinente pour évaluer comment un type de rééducation spécifique affecte la récupération des capacités cognitives, et éventuellement les modifications cérébrales associées, en fonction du type de lésion et de la localisation de celle-ci [9]. Par ailleurs, les études de cas restent fondamentales à la compréhension du fonctionnement cognitif dans une perspective pédagogique (formation des futurs neuropsychologues, orthophonistes et orthopédagogues). Dans ce contexte, il paraîtrait dommageable de considérer cette approche comme obsolète. En effet, les études de cas uniques demeurent essentielles à l’identification des processus et sous-processus spécifiques intervenant dans un modèle cognitif (voir [10] pour une illustration récente), processus qui pourraient être masqués lorsque les caractéristiques inter-individuelles au sein d’un groupe sont lissées pour pouvoir être comparées à celles d’un autre groupe (pour une discussion plus détaillée, voir [11]). Les Journées de printemps 2018 (organisées à Marseille) développeront justement cette thématique.

Finalement, il convient de souligner le développement ces 15 dernières années de l’épidémiologie et son apport à la compréhension du fonctionnement cognitif. Si ce type d’études ne permet pas une analyse détaillée des processus cognitifs en jeu dans une tâche, le nombre important de participants et la méthodologie de recueil de données au-delà des variables cognitives permettent d’identifier, plus que ne le font les études de groupes classiques, les facteurs individuels susceptibles de moduler le fonctionnement cognitif, ou de déterminer de façon très précoce les processus cognitifs les plus sensibles à la survenue de pathologies neurodégénératives. C’est ainsi que ces dernières années nous avons pris conscience du rôle des facteurs sociaux, culturels, environnementaux, alimentaires, ou encore génétiques dans le développement de la cognition d’un individu et du rôle que peuvent jouer ces variables dans son maintien au cours du vieillissement ou le cas échéant dans son déclin.

Modification des domaines d’intérêt au cours du temps

Les documents d’archives du bureau de la SNLF témoignent de l’évolution des centres d’intérêt ainsi que des méthodes de recueil et d’analyse des données au cours de ces 40 ans. Ainsi, durant les premières années de la vie de la Société, les membres privilégiaient une approche très analytique (par exemple, la question de l’origine centrale des troubles de vision) qui a progressivement été supplantée par une approche plus globale et sémiologique (par exemple, les troubles de la mémoire dans la maladie d’Alzheimer). Cette évolution s’explique par le fait que la neuropsychologie s’est initialement développée dans le cadre des services hospitaliers de neurologie mais n’y est pas restée cantonnée. Les neuropsychologues se sont en effet rapidement intéressés aux troubles cognitifs de patients relevant d’autres spécialités de la médecine, telles que la gériatrie (avec l’étude des démences dans les années 1980) ou plus récemment, dans les années 1990, la psychopathologie (patients souffrant de schizophrénie, d’autisme, de troubles obsessionnels-compulsifs…). Actuellement, l’approche analytique tend à revenir sur le devant de la scène, avec notamment des études très spécifiques chez des sujets sains ou des patients (par exemple, la modulation des processus et régions cérébrales impliquées dans une tâche de mémoire en fonction des caractéristiques de la tâche [12]. De façon particulièrement intéressante, les neuropsychologues en sont progressivement venus à s’intéresser non plus uniquement aux aspects déficitaires du fonctionnement cognitif dans les états pathologiques mais également aux aspects préservés de la cognition et aux possibilités de compensation spontanée ou de prise en charge qui en découlent.

Différents domaines cognitifs se sont retrouvés à l’avant de la scène durant les 40 ans de vie de notre Société. La chronologie approximative suivante peut en être proposée. Initialement, dans la continuité des travaux sur l’aphasie, les troubles du langage oral et écrit ont retenu l’attention de nombreux neuropsychologues, tant chercheurs que cliniciens. Le champ s’est ensuite étendu aux domaines des perceptions auditives et visuelles, et donc les agnosies auditives et visuelles. De nombreux travaux se sont intéressés à la spécialisation fonctionnelle hémisphérique, que ce soit à partir de l’étude de patients split-brain ou encore en utilisant des techniques à même de contribuer à la compréhension du fonctionnement spécifique des hémisphères cérébraux, comme les tests d’écoute dichotique ou la tachistoscopie en champ divisé. Très tôt également, il est apparu un intérêt indéniable pour les troubles de la mémoire, avec notamment les travaux de J.L. Signoret, intérêt qui ne s’est jamais démenti par la suite. Le milieu des années 1980 voit émerger les travaux s’intéressant aux troubles cognitifs présentés par des patients présentant une démence dégénérative, initialement la maladie d’Alzheimer et ensuite les démences sous-corticales. Par la suite, s’est développé l’intérêt pour les domaines des fonctions exécutives et de la cognition sociale, et, plus récemment, des états de conscience, de l’influence du self et de la culture sur, respectivement, le fonctionnement cognitif et son évaluation. En cela, les titres des forums et des Journées de printemps de la SNLF constituent un bon reflet de cette évolution. Enfin, rappelons que l’utilisation des techniques d’imagerie cérébrale fonctionnelle (TEP puis IRM), chez les patients atteints d’une maladie du cerveau, comme chez les participants non malades, a profondément modifié les connaissances sur les liens entre fonctions mentales et cerveau. Les conséquences en sont multiples, sur le plan théorique comme dans les applications, comme la contribution au diagnostic de diverses pathologies, la compréhension des mécanismes à l’origine des symptômes ou encore des effets d’une prise en charge thérapeutique.

Conclusion

Bien avant la création de la Société en 1977, la neuropsychologie française possédait une renommée internationale grâce aux travaux de pionniers tels que P. Broca, J. Dejerine, T. Alajouanine, H. Hécaen ou F. Lhermitte. La création de la SNLF a contribué aux évolutions tant théoriques que pratiques et la Société a toujours veillé à maintenir des échanges soutenus entre cliniciens et chercheurs. Au-delà, cette « société savante » a permis de mettre en exergue l’importance du domaine auprès des décideurs politiques, dans un premier temps au sein de structures de soins hospitalières (en neurologie, rééducation fonctionnelle, psychiatrie, gériatrie…), et ensuite aux portes de l’hôpital (centres de rééducation fonctionnelle, maisons de retraite et structures pour personnes âgées dépendantes, centres d’accueil pour personnes handicapées, cabinets libéraux…) ou encore plus récemment dans les structures scolaires afin de détecter de façon précoce d’éventuels troubles des apprentissages. Les activités de la SNLF (réunions scientifiques, forums de formation, ouvrages, revues…) ont aussi contribué à faire connaître et reconnaître la neuropsychologie dans les universités et dans les organismes de recherche. Même si ce mouvement doit être amplifié, le recrutement d’enseignants chercheurs spécialisés en neuropsychologie dans de nombreuses universités constitue une évolution marquante de ces dernières années.

L’importance de notre discipline n’est donc plus à démontrer. Ce fait était déjà souligné il y a dix ans dans le numéro spécial de la Revue neurologique dédié aux 30 ans de la SNLF : « La neuropsychologie fait l’objet actuellement d’une forte demande sociale et sociétale. La notion de neuropsychologie de la vie quotidienne prend son sens dans ce cadre. Les connaissances issues de la neuropsychologie vont ainsi guider la structuration des réseaux de soins et les décisions dans ce domaine. Les connaissances et les usages de la neuropsychologie vont avoir tendance à être de plus en plus présents dans la vie quotidienne. Il faut donc que la société reste vigilante pour garantir la qualité des pratiques, contester les dérives et les simplifications abusives, notamment dans la qualité des outils et la formation de leurs utilisateurs » [13]. Aujourd’hui, nous ne pouvons qu’être d’accord avec cette analyse et continuer d’encourager la rigueur scientifique et la qualité des pratiques cliniques dans un monde en constante évolution. Dans ce contexte, les points suivants pour lesquels nous n’avons pas de réponse toute faite mériteraient d’être développés lors de prochains événements de la société, que ce soit dans le cadre des forums, des Journées de printemps ou de workshops plus spécifiques :

  • quelle est la pertinence théorique et la validité écologique des nouvelles technologies dans l’évaluation et la prise en charge de patients cérébrolésés ? Nous devrons veiller à nous positionner clairement face à une utilisation éventuellement abusive de ces techniques (sites internet « d’entraînement des neurones », applications pour smartphones…). Il conviendra de réfléchir également à ce qu’apportent exactement certaines techniques de pointe (par exemple la réalité virtuelle) à l’amélioration de notre compréhension du fonctionnement cognitif, à l’évaluation des patients et à leur prise en charge. L’écueil serait de remplacer la question théorique par la fascination de la technologie, un reproche qui a été parfois formulé aux utilisateurs de l’imagerie cérébrale ;
  • il conviendra de réfléchir à l’utilisation clinique qui peut être faite des connaissances issues de nos travaux de recherche. Ainsi, quelles peuvent être les conséquences sur le plan social et en termes de soins de santé de la création d’entités prédémentielles de plus en plus précoces sur base de symptômes assez subtils et en l’absence de retentissement majeur dans la vie quotidienne ? A contrario, que représente une plainte cognitive qui ne peut être objectivée par les outils à notre disposition, et comment la traiter… ? De même, dans un cadre scolaire, si l’identification précoce d’enfants à risque de présenter des troubles d’apprentissage ne peut sembler que positive, quel est le risque de stigmatisation, surtout avec des concepts aussi flous que ceux du déficit de l’attention/hyperactivité, de certains troubles « dys » ou encore du concept très à la mode d’enfant à très haut potentiel ? ;
  • comment pourrons-nous nous assurer d’une qualité de prise en charge suffisante des patients dans une politique de soins de santé qui vise à la rentabilité et à la diminution des coûts ? Il nous apparaît indispensable de pouvoir continuer à individualiser les prises en charge tant au niveau du contenu que du nombre de séances. Cette question se pose également pour la réalisation de bilans neuropsychologiques : nous devons disposer d’assez de temps pour les réaliser et ne pas être contraint à utiliser un protocole pré-formaté, mais au contraire pouvoir disposer d’une certaine latitude en fonction des caractéristiques du patient ;
  • dans une perspective clinique, comment prendre en compte une influence potentielle des caractéristiques de vie de nos patients sur leurs résultats aux tests cognitifs ? La notion de norme est une notion qui se doit d’évoluer. Si prendre en considération l’âge et le niveau socioculturel est un réflexe que tout clinicien qui se respecte applique depuis des décennies, nous savons aujourd’hui que les variabilités interindividuelles vont bien au-delà du simple effet de l’âge et du niveau d’étude et que la grande diversité des caractéristiques d’un individu peut expliquer à elle seule une performance déficitaire au regard de la « norme ». Aussi, cette notion est-elle définitivement caduque et si non, comment la faire évoluer ?

Au final, l’éthique s’invite allégrement sur la scène neuropsychologique, que ce soit aux côtés des contraintes économiques ou d’autres préoccupations. Pour citer une dernière fois le numéro spécial de la Revue neurologique dévolu au 30e anniversaire de la SNLF, Michel Poncet y écrivait dans la postface [14] : « Avoir une bonne formation théorique en neuropsychologie clinique quand on se veut thérapeute de patients victimes de lésions cérébrales et de troubles cognitifs et/ou comportementaux est plus que nécessaire, c’est une exigence éthique. On ne peut pas prétendre panser la pensée sans une très bonne formation en neuropsychologie. […] Ayant assisté à la naissance de la SNLF, je me sens autorisé à témoigner du rôle majeur qu’elle a joué dans la formation de tous ceux, dont je fais partie, qui ont pour mission de panser la pensée. » Bon anniversaire à la SNLF.

Liens d’intérêts

les auteurs déclarent ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.