ARTICLE
Le premier déterminant de toute action thérapeutique reste théoriquement le
rapport bénéfices/risques
Lorsque les chirurgiens d'antan pratiquaient l'opération de la « taille », consistant
à broyer et extraire les calculs vésicaux par voie périnéale, c'était avec l'intention
louable de mettre fin aux abominables souffrances du patient. Le ratio bénéfice/risque
paraissait a priori positif, tant la douleur était épouvantable. Au regard de
la cruauté de l'intervention et de la gravité des séquelles (délabrement périnéal,
incontinence urinaire définitive, infections et septicémies mortelles...), l'école
d'Hippocrate s'en inquiéta et finit par décider d'interdire cette opération barbare.
Le prix à payer pour la délivrance salvatrice d'un instant était bien trop élevé
pour le restant de la vie...
Aujourd'hui, cette interdiction de la « taille », toujours inscrite sur notre
serment d'Hippocrate, nous rappelle l'ancienneté et l'essentialité de la notion
de bénéfice/risque.
Plus proches de nous, les accidents du Stalinon® qui tua plus de
cent patients soignés pour des furoncles en 1954 [1], ou la tristement célèbre
thalidomide, somnifère banal qui provoqua douze mille malformations foetales
en cinq ans, obligèrent les ministères à renforcer drastiquement la législation
de l'AMM. Les pouvoirs publics n'ayant pas les moyens financiers et logistiques
des études et des contrôles, déléguèrent leur pouvoir aux firmes pharmaceutiques
qui devenaient ainsi les seules garantes de l'efficacité et de la sécurité.
Si, sur le principe, cette délégation de l'autorité morale était critiquable,
elle reste acceptable dans la mesure où l'exigence du cahier des charges se
maintient. Cependant, deux dérives étaient prévisibles. D'une part, celle d'élargir
le marché en offrant des produits sans risque pour des pathologies insignifiantes
dont il suffisait d'augmenter la demande. D'autre part, délaisser des pathologies
plus graves où le risque d'effets indésirables risquait d'être plus élevé. Rendons
ici hommage à l'industrie pharmaceutique qui, si elle a tout naturellement sombré
dans la première dérive, a su, avec panache, éviter la seconde. Dieu merci !
Notre arsenal thérapeutique va des phlébotoniques aux AVK, du magnésium à l'insuline
!
Nous sommes arrivés aujourd'hui à un stade critique : l'offre marchande concerne
tous les domaines de la complexité, les patients, confondant l'offre avec le
résultat, ont une demande illimitée, l'envie des médecins d'y répondre est devenue
incoercible et l'exigence des ministères ne peut plus suivre cette inflation.
Nous nous trouvons dans la même situation que celle de l'euphorie créatrice
des années 1950, avant le drame de la thalidomide et le renforcement de la législation
de l'AMM. De nouveaux accidents sont inévitables comme nous le rappelle la récente
affaire du Vioxx® où les victimes se comptent par dizaines de milliers
en réponse à une demande anodine [2].
La pathologie iatrogène occupe aujourd'hui une place importante dans nos consultations,
dans le nombre des hospitalisations et dans la mortalité. Cette place est encore
largement sous-estimée et impose la révision des textes. La commission européenne
a pris conscience de ce problème et a récemment souligné la nécessité de renforcer
la pharmacovigilance qui reconnaissons-le est superbement négligée, tout
particulièrement en France.
Hélas, comme dans les années 50, le texte de la commission européenne révèle
clairement que les pouvoirs publics n'ont ni les moyens ni la volonté d'en assumer
le coût logistique et financier et les conséquences marchandes [3]. La pharmacovigilance
sera donc déléguée aux firmes pharmaceutiques. Encore une fois, les dérives
sont très prévisibles. Cependant, restons optimistes et espérons que toutes
ne se réaliseront pas jusqu'au pire.
Enfin et surtout, cessons de pointer le doigt sur la puissance des firmes ou
l'indigence des ministères et pointons le sans vergogne sur les cliniciens que
nous sommes. Notre passivité et notre timidité sont devenues une seconde nature,
que nous soyons universitaires ou libéraux, spécialistes ou généralistes.
N'avons-nous pas vite compris que le Vioxx®, déjà vanté dans les
médias grand-public avant sa promotion médicale et son AMM, était a priori suspect
? N'avons-nous pas vite constaté qu'il donnait autant de troubles intestinaux
et d'interférences avec les AVK que les autres AINS ?
Dans les quelques cas où la pharmacovigilance a fourni des résultats incontestables,
pourquoi sommes-nous si lents à modifier nos habitudes ? Les AINS ne sont-ils
pas toujours prescrits abondamment pour des fièvres banales, y compris en pédiatrie,
malgré leur toxicité rénale avérée ?
Le fiasco des centres antidouleur, créés à grand renfort publicitaire dans
les années 1980, n'est pas total, car ils ont permis de réhabiliter la morphine,
injustement délaissée et montré que le vide à combler entre les échecs au paracétamol
et les miracles de la morphine n'était pas seulement pharmacologique. La prise
en charge de la douleur est complexe et déborde très largement le champ de la
pharmacologie. Comment donc, en même temps que nous découvrons avec stupéfaction
la toxicité de notre si familier dextropropoxyphène, pouvons-nous sérieusement
penser que le tramadol, déjà si mal toléré, puisse un jour présenter une balance
bénéfices/risques favorable ? Même si ce sont les firmes qui rédigent les rapports.
Pourquoi donc sommes-nous si passifs ?
Ne nous a-t-il pas semblé évident, dès le début, qu'un traitement hormonal
de la ménopause ne pouvait être qu'un traitement transitionnel et non pas un
substitut pour la vie entière ? Depuis les résultats alarmants de deux grandes
études indépendantes, la naïveté et l'engouement passés des femmes et de leurs
gynécologues font presque sourire aujourd'hui. Dans le même registre, comment
ne pas être certain, sans nécessité d'études, que la testostérone prescrite
aux vieux messieurs ou aux femmes frigides est et restera une hérésie physiologique
?
Pourquoi alors ne le crions-nous pas plus fort ?
Pourquoi sommes-nous si timides ?
La question est de savoir pourquoi cette passivité et cette timidité se répandent
dans toutes les strates du monde sanitaire. Si nous continuons à accuser la
puissance des firmes et l'indigence des ministères, cela revient à accepter
la disparition définitive de la science clinique, le coeur de notre métier.
Demandons-nous comment et pourquoi ont enflé démesurément au cours des dernières
décennies nos collaborations universitaires, nos silences académiques, nos timidités
cliniques et notre passivité libérale.
Est-ce par intérêt ? Non, car plus de 99 % des médecins n'ont pas d'intérêt
financier personnel à prescrire.
Est-ce par mercantilisme pour répondre à la pression de patients que nous avons
peur de perdre ? Peut-être. Dans ce cas, nous sommes assurés de les perdre,
car dans un monde trop grossièrement marchand, la rigueur scientifique et l'autorité
morale deviendront des valeurs refuges.
Est-ce pour pouvoir publier sur les molécules que nous testons ? Sans doute.
Dans ce cas nous ne serons bientôt lus que par les chefs de produits, car les
grandes revues internationales ressemblent déjà à des dépliants publicitaires.
Une publication totalement dénuée d'épistémologie peut-elle mériter le label
universitaire ?
Est-ce pour pouvoir financer notre service hospitalier ? C'est fort possible.
Il faut alors chercher les moyens de faire des économies. Cela semble bien être
le sens de l'histoire.
Est-ce enfin parce que nous accordons une confiance illimitée aux données de
l'EBM, Evidence Based Medicine, pour satisfaire à la mode anglo-saxonne,
ou médecine basée sur les preuves ? C'est certain. Mais, dans ce cas, nous devons
la contraindre et en surveiller la mise en oeuvre. Les théories ne deviennent
des faits qu'après le feu nourri de leurs détracteurs, les preuves scientifiques
ne s'établissent que sous la contrainte dialectique. Reconnaissons qu'en thérapeutique,
les théories sont souvent fragiles et la contrainte sur leurs auteurs, de plus
en plus ténue. Nous voici revenus au temps des mandarins. Ironie de l'histoire,
c'était pour mettre fin à l'arrogance clinique de ces mandarins que la médecine
basée sur les preuves avait été créée. Il nous faut désormais inventer les moyens
de mettre fin à la nouvelle arrogance thérapeutique. Nous le pouvons aux conditions
de nous débarrasser de notre timidité et de raviver une clinique raisonnée.
Le premier frein à la pharmacovigilance vient de nous-mêmes, et sur ce levier
là, nous avons logiquement plus de possibilité d'action que sur tous les autres...
Le dilemme de la verrue
Au-delà de cette passivité, il est un effet indésirable des médicaments qu'aucun
programme de pharmacovigilance si rigoureux soit-il ne détectera jamais. Un
effet indésirable que seuls nous cliniciens sommes capables de prévenir. Nous
pourrions le nommer « l'effet verrue » ou, plus judicieusement, le « dilemme de
la verrue ».
La verrue est une tumeur cutanée à papillomavirus qui disparaît spontanément
en deux mois à deux ans chez les personnes immunocompétentes. La forte demande
des patients a entraîné une multitude d'offres thérapeutiques au cours des âges.
Puis avec l'avènement de l'EBM, il a bien fallu se rendre à l'évidence : aucun
traitement n'est efficace. La plupart ont même un rapport bénéfice/risque défavorable
en raison des cicatrices disgracieuses et des récidives locales. Une méta-analyse
de 2006 montre qu'aucun traitement n'est supérieur au placebo chez les patients
immunocompétents [4]. L'occlusion par ruban adhésif, dernier avatar du refus
de l'abstention totale ne semble pas avoir plus d'efficacité [5]. Aujourd'hui,
l'azote liquide d'un dermatologue averti ne peut avoir qu'un intérêt mercantile.
Le marché a compris cette défection des médecins devant la verrue, puisque,
ne pouvant supporter l'horrible vide d'une demande sans offre, il propose désormais
l'azote liquide en spray directement aux patients avec publicité sur les grands
médias. Les médecins, par activisme, rechignent à promouvoir l'abstention thérapeutique
totale, même lorsqu'elle est la meilleure solution, et le marché, par atavisme,
ne peut s'y résoudre. Cet exemple permet déjà d'affirmer que le principal effet
indésirable des divers traitements de la verrue est le simple fait de leur existence.
L'exemple de la maladie d'Alzheimer
Cet activisme désordonné est peu nuisible pour une pathologie bénigne comme la
verrue, hélas, les conséquences en sont plus fâcheuses pour des pathologies plus
sévères. Citons en l'un des exemples les plus emblématiques : la maladie d'Alzheimer.
L'engouement des neurologues pour les agonistes dopaminergiques et les anticholinestérasiques
peut s'expliquer de deux façons. D'une part les succès de la L-dopa sur la maladie
de Parkinson les ont conduits logiquement et intuitivement à espérer d'aussi bons
résultats en agissant sur d'autres neurotransmetteurs pour d'autres maladies neurodégénératives.
D'autre part le drame social et familial que représente chaque cas de maladie
d'Alzheimer peut justifier toute forme d'activisme. Pourtant, sur le terrain,
les cliniciens pratiquant une observation clinique neutre et raisonnée constatent
l'inefficacité totale de ces traitements. Tout au plus, peut-on apprécier un léger
rebond de vigilance ou d'activité qui soulage provisoirement le personnel soignant
et sert de base à quelques publications enthousiastes. L'effet est exactement
celui d'un « dopant » qui après une stimulation provisoire de quelques mois ramène
les patients à un état au mieux équivalent à leur état antérieur.
Puisque les observations des cliniciens même concordantes ne suffisent
plus à bâtir une vérité scientifique, analysons les rares études rigoureuses
et indépendantes. Le résultat est sans appel : les traitements médicamenteux
actuels de la maladie d'Alzheimer ont un rapport bénéfices/risques défavorable
[6]. D'autant plus grave que les effets secondaires sont mal relatés et mal
évalués en raison du déficit cognitif des patients.
Les seules thérapeutiques préventives et curatives présentant un ratio favorable
ne sont pas médicamenteuses : entourage, affection, kinésithérapie, stimulation
intellectuelle [7], régime alimentaire [8, 9], marche [10, 11], et exercice
physique [12, 13]. Ajoutons à cela que la dépression est un facteur aggravant
[14]. Enfin, de nombreux médicaments souvent prescrits conjointement à ces patients
neuroleptiques, benzodiazépines et divers atropiniques s'opposent à l'action
des anticholinestérasiques.
Même si la recherche sur les neurotransmetteurs comme toute recherche mérite
d'être poursuivie, son application thérapeutique est prématurée, voire illusoire
dans cette pathologie multifactorielle où l'étiologie vasculaire a aussi sa
place [15]. Ceci soulève l'épineux problème du transfert des coûts de recherche
vers le secteur privé où la nécessité du retour sur investissement impose des
délais de plus en plus brefs entre recherche fondamentale et application clinique.
Répétons-le encore une fois, la science clinique ne souffrirait pas autant de
ces transferts progressifs d'autorité morale, de charge financière, de pouvoir,
de prestige et de contrôle vers les firmes si les cliniciens de terrain jouaient
pleinement leur rôle.
Quelques réalités « médico-politiques »...
Il est un phénomène encore plus grave de conséquences pour nos patients atteints
de maladie d'Alzheimer. L'expérience prouve en effet que la seule proposition
d'une molécule dans une pathologie où les thérapeutiques non médicamenteuses
sont plus efficaces joue un rôle d'aspiration vers ce médicament. Comme dans
les divers désordres métaboliques ou nutritionnels où l'arrivée d'un médicament
libère les soignants des contraintes des explications hygiéno-diététiques et
dédouane les patients de toute responsabilité.
Les marchands connaissent, mieux que tout autre, cette faiblesse de la nature
humaine, et même si leur publicité propose éthiquement la molécule en complément
des règles d'hygiène de vie, chacun sait bien que patients et médecins n'auront
les yeux rivés que sur la nouvelle molécule !
Phénomène aggravé par l'actuelle tendance à l'hyperspécialisation ; un neurologue
ne peut proposer exclusivement aux familles de ses patients atteints de maladie
d'Alzheimer de les faire marcher ou de les stimuler intellectuellement, car
ce sont là des conseils perçus comme désuets. La défense de son image et sa
propre crédibilité de spécialiste lui imposent de proposer une molécule issue
de la recherche dans sa spécialité. Enfin, le clinicien de terrain a perdu toute
l'autorité lui permettant de récuser le traitement d'un spécialiste, même par
des arguments cliniques personnalisés. Toutes ces réalités « médico-politiques
» n'enlèvent rien à la certitude du ratio défavorable des médicaments de la
maladie d'Alzheimer. Leur premier effet secondaire est bien le simple fait de
leur existence.
Verrue ou maladie d'Alzheimer ne sont que deux exemples parmi de
nombreux autres à soumettre à notre sagacité de clinicien.
La poutre se trouve bien dans notre oeil.
Références
- Anonyme. « Stalinon® » : a therapeutic disaster. BMJ 1958. Sur
http://www.pubmedcentral.nih.gov/picrender.fcgi ?artid=2027780&blobtype=pdf
- Prescrire Rédaction. Comment éviter les prochaines affaires Vioxx®
? Sur http://www.prescrire.org/aLaUne/dossierPalmares2004Conf.php
- Prescrire Rédaction. Pharmacovigilance : la commission européenne oublie
l'intérêt général. Rev Prescrire. 2009;311:696-702.
- Gibbs S, Harvey I. Topical treatments for cutaneous warts. Cochrane Database
Syst Rev. 19/7/2006, 3, CD001781.
- Wenner R, Askari SK, Cham PM, Kedrowski DA, Liu A, Warshaw EM. Duct tape
for the treatment of common warts in adults. A double-blind randomized controlled
trial. Arch Dermatology. 2007;143:309-13.
- Prescrire Rédaction. Maladie d'Alzheimer et traitement médicamenteux. Rev
Prescrire. 2008;302:929-34.
- Richards M, Deary IJ. A life course approach to cognitive reserve: a model
for cognitive aging and development., Ann Neurol. 2005;58:617-22.
- Scarmeas N, Stern Y, Mayeux R, Manly JJ, Schupf N, Luchsinger JA. Mediterranean
Diet and Mild Cognitive Impairment. Arch Neurol. 2009;66:216-25.
- Gorospe EC, Dave JK. The risk of dementia with increased body mass index.
Age and ageing. 2007;36:23-9.
- Kuo HK, Leveille SG, Yu YH, Milberg WP. Cognitive Function, Habitual Gait
Speed, and Late-Life Disability in the National Health and Nutrition Examination
Survey (NHANES) 1999-2002. Gerontology. 2007;53:102-10.
- Abbott RD, White LR, Ross GW, Masaki KH, Curb JD, Petrovitch H. Walking
and dementia in physically capable elderly men. JAMA. 2004;292:1447-53.
- Larson EB, Wang L, Bowen JD, McCormick WC, Teri L, Crane P, et al. Exercise
is associated with reduced risk for incident dementia among persons 65 years
of age and older. Ann Int Med. 2006;144:73-81.
- Podewils LJ, Guallar E, Kuller LH, Fried LP, Lopez OL, Carlson M et al.
Physical activity, APOE genotype, and dementia risk: findings from the Cardiovascular
Health Cognition Study. Am J Epidemiol. 2005;161:639-51.
- Modrego PJ, Ferrandez J. Depression in patients with mild cognitive impairment
increases the risk of developing dementia of Alzheimer type. A prospective
cohort study. Arch Neurol. 2004;61:1290-3.
- Stefani A, Sancesario G, Pierantozzi M, Leone G, Galati S, Hainsworth AH,
et al. CSF biomarkers, impairment of cerebral hemodynamics and degree of cognitive
decline in Alzheimer's and mixed dementia. J Neurol Sci. 2009;283:109-15.
Note :
Women's Health Initiative (WHI) en double aveugle contre placebo a concerné
160 000 femmes américaines. La Million Women's Study (MWS) était une
énorme étude de cohorte britannique.
|