John Libbey Eurotext

Médecine et Santé Tropicales

Salamatou, Nana et les autres Volume 26, numéro 4, Octobre-Novembre-Décembre 2016

C’était un congrès international de chirurgie à Paris. Une session avait été consacrée à « l’urologie d’ailleurs », ce qui était nouveau, et on avait parlé du traitement chirurgical de la fistule post-obstétricale. L’audience s’est intéressée aux techniques de réparation de ce traumatisme peu connu dans les pays du Nord. Lors de la discussion, qui semblait vouloir rester très chirurgicale, la question fut enfin été posée : « Comment peut-on en arriver à un tel délabrement ? » Et c’est alors que tous ces éminents chirurgiens sont entrés de plain-pied dans la vie d’une femme d’un pays du Sud. À partir de cette misère anatomique, ils ont pris conscience de la misère physiologique et la misère psychologique, et puis du drame social que vivait leur patiente. Et ils étaient atterrés.

Cette femme a fait une fistule parce que son bébé, trop gros pour son bassin trop petit, a, pendant trois jours de travail épuisant, lacéré et détruit les tissus mous de la vessie et du rectum. Elle a vécu un enfer parce que personne, dans son entourage, n’était capable de reconnaître la gravité de la situation. Une césarienne lui aurait épargné ce calvaire et sauvé son enfant, mais le premier centre de soins fonctionnel était trop loin et, de toute façon, il n’y avait pas de moyens de transport. Elle a accouché d’un bébé mort et, maintenant, elle perd ses urines et ne retient plus ses matières qui s’écoulent à travers un cloaque ouvert dans le vagin. C’est la fistule, elle est devenue une fistuleuse.

Si son bassin est trop petit, c’est qu’il n’a pas fini de grandir. C’est bien trop tôt pour être enceinte. Mais on ne lui a pas demandé son avis. On l’a mariée, trop jeune. Le mariage précoce et forcé est une pratique traditionnelle néfaste dont on ne parlera jamais assez et, de toutes ces pratiques, c’est la plus dévastatrice.

Ce jour-là, à ce congrès, les chirurgiens sont sortis du champ opératoire, petit bout de la lorgnette à travers laquelle ils découvraient ces patientes d’une autre planète. Ils se sont tassés progressivement dans leurs fauteuils, au récit effarant de la vie quotidienne de la majorité de leurs compagnes de cette humanité. À la description de la vulnérabilité des bébés filles, des fillettes, des jeunes filles et des jeunes femmes, ils ont compris que la fistule, que certains d’entre eux ont la lourde charge de réparer, n’est que le reflet de la considération de la société pour la femme.

Ce jour-là, leur champ opératoire s’est élargi. Ils se sont sentis proches de tous ceux qui travaillent pour une meilleure santé et un meilleur épanouissement de la femme et qui, pour cela, doivent prendre en compte tous les tenants et aboutissants d’ordre médicaux, sociaux, culturels, économiques et comportementaux.

Ce même jour, à Niamey, Salamatou était venue me demander une avance de dix mille francs sur son salaire. Je lui dis oui, et je lui demande pourquoi.

  • Ma nièce vient de mourir.
  • Elle est morte de quoi ?
  • Elle est morte en couche. Elle n’arrivait pas à accoucher. Elle était en travail depuis trois jours et elle saignait. On voulait l’amener à l’hôpital, mais sa belle-mère n’a pas voulu. Elle a dit qu’elle a déjà accouché plusieurs fois, alors elle doit être patiente. Elle est morte chez elle.
  • Ce n’était sa première grossesse ?
  • Non, elle a déjà trois filles, qui ont douze ans, six ans et deux ans.
  • C’est bien triste. Où est son mari ?
  • Il est mort il y a trois mois après une maladie où il toussait et où il avait beaucoup maigri.
  • Qu’est-ce que tu vas faire avec ces dix mille francs ?
  • C’est pour aider Mariama, sa fille aînée, à retourner dans la famille de ma nièce.
  • Elle doit partir ? Et pourquoi ?
  • Si elle reste, on va la marier. Vous vous rendez compte, à douze ans !
  • J’ai du mal à me rendre compte.
  • En tout cas…
  • Tu es la seule à donner de l’argent ?
  • Comme je suis la plus proche, c’est à moi de m’en occuper.

Le soir, je passais au petit marché. Nana, la vendeuse de beignet, était en pleurs.

  • Si tu savais, me dit-elle, on m’a annoncé tantôt que ma petite sœur est morte.
  • Elle est morte de quoi ?
  • Elle est morte en couches. Elle n’arrivait pas à accoucher. On l’a amenée pour une césarienne, mais elle est morte au début de l’opération. Elle était trop fatiguée. On n’a même pas sorti le bébé.
  • C’était une première grossesse ?
  • Oui. Mais elle n’a pas été soignée quand elle était enceinte. Elle vomissait et elle était enflée.
  • Ma famille me réclame cinquante mille francs pour les funérailles : il faut préparer le repas et payer le transport de ceux qui viennent présenter les condoléances.
  • Tu ne penses pas qu’il aurait mieux valu dépenser l’argent pour suivre la grossesse et éviter les grandes fatigues qui tuent les mamans, plutôt que payer pour célébrer la mort ?
  • En plus, ils vont faire à manger pour des gens qui n’ont rien fait pour ma sœur de son vivant et ça, ça ne laisse pas les morts tranquilles. Je suis d’accord avec toi, c’est mieux de donner l’argent pour payer les médicaments pendant la grossesse. Je vais garder mes cinquante mille francs, et qu’ils la laissent tranquille, maintenant.
  • Quand ta fille sera enceinte, tu t’occuperas d’elle pendant sa grossesse ?
  • En tout cas…

Les femmes des pays en voie de développement ont 300 fois plus de risque de mourir de complications liées la grossesse ou à l’accouchement que celles des pays industrialisés. L’histoire de Salamatou et de Nana en témoigne.

Pour leurs enfants, aussi, la situation sera précaire : sous ces latitudes, un enfant sur onze n’atteint pas l’âge de cinq ans. De nombreux facteurs se conjuguent et accroissent la mortalité infantile, particulièrement la dénutrition, qui est responsable de 50 % des décès d’enfants dans le monde. Trois maladies de l’enfance sont directement accessibles à la vaccination : pneumonie, rougeole, tétanos. La santé de l’enfant est étroitement à celle de sa mère. Un mauvais état de santé de futures mères obère l’avenir des enfants à naître. Une mortalité infanto-juvénile a un coût social énorme. Les enfants souffrant de malnutrition dans leurs premières années ont plus de mal à mener une scolarité normale, à grandir normalement et à mener ensuite une vie active d’adulte.

L’adolescent, enfin, présente des risques de morbidité élevés, faute d’information, d’éducation, de prévention ou de structures de soins adaptés à sa condition qui ne se réduit pas seulement à celle « d’enfant âgé » ou « d’adulte jeune ».

C’est par un travail opiniâtre, au niveau des communautés comme dans les structures de soins, que le personnel médical comme les agents du ministère de la santé, les ONG, les organisations internationales, les agences du système des Nations unies, les responsables et les décideurs politiques relèvent le défi de la santé de la femme, de la santé de la mère.

C’est par un meilleur accès aux soins obstétricaux et une amélioration de leur qualité, mais aussi par l’espacement des naissances qui donne à la femme le temps de se reposer entre deux grossesses, qu’on évitera les drames racontés par ces femmes qui pleurent leurs sœurs, leurs femmes, leurs filles ou leurs mères.

Accès aux soins, grossesse à moindre risque, régulation de la fertilité, prévention du sida, lutte contre les pratiques traditionnelles néfastes, éducation, information, autonomisation : le traitement de la fistule n’est qu’un chapitre dans le grand livre de la santé de la femme.