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Les médecins montrent peu d'empressement à juger les erreurs de leurs confrères.
Ce corporatisme est reproché à l'Ordre des médecins. J'y vois moins de copinage
qu'une indicible gêne à montrer les erreurs des autres pendant que les nôtres
lancinent lors de l'accusation. Chaque praticien doit avoir, comme moi, trois
ou quatre erreurs peu pardonnables qui reviennent, ça et là, hanter ses nuits.
Parfois, nous essayons de les raconter en groupe, dans une tentative d'édulcoration
ou d'exorcisme. Bien souvent en vain. La même empathie nous empêche de juger
les fautes, qui, à la différence des erreurs imputables à la fatigue ou à l'incompétence,
peuvent relever de négligence, de cupidité ou d'incivisme. L'anecdote suivante
ne recèle ni erreur ni faute, c'est pourquoi je m'arroge le droit de la raconter.
Ce nourrisson d'un mois avait une hématurie dont les parents me montrèrent
la trace incontestable dans la couche. Ils étaient très inquiets, je les comprenais.
Vite la question de la fièvre... Absente. Ouf ! Le bébé, avant l'examen, m'apparut
resplendissant de bonne santé, ses parents, tous deux tunisiens, semblaient
jouir de la même fortune. Contact aisé et niveau d'éducation plus que correct.
Déjà quelques atouts pour aborder cette incongrue et méchante hématurie néo-natale.
Je l'examinais avec une rigueur d'interne et une prudence d'artisan. Je ne
trouvais rien. Bébé toujours aussi pétillant et parents toujours aussi ravis
de cette vitalité. Mon examen sembla même baisser sensiblement leur niveau d'inquiétude.
Cela me surprit, car à leur place, je n'aurai pas été si fier... Ayant pris
l'habitude de considérer la sérénité des parents comme un signe clinique de
la bénignité des pathologies pédiatriques, je m'efforçai malgré tout de ne pas
me laisser aller à cette facilité de vieux briscard. Je pratiquai alors un interrogatoire
policier... Je voulais tout savoir... Tout... Depuis la première heure de la
naissance.
La logorrhée qui suivit fut un exutoire, ils se livrèrent et se délivrèrent.
La mère avait accouché dans le tout nouvel hôpital mère-enfant inauguré le mois
précédent. Sommet de la technologie, temple de la confiance, auberge de la prise
en charge. Bon accouchement, beau bébé, Apgar à 10. Bonheur. Puis apparition
d'un ictère néonatal qui se mit à durer plus que de coutume. Un ictère franc.
Difficile de conclure à un ictère physiologique du nouveau-né sans avoir recherché
au préalable les vraies pathologies. La méthode fut rigoureuse et logique, les
investigations furent effectuées dans l'ordre de fréquence des causes. Le compte-rendu
de sortie d'hôpital que j'avais sous les yeux ressemblait à une question d'internat,
et ce fut pour moi une occasion de réviser les étiologies de l'ictère dont certaines
s'étaient émoussées dans ma mémoire... Il restait à rechercher une infection
urinaire, éventualité ultime dans la liste des causes. L'analyse avait révélé
une forte bactériurie que l'absence de fièvre et de leucocyturie aurait dû dédramatiser.
Mais ne jugeons pas, car la bactériurie était importante. Une cystoscopie avait
été programmée pour tenter d'expliquer cette « infection urinaire. » L'ictère
avait pourtant déjà diminué, rassurant quelque peu les parents, mais ce couple
tunisien, encore fragile d'une inquiétude trop lentement décroissante, n'avait
pas les moyens dialectiques d'arrêter la science d'un pays colonial devenu vertueux.
D'autant moins qu'ils tenaient notre niveau médical en estime et appréciaient
l'humanisme de notre accès égalitaire aux machines du diagnostic.
La cystoscopie fut donc pratiquée. Hélas, notre merveilleuse technologie
elle m'impressionne chaque jour n'a pas encore réussi à fabriquer le cystoscope
filiforme qui conviendrait à un bébé de deux semaines...
J'avais presque mon diagnostic... L'infection était une souillure, la cystoscopie
avait blessé l'urètre ou la vessie, une hématurie initiale avait dû être banalisée
ou négligée, la cicatrisation de la plaie venait probablement de provoquer quelque
chute d'escarre responsable de cette hématurie. Me souvenant des ictères prononcés
de l'Afrique, j'exposai un résumé rassurant : l'hématurie était sans doute iatrogène,
la bactériurie avait sans doute été une souillure et l'ictère suspect avait
sans doute été physiologique. Notre environnement socio-médical étant de plus
en plus hostile au mot « doute » même lorsqu'il est précédé de « sans », je
devais décider... Demander une nouvelle exploration urinaire, ou non. Mettre
un terme à l'engrenage médical ou risquer une faute par négligence, car l'hématurie
d'un bébé n'est pas chose banale... Je n'eus pas trop de peine à convaincre
les parents d'une simple surveillance avec abstention totale d'examen et de
traitement... Aujourd'hui, l'enfant est encore plus pétillant...
Je suis inapte à déterminer le bon niveau de judiciarisation de nos erreurs.
Mais je suis certain qu'il n'existera jamais de tribunal de la perfection apte
à juger les renoncements au doute et les refus du risque.
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