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Les fonctions immunitaires au sein de la cellule
Parler d'immunité à l'échelle d'une cellule peut
sembler a priori paradoxal, mais cela permet de proposer une définition
élargie des fonctions de défense. Chaque cellule peut être
soumise à différents stress métaboliques (déficit
en nutriments), toxiques, physiques (hyperthermie, irradiation ultraviolette
X ou gamma) ou à l'infection par un virus. Les différents
moyens mis en jeu pour répondre au stress comportent tous des systèmes
de détection de l'anomalie, de transduction du signal et des mécanismes
effecteurs utilisant des molécules préformées ou
très rapidement synthétisées en réponse au
stress. Parmi ces mécanismes de défense, citons les protéines
de stress (heat shock proteins) qui s'associent aux protéines
altérées exposant des sites hydrophobes, et qui assurent
leur transport vers des sites de dégradation (protéasome).
Un autre exemple est la synthèse des cytochromes p450, ou bien
l'ouverture des canaux transmembranaires de la famille ABC (ATP binding
cassettes) parmi lesquels la molécule MDR (multidrug resistance).
Les altérations de l'ADN sont détectées et déclenchent
une réponse coordonnée qui implique l'arrêt du cycle
cellulaire, la réparation, le contrôle de qualité
de cette réparation, conduisant à la survie ou à
l'apoptose de la cellule [3]. Les gènes impliqués dans l'ataxie
télangiectasie (ATM) ou dans certains cancers (p53, BRCA1) jouent
un rôle essentiel dans ces réponses [4]. Lors d'un stress
oxydant, la cellule utilise les systèmes antiradicalaires préformés
(superoxyde dismutases, catalase, glutathion peroxydase) et les protéines
de stress. Les radicaux libres, comme différentes molécules
nucléophiles de l'environnement, peuvent former des adduits (exemple
: dérivés aldéhydés fixés sur l'ADN).
Les fonctions immunitaires au sein d'un organisme
Dans sa forme la plus simple, un organisme est un agrégat de
cellules maintenues associées (entre elles et avec une matrice
extracellulaire) par des molécules membranaires d'adhérence
et de signalisation. La survie, la multiplication ou l'apoptose de chaque
cellule dépendent d'un programme génétique de différenciation
et de signaux moléculaires externes : la mort cellulaire peut être
provoquée par carence en facteur de survie (hormone, cytokine,
facteur de croissance) ou par un signal de mort (récepteur membranaire
activant une cascade apo- ptotique ou bien insertion dans la membrane
d'un canal permettant l'introduction d'enzymes activatrices de l'apoptose).
Des cellules phagocytaires (macrophages) internalisent et dégradent
les cellules mortes. La fonction de cytotoxicité permet la destruction
des cellules infectées par un agent pathogène et des cellules
étrangères à l'organisme.
L'immunité naturelle ou innée existe dans l'ensemble des
organismes pluricellulaires, y compris chez les végétaux
et les insectes [5]. L'immunité adaptative, apparue chez les vertébrés,
vient seulement compléter l'immunité naturelle en utilisant
dans l'ensemble les mêmes mécanismes effecteurs. Lors de
l'exposition à un agent infectieux, l'organisme fait appel à
l'immunité naturelle puis ultérieurement à l'immunité
spécifique [6].
Deux stratégies pour distinguer le soi
du non-soi
L'immunité adaptative est définie par l'interaction spécifique
d'un anticorps (par son paratope) avec l'antigène ou bien entre
un récepteur TCR et un peptide associé à une molécule
du CMH. Les récepteurs BCR et TCR sont produits par réarrangement
de segments de gènes au cours de la différenciation des
lymphocytes. La diversité combinatoire et la diversité jonctionnelle
permettent de produire un nombre très élevé de récepteurs
différents, susceptibles d'accommoder n'importe quel antigène.
Ainsi un répertoire très diversifié de récepteurs
est produit et, lors de l'exposition à l'antigène, seuls
les lymphocytes ayant le récepteur utile se multiplient (expansion
clonale) et se différencient. Cette stratégie expose au
risque de réaction dirigée contre des antigènes du
soi (auto-immunité).
L'immunité innée fait appel à des récepteurs
codés par des gènes non réarrangés qui ont
fait l'objet d'une sélection au cours de l'évolution des
espèces animales au contact d'un environnement infectieux. Ces
récepteurs, en solution dans les liquides biologiques ou sur les
membranes cellulaires interagissent avec des structures absentes de l'hôte
et communes à un grand nombre de pathogènes, désignées
par l'acronyme PAMP (pathogen-associated molecular patterns). Ces
structures moléculaires sont en général invariantes
et souvent indispensables à la survie ou au pouvoir pathogène
de l'agent infectieux [7]. Les mieux caractérisées actuellement
sont les lipopolysaccharides (LPS ou endotoxine des bactéries Gram
négatif), les peptidoglycanes, les acides lipotéchoïques,
les mannanes, l'ADN bactérien et notamment les séquences
nucléotidiques CpG déméthylées, l'ARN double
brin et les peptides formylés possédant une N-formylméthionine
(fMLP) (tableau 1).
Cascades amplificatrices, actions coordonnées
et redondance
Les signaux induits par l'interaction des PAMP avec leurs récepteurs
dans les liquides biologiques ou sur les cellules de l'hôte ont
des caractéristiques communes : mise en jeu immédiate (récepteurs
préformés) et cascades de signalisation par agrégation
de protéines, expression d'activités biologiques par clivage
protéolytique (proenzymes), libération de médiateurs
se liant à des récepteurs cellulaires des phagocytes pour
induire des signaux de migration (chimiotactisme), d'activation (synthèse
de cytokines et de médiateurs lipidiques comme les prostaglandines,
les leucotriènes ou le PAF-acéther), de phagocytose de bactéries
opsonisées et de bactéricidie dépendante ou indépendante
de l'oxygène. Comme le pathogène est en général
localisé dans les tissus hors du secteur intravasculaire, une étape
essentielle de la réaction inflammatoire est l'interaction entre
leucocytes et endothélium et la migration des phagocytes vers les
tissus.
On peut illustrer ces caractéristiques à partir de l'exemple
des collectines, familles de lectines se liant aux résidus mannose
terminaux des oligosaccharides bactériens. Les protéines
du surfactant SPA et SPD opsonisent les bactéries dans les voies
respiratoires. Dans le sérum, la protéine de liaison du
mannose (MBP ou MBL) active les sérine-protéases MASP1 et
2 (MBL-associated protases) qui clivent les protéines du
complément C4 puis C2 pour former la convertase C4b2a [8]. La même
convertase peut être formée suite à l'activation de
la voie classique du complément par formation du complexe C1 par
l'action directe du lipide A du LPS, ou par liaison de la protéine
C réactive (CRP) aux phosphorylcholines des parois bactériennes.
La CRP comme la MBL sont des protéines de l'inflammation synthétisées
par les hépatocytes sous l'influence de cytokines de l'inflammation
(IL6).
L'activation du complément avec clivage protéolytique
de C4, C3 et C5 conduit à la libération de peptides chimiotactiques
et pro-inflammatoires (les anaphylatoxines C4a, C3a et C5a). Elle permet
l'opsonisation des microorganismes grâce à la fixation covalente
de nombreuses molécules de C4b et C3b (inactivée en C3bi)
qui se lient au récepteur CR3 des phagocytes (CD11b/CD18). Elle
amorce enfin la formation du complexe d'attaque membranaire (C5b-C9) cytolytique.
L'exclusion du pathogène peut aussi être assurée
par des récepteurs d'endocytose qui ne provoquent pas de réaction
inflammatoire. C'est le cas du récepteur de mannose des phagocytes
(membre d'une famille de lectines dépendant du calcium) [8] et
du récepteur épuratoire (scavenger receptor, assurant
l'élimination des déchets) [9].
Les récepteurs de la famille Toll
Le gène toll de la drosophile contrôle la polarisation
dorso-ventrale au cours du développement embryonnaire [10]. Ce
gène code une protéine homologue, par sa région intracellulaire,
aux récepteurs de l'IL1. Une dizaine de récepteurs de type
Toll ont été caractérisés chez la drosophile
et certains sont impliqués dans la synthèse de peptides
anti-microbiens sous le contrôle du facteur de transcription NFkappaB
[11]. Chez les mammifères les récepteurs de la famille Toll
(notamment TLR2 et TLR4) induisent des cascades de signalisation intracellulaire
qui recoupent celles mises en jeu par les cytokines pro-inflammatoires
IL1 et TNFalpha (figure 1)
et qui induisent la transcription des gènes sous le contrôle
de NFkappaB (par exemple IL8, IL6, GM-CSF, G-CSF, M-CSF, TNFalpha, TNFbeta,
IL2, etc.) [12].
La molécule du LPS comprend une chaîne saccharidique de
structure variable selon les sérotypes bactériens (chaîne
portant les épitopes reconnus par les anticorps), un noyau et un
pôle hydrophobe, le lipide A constitué d'une diphosphoglucosamine
liée à 4 à 6 acides gras (figure
1). La molécule s'agrège sous forme de micelles.
La région hydrophobe interagit avec une protéine de l'inflammation
la LBP (protéine de liaison du LPS) qui permet la liaison du LPS
à CD14 sur les phagocytes (principalement les monocytes). Le complexe
CD14-LPS interagit avec une protéine soluble, MD2, et ce complexe
se lie à TLR4 [13, 14]. Les récepteurs TLR sont eux-mêmes
sous forme homo- ou hétérodimérique. Les complexes
sCD14-LPS se fixent à l'endothélium et induisent l'activation
endothéliale, la synthèse de chimiokines et l'adhérence
des leucocytes.
Les souris déficientes pour le gène tlr2 ne répondent
pas aux peptidoglycanes et aux lipoprotéines. Les souris déficientes
en tlr4 sont très susceptibles aux infections par les bactéries
Gram négatif mais résistantes au choc endotoxinique [15].
On peut prévoir que des polymorphismes alléliques des gènes
tlr pourraient s'accompagner de variations dans l'efficacité
des signaux pro-inflammatoires dépendant des produits de ces gènes
et, dès lors, d'une diversité de réponse aux pathogènes
[16].
L'immunité innée contrôle
et oriente la réponse immunitaire adaptative
Les cellules présentatrices d'antigène (CPA) assurent
une fonction d'information spécifique ou premier signal (présentation
de peptide associé aux molécules du CMH) et un deuxième
signal nécessaire à l'activation des cellules T. Ce deuxième
signal comprend d'une part des molécules membranaires de costimulation
(CD80, CD86 et les ligands de ICOS) et d'autre part des cytokines qui
vont participer à la polarisation de la réponse T. Par exemple,
certaines CPA stimulées par des séquences CpG déméthylées
[17] ou par des mycobactéries [18] produisent l'IL12, qui induit
la synthèse d'IFNgamma par les lymphocytes NK et T, ce qui conduit
à une réponse de type I indispensable pour l'immunité
contre la plupart des microorganismes à développement intracellulaire.
À l'opposé, d'autres CPA comme les mastocytes, ou bien les
cellules dendritiques en l'absence d'activation des récepteurs
Toll, peuvent induire une réponse de type II (IL4, IL5 et IL10)
favorisant la synthèse d'anticorps IgE et les défenses antiparasitaires
utilisant les basophiles et les éosinophiles. D'autres CPA peuvent
favoriser l'émergence d'une réponse T régulatrice
avec production d'IL10 et de TGFbeta.
L'influence de la topographie et du type de la réaction inflammatoire
initiale sur la réponse immunitaire spécifique a été
illustrée par le concept de danger proposé par P. Matzinger
[19] et recoupe des observations anciennes sur le rôle des adjuvants
dans la réponse immunitaire spécifique. Ce champ de recherche
est très important pour le développement de nouveaux vaccins
préventifs ou thérapeutiques.
À la frontière des immunités
naturelle et acquise
Entre l'immunité innée et adaptative, tout un ensemble
de formes intermédiaires de réactions immunitaires ont été
peu à peu identifiées, établissant un continuum entre
ces différentes réponses.
Les molécules d'anticorps peuvent interagir avec des superantigènes
B par un site extérieur au paratope, de même que les TCR
alphabeta peuvent interagir avec des superantigènes bactériens
liés à des molécules de classe II du CMH.
Les anticorps naturels de classe IgM (et IgG en plus petite quantité)
sont caractérisés par leurs réactions croisées
(notamment avec différents épitopes d'agents pathogènes).
Leur faible affinité est compensée par l'effet de bonus
des liaisons multivalentes et la propriété d'activation
de la voie classique du complément par interaction de C1q avec
une seule molécule d'IgM. Des anticorps plus spécifiques,
d'affinité croissante, seront produits au cours de la réponse
immunitaire.
Les lymphocytes cytotoxiques NK sont activés par différentes
lectines membranaires, encore imparfaitement caractérisées,
et bloqués par l'interaction de leurs récepteurs inhibiteurs
avec des molécules de classe I du CMH. Les lymphocytes Tgammadelta
reconnaissent des phosphoantigènes de différents pathogènes
et leurs récepteurs sont très peu diversifiés. Des
lymphocytes Talphabeta dépourvus de co-récepteurs CD4 et
CD8 interagissent avec des glycolipides de microorganismes associés
à la molécule CD1d. Il y a donc beaucoup de situations où
les caractéristiques de la réponse immunitaire sont intermédiaires
entre l'immunité innée et l'immunité acquise.
CONCLUSION L'immunité
naturelle, trop longtemps négligée, est au cur des processus
de défense anti-infectieuse. L'identification progressive des principaux
gènes impliqués dans cette forme d'immunité va conduire
à définir de nouvelles entités pathologiques, qu'il
s'agisse de déficits immunitaires ou de maladies inflammatoires chroniques
[20]. Il existe déjà une longue liste de déficits génétiques
portant sur des éléments de l'immunité naturelle (complément,
cytokines et récepteurs, NADPH oxydase, intégrines). Il sera
sans doute intéressant de rechercher si certains polymorphismes alléliques
sont susceptibles de représenter des facteurs de risque et si leur
connaissance pourrait conduire à explorer de nouvelles voies thérapeutiques.
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