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Victime de sa pertinence clinique et de ses succès thérapeutiques, notre médecine
est en train de devenir, quasi exclusivement, une science des facteurs de risque.
Elle ne doit pas, pour autant, en perdre la rigueur qui l'a conduite jusqu'à ces
sommets... Hélas, je ne compte plus les publications savantes, bulletins ministériels
et conférences de consensus où l'on confond allègrement « facteurs de risque »
avec « données épidémiologiques ». Bien que ces deux termes puissent parfois être
interchangeables, il existe, au moins, deux registres où leur confusion choque
le puriste : l'âge et le sexe.
Dire que le risque individuel d'insuffisance cardiaque augmente après soixante
ans relève d'une bonne sémantique et d'une vérité épidémiologique. Mais affirmer,
par exemple, que l'âge est un facteur de risque de la forme diastolique de l'insuffisance
cardiaque relève d'une double stupidité. Le temps et la durée ne sont pas des
facteurs de risque, ils sont des supports et des moyens donnés à ces facteurs
pour accomplir ou non leurs méfaits. S'y ajoute une réalité physiologique où
le coeur, comme la rétine ou le rein, tendent, avec le temps, vers leurs insuffisances
; lesquelles, nous en convenons, peuvent être avancées ou aggravées par divers
infarctus, intoxications ou pathologies venus s'ajouter à la liste des facteurs
de risque. La jeunesse n'est pas un facteur de risque de l'accident de moto,
les statistiques nous indiquent seulement que cet engin est utilisé essentiellement
par des jeunes. Les facteurs de risque de l'accident de moto sont : la vitesse,
l'alcool, le trafic et quelques autres, dont la vieillesse qui devient ici un
vrai facteur de risque supplémentaire !
L'AVC, dans son renouveau médiatique, est désigné comme la deuxième cause de
mortalité dans le monde. Il y a peu, il était encore, avec les insuffisances
rénales et cardiaques, l'un des trois ou quatre diagnostics de feu la « mort
naturelle ». Aujourd'hui, la médecine a raison de balayer notre nostalgie pour
la mort naturelle, en traquant, sans relâche, tous les facteurs de risque de
l'AVC. Oui, elle a raison, à condition de ne pas perdre sa belle rigueur...
Affirmer que l'âge est un facteur de risque de l'accident vasculaire cérébral
est aussi inepte que d'avancer le sexe féminin comme facteur de risque pour
l'hémorragie du post-partum ou le fait d'être lapin pour la myxomatose ! Pardonnez-moi
d'en rire ! Il restera toujours des fins de vie liées exclusivement au temps
qui passe ! Certes, les facteurs de risque de l'AVC existent et sont nombreux,
mais l'âge n'est ici qu'une donnée épidémiologique à constater et non l'une
des causes à devoir individualiser. Il en est de même pour la maladie d'Alzheimer
ou toute autre. Bien que nul ne nie les facteurs de risque de la mort subite
du nourrisson, personne ne songe à leur adjoindre l'âge du nourrisson !
Pourquoi donc la vieillesse reste-t-elle la grossièreté épistémologique de
la médecine ? Quelques efforts sont faits par certains auteurs qui opposent
les facteurs de risque non modifiables tels que l'âge, le sexe ou l'hérédité,
aux facteurs modifiables comme l'alimentation ou l'hygiène de vie. L'erreur,
cependant, persiste, non pas parce que les gènes sont peut-être plus faciles
à maîtriser que les modes alimentaires ou éducatifs, mais tout simplement parce
que ni l'âge ni le sexe ne peuvent être « littéralement » des facteurs de risque.
Dans cette littérature encore approximative, il est possible qu'un jour le sexe
masculin disparaisse en tant que facteur de risque de l'infarctus du myocarde
ou du cancer du poumon, supplanté par les divers facteurs de risque du mode
de vie masculin. Ce ne serait alors qu'une amélioration de l'écriture et de
la connaissance médicales. Mais pour la vieillesse, cette amélioration ne suffira
pas, il nous faudra une vraie révolution épistémologique, car quel que soit
l'allongement de la durée de vie par élimination des risques, il ne supprimera
ni l'âge absolu ni l'âge relatif.
Cette nouvelle science du risque potentiel devra bien décider un jour si la
vieillesse est un concentré de tous les facteurs de risque, ou, au contraire,
si elle est un témoin évident de leur absence. Si cette médecine-là n'arrive
pas à se décider, les historiens du futur pourraient la juger comme une velléité
sanitaire et un ersatz technologique qui seraient restés en marge de l'histoire
des idées.
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