ARTICLE
Chercher les facteurs génétiques de l'obésité, et annoncer à grand renfort
de médias qu'on les a trouvés est à la fois inutile et pervers.
Inutile, car toutes les variabilités du vivant ont, par essence, un
support génétique. Être grand ou petit, gros ou maigre, blond ou brun, fort
en thème ou en version, en musique ou en karaté, a inévitablement un support
ou une composante génétique. Faire des recherches pour le prouver me ramène
à ces situations absurdes de mon enfance modérément mathématique où je finissais
par prouver, après de nombreuses lignes de démonstration, que zéro égale zéro.
Cela ne veut pas dire qu'il faille cesser d'explorer notre génétique, bien au
contraire, mais si ces recherches n'ont pour but que d'annoncer la découverte
du ou des gènes de prédisposition à la démocratie oui cela a été dit , elles
sont bien inutiles.
Pervers pour des raisons invisibles au lecteur naïf, au journaliste
enthousiaste ou même au chercheur parfois pris en otage par son sujet d'études.
Lorsque vous annoncez sur les radios nationales la découverte révolutionnaire
du gène de l'obésité, vous attirez immédiatement et durablement la sympathie
de tous les obèses qui ne supportent plus d'entendre dire que l'obésité est
une maladie environnementale. Le mot environnemental étant toujours tacitement
associé au mot culpabilité. Si je me mets dans la peau des obèses, je
comprends leur soulagement à l'annonce spectaculaire de l'origine de leur mal.
Mais c'est avec une compassion sincère et profonde pour leur réelle et terrible
maladie que je leur dis qu'ils ont doublement tort d'écouter le chant des sirènes.
Tout d'abord : pathologie environnementale ne signifie pas maladie coupable.
L'environnement commence à la seconde même de la fécondation et comprend successivement,
l'alimentation de leur mère pendant la grossesse, le mode d'allaitement du nourrisson
qu'ils ont été, les habitudes alimentaires de la famille qui les a nourris,
le métier qu'ils ont eu, les horaires de repas qu'ils ont dû subir, sans oublier
les inventions ésotériques que l'industrie alimentaire leur a infligés. Non
décidément, environnement n'est pas synonyme de culpabilité. A contrario,
le mot génétique est indissociable de non-culpabilité absolue,
il offre tous les atours de la séduction, et présente l'avantage de déléguer
à autrui la réparation de l'injustice dont est victime. Les obèses ont pris
en horreur définitive les immenses précautions que prennent ces médecins qui
leur disent de plus bouger et de moins manger.
Les choses sont ainsi. Même si les obèses ne sont pas responsables de leur
maladie, tout médecin sérieux sait bien que la part génétique est négligeable
face à la part environnementale. Hélas, nous n'avons trouvé ni la bonne pédagogie
ni la bonne compassion pour exprimer que sur une génétique donnée, effectivement
et injustement très variable, l'avenir pondéral d'un organisme ne dépend plus
que d'une simple soustraction entre les calories qui entrent et les calories
qui sortent. L'action du thérapeute ne peut s'effectuer qu'en aval et non en
amont de la variabilité génétique.
Voilà pourquoi l'industrie pharmaceutique, qui n'a pas pour vocation de modifier
le vivant, ni d'en interroger la métaphysique, se contente de séduire et de
satisfaire le patient potentiel. Pour cela, elle finance de brillants chercheurs
sur la génétique de l'obésité et elle leur fait rencontrer en temps utiles d'enthousiastes
journalistes aussi certains de leur indépendance que les chercheurs.
La puissance de ce prémarketing est illimitée. Il ne restera plus qu'à produire
quelques molécules ostensiblement associées à ces centres de recherche pour
avoir un retour durable sur investissement. L'essentiel dans le marché prometteur
de l'obésité est de séduire et de produire, pour rattraper incessamment les
preuves patentes d'inefficacité et de nuisances physiques et morales.
Oui il existe bien des publications perverses.
|