ARTICLE
Tout historien des sciences connaît l'année 1859, celle où la biologie accéda
au rang de science
Cette discipline, auparavant descriptive et contemplative, est devenue scientifique
avec la publication par Charles Darwin de L'Origine des espèces au moyen de
la sélection naturelle.
Ce livre, désormais mythique, a hélas souffert de dérives interprétatives,
comme souvent, dans toute science, lors de la publication d'une théorie fondatrice
d'un nouveau mode de pensée.
Le sous-titre ambigu de la première édition « La préservation des races favorisées
dans la lutte pour la vie » a possiblement contribué à biaiser les commentaires
et donné des ailes aux eugénistes du XXe siècle. Lorsque la troisième
édition a été traduite pour la première fois en français en 1862, le sous-titre
encore plus ambigu « des lois du progrès chez les êtres organisés » a fait hurler
Darwin qui avait prévu et redouté ces interprétations abusives.
L'usage politique du darwinisme revisité par les dictateurs, peut-il expliquer
le faible engouement de la médecine pour les sciences de l'évolution ? C'est
bien possible. La médecine ayant des déterminants psycho-sociaux aussi important
que sa composante biologique, on peut comprendre sa réticence à aborder cette
discipline dont la jeunesse sociale a été assez tumultueuse. Tout particulièrement
en France et en Allemagne où, exactement à la même époque, Pasteur, Koch, Virchow,
Ludwig et Bernard n'ont pas eu besoin de Darwin pour élaborer la modernité médicale.
Un siècle et demi plus tard, les analyses historiennes étant faites et les
lois de l'évolution demeurant le modèle le plus productif dans tous les secteurs
de la biologie, on est en droit de s'étonner de la faible pénétration de la
pensée évolutionniste dans la pratique médicale et l'enseignement de la médecine
en France.
Essayons ici de comprendre pourquoi tout en faisant le point sur cette nouvelle
discipline ou mode de pensée. Voyons aussi en quoi elle peut concerner, ou non,
notre pratique quotidienne.
Théorie évolutionniste de la sénescence
En 1941, J.B.S. Haldane, généticien britannique (1892-1964), l'un des fondateurs
de la génétique des populations, s'étonne de la forte pénétration relative (1/15
000) de la mutation qui provoque la chorée de Huntington, redoutable maladie neurodégénérative
que la sélection naturelle aurait dû logiquement éliminer ou rendre bien plus
rare. Constatant que l'âge moyen d'apparition de cette maladie est supérieur à
35 ans, il suppose alors que les lois de la sélection n'ont pas pu s'appliquer,
car les individus atteints se sont déjà reproduits.
Cette hypothèse audacieuse a été le starter du courant évolutionniste en médecine.
Les allèles dont les phénotypes ont une expression tardive ne perturbent ni
les capacités reproductives, ni la sélection sexuelle. Ils demeurent donc invisibles
aux yeux de l'évolution. De là a germé l'idée que toutes les maladies liées
à la sénescence peuvent être considérées sous cet angle.
Ainsi est née la théorie évolutionniste du vieillissement qui fait aujourd'hui
consensus. Cette théorie suppose que les espèces à durée de vie longue sont
celles qui ont des niches écologiques relativement protégées ou qui ont peu
de prédateurs. Leur durée de vie est supérieure à ce que nécessite leur reproduction
qui est l'objectif principal de la sélection naturelle. Les phénotypes qui s'expriment
tardivement chez les survivants âgés échappent à la sélection et leurs allèles
responsables ne sont pas modifiés à la génération suivante. L'homme est évidemment
une espèce à niche écologique protégée ! Pour parler plus simplement, nous savions
déjà que c'est grâce au lion que l'antilope court vite, nous savons désormais
que c'est grâce à lui qu'elle vieillit peu ou pas, car les maladies de la sénescence,
celles précisément dont les phénotypes ont une expression tardive, ont rarement
le temps de s'exprimer !
En 1957, Williams a conforté cette vision évolutionniste des maladies de la
sénescence, avec sa théorie de la « pléiotropie antagoniste » [1]. La sélection
n'a que deux buts, le premier est la reproduction, le second est la survie avec
ses composantes de défense et de réparation des dommages corporels. La sélection
naturelle optimise les coûts de chacun de ces deux processus pour le meilleur
résultat global sur la reproduction de l'espèce. La réparation des usures et
dommages naturels de l'organisme ne sera jamais privilégiée si elle se fait
au détriment des capacités reproductives. Partant du constat qu'un même pool
génique peut avoir des expressions phénotypiques variées, la « pléiotropie antagoniste
» suppose qu'ils peuvent avoir des expressions en apparence opposées. Par exemple
: avancer l'âge de la reproduction tout en favorisant une dégénérescence tissulaire.
Certaines espèces animales dont la vie adulte est quasi inexistante en sont
une preuve caricaturale. Si un génotype est avantageux dans la jeunesse, surtout
en accroissant la capacité reproductive, il sera fortement sélectionné, même
s'il a des effets délétères plus tard, par exemple en diminuant les capacités
de réparations de nos tissus. La corrélation négative entre reproduction précoce
et longévité a été prouvée dans plusieurs espèces animales [2].
Faisons quelques suppositions simples et encore spéculatives qui peuvent interpeller
le médecin. Les allèles avantageux qui empêchent le calcium de se déposer dans
mes artères quand je suis jeune, peuvent devenir désavantageux en l'empêchant
de se déposer dans mes os lorsque je deviens vieux. L'hypertension, qui a favorisé
la perfusion cérébrale du jeune bipède que je suis devenu il y a quelques centaines
de milliers d'années, semble avoir des effets délétères avec l'âge...
Quel intérêt pour le médecin ?
Le confrère qui lit ces lignes se demande, avec raison, en quoi ces théories peuvent
avoir une influence sur son exercice quotidien.
Pour nos patients âgés, il nous importe peu de savoir que la vieillesse et
ses pathologies sont un choix de l'évolution comme l'est la reproduction sexuée
Il semble plus important de savoir comment combattre l'opacification du cristallin,
l'usure des cartilages, l'accumulation des radicaux libres, la perte de calcium
dans les os et son accumulation dans les artères, la dégénérescence des neurones
ou encore le raccourcissement des télomères avec l'espoir (fou ?) qu'une action
sur l'un de ces paramètres ait un résultat statistiquement significatif sur la
longévité et le confort individuels. Le rôle pragmatique de la médecine est de
s'intéresser trivialement aux causes immédiates des maladies, ces proximate
causes que les évolutionnistes anglophones opposent aux ultimate causes,
causes profondes des phénomènes du monde vivant.
Même lorsque la pensée évolutionniste ne se limite pas aux maladies de la
sénescence, l'intérêt médical peut paraître faible
Savoir que les lombalgies dont souffre 40 % de la population ou l'insuffisance
veineuse profonde sont le tribut que nous payons à une bipédie encore trop récente,
peut sembler n'avoir qu'un intérêt intellectuel, notre tâche étant de limiter
les douleurs ou de prévenir et soigner les embolies qui en découlent.
Il est pourtant des domaines où nos pratiques ont évolué grâce à ce courant
de pensée
La plus féconde des théories évolutionnistes est actuellement la « théorie
hygiéniste » de David Strachan [3] qui stipule que l'excès d'hygiène et d'antibiotiques
dans la petite enfance a favorisé l'essor des maladies allergiques, auto-immunes,
inflammatoires ainsi que d'autres comme l'obésité. Grossièrement, dans un univers
aseptisé, notre système immunitaire dépourvu de cibles bien identifiées irait
se perdre à combattre de façon aberrante d'innocents allergènes ou des protéines
constitutives de notre propre organisme. L'usage abusif d'antibiotiques aurait
perturbé notre flore au point de favoriser l'inflammation de bas grade et l'obésité
dont on commence à percevoir les liens. Les preuves les plus pertinentes de cette
théorie, colligées dans le désormais célèbre livre de Rook [4] feraient pâlir
les vigiles de l'EBM par leur rigueur méthodologique. C'est en grande partie grâce
à cette théorie, que la médecine occidentale n'a plus recommandé la stérilisation
du biberon et l'aseptisation de l'univers du nourrisson. Elle a contribué à modérer
l'antibiothérapie en pédiatrie et pesé sur le slogan de l'antibiotique non systématique
(en plus des considérations économiques !).
Nous nous sommes débarrassés de la plupart des helminthes, avec lesquels
nous avions co-évolué depuis des millénaires. Ce progrès indéniable est
cependant la perte la plus importante pour notre système immunitaire « postindustriel
». Des traitements (presque choquants !) basés sur la reconstitution partielle
de ce biome perdu, se révèlent efficaces dans certaines maladies auto-immunes
telles que la sclérose en plaques [5].
Considérer l'actuelle épidémie d'obésité et de diabète type 2 à la
lueur de l'évolution peut être une nouvelle manière d'établir une politique
de santé plus efficace, plus réaliste et plus globalisée.
D'autres découvertes dues aux sciences de l'évolution ont déjà changé
certaines recommandations officielles. Ainsi, la baisse du fer chez la femme
enceinte n'est pas une carence comme on le considérait auparavant, mais
une réponse adaptative pour mieux lutter contre l'infection, car une gestante
se met naturellement en immunodépression pour ne pas risquer d'agresser l'embryon
(étranger) qu'elle porte en elle. Aujourd'hui la HAS déconseille de pratiquer
des sidérémies systématiques et la prescription de compléments ferreux. Avec
du recul, le paradigme mécaniste dominant de la médecine nous fera même sourire
: on constate que le fer baisse et l'on en rajoute comme on le fait pour l'huile
d'un moteur ! Nous pourrions dire la même chose de la fièvre que l'on
commence, à grand peine, à considérer comme le mécanisme de défense qu'elle
est. Un jour nous nous surprendrons à juger la barbarie des anti-inflammatoires
chez le nourrisson.
Les exemples de ce style sont nombreux, on les trouvera dans les deux seuls
ouvrages de médecine darwinienne en langue française édités à ce jour [6, 7].
L'approche évolutionniste concerne aussi les maladies psychiatriques
La schizophrénie est un paradoxe évolutif, puisque les patients ont un désavantage
reproductif. Le fait le plus surprenant est son ubiquité puisqu'elle est décrite
à toutes les époques et dans toutes les cultures avec une fréquence d'environ
1 %. L'hypothèse est de considérer que l'ensemble de gènes qui rendent vulnérables
à la schizophrénie peut présenter un avantage compensatoire pour les hétérozygotes
qui en sont porteurs. La variété des phénotypes de schizophrénie et la constellation
de ses symptômes seraient plus subtiles que nous ne l'admettons. L'hypothèse du
« cerveau social » est particulièrement intéressante. Les hommes ont développé
des mécanismes pour traiter les stimuli sociaux dans le sens d'une meilleure adaptation
individuelle au groupe. Le plus connu de ces mécanismes est la classique « théorie
de l'esprit » permettant de se mettre à la place d'un autre pour imaginer ses
réactions. Dans cette optique, les symptômes de la schizophrénie peuvent être
perçus comme un ensemble de mécanismes de défense complexes et contextuellement
inadaptés. Une forme extrême de traits de caractère qui, dans un contexte ancestral,
avaient permis l'adaptation sociale mais dont certaines variations sont devenues
inadaptées comme, par exemple, le délire de persécution ou l'estimation inappropriée
d'une situation [8].
La recherche de la preuve dans ce domaine est d'une grande complexité et peut
déboucher sur des spéculations hasardeuses ou suspectes
Un survol rapide de la seule revue de médecine darwinienne [9] existant à ce jour,
montre à quel point les chercheurs de toutes disciplines ont pris conscience de
cet écueil et font preuve d'encore plus de rigueur. Je propose au lecteur quelques
abstracts de cette revue [10]. Enfin, à l'avantage de l'EBM, il n'y a quasiment
pas de conflits d'intérêt, en raison de la discrétion de l'industrie pour tout
ce qui ne relève pas du paradigme mécaniste. C'est un luxe devenu rare en médecine
! Randolph Nesse, le rédacteur en chef de cette revue est un militant infatigable
pour la promotion des sciences de l'évolution dans les facultés de médecine. Son
but n'est pas d'en faire une spécialité mais de lui rendre sa place dans l'enseignement
au même titre que la génétique, la physiologie ou l'embryologie.
L'engouement pour la génétique avait conduit à considérer notre organisme comme
un robot programmé. Les sciences de l'évolution rendent à l'organisme sa dimension
d'écosystème complexe où l'ADN « étranger » est dix fois plus abondant que celui
provenant de nos propres cellules ! Chaque progrès notable dans toutes les disciplines
biologiques, de la protéomique aux sciences cognitives en passant par la biologie
moléculaire ou la biologie du développement se fait par reculs successifs des
conceptions déterministes et mécanistes. La médecine ne peut pas faire exception.
Comment expliquer les réticences françaises
Le livre Why we get sick publié il y a quinze ans par Nesse et Williams
(découvreur de la pléiotropie antagoniste) reste aujourd'hui la référence incontournable
en la matière [11]. Il a été traduit dans de nombreuses langues, mais toujours
pas en français. Comment expliquer cette discrétion excessive ? Diverses raisons
ont déjà été évoquées, il se peut que la crainte de spéculations intellectuelles
en soit une autre.
Le symposium de l'Human Behaviour & Evolution Society de Juillet dernier
m'a permis de mieux comprendre les réticences françaises. Cette association
américaine est la principale promotrice de la médecine darwinienne dans le monde.
Elle est, hélas, très fortement imprégnée de sociobiologie dont on a connu les
excès dans les années 1970. Bien que la sociobiologie soit une science promise
à un bel avenir, elle reste encore le terrain d'hypothèses fantaisistes. L'un
des exposés reposait sur une publication affirmant que le stress parasitaire
favorise les homicides et les maltraitances aux enfants [12]. Il établissait
une corrélation sans nuances entre les homicides, le collectivisme et le stress
parasitaire et en déduisait sans vergogne une corrélation négative entre les
homicides et le libéralisme ! Glissés dans un congrès scientifique de haut niveau,
de tels propos rappellent de mauvais souvenirs et donnent des frissons dans
le dos ! Le pire est que l'auteur de la publication est le tout nouveau président
de l'association, ce qui laisse augurer une bien malsaine promotion de la médecine
darwinienne outre-Atlantique dans les années à venir... Il serait bien que l'humanisme
français vienne modérer ces dérives.
Voilà aussi une belle occasion de stimulation intellectuelle pour les médecins
et universitaires qui s'obstinent encore à lutter contre le formatage de leur
structure mentale par les industriels et le marché de la santé. Hélas, il n'existe
à ce jour et à ma connaissance aucun diplôme universitaire de médecine évolutionniste
en France. Je crois savoir que des universités s'y préparent sous la houlette
de quelques chercheurs convaincus.
Souhaitons-leur bonne chance !
Conflit d'intérêt financier : aucun.
Références
- Williams GC. Pleiotropy. Natural selection and the evolution of senescence.
Evolution. 1957;11:398-411.
- Futuyma DJ. Evolution. Sunderland (Massachusetts): Sinauer Associates Publishers;
2005.
- Strachan DP. Hay fever, hygiene and household size. BMJ. 1989;299:1259-60.
- Rook GAW (Ed.). The Hygiene Hypothesis and Darwinian Medicine. Basel: Birkhaeuser
Publishing; 2009.
- Correale J, Farez M. Association between parasite infection and immune responses
in multiple sclerosis. Ann Neurol. 2007;61:97-108.
- Raymond M. Cro-Magnon toi-même. Paris: Seuil; 2008.
- Swynghedauw B, Silvestre JS. Quand le gène est en conflit avec son environnement
: Une introduction à la Médecine Darwinienne. Bruxelles: De Boeck; 2009.
- Abdel-Hamid M, Lehmkämper C, Sonntag C, Juckel G, Daum I, Brüne M. Theory
of mind in schizophrenia: The role of clinical symptomatology and neurocognition
in understanding other people's thoughts and intentions. Psychiatry Research.
2009;165 (1):19-26.
- http://evmedreview.com/
- http://www.lucperino.com/medecine_darwinienne.php
- Nesse RM, Williams GC. Why we get sick, the new science of Darwinian medicine.
New York: Times books; 1995.
- Thornhill R, Fincher C. Parasite stress promotes homicide and child maltreatment.
HBES. 23o annual conference 2011. Montpellier.
Approche de la médecine évolutionniste
La pensée évolutionniste intervient peu dans l'enseignement de la
médecine et la pratique médicale en France. Pourtant, nos pratiques ont
évolué dans de nombreux domaines grâce à ce courant de pensée. La recherche
de la preuve, très complexe dans ce domaine, peut déboucher sur des spéculations
hasardeuses ou suspectes, mais c'est une belle occasion de stimulation
intellectuelle contre le formatage de la pensée par les industriels et
le marché de la santé. |
Notes :
- Human Behaviour & Evolution Society 23rd Annual conference, 2011, June
29th July 3rd, Montpellier, France.
- Le terme évolutionniste est préféré en France à celui de médecine darwinienne,
alors qu'en Grande-Bretagne et aux États-Unis, il semble que ce soit l'inverse.
- Bernard Swinghedauw à Paris, Michel Raymond et Frédéric Thomas à Montpellier,
Christophe Thébaud et Philipp Heeb à Toulouse, Dominique Pontier à Lyon.
Pardon pour les autres que je ne connais pas encore.
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