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Médecine et Santé Tropicales

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Fermeture du Pharo Volume 23, numéro 2, Avril-Mai-Juin 2013

mst.2013.0197

Auteur(s) : Jean-Marc Debonne

Médecin général des armées



© Christian Chambon



La rédaction publie l’ordre du jour no 28-13, discours prononcé à Marseille le 14 juin 2013 par le médecin général des armées Jean-Marc Debonne, directeur central du Service de santé des armées françaises à l’occasion de la fermeture de l’ex-Institut de médecine tropicale dit École du Pharo.

Répondant au besoin de la Nation de lutter efficacement contre des maladies exotiques jusqu’alors inconnues, l’École du Service de santé des Troupes coloniales est créée le 3 octobre 1905. À partir de 1958, elle change plusieurs fois d’appellation pour prendre en 1975 le nom d’Institut de médecine tropicale du Service de santé des armées.

En 2010, ses activités sont incorporées à celles de l’Institut de recherche biomédicale des armées dont il devient l’Antenne de Marseille. Après 108 années consacrées à la formation, à la recherche et à la santé publique, cette institution, connue à travers le monde sous le nom d’École du Pharo, fermera ses portes le 30 juin 2013.

Plus de 9 000 médecins, pharmaciens, infirmiers et techniciens, militaires et civils, français et étrangers, ont été formés au Pharo, pour servir en zone tropicale, au profit des forces comme des populations civiles.

La doctrine qui a présidé ici était avant tout de prodiguer un enseignement de terrain fondamentalement pragmatique, empreint d’un fort esprit de compagnonnage. Effectué en partenariat étroit avec les praticiens de l’hôpital Michel-Lévy puis de l’hôpital d’instruction des armées Laveran, le Pharo a préparé les élèves et stagiaires à toutes les diversités des contextes humains, culturels et matériels dans lesquels ils ont été appelés à exercer.

Aujourd’hui essentiellement tournées vers les opérations extérieures et le soutien opérationnel des forces, ses activités d’enseignement sont reprises par le Centre de formation opérationnelle Santé sous l’autorité de l’École du Val-de-Grâce.

Le besoin de connaissances nouvelles ne pouvant être satisfait uniquement sur le terrain, des laboratoires de recherche ont été développés à partir des années trente, et sont devenus rapidement des centres de référence au cœur d’un réseau de centres de recherche et d’expertise africains.

Ainsi, Lapeysonnie crée au Pharo une cellule d’étude, qui deviendra le Laboratoire du méningocoque. C’est là que seront lancées les premières recherches sur l’action des sulfamides « retard » sur Neisseria meningitidis. En 1967, le centre est sollicité pour combattre une épidémie de méningite à Fès et collecte 1 400 souches. À partir de celles-ci, un vaccin sera élaboré par Charles Mérieux et utilisé pour la première fois au Brésil en 1974.

À partir de 1965, se développent une section de biochimie microbienne puis un laboratoire de virologie et d’épidémiologie appliquée aux arboviroses. Peu après, un laboratoire de parasitologie appliquée et un service d’histopathologie tropicale voient le jour, complétés en 1974 par un service de chirurgie expérimentale. Dix ans plus tard, sous la direction de Jean Nicoli, les laboratoires se regroupent au sein du Centre d’études et de recherches en médecine tropicale (CERMT), qui axe son travail sur la protection des militaires face aux agressions infectieuses et traumatiques.

Avec l’émergence et l’extension rapide de la résistance aux antipaludiques, l’unité de parasitologie accroît ses capacités de recherche avec la création d’un laboratoire de dosage des antipaludiques qui obtient rapidement le statut de « laboratoire associé » au Centre national de référence pour la chimiosensibilité de Plasmodium falciparum.

Le laboratoire de virologie tropicale évolue de la même manière pour répondre aux besoins des forces et faire face à la circulation des personnes en zone d’endémie tropicale. L’unité de virologie poursuit ses travaux de recherche sur les flavivirus et sur la dengue, cette affection à l’extension considérable qui est aujourd’hui la première arbovirose mondiale. Pour faire face à l’émergence, ou la réémergence de nombreux cas d’arboviroses et d’autres viroses tropicales, un laboratoire de diagnostic des arboviroses est créé. C’est ce laboratoire qui produira les réactifs nécessaires au diagnostic sérologique du Chikungunya en 2006. En 2002, il est tout d’abord « laboratoire associé » au Centre national de référence des arboviroses, puis obtient en 2012 la responsabilité entière du Centre national de référence des arboviroses. Il assure ainsi le diagnostic des flavivirus, des alphavirus, des bunyavirus et de nombreuses autres viroses graves.

Ces différentes unités se dotent d’outils modernes de génomique et de protéomique, ainsi que d’un laboratoire de sécurité biologique de niveau 3. Ces centres de référence, parties intégrantes de l’IRBA, restent à Marseille, à l’hôpital Laveran.

C’est avec un esprit d’aventure en tous points exceptionnel que se sont engagés les médecins issus de l’École du Pharo dans la mise en œuvre d’actions de santé publique. Ainsi, Eugène Jamot invente le concept d’équipe mobile de lutte contre la maladie du sommeil. Plus tard, les missions de la Bioforce, projetant des équipes multidisciplinaires, seront capables de porter un coup d’arrêt aux épidémies de méningite sahélienne. À partir de 1981, Claude Gateff donne une impulsion novatrice à l’enseignement de l’épidémiologie et de la santé publique, le recentrant sur le soutien des forces françaises et alliées sur tous les théâtres d’opérations.

Ainsi seront créés la base de données sanitaires Bedouin et le système de surveillance épidémiologique en temps réel Aster. Ces activités ont été transférées sur le camp de Sainte-Marthe où, cet été, sera regroupé l’ensemble du Centre d’épidémiologie et de santé publique des armées (Cespa).

Le Pharo a été l’unique établissement militaire de médecine tropicale en Europe. Il laisse à la postérité une œuvre scientifique colossale. On retiendra tout particulièrement l’imposante contribution que ses anciens cadres et élèves ont apportée à la connaissance et à la lutte contre des maladies infectieuses comme la trypanosomiase, la peste, l’onchocercose, la fièvre jaune… auxquelles sont attachés les noms de Jamot, de Yersin et de Simond, de Girard et de Robic, de Richet, de Laigret…

Diffusée à travers le monde grâce à la revue Médecine Tropicale, la connaissance s’est aussi partagée ici grâce aux nombreuses conférences et séminaires, dont les Actualités du Pharo, qui représentent aujourd’hui la plus importante manifestation de médecine tropicale en langue française.

Témoin de l’abnégation de ses anciens élèves et professeurs et de l’œuvre accomplie, le drapeau de l’École est porteur des insignes de la Légion d’honneur et des croix de guerre 14-18 et 39-45.

Les nombreux monuments qui, à travers le monde, célèbrent ces héros de la médecine tropicale sont autant de symboles de cette histoire médicale et militaire des plus fécondes. Ils se font l’écho de leur sacrifice pour la plus juste des causes, celle de servir l’humanité souffrante.

L’École du Pharo demeurera en nos mémoires comme une des incarnations les plus abouties des valeurs du service de santé. Ici l’on a appris, développé et pratiqué le sens de la confraternité professionnelle, de l’enseignement hippocratique, du don de soi à l’intérêt collectif, du profond respect de l’autre quelles que soient son origine, ses convictions, sa religion ou sa nationalité.

L’École du Pharo demeurera en nos esprits le symbole d’une médecine désintéressée et profondément humaniste, généreuse et portant le niveau d’excellence jusqu’aux plus démunis.

L’École du Pharo demeurera en nos cœurs comme le berceau de générations d’hommes et de femmes ayant fait honneur au Service de santé, à la médecine, à la science, à la France.