ARTICLE
Lorsque la revue Médecine m'a proposé d'écrire cet article,
j'ai été intrigué par la fin du titre proposé :
« d'inévitables rapports de proximité ». Le choix de
ces termes me paraissait bien curieux. Mais après réflexion, ce
titre m'a paru excellent tant il résume bien l'ambivalence du corps médical
français face à ce nouveau média (encadré 1).
Le réseau des réseaux a été annoncé à
la fin du XXe siècle comme une révolution qui allait bouleverser
la médecine et le soin. Or cette révolution paraît bien
lente, tant il est facile de pratiquer en ignorant superbement ce média
; et pourtant, cette révolution est là, puissante mais invisible,
telle une montée progressive des eaux qui engloutit des cités
prospères et crée de nouveaux ports et rivages. Le lecteur pourra
être surpris par la pauvreté des références bibliographiques
qui étayent cet article, mais le sujet évolue à une telle
vitesse que la majorité des publications qui s'intéressent aux
relations entre la médecine et Internet sont périmées dès
leur publication. Elles s'appuient par ailleurs sur des comportements et fonds
documentaires anglo-saxons très différents des comportements des
internautes francophones, qu'ils soient patients ou médecins. Beaucoup
d'opinions exprimées dans cet article ne s'appuient que sur l'expérience
de son auteur, gestionnaire d'un site web médical à fort trafic
et très impliqué dans la communauté des médecins
producteurs d'informations ou de services sur le réseau Internet [1].
Encadré 1.
Internet, Web, E-mail...
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Le vocable global « Internet » mérite d'être un
peu détaillé :
- Internet désigne un réseau de communication et un mode
de transmission des données (protocole TCP/IP). Ce réseau
héberge des services qui utilisent ses lignes de communication
et son protocole de transmission, le courrier ou e-mail dont les listes
de discussion sont une variante.
- Le World Wide Web ou Web est l'ensemble de documents consultables
reliés par des liens, ou site d'échange.
- Le FTP sert à échanger des gros fichiers, ou encore
Usenet (forme primitive de forum d'échanges), etc.
Le service Internet le plus utilisé par les médecins est
SESAM VITALE qui utilise banalement le courrier électronique.
En pratique, il est préférable de parler de « Web
» lorsque l'on désigne des documents consultables en ligne
et accessibles par des liens ou des moteurs de recherche.
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Une révolution ? surtout pour les patients...
Ce sont nos patients qui ont le plus bénéficié de leur
consultation du Web. Leur niveau de connaissance sur leur maladie a augmenté
dans des proportions phénoménales. De quasiment ignares et dépendants
de nous, ils sont devenus des spécialistes potentiels de leur affection,
de son traitement et de sa prise en charge. Pour l'instant, ils ont une forte
réticence à communiquer avec nous à ce sujet : malgré
les dénégations des plus ouverts d'entre nous, les associations
de patients confirment que l'accueil de praticiens face aux « trouvailles
» de leurs patients sur la toile est le plus souvent irrité ou glacial.
Ce phénomène est néanmoins marginal et concerne surtout
les patients atteints de maladies rares ou graves, et d'un niveau bac au minimum.
Cette situation est provisoire. Il nous faudra un jour argumenter nos stratégies
face à des patients ayant accès non pas à de la littérature
grand public (comme cela a toujours été le cas) mais à
des recommandations professionnelles officielles, validées et en accès
libre. La pauvreté des bases de données francophones libres d'accès
est un des rares freins actuel à cette évolution, associé
à la crainte pour le patient de s'opposer à notre savoir ou à
notre position de soignant.
Faut-il développer ce débat d'arrière-garde ? Nous aurons
toujours face à notre patient l'acquis de notre culture médicale
et de notre métier, culture qui permettra aux plus inquiets d'entre nous
de ne pas se sentir dévalorisés face à ces patients-savants
: une information scientifique ne peut être assimilée et comprise
qu'avec une connaissance globale de la discipline. L'avenir est à un
véritable partenariat, une alliance thérapeutique [2] facteur
de soins de grande qualité. Néanmoins, il faudra repenser la nomenclature
médicale car cette alliance thérapeutique allongera notablement
la durée de la consultation.
Internet pour quoi faire ?
Si l'on s'intéresse maintenant aux apports d'Internet pour les professionnels,
il convient de distinguer le monde francophone du reste du Web, tant l'anglais
est peu pratiqué par nos confrères. En effet, l'offre d'information
médicale professionnelle en ligne francophone est d'une grande pauvreté,
à tel point qu'un annuaire universitaire (CISMeF) peut pratiquement recenser
la totalité des contenus dignes d'intérêt, ce qui serait
impensable pour les sites anglo-saxons.
Il est intéressant de faire le point sur la façon dont le médecin
généraliste francophone peut intégrer actuellement le Web
dans sa pratique professionnelle.
Dans un article déjà ancien [3], je citais quelques exemples
d'usage possible du Web pendant une consultation grâce à «
Google Trouvetout », ces exemples restent d'actualité, il s'agit
de pouvoir répondre quasi instantanément à des questions
telles que :
* Qu'est-ce que ce Welbutrin que ce patient américain de passage prend
quotidiennement ?
* Le Prozac® peut-il provoquer un bruxisme ?
* Quel est l'équivalent français du contraceptif de cette patiente
suisse ?
* Qu'est-ce que le guarana ?...
Une requête dans Google permet de trouver la réponse en quelques
secondes. Un simple ordinateur et une connexion ADSL permettent de disposer
au cabinet de l'équivalent d'une bibliothèque de plusieurs milliers
de volumes. Les réserves habituelles concernant la qualité inégale
des informations présentes sur le Web ne s'appliquent pas au médecin
qui peut assez facilement trier le bon grain de l'ivraie parmi les pages que
le moteur de recherche lui propose. La difficulté actuelle réside
plutôt dans la floraison actuelle de sites de sociétés savantes
ou d'associations de patients largement financées par l'industrie pharmaceutique,
et dont la dépendance financière est une source potentielle ou
avérée d'altération de l'information délivrée
dont le médecin n'est pas toujours conscient.
Au sujet des moteurs de recherche, il est intéressant de rappeler que
tout ce qui n'est pas indexé par Google n'existe pas pour l'internaute,
de la même façon que ce qui n'est pas indexé dans Medline
est rarement pris en compte par le chercheur. Le médecin n'a ni le temps
ni le goût de parcourir plusieurs sites fermés (même s'il
dispose d'un accès à ces sites) pour chercher une information
dont il ne sait pas si elle sera présente ou non dans ces sites. Cette
réalité n'est toujours pas intégrée par de nombreux
sites francophones, y compris par des sites dont l'accès n'est pas payant.
Un modèle économique qui se cherche
La période des pionniers de l'Internet médical francophone s'achève.
Certes, le site du CHU de Rouen, la Fondation HON et les médecins Maîtres-Toile
existent toujours, mais l'enthousiasme quasi désintéressé
initial s'épuise ou fait place à la recherche d'un modèle
économique durable. Des listes de discussion de qualité comme
Emilie sur Yahoogroupes, dédiées à la gestion de la connaissance
médicale, n'attirent plus grand monde. Les grands portails professionnels
nés pendant la bulle internet des années 2000 (Atmedica, Medisite
pro) ont disparu.
L'Internet médical professionnel vit une phase de transition et ne
peut absolument pas être considéré comme mature. En effet,
chez de nombreux éditeurs de contenus, ce sont encore des dirigeants
de culture « papier » qui font les choix internet. Cette distorsion
culturelle aboutit à quelques errements certainement transitoires, qui
expliquent pourquoi un tel outil est encore majoritairement sous-utilisé
dans notre profession.
Il n'y a pas d'avenir pour les sites vendant leur contenu aux médecins.
La concurrence des contenus gratuits accessibles par Google est trop forte.
En dehors de sites institutionnels, il n'y a que deux modèles viables
pour les contenus médicaux sur la toile :
Encadré 2.
Les erreurs habituelles et rédhibitoires des sites professionnels
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* Croire qu'un nombre significatif de professionnels de santé
est prêt à payer pour accéder à un contenu
sur le Web.
* Croire qu'un médecin va se lancer dans une démarche
pédagogique solitaire sur Internet pendant son temps libre (à
rapprocher de la croyance naïve des parents en l'intérêt
de leurs enfants pour les CDroms éducatifs).
* Croire qu'un médecin généraliste va utiliser
autre chose que Google ou à la rigueur Medline pour trouver une
information médicale.
* Avoir peur de créer des espaces d'échanges entre internautes
(forums) ou les modérer a priori, ce qui casse la dynamique de
groupe.
* Croire qu'il suffit de créer un forum pour professionnels pour
que ceux-ci viennent s'y exprimer.
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* Le contenu collaboratif bénévole sur le modèle Wikipedia,
qui n'a rien d'utopique : l'encyclopédie Wikipedia a récemment
fait appel à la générosité de ses lecteurs pour
financer son fonctionnement et a reçu un million de dollars en 15 jours.
De plus, la majorité des auteurs d'articles médicaux payent pour
être publiés dans les supports papier réputés, il
est donc probable que les revues électroniques gratuites (pour les lecteurs)
vont fleurir sur le modèle d'OpenMedicine, au moins pour l'information
primaire (publications princeps, par opposition aux commentaires d'experts et
synthèses qui constituent l'information secondaire).
* Le contenu financé par la publicité : soit une publicité
visible, généralement thérapeutique, soit malheureusement
de façon moins transparente intégrée au sein du texte sous
forme de publirédactionnel.
De la FMC aux groupes de pairs virtuels
Certains ont pu croire qu'Internet deviendrait le support rêvé
pour la formation médicale continue (FMC). C'était sous-estimer
le caractère social de l'être humain : le médecin cherche
à rencontrer ses confrères, sa tribu et non à la fuir.
La « solitude interactive » n'est pas adaptée à l'enseignement
[4] et encore moins à l'enseignement médical post-universitaire.
Comme souvent, le premier réflexe des formateurs a été
de recréer sur Internet ce qu'ils connaissaient : cas cliniques, quizz,
exposés théoriques. Malgré des scénarios pédagogiques
élaborés et des projets aboutis, le succès n'est pas au
rendez-vous. C'est un très bon exemple de la modification profonde de
la fonction par l'outil. Il ne fallait pas reproduire sur Internet, outil instantané,
une FMC qui, contrairement à ce que son nom indique, est fondamentalement
discontinue. La FMC a été conçue, comme la formation initiale,
pour apporter au médecin des informations dont il aura besoin dans le
futur et qu'il doit donc mémoriser. La nouvelle approche permise par
Internet est, elle, réellement continue. Il s'agit désormais d'apporter
l'information au praticien au moment précis où il en a besoin,
ce qui permet d'apporter une réponse plus complète que celle péniblement
mémorisée au cours d'une séance de FMC classique.
Cette approche suppose la mise en ligne de banques de données facilement
accessibles permettant plusieurs niveaux de lecture, comme est construit un
article dans une revue comme Médecine : chapeau, résumé
en quelques lignes, approfondissement en quelques pages, liens vers des données
extérieures pour une vision exhaustive du sujet. Ces banques de données
sont peu nombreuses et en accès payant en France.
Dans l'attente de contenus utilisables pendant sa consultation, le médecin
utilisera Google pour piocher des informations disparates mais souvent suffisantes,
et il se détourne de la FMC « physique » et interactive, au
moment même où le législateur confère à cette
dernière un véritable statut.
Mais une nouvelle forme de FMC émerge de façon intéressante
: les groupes de pairs virtuels. Il s'agit de listes de discussions par e-mail
regroupant des médecins par spécialités afin d'échanger
en temps réel des questions et des réponses. Sur une telle liste
de discussion dédiée à la médecine générale
[5], j'ai pu récemment face à un problème dermatologique,
avoir un diagnostic par un confrère grâce à une description
postée sur la liste pendant que ma patiente était en face de moi
! Plus banalement, les échanges partagés par tous et l'expertise
globale du groupe profitent à chacun et constituent une formation réellement
continue. Le résultat global simule un staff permanent d'une centaine
de confrères. Il existe une telle liste de discussion dans presque toutes
les spécialités et elles fonctionnent sur un principe similaire,
l'écueil à éviter étant les nombreux messages hors
sujet qui alourdissent les échanges et font fuir ceux qui ne veulent
pas encombrer inutilement leur boîte aux lettres électronique.
Les règles de la communication par e-mail sont encore trop peu connues
et appliquée, générant une cacophonie peu propice à
une ambiance de travail sereine.
Ces groupes de pairs virtuels ne fonctionnent vraiment en temps réel
que depuis la généralisation des connexions permanentes type ADSL,
c'est dire si ce phénomène est récent. Pour l'instant,
ils ne sont fréquentés que par les geeks (fanatiques de l'informatique
et du Web), et l'on retrouve un peu partout la même centaine de confrères
généralistes internautes. Mais il ne fait pas de doute que l'avenir
de l'internet médical repose en grande partie sur cette fonction, le
médecin consultant les messages régulièrement pendant sa
consultation. Cette évolution s'inscrit dans un mouvement de fond appelé
Web 2.0 qui fonde à juste titre l'avenir du Web dans les échanges
et l'interaction, plutôt que dans la consultation passive de documents.
Conclusion
La relation entre le réseau Internet et la médecine n'a pas
atteint sa maturité, loin s'en faut. Nous en sommes à la préhistoire
de l'accès instantané et complet à la connaissance médicale
disponible. Seuls nos patients ont vécu l'arrivée d'Internet comme
une révolution, et le praticien peut encore ignorer superbement ce média,
mais pour combien de temps ?
Déclaration d'intérêts : L'auteur, médecin généraliste
à Paris, est consultant aux éditions du Vidal et trésorier
des « Médecins Maîtres-Toile ».
Conflits d'intérêts financiers pour cet article : néant.
Références
- L'auteur gère un site internet (www.atoute.org), orienté
majoritairement vers le grand public, qui reçoit un million de visiteurs
par mois. Il a été président de l'association des médecins
maîtres-toile (www.mmt-fr.org) jusqu'en 2006.
- Jadad AR. Promoting partnerships: challenges for the internet age. BMJ.
1999;319:761-4.
- Internet pour quoi faire ? Sur http://www.mmt-fr.org/article11.html
- Tholozan O. ISDM, Temporalité et contenu communicationnel d'un enseignement
en ligne, l'exemple du DAEU à la MFC de l'université d'Aix-Marseille
III, 2004. Sur http://isdm.univ-tln.fr/PDF/isdm18/58-tholozan.pdf
- Mgclinique: http://fr.groups.yahoo.com/group/mgclinique/
- Il existe une autre liste fréquentée par les généralistes,
MGlist, moins strictement centrée sur la clinique : http://www.esculape.com/mglist/
En résumé : Internet et médecine
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- La période des pionniers d'Internet s'achève, l'outil
rentre lentement dans les moeurs, à défaut d'être
encore performant.
- Internet a surtout modifié la relation de nos patients au savoir
médical, sans que ceux-ci n'osent pour l'instant intégrer
ces données disparates dans la consultation médicale elle-même.
- Le besoin important du praticien pour une information utile en temps
réel pendant son exercice, pourrait aboutir rapidement à
un bouleversement de la formation médicale continue.
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Note :
Le caractère obligatoire récent de la FMC pourrait néanmoins
modifier cette situation.
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