ARTICLE
Auteur(s) : Guy
Dupuis
Pédopsychiatre, docteur en épistémologie et histoire
des sciences, responsable du Centre Ressource Autisme
des Pays de Loire, Crera, CHU, 4, rue Larrey, 49000
Angers
La parution, en octobre 2005 et sous l’égide de la
Fédération française de psychiatrie, des recommandations pour le
diagnostic professionnel d’autisme et de trouble envahissant du
développement [1] a été contemporaine de la décision politique de
généraliser les Centres Ressources Autisme (CRA) à l’ensemble du
territoire [2]. Parmi les sept missions confiées aux CRA, la
seconde relative à l’appui pour la réalisation de bilans
diagnostiques et d’évaluations approfondies invite implicitement à
ce que les équipes pluridisciplinaires de CRA deviennent ressources
pour et agents de la transmission des pratiques diagnostiques
recommandées aux professionnels de première ligne concernés par
l’autisme (pédopsychiatrie, CAMSP, CMPP). En tant que praticien
pédopsychiatre coordonnateur de CRA1, il a été
nécessaire d’établir une stratégie régionale à cet égard et c’est
avec de nombreux collègues de première ligne, principalement des
pédopsychiatres de secteur, que, dans les Pays de la Loire, a été
initiée une démarche conjointe de réflexion au sein d’un collège
régional2 dans le souci partagé que les changements
pressentis dans la démarche diagnostique soient accompagnés au
niveau des représentations (recommandations fondées sur une
acception neurodéveloppementale et fonctionnelle de l’autisme,
pouvant possiblement entrer en collusion avec les références à
dominante psychodynamique du terrain) et bien sûr des pratiques
(usage de la nosographie CIM 10 et des outils recommandés).
Participer à une table ronde avec des collègues pédopsychiatres
impliqués quotidiennement dans la pratique diagnostique des
troubles sévères du développement psychologique, d’autant qu’ils se
penchent sur leur démarche taxinomique en référence aux
recommandations – le cœur du travail fut la mise en perspective des
deux classifications CIM 10 et CFTMEA –, se situe pour nous
dans le cadre précis de l’activité d’un CRA où il s’agit certes
d’œuvrer à la transmission de bonnes pratiques mais aussi, dans une
dynamique de nécessaire réciprocité3, de se faire
réceptacle des réflexions émanant des praticiens. L’intérêt de
toujours réfléchir les outils nosographiques, lesquels, faut-il le
rappeler, sont des constructions évolutives élaborées à partir de
critères organisateurs choisis, participe de la volonté à disposer
d’un cadre le plus juste pour rendre compte, dans le champ des
processus morbides et comme l’écrit le médecin philosophe F.
Dagognet, « des similitudes et des différences […] (afin) de saisir
le cas et de le distinguer de ses proches » [3]. À cet égard et en
tant que praticien de CRA, nous associer à ce travail de réflexion
pour saisir au mieux les cas relève de la volonté à faire vivre le
débat et le dialogue sans lesquels le consensus trouvé dans les
recommandations de 2005 risquerait le figement à ne pas être
nourri par une dialectique du retour. Loin de toute naïveté et
animé par la réflexion épistémologique4, partageons
notre expérience en CRA et apportons notre contribution pour penser
la question du classement des psychoses précoces5/TED en
nous attachant à revenir au génie propre des deux classifications
CIM 10 et CFTMEA, et en tenant compte, selon l’esprit de la
charte des CRA, « de la pluralité des conceptions étiologiques et
de la multiplicité des méthodes d’accompagnement », tout en
respectant « la diversité des orientations et reconnaissant la
complémentarité des savoirs » [7]. La réflexion proposée en
table ronde rend ainsi compte de la dynamique en cours dans les
Pays de la Loire, exprimée bien sûr de la position singulière que
nous occupons en CRA, laquelle est marquée à la fois par une
pratique régulière de la démarche recommandée mais aussi par
l’invitation à tenir, en tant que coordonnateur du CRA, un rôle
jonctionnel permettant que se rencontrent les professionnels de
l’autisme œuvrant dans des champs théoriques et praxéologiques
différents (cinquième mission dite de mise en réseau régional des
professionnels).
Quelle est la réalité du travail, fondé sur les recommandations,
de l’évaluation diagnostique en CRA ? Nous pensons devoir
distinguer deux grands types d’observation relatifs d’une part au
cadre d’examen des situations cliniques, d’autre part à
l’utilisation des outils recommandés ; nous partons du cas le plus
fréquent où des parents nous soumettent à la fois la question du
diagnostic nosologique et celle des modalités de fonctionnement de
leur enfant6
Concernant le cadre clinique en CRA, l’enfant et ses parents
sont reçus en consultation pédopsychiatrique où une première
évaluation clinique est effectuée (sémiologie, profils
dimensionnels, contexte socio-familial, attentes, types de prise en
charge et d’alliance avec les professionnels) à partir de laquelle
est déterminée une modalité d’approfondissement (bilan ciblé, bilan
dit complet) susceptible d’éclairer les questions alléguées. Quelle
que soit l’implication des professionnels dans la demande parentale
– ils l’ont parfois impulsée –, il est signifié aux parents que le
bilan à suivre ne sera entrepris et ne prendra toute sa valeur qu’à
la condition qu’en soient clairement informés les professionnels
afin de les y associer7. Cette association varie selon
les situations, de la participation à une réunion dite de travail
et d’échange suite au bilan8, à une collaboration plus
serrée comprenant une réflexion préalable sur la préparation du
bilan et/ou des évaluations conjointes9. Dans un second
temps, l’enfant et les parents sont reçus pour un bilan s’étalant
sur une ou deux journées, comprenant la passation des outils à
orientation diagnostique (ADI et Ados), les évaluations
développementales (orthophonie, psychomotricité, tests cognitifs)
et fonctionnelles (PEP 3 et Vineland), enfin une estimation de
l’intensité des troubles (CARS) ; une observation scolaire vient en
complément, conduite au CRA ou in situ – il s’agira alors de la
seule observation de l’enfant avec ses pairs. S’ensuivront le temps
de synthèse/rédaction à partir duquel sont élaborées les réponses
aux questions soumises, la réunion avec les professionnels puis la
restitution aux parents10, généralement dans les quinze
jours à suivre.
L’expérience pratique de ce cadre, au sein d’un CRA davantage
vécu par les parents, concernant les questions de diagnostic, comme
lieu d’expertise que comme lieu ressource, montre qu’il aiguise le
regard clinique des professionnels sommés de produire, en un temps
ramassé, des observations pertinentes, favorise le rassemblement
des parents autour de leur enfant en un temps hautement privilégié,
exerce sur l’enfant un dispositif lourd pour le décrire et
l’analyser, enfin cherche à créer des liens avec les professionnels
de prise en charge pour contrecarrer le risque évident de clivage.
Les caractéristiques de ce cadre comprennent ainsi son
individualisation et une attention soutenue aux parents, une
temporalité restreinte de l’observation assortie d’une intensité
des focalisations, un faible recours aux observations éthologiques
(en situation sociale) car sont de fait privilégiées celles
standardisées, enfin une volonté d’articulation avec le dispositif
d’accompagnement venant répondre à la possible insuffisante
contextualisation du travail. Les points forts de ce cadre
sont le soin apporté aux situations singulières et aux familles en
raison de la disponibilité des professionnels et de
l’individualisation de l’accueil, mais aussi la richesse des angles
d’observation et la lisibilité de la place sociale pour statuer sur
les questions diagnostiques ; les points faibles sont la
restriction de la temporalisation des observations – alors que le
développement de l’enfant et ses pathologies se déploient dans le
temps, et que chacun sait le temps nécessaire à l’enfant autiste
pour s’acclimater à des contextes nouveaux –, l’excessive
individualisation de celles-ci au risque de négliger la dimension
interactionnelle des troubles par un manque d’observation de
l’enfant en milieu social coutumier, enfin le possible écueil de la
disjonction entre le processus du diagnostic et celui de
l’élaboration des mesures thérapeutiques – en médecine, il existe
un lien intrinsèque entre diagnostic et traitement, a fortiori
quand, en matière d’autisme, c’est de la connaissance progressive
de l’enfant11 dans ses différentes dimensions
(nosologique, étiopathogénique, développementale et fonctionnelle)
qu’est conçue la prise en charge.
Le second volet du travail diagnostique en CRA a trait aux
outils recommandés. La Fédération française de psychiatrie,
dans la procédure d’écriture des recommandations, s’est appuyée sur
la littérature internationale et la démarche de l’evidence based
medecine, ce qui a fait ressortir les travaux à visée diagnostique
utilisant, dans le champ de l’autisme, des outils compatibles avec
la démarche scientifique, c’est-à-dire susceptibles de satisfaire
aux impératifs d’objectivabilité des données et de reproductibilité
des protocoles de validation d’hypothèses. Elle a ainsi recommandé
certains outils selon leurs niveaux de valeur
scientifique12, et aussi rappelé que, pour le diagnostic
précoce, le jugement d’un clinicien expérimenté prévalait sur les
actuels outils. La décision politique de généraliser les CRA
avec, entre autres missions, l’amélioration des diagnostics,
conduit à ce que se formalise, dans le cadre clinique que nous
avons précédemment décrit et dans le contexte d’attente sociale que
nous savons, une pratique standardisée du diagnostic susceptible de
devenir la référence et vis-à-vis de laquelle il serait difficile
de développer une réflexion critique. Dans cette optique et avec
l’expérience13, nous constatons que la démarche
recommandée apporte les intérêts cliniques suivants : conduite
précise de l’anamnèse développementale et souci pour la précision
sémiologique grâce au cadre de l’ADI où il faut motiver
cliniquement les cotations ; description fine des aptitudes
socio-communicationnelles dans le cadre de l’Ados ; appréciation
quantitative du niveau de la symptomatologie avec utilisation de
seuils orientant le choix nosologique (ADI et Ados)14 ;
déconstruction de la socio-communicationnalité en dégageant, grâce
à la perspective développementale de l’ADI et de l’Ados, les moyens
dont l’enfant dispose pour entrer en relation15 ;
complément de ces données par le bilan orthophonique, avec
description des niveaux et particularités de la communication
verbale et non verbale, ainsi que de leur inscription sociale
(pragmatique) ; description des niveaux et particularités de la
sensorialité (distorsions) et des fonctions psychomotrices, avec
appréciation de la qualité de leur intégration globale et de
l’habitation par l’enfant de son corps propre (image du corps) ;
description des niveaux et particularités des fonctions cognitives,
avec dégagement du degré d’hétérogénéité (cas des compétences
spéciales à support sensoriel) et d’abstractabilité ; description
des niveaux et particularités en compétence d’apprentissage grâce
au PEP 3, en insistant sur l’intéressante notion de compétence
émergente ; description du niveau et du type d’adaptation au
quotidien grâce à la Vineland, outil permettant un échange riche
sur le vécu familial, les points forts de l’enfant en terme
d’autonomie, mais aussi ses difficultés et comportements
problématiques. Deux autres éléments positifs à la démarche
recommandée résident dans l’induction à fournir une conclusion
diagnostique et l’obligation à rédiger un compte rendu ; il existe
une dimension de contrainte externe qui, en matière de TED, répond
à la légitime demande sociale qu’il soit statué sur ces situations
pathologiques manifestes pour lesquelles des signifiants
nosographiques imprécis et manquant de cohérence étaient
apportés16 ; nous pouvons témoigner de l’apaisement
éprouvé par de nombreux parents à l’issue d’une évaluation
pluridisciplinaire rigoureuse comprenant les temps de
l’observation, de la synthèse, des conclusions et
perspectives17. La pratique régulière de la
démarche recommandée conduit aussi à en repérer certaines
faiblesses et limites. Une première faiblesse pourra apparaître
surprenante car il s’agit tout simplement de l’absence explicite
d’invitation à considérer le comportement socio-communicationnel
spontané de l’enfant en dehors des cadres standardisés ; ces
derniers produisent en effet des données en référence aux axes qui
les constituent et, de même qu’on ne saurait confondre
l’expérimentation avec l’expérience, on ne saurait réduire
l’expérience que l’enfant a du monde avec ses réponses à des
sollicitations dans des situations de type expérimental ; il
s’ensuit que le cadre diagnostique en CRA se doit d’organiser des
temps libres d’exploration et d’interaction18. Une
seconde faiblesse concerne la suprématie accordée à l’évaluation
des aptitudes contrastant avec l’absence de prise en compte du type
de relation établie par l’enfant, c’est-à-dire que ne sont décrites
ni ses modalités interactionnelles singulières (exemple d’une
relation partielle à dominante tactile au niveau d’un hémicorps),
ni la qualité de sa subjectivation dont atteste la symptomatologie
en lien avec les aléas de la construction de son être (exemples des
angoisses reliées aux distorsions sensorielles ou à l’entrée en
relation à autrui avec un matériel neurodéveloppemental altéré), ni
les particularités en lien avec son inscription symbolique (exemple
d’enfants autistes atypiques pris dans l’angoisse parentale de
répéter la décompensation psychiatrique et la dégradation sociale
d’un membre de la génération précédente). Nous pointons bien sûr
l’impasse faite, dans les recommandations, aux riches contributions
issues de la psychopathologie psychanalytique qui inscrivent les
aptitudes développementales socio-communicationnelles dans la
dynamique relationnelle à partir de son cadre épistémologique
propre. Notre pratique nous confirme qu’il n’existe aucune
impossibilité à produire en CRA des observations développementales,
fonctionnelles et psychodynamiques, étant entendu que, pour ces
dernières, l’« outil » les générant est un professionnel formé à
l’observation intersubjective19 ; il ressort pourtant
que la qualité de relation établie avec les enfants et parents
reçus au CRA est renforcée par la capacité à s’identifier à l’autre
et à recevoir ses états mentaux et/ou émotionnels – cet apport de
la psychodynamique est retrouvé lors de la conduite des temps
standardisés et du travail de synthèse où les observations sont
rassemblées à l’aune de l’identification à l’enfant et à la
considération éthique pour son devenir singulier. Une troisième
faiblesse réside dans le paradoxe étonnant à ne prendre en compte,
en matière de déploiement diachronique de la symptomatologie
dysdéveloppementale des TED, que la période
0-5 ans20, alors que nous savons, par expérience
clinique, que les profils développementaux au-delà 5 ans ne
suivent pas une évolutivité monolithique – citons le maintien d’un
autisme intense, l’apparition de vécus persécutifs ou dépressifs,
ou encore, dans des cas avérés d’autisme sans retard cognitif, une
quasi-disparition de la symptomatologie caractéristique avec
seulement persistance de signes de type phobo-obsessionnel. Cette
question de l’évolutivité pose des problèmes récurrents en pratique
de CRA car nous ne disposons pas d’éléments d’orientation, dans les
recommandations, pour penser le si fréquent constat d’une
disjonction entre les orientations diagnostiques de l’ADI et de
l’Ados : faudra-t-il alors conclure en l’autisme typique de
l’enfance dûment documenté par les parents21, ou
s’appuyer sur les orientations actuelles de l’Ados allant vers un
trouble du spectre autistique et, parfois, vers une absence de
trouble du registre autistique ? Il s’agit là d’une question
cruciale car un choix est à faire entre diagnostic du passé et
diagnostic actuel. La problématique de l’évolutivité en
clinique psychopathologique, redoublée et contenue par le processus
même du développement de l’unité corporéo-psychique, ne peut être
écartée car, si la mission d’un CRA est l’appui à l’évaluation
approfondie des personnes, en quoi l’évolution dynamique et
symptomatique de celles-ci devrait-elle être gommée ?
Voici ce que nous pouvons partager de la réalité du travail
diagnostique fondé sur les recommandations en CRA. De notre
analyse cadre d’examen en CRA puis sur l’utilisation des outils
recommandés, des points forts ressortent, qui comprennent une
attention soutenue aux enfants et aux familles, la pluralité des
dimensions évaluées et la précision des observations, la qualité de
la mise en cohérence à partir des différents modèles
psychopathologiques, enfin la lisibilité sociale de la démarche
nosologique par la production de conclusions selon un référentiel
défini, lequel, en ce qui concerne les troubles du développement
psychologique, comporte une logique intrinsèque forte, à la fois
quantitative et qualitative22. Les points faibles
concernent la restriction de la temporalisation des observations,
l’excessive centration sur l’enfant en soi hors de sa dynamique
interactionnelle spontanée et avec ses pairs, le risque de
disjonction entre processus du diagnostic et processus
d’élaboration de la prise en charge, la suprématie accordée à
l’évaluation des aptitudes par rapport à celle du type de relation
établie et de la qualité du processus de subjectivation, enfin la
prise en compte parcellaire de l’évolutivité clinique, notamment
au-delà l’âge de 5 ans. Ajoutons comment le collège sanitaire
afférant au CRA met l’accent, à l’égard de l’ensemble de ces
points, sur la nécessité pour la pédopsychiatrie d’améliorer son
positionnement social quant au diagnostic, l’intérêt d’observations
concernant toutes les lignées développementales (y compris
cognitives et adaptatives), l’insuffisante prise en compte dans les
recommandations de l’évolutivité clinique des TED et de la
dimension psychique en terme de qualité du processus de
subjectivation. Ce collège a en outre soumis, avec force
pertinence, la complexe question du diagnostic différentiel des TED
dès lors qu’on recourt aux outils d’orientation diagnostique
recommandés (ADI et Ados) : n’existe-t-il pas un risque manifeste
de sur-diagnostic d’autisme (notamment atypique) dans les cadres
nosographiques différentiels proposés non seulement dans la logique
psychodynamique et développementale de la CFTMEA23, mais
aussi celle développementale et organiciste de la CIM
1024 ? En d’autres termes, quelle est la réelle
spécificité de l’association ADI/Ados dans la démarche diagnostique
? En tant que coordonnateur, nous apprécions cet engagement des
collègues autour des recommandations et du CRA : leur état d’esprit
est à la construction et notre propre réflexion s’en nourrit.
Que dire, suite à ces constats et analyses, qui contribue à la
question du classement des psychoses précoces/TED au regard de la
mise en perspective des deux classifications CIM 10 et CFTMEA
? Avant d’énoncer quelques idées, rappelons les principaux critères
épistémologiques à la base de ces deux classifications. CIM 10 :
sémiologie comportementale externe et fréquence des regroupements
symptomatiques, développement psychologique, quantification des
symptômes, primauté compréhensive de l’organicité/CFTMEA :
sémiologie comportementale externe et fréquence des regroupements
symptomatiques, développement psychologique, développement
psychique et type de structuration subjective, primauté
compréhensive psychodynamique. Selon nous et concernant les TED, la
radicalité avec laquelle certains cherchent à opposer ces
classifications – développement strict (TED) versus structure
(psychoses précoces) – tend à occulter qu’elles partagent les trois
critères que sont la sémiologie externe, le développement
psychologique et l’organicité ; ainsi, les correspondances entre
autismes typique et atypique, syndromes d’Asperger et de Rett,
enfin les troubles désintégratifs ne posent aucun problème ; il
convient de rappeler comment R. Misès a toujours plaidé pour un
rapport équilibré, dans la CFTMEA, entre critères cliniques et
psychopathologiques (axe I), mais aussi critères somatiques et
environnementaux (axe II), sans lien de causalité surdéterminé
entre ceux-ci [5]. La caractéristique différentielle
essentielle est bien sûr le développement de la structuration
psychique, c’est-à-dire le type de rapport construit dans le temps
par l’enfant avec le monde et l’autre, en fonction de son
équipement biopsychologique et de son contexte socio-interactionnel
– dans le cadre des TED, c’est le concept de psychose qui vient
rendre compte de cette structuration singulière, spécifiant les
deux catégories nosologiques, dans la CFTMEA, de la psychose
précoce déficitaire et de la dysharmonie psychotique. L’emploi du
terme de psychose ne renvoie ici ni aux processus délirants ni à la
dissociation schizophrénique tels qu’ils figurent, sous des
acceptions et dénominations certes non superposables, tant dans la
CIM 10 que dans la CFTMEA25. J. Hochmann rappelle
avec sagesse comment, historiquement, la notion de psychose
infantile fut proposée par M. Malher en opposition au terme de
schizophrénie infantile « impropre à différencier la dissociation
d’un être développé du défaut d’intégration d’un être en
développement26 » [8]. Cette notion cherche ainsi à
traduire la construction si fragile d’une identité intégrée que la
distinction de soi est mal assurée, générant des transactions
singulières à autrui (collage symbiotique, vécus persécutif ou
tyrannique), des angoisses à composante sensori-corporelle et des
productions psychiques pathologiques (prévalence des processus
primaires de la pensée). Notre pratique nous fait lire ici, du
point de vue interne de l’enfant qui doit se construire avec en
tant que sujet de ses relations, les particularités psychomotrices,
psychocognitives et sensorielles décrites dans l’autisme, d’un
point de vue externe et avec précision, par le neurodéveloppement –
l’opposition, supposée tranchée, entre approches compréhensives
psychodynamique et développementale se trouve singulièrement
amoindrie à l’aune de la réflexion épistémologique, et des
passerelles utiles peuvent être formalisées. Ces éléments de
déconstruction nosographique conduisent évidemment à passer du
catégoriel au dimensionnel, car, derrière les rubriques
nosographiques intégrant le concept de psychose infantile, ce sont
les dimensions des contenus représentationnels internes et de leur
dynamique évolutive qui sont soulignées. Les personnes pour
lesquelles est diagnostiqué un autisme sont bien sûr dignes qu’on
prenne en compte chez elles ces deux dimensions propres au devenir
de tout humain en relation, quels que soient ses compétences et
niveaux de développement.
De notre place, nous soumettons, concernant la nosographie, les
pistes suivantes : promouvoir la prise en considération de
l’évolutivité clinique différentielle des autismes/TED – en ce
sens, la récente proposition de révision de la CFTMEA, avançant la
renomination de la dysharmonie psychotique en trouble/dysharmonie
multiple et complexe du développement27 [9], est à
souligner – ; impulser une réflexion nationale sur les conditions
d’arbitrage nosologique positif et différentiel, dès lors qu’on
s’appuie sur les outils recommandés et la CIM 10 ; améliorer les
conditions de diagnostic des troubles intermédiaires du
développement selon la CIM 10 (catégories des troubles
spécifiques mixtes28) et porter attention à toute
proposition spécifiant au mieux des catégories à partir de
plusieurs profils dimensionnels stables dans le temps29
– la diffusion prochaine, dans le cadre du Plan Autisme 2008-2010,
d’un état des connaissances dans l’autisme est, relativement à tous
ces points, attendue. Concernant la pratique en CRA et au regard
des spécificités de ce cadre, nous estimons qu’une vigilance
particulière doit être apportée aux aspects dynamiques et temporels
des processus pathologiques : reconstruction précise de
l’évolutivité développementale, de l’histoire personnelle et
thérapeutique ; inscription relationnelle des modalités
socio-communicationnelles (observation spontanée et/ou avec des
pairs et/ou temporalisée) ; dégagement des émergences dans chaque
champ dimensionnel ; mise en interaction mutuelle des dimensions
constitutives de la personnalité marquées par l’hétérogénéité
autistique mais aussi des différents axes diagnostiques de la CIM
1030 ; soin apporté à l’accueil et à la dynamique du
travail institutionnel en CRA, mais aussi aux liens avec les
équipes d’accompagnement. Reste à signifier que la conduite de la
démarche diagnostique dans les secteurs nous semble devoir devenir
socialement plus lisible – la structuration d’un temps dit du
diagnostic est à soutenir – et être investie car, à la différence
d’un CRA, la prise en compte de la temporalité et du caractère
dynamique des processus psychopathologiques y sera nettement
supérieure. Dans l’esprit de réciprocité que nous appelions, la
question nosographique complexe et évolutive des TED sera mise en
vivante perspective.
Références
1 Recommandations pour le diagnostic professionnel de l’autisme.
Fédération Française de Psychiatrie. En partenariat avec la Haute
Autorité de la santé. Sous le patronage de la Direction générale de
la santé et de la Direction générale de l’action sociale, 2005.
2 Circulaire interministérielle n° 2005-124 du 8 mars 2005.
3 Dagognet F. « Nosologie ». In : Lecourt D (dir.). Dictionnaire
de la pensée médicale. Paris : PUF, « Quadrige », 2004, p.
794-7.
4 Dupuis G. Pour une approche temporalisée et épistémologique de
l’autisme : le Sauvage de l’Aveyron au sein de l’œuvre
médico-philosophique de Jean-Marc Gaspard Itard (1774-1838) comme
prémices de la complexe figure future de l’enfant autiste. Thèse de
doctorat d’épistémologie et d’histoire des sciences et des
techniques, Université de Nantes, 2008
5 Misès R, Quemada N. Classification française des
troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent. R 2000.
Paris : CTNERHI, 2002.
6 Marcelli D. (trad.). Classification multiaxiale des
troubles psychiatriques chez l’enfant et l’adolescent
Classification CIM-10 des troubles mentaux et des troubles du
comportement de l’enfant et de l’adolescent, par l’Organisation
mondiale de la santé. Paris : Masson, 2001.
7 Association nationale des Centres ressources autisme (Ancra).
Charte des Centres ressources autisme, 2008. http
://www.craif.org/documents/CHARTE %20ANCRA.pdf
8 Hochmann J. Histoire et actualité du concept de psychose de
l’enfant. Intervention au congrès « Psychoses. Évolution des
concepts et des pratiques », Arcachon, septembre-octobre, 2009.
9 Bursztejn C. Révision de la classification française des
troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent, 2008. http
://www.atih.sante.fr/?id=0003500008FF
10 Barthelemy C, Fuentes J, Howlin P, van der
Gaag R. Les personnes atteintes d’autisme. Identification,
compréhension, intervention. Autisme Europe, 2008.
1 Au CRA des Pays de la Loire, dénommé
Crera pour Centre régional d’études et de ressources pour l’autisme
et les TED.
2 Il s’agit du collège sanitaire répondant,
dans l’organigramme du CRA, au comité de suivi pour les
professionnels du sanitaire ; ce collège se réunit depuis
2006.
3 L’acception actuelle de l’autisme mettant
l’accent sur les troubles qualitatifs de l’interaction sociale
réciproque et du langage à visée de communication, il nous apparaît
logique, en regard, d’insuffler à la dynamique institutionnelle
élargie du CRA, la dimension de réciprocité et de dialogue qui fait
défaut au trouble lui-même.
4 Nous avons travaillé à la mise en
perspective historico-épistémologique de la question de l’autisme
dans le cadre d’une thèse d’épistémologie et d’histoire des
sciences [4].
5 La CFTMEA [5] a proposé en 2000 la
correspondance entre la rubrique nosographique des psychoses
précoces et celle des TED de la CIM 10 [6]. Nous savons que le
recours au terme de psychoses précoces en matière d’autisme est un
motif de différend, ce que nous tenterons de penser plus avant dans
cet écrit.
6 Les demandes soumises au Crera concernent
dans un ordre décroissant de fréquence : diagnostic de type de
TED/modalités de fonctionnement/pistes pour améliorer la prise en
charge/niveaux et types de compétences/avis sur la prise en charge
en cours/diagnostics dimensionnels (dysphasie associée au TED par
exemple).
7 Un formulaire dit de demande conjointe
d’évaluation est à remplir à la fois par les parents et les
professionnels.
8 Nous préférons cette formulation à celle,
unidirectionnelle, de « restitution ».
9 C’est le cas notamment des enfants les
plus gravement atteints pour lesquels l’évaluation peut se faire en
partie in situ et/ou comprendre un accompagnement par un
professionnel référant.
10 Pour des motifs de disponibilité mais
aussi à la demande de certaines équipes de prise en charge désirant
ne pas interférer avec la démarche propre de la famille, il arrive
que les parents soient reçus avant les professionnels.
La possibilité est offerte de rencontres conjointes
parents/CRA/équipes quand s’avère utile l’élaboration commune de
points problématiques (vision de l’enfant, stratégies
thérapeutiques et éducatives).
11 Rappelons ici que l’origine grecque du
mot diagnostic renvoie à une connaissance dans le temps
(dia/gignôskein : « dans le temps/apprendre à connaître »).
12 Seule l’utilisation de l’ADI et de la
Cars est recommandée avec un grade B, tandis celle des bilans à
visée développementale l’est avec un grade D.
13 Dans la mesure où nous exercions
auparavant dans un secteur de pédopsychiatrie, cette expérience se
fonde aussi des continuités et différences avec la pratique
diagnostique en secteur.
14 La démarche critérologique à seuil est
reprise dans l’ADI avec davantage de précision clinique que dans
l’algorithme de la CIM 10. Il apparaît à l’usage que la
quantité de symptômes est le critère majeur présidant à la
distinction entre autismes typique et atypique.
15 On citera, à titre d’exemples, l’accès
à l’attention partagée puis conjointe, la réciprocité oculaire et
mimique, la capacité à diriger l’attention d’autrui ou encore celle
à partager une émotion. Il apparaît que la conception
développementale de l’autisme insiste beaucoup sur le défaut de
mise en synergie des différents canaux de communication (regard,
mimique, voix, gestualité, contact cutané, odeur) mais aussi des
fonctions psychologiques impliquées dans la relation (imitation,
attention, mémoire, cognitions). Elle cherchera ainsi à préciser
les niveaux de maturation de ces différentes dimensions afin de
statuer sur leur degré d’hétérogénéité et penser l’approche
thérapeutique.
16 En dépit de l’importante contribution
qu’est la CFTMEA et de la diffusion maintenant ancienne de la CIM
10 par les autorités de santé, force est de constater, sur le
terrain, que la pédopsychiatrie en tant que corps social chargé des
maladies psychiques graves de l’enfant, s’est insuffisamment saisie
de la question du diagnostique nosologique au motif de ne pas
réduire la subjectivité de l’enfant ni impacter négativement sur
son devenir en édictant, avec le diagnostic, un pronostic délétère.
La dimension sociale du diagnostic médical (type de réponses
thérapeutiques et compensatoires, type de représentations des
maladies sous-tendant l’intégration ou non des patients) a sans
doute été sous-estimée, dans une dialectique qu’il conviendrait de
développer à partir de la tension inhérente, en psychiatrie, entre
les trois composantes biologique, psychologique et sociale des
troubles.
17 Ce constat est très fréquent et se
trouve validé par les équipes elles-mêmes de prise en charge, tant
de pédopsychiatrie que du médico-social. Notre impression clinique
nous laisse penser que cette satisfaction repose sur la qualité
générale de l’accueil et de l’établissement de la relation avec
l’enfant, la rigueur des observations et la prise en compte des
aspects multiples des situations, surtout la mise en cohérence des
symptômes à partir des différents modèles psychopathologiques et
leur subsumption dans une rubrique nosographique arrêtée (le
référentiel de la CIM 10), enfin l’énonciation effective de
conclusions et mises en perspective pour un possible avenir quels
que soient les niveaux de développement.
18 Cette tâche est assurée par
l’infirmière durant les temps interstitiels et informels ; les
observations in situ de l’enseignant sont à cet égard extrêmement
précieuses ; le travail avec les partenaires souhaitant s’impliquer
dans les bilans permet aussi d’accéder à ces données.
19 Avec la limite expresse du défaut de
déploiement temporalisé des processus psychiques dans le temps
si court de bilan.
20 L’autisme typique doit être
symptomatique avant l’âge de 3 ans et les TED, au sens large,
avant 5 ans.
21 Il faudrait, à cet égard, soumettre la
délicate question de la remémoration dans l’ADI car, avec un
adolescent et a fortiori un adulte, les conclusions d’orientation
peuvent-elles être fiables dans la mesure où la mémoire est un
processus actif de reconstruction ? Ce point pose surtout
problème dans les cas justement non typiques et à évolutivité
singulière.
22 La CIM 10 procède graduellement pour
les troubles du développement psychologique : troubles spécifiques
de la parole et du langage, des acquisitions scolaires, puis du
développement moteur (F 80 à F 82)/troubles spécifiques mixtes (F
83)/troubles envahissants du développement (F 84) définis par le
noyau central du trouble socio-communicationnel en association avec
des anomalies diverses des lignées développementales.
23 Mentionnons les dépressions précoces,
les troubles sévères du développement du langage et des cognitions,
les pathologies du développement du très jeune enfant.
24 La CIM 10 propose six diagnostics
différentiels à l’autisme infantile : un trouble spécifique de
l’acquisition du langage, de type réceptif (F 80.2) avec des
problèmes sociaux et émotionnels secondaires ; un trouble
réactionnel de l’attachement de l’enfance (F 94.1) ; un trouble de
l’attachement de l’enfance avec désinhibition (F 94.2) ; un retard
mental (F 70-79) avec troubles émotionnels ou comportementaux
associés ; une schizophrénie (F 20.-) à début très précoce ; un
syndrome de Rett (F 84.2). Il est intéressant de noter comment
l’argumentaire du trouble réactionnel de l’attachement révèle une
aporie à la logique développementale et organiciste de la CIM 10,
dans la mesure où le trouble confronte massivement au contexte de
survenue et, dès lors, à l’étiopathogénie environnementale : « la
survenue du syndrome est probablement liée directement à une
carence évidente ou à des abus ou des mauvais traitements de la
part des parents », puis : « cette catégorie a été retenue en
raison de son importance pour la santé publique (même s’il est
impossible de définir le trouble de façon précise), et parce
qu’elle ne répond pas aux critères d’une autre catégorie
diagnostique » [6].
25 On trouve dans la CFTMEA psychoses
précoces, schizophrénies, troubles délirants et psychotiques aigus
; dans la CIM 10, schizophrénies, troubles délirants persistants et
psychotiques aigus.
26 C’est nous qui soulignons.
27 En référence aux travaux de S. Cohen
sur les Multiplex Complex Developmental Disorders (MCDD).
La CIM 10 n’offre, en regard, que le cadre flou des TED sans
précision et autres TED.
28 La CIM 10 stipule que cette catégorie
est « mal définie et insuffisamment élaborée (mais nécessaire),
caractérisée par la présence simultanée d’une trouble spécifique du
développement de la parole, d’un trouble des acquisitions
scolaires, ou d’un trouble moteur (…) habituellement accompagné
d’une déficience globale, plus ou moins importante, des fonctions
cognitives » [6].
29 Le cadre de TED avec imagination
excessive est ainsi mentionné dans un document d’Autisme Europe où
il est précisé que ces troubles ont été « soigneusement étudiés
sous le concept de Troubles Complexes et Multiples du Développement
afin de clarifier et préciser certaines caractéristiques des
domaines “non spécifiés” des troubles du spectre autistique »
[10]
30 Pour rappel [6] : nosologie
psychiatrique, trouble spécifique du développement psychologique,
niveau intellectuel, pathologies somatiques associées, situations
psychosociales anormales associées, évaluation globale de
l’incapacité psychosociale.
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