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Publications perverses


Médecine. Volume 5, Numéro 6, Juin 2009, Vie professionnelle

DOI : 10.1684/med.2009.0439

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Luc Perino , .

Résumé : Faire des recherches dans tous les domaines, sans préjuger de leur pertinence, n'est jamais dénué d'intérêt, car l'activisme du chercheur fondamentaliste débouche parfois sur de nouvelles pistes. Publier et médiatiser ces recherches relève d'un autre registre sans rapport avec le bonheur essentiel de la curiosité scientifique.

Mots-clés : publication, recherche

ARTICLE

Chercher les facteurs génétiques de l'obésité, et annoncer à grand renfort de médias qu'on les a trouvés est à la fois inutile et pervers.

Inutile, car toutes les variabilités du vivant ont, par essence, un support génétique. Être grand ou petit, gros ou maigre, blond ou brun, fort en thème ou en version, en musique ou en karaté, a inévitablement un support ou une composante génétique. Faire des recherches pour le prouver me ramène à ces situations absurdes de mon enfance modérément mathématique où je finissais par prouver, après de nombreuses lignes de démonstration, que zéro égale zéro. Cela ne veut pas dire qu'il faille cesser d'explorer notre génétique, bien au contraire, mais si ces recherches n'ont pour but que d'annoncer la découverte du ou des gènes de prédisposition à la démocratie ­ oui cela a été dit ­, elles sont bien inutiles.

Pervers pour des raisons invisibles au lecteur naïf, au journaliste enthousiaste ou même au chercheur parfois pris en otage par son sujet d'études. Lorsque vous annoncez sur les radios nationales la découverte révolutionnaire du gène de l'obésité, vous attirez immédiatement et durablement la sympathie de tous les obèses qui ne supportent plus d'entendre dire que l'obésité est une maladie environnementale. Le mot environnemental étant toujours tacitement associé au mot culpabilité. Si je me mets dans la peau des obèses, je comprends leur soulagement à l'annonce spectaculaire de l'origine de leur mal. Mais c'est avec une compassion sincère et profonde pour leur réelle et terrible maladie que je leur dis qu'ils ont doublement tort d'écouter le chant des sirènes.

Tout d'abord : pathologie environnementale ne signifie pas maladie coupable. L'environnement commence à la seconde même de la fécondation et comprend successivement, l'alimentation de leur mère pendant la grossesse, le mode d'allaitement du nourrisson qu'ils ont été, les habitudes alimentaires de la famille qui les a nourris, le métier qu'ils ont eu, les horaires de repas qu'ils ont dû subir, sans oublier les inventions ésotériques que l'industrie alimentaire leur a infligés. Non décidément, environnement n'est pas synonyme de culpabilité. A contrario, le mot génétique est indissociable de non-culpabilité absolue, il offre tous les atours de la séduction, et présente l'avantage de déléguer à autrui la réparation de l'injustice dont est victime. Les obèses ont pris en horreur définitive les immenses précautions que prennent ces médecins qui leur disent de plus bouger et de moins manger.

Les choses sont ainsi. Même si les obèses ne sont pas responsables de leur maladie, tout médecin sérieux sait bien que la part génétique est négligeable face à la part environnementale. Hélas, nous n'avons trouvé ni la bonne pédagogie ni la bonne compassion pour exprimer que sur une génétique donnée, effectivement et injustement très variable, l'avenir pondéral d'un organisme ne dépend plus que d'une simple soustraction entre les calories qui entrent et les calories qui sortent. L'action du thérapeute ne peut s'effectuer qu'en aval et non en amont de la variabilité génétique.

Voilà pourquoi l'industrie pharmaceutique, qui n'a pas pour vocation de modifier le vivant, ni d'en interroger la métaphysique, se contente de séduire et de satisfaire le patient potentiel. Pour cela, elle finance de brillants chercheurs sur la génétique de l'obésité et elle leur fait rencontrer en temps utiles d'enthousiastes journalistes aussi certains de leur indépendance que les chercheurs.

La puissance de ce prémarketing est illimitée. Il ne restera plus qu'à produire quelques molécules ostensiblement associées à ces centres de recherche pour avoir un retour durable sur investissement. L'essentiel dans le marché prometteur de l'obésité est de séduire et de produire, pour rattraper incessamment les preuves patentes d'inefficacité et de nuisances physiques et morales.

Oui il existe bien des publications perverses.


 

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