ARTICLE
Auteur(s) : Patrick Légeron
Service hospitalo-universitaire de santé mentale et de
thérapeutique, centre hospitalier Sainte-Anne, Paris ; Cabinet
Stimulus, Paris
La réalité et les enjeux du stress au travail
Le plus récent rapport de l’Observatoire européen des risques de
l’Agence européenne de santé et de sécurité au travail confirme que
les importants changements survenus dans le monde du travail ces
dernières décennies ont entraîné l’émergence de risques nouveaux
dans le domaine de la sécurité et de la santé au travail : les
risques psychosociaux. À côté des risques physiques, biologiques et
chimiques, ils apparaissent comme majeurs [20].
Ces risques psychosociaux font référence à de nombreuses
situations mêlant dans une grande confusion causes et
conséquences : stress, harcèlement moral, violence,
souffrance, suicide, dépression, troubles musculo-squelettiques,
etc. Cette pluralité justifierait peut-être qu’on utilise le
singulier, le risque psychosocial, comme on parle du risque
cardiovasculaire en se référant au modèle médical. Parmi l’ensemble
des risques psychosociaux au travail, le stress apparaît
quantitativement (sinon qualitativement) le plus important touchant
en Europe environ 22 % des salariés (contre 5 % de
victimes de harcèlement et 5 % de violence physique) [22].
Selon l’Agence européenne de sécurité et de santé au travail, le
stress est le problème de santé le plus répandu dans le monde du
travail et le nombre de personnes souffrant d’un état de stress
causé ou aggravé par le travail va probablement augmenter [20].
Cette place particulière du stress a été reconnue également par les
partenaires sociaux européens qui ont décidé de distinguer le
stress d’autres risques psychosociaux dans les accords cadres
qu’ils ont élaborés. Le premier accord cadre signé le 8 octobre
2004 par l’ensemble de ces partenaires a été exclusivement consacré
au stress au travail [1].
Selon les estimations du Bureau international du travail, le
stress entraîne une augmentation de l’absentéisme dû à la maladie,
un renouvellement prématuré du personnel, des départs à la retraite
pour raisons de santé, des baisses de production et de qualité
ainsi que des litiges entre les salariés et leurs employeurs [27].
Ainsi, les travaux réalisés dans les états membres de l’Union
européenne et dans d’autres pays révèlent qu’entre 50 et 60 %
de l’ensemble des journées de travail perdues sont liées plus ou
moins directement au stress.
Le coût du stress pour les entreprises équivaut à 10 % du
PIB en Grande-Bretagne, pourcentage qui, dans les pays nordiques,
varierait entre 2,5 % au Danemark et 10 % en Norvège
[19]. Aux États-Unis, le coût du stress avoisinerait 200 milliards
de dollars par an pour les entreprises nord-américaines [40]. Dans
l’Union européenne, ce coût serait de 20 milliards d’euros et, en
France, l’Institut national de recherche et de sécurité estime que
le coût pour les entreprises et la société se situerait entre
830 et 1656 millions d’euros par an, ce qui équivaut à 10 à
20 % des dépenses de la branche accidents du travail/maladies
professionnelles de la Sécurité sociale [26].
Le stress au travail a donc un impact considérable, tant en
terme de détresse humaine que d’entrave à la performance économique
[11, 37]. Outre ses graves conséquences sur la santé mentale et
physique des travailleurs, l’effet négatif du stress est évident
dans les « symptômes organisationnels » tels que
l’absentéisme et la rotation du personnel, les faibles performances
en matière de sécurité, le manque d’enthousiasme des salariés, la
perte d’innovation et la faible productivité [4].
Le phénomène de stress touche tous les acteurs de l’entreprise,
du salarié au dirigeant en passant par l’encadrement. Deux études
conduites en France le confirment. Selon l’étude réalisée par
l’Institut français d’action sur le stress en novembre 2004 le
« sur-stress » concerne 23 % des salariés hommes et
32 % des salariés femmes [17]. Les niveaux de stress sont
nettement plus élevés dans la tranche d’âge 45-54 ans et chez
les non-cadres. Dans l’étude réalisée par le cabinet Stimulus en
février 2004 il apparaît que plus d’un quart des managers français
(28 %) sont à des niveaux de stress trop élevés
(« hyperstress ») mettant en danger leur santé [30]. Les
différences entre le niveau de stress de ceux qui travaillent moins
de 35 heures et ceux qui travaillent plus de 70 heures ne
sont pas très importantes (les variations sont moins de 2 %
par rapport à la moyenne). En revanche, les différences sont
notoires en ce qui concerne le sexe : 36 % des femmes
sont à des niveaux très élevés de stress, contre 21 % des
hommes.
Les enquêtes périodiques sur les conditions de travail, menées
par la Direction de l’animation de la recherche des études et des
statistiques (DARES) du ministère du Travail et réalisées auprès
d’un échantillon représentatif de la population active française,
permettent de repérer des caractéristiques de travail contraignant
et leur évolution au cours des récentes années [14]. On peut ainsi
relever que les contraintes liées au travail se sont
progressivement aggravées au cours du temps. La dernière enquête
indique ainsi que plus d’un travailleur sur deux travaille dans
l’urgence et que de plus en plus de salariés perçoivent leur rythme
de travail comme contraignant. Une personne sur trois dit se
trouver dans l’impossibilité de faire varier les délais fixés pour
la réalisation de sa tâche.
Trente-cinq pour cent de la population active française déclare
recevoir des ordres ou des indications contradictoires, ce qui est
reconnu comme un facteur stressant. Une personne sur trois déclare
devoir appliquer strictement les consignes de travail, même si
l’évolution semble se faire vers une plus grande marge de manœuvre
pour les salariés.
Le sentiment de responsabilité tend aussi à augmenter mais de
plus en plus de salariés estiment qu’une erreur dans leur travail
peut ou pourrait avoir des conséquences importantes pour eux, pour
les autres, et/ou pour l’entreprise.
Enfin, pour un travailleur sur trois, les relations dans le
travail sont une source fréquente de tensions : les situations
de tension avec les supérieurs hiérarchiques sont plus fréquentes
que les situations de tension avec les collègues et 30 % des
travailleurs se plaignent de tension avec le public (usagers,
patients, voyageurs, clients, etc.).
Le stress, une réaction d’adaptation de l’individu
Le stress est un phénomène complexe, identifié depuis plus d’un
demi-siècle [45]. Il est l’objet de nombreuses recherches
scientifiques essentiellement dans le champ de la médecine et des
sciences du vivant. Pour ce qui concerne plus spécifiquement la
question du stress au travail, d’autres voies de recherches se sont
développées de façon concomitante, enrichissant (mais en la
complexifiant plus encore) notre compréhension du phénomène.
De façon un peu schématique, mais pas inexacte, cohabitent, pour
ne pas dire s’opposent, deux approches du stress au travail. Une
approche que nous qualifierons d’« ergonomique » et une
approche « médicale ». La première défendrait une vision
« collective » du problème, et l’autre
« individuelle ». La première s’axerait sur les
conditions de travail, et l’autre sur la santé mentale de
l’individu. Chacune de ces deux approches repose sur des recherches
scientifiquement solides. L’une des difficultés majeures de
l’approche du stress réside sans doute dans le fait que ces deux
grands courants donnent trop le sentiment de s’ignorer l’un l’autre
tant ils peinent à converger afin de dégager non seulement une
évaluation plus satisfaisante mais aussi une compréhension plus
fine orientée vers des interventions et actions de prévention plus
efficaces [39].
Il ne faut jamais oublier que la réaction de stress n’est pas
pathologique en elle-même. Elle représente même un processus
indispensable d’adaptation (tant biologique que psychologique) de
l’individu à son environnement, quand celui-ci devient plus
difficile. Le stress n’est donc pas une maladie, mais une
formidable réaction de notre organisme (aussi bien dans notre
corps, par la libération de substances chimiques, dont la plus
connue est évidemment l’adrénaline, que dans notre tête avec
l’émergence d’émotions variées comme la peur ou la colère) pour
s’adapter aux menaces et aux contraintes de notre environnement
[36]. C’est pourquoi les scientifiques préfèrent souvent parler de
« réaction d’adaptation » pour désigner le stress,
réaction sans cesse sollicitée et indispensable à notre bon
fonctionnement [5].
Plusieurs modèles appartiennent aux approches individuelles du
stress, soit médicales (modèles de Selye et de Laborit) soit
psychologiques (modèle de Lazarus).
Le modèle de Selye (la réponse d’adaptation) représente
le modèle « historique » du stress proposé dès les années
1930 [45] Le stress est défini comme la réponse de l’organisme à
toute demande qui lui est faite, dans une finalité d’adaptation.
Cette réponse de l’organisme est multiple : biologique,
physiologique, cognitive, émotionnelle. Ce n’est que lorsque ces
réponses se chronicisent et que la situation à gérer dépasse les
capacités d’adaptation de l’organisme que les conséquences néfastes
peuvent survenir par « épuisement ».
Le modèle de Laborit (l’inhibition de l’action) repose
sur une conception « bio-comportementale » du stress [31]
La réaction de stress n’a qu’une finalité : assurer la survie
de l’organisme face à un danger. Ce modèle repose sur nos
connaissances dans le domaine de la biologie et des neurosciences
et en particulier du rôle du cerveau limbique (émotionnel) dans la
« mécanique » du stress. C’est parce que nos réactions
primaires de stress (l’attaque ou la fuite, la « fight or
flight response ») ne peuvent se réaliser que
l’« inhibition de l’action » prend le dessus et que le
stress devient pathogène.
Le modèle de Lazarus (la double évaluation de la
situation) s’appuie sur les sciences cognitives, et plus
particulièrement la psychologie cognitive. Dans ce modèle, le
stress résulte de la « double évaluation » que fait
l’individu de la situation de stress [32] : l’évaluation
« primaire » concerne le danger ou la menace que
représente potentiellement cette situation ; l’évaluation
« secondaire » consiste en la perception qu’a l’individu
des ressources dont il dispose pour faire face à cette menace.
Autant (sinon plus pour l’auteur) que la situation de stress, c’est
l’évaluation d’une menace sans possibilités d’y faire face avec
suffisamment de ressources qui s’avère être nocif pour
l’individu.
Plusieurs décennies de recherche dans ce domaine, nous
permettent en effet de comprendre le stress comme l’une des grandes
fonctions de l’organisme, au même titre que la respiration, la
digestion ou la fonction immunitaire. Comme toute fonction,
l’adaptation est non seulement utile, mais nécessaire à notre
survie. Nous la partageons avec tous les mammifères, même si chez
l’homme elle possède bien sûr des caractéristiques particulières.
Les mécanismes biologiques et psychologiques du stress ont pour
premier objectif de nous mettre dans le meilleur état physique et
mental pour faire face à une situation difficile et ainsi nous
aider à nous y adapter au mieux. Le stress nous est donc
fondamentalement utile, à cette seule condition que ces mécanismes
biologiques et psychologiques soient déclenchés à bon escient et
dans des limites acceptables [13].
Le rapport qui existe entre l’intensité de la réaction de stress
et l’adaptation de l’individu à la situation, et donc son niveau de
performance, n’est pas linéaire. Dans un premier temps, niveau de
stress et performance croissent ensemble, puis, le stress
continuant d’augmenter, la performance chute. Entre les deux
extrêmes (pas assez de stress/trop de stress), il existe un niveau
optimal de fonctionnement de stress qui nous permet de nous
mobiliser suffisamment pour faire face le plus efficacement
possible aux nombreux stresseurs professionnels qui nous
assaillent, sans mettre en péril notre santé. Le rapport entre
l’efficacité à faire face à la situation stressante et le niveau de
stress qui existe en nous est parfaitement illustré par cette
courbe en forme d’U inversé [5] Lorsque la réaction de stress est
inexistante, l’efficacité est nulle. Au fur et à mesure que le
stress croît, la performance augmente pour se stabiliser à un
niveau maximal. Cette partie ascendante de la courbe peut être
considérée comme le « bon stress » (le eustress en
anglais). Ce stress continuant de croître, la performance, pour sa
part, va au contraire décroître. C’est le « mauvais
stress » (ou distress en anglais qui veut aussi dire
« détresse », figure 1).
En termes d’efficacité et d’équilibre individuel, il est évident
qu’un excès de stress est néfaste mais, à l’inverse, une absence
totale de stress est elle aussi négative. Un artiste ou un sportif
savent très bien qu’un trop faible stress nuira à leur performance.
C’est pourquoi il est absurde de parler d’un « monde sans
stress », d’une part parce que c’est un leurre et que nous ne
pourrons jamais supprimer les stresseurs qui font partie de notre
environnement professionnel et naturel, et d’autre part parce que,
si nous arrivions à inhiber en nous toute réaction de stress, nous
serions démunis et incapables de nous adapter. On ne peut donc pas
supprimer le stress ni « vivre sans stress », au travail
comme ailleurs.
Le stress, un environnement professionnel contraignant
Pour l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au
travail, « un état de stress survient lorsqu’il y a
déséquilibre entre la perception qu’une personne a des contraintes
que lui impose son environnement et la perception qu’elle a de ses
propres ressources pour y faire face. Bien que le processus
d’évaluation des contraintes et des ressources soit d’ordre
psychologique, les effets du stress ne sont pas, eux, uniquement de
même nature. Ils affectent également la santé physique, le
bien-être et la productivité » [19].
L’accord cadre européen d’octobre 2004, quant à lui, donne du
stress la définition suivante : « Le stress est un état
accompagné de plaintes ou dysfonctionnements physiques,
psychologiques ou sociaux, et qui résulte du fait que les individus
se sentent inaptes à combler un écart avec les exigences ou les
attentes les concernant. L’individu est capable de gérer la
pression à court terme qui peut être considérée comme positive mais
il éprouve de grandes difficultés face à une exposition prolongée à
des pressions intenses. En outre, différents individus peuvent
réagir de manière différente à des situations similaires et un même
individu peut, à différents moments de sa vie, réagir différemment
à des situations similaires. Le stress n’est pas une maladie mais
une exposition prolongée au stress peut réduire l’efficacité au
travail et peut causer des problèmes de santé [1]. »
Les évolutions de l’environnement du travail au cours des
dernières décennies se sont traduites par une diminution de la
pénibilité physique du travail (les machines ont remplacé les
hommes dans les tâches les plus ingrates) mais aussi par une
augmentation de la pénibilité psychologique. Actuellement les
stresseurs « psychosociaux » les plus fréquemment
retrouvés, et donc source des plus grandes difficultés pour les
individus semblent être [34] :
- - La charge. Celle-ci se caractérise par une quantité de
travail importante, associée à une exigence de qualité totale, et
ce, à réaliser sous une forte contrainte de temps. Par ailleurs le
nombre d’informations à traiter et parfois leur complexité, les
objectifs à atteindre et le culte de la performance accentuent
encore la pression ou « charge mentale ». Les
interruptions de travail sont fréquentes (véritable
« zapping » des activités) : on estime ainsi qu’en
moyenne un cadre est interrompu dans son travail toutes les 10
minutes.
- - Les changements. Dans son environnement professionnel,
l’individu doit aujourd’hui sans cesse s’adapter au changement,
qu’il s’agisse de la réorganisation de l’entreprise (fusions,
restructurations, etc.) ou de l’apparition de technologies
nouvelles (on parle de « techno-stress »). L’accélération
des rythmes de changement est souvent associée à la nouveauté et à
l’inconnu (d’où la difficulté de prévoir et donc de s’organiser)
mais aussi à des incertitudes majeures (trajectoire professionnelle
par exemple) et parfois à des menaces (sur son emploi par
exemple).
- - Les frustrations. Les attentes des individus sont trop
souvent déçues. Le manque de renforcements aussi bien
« matériels » (salaires, primes, carrières, etc.) que
« sociaux » (manque de considération ou de valorisation)
ou même « symboliques » (sens donné à son travail)
expliquent les phénomènes fréquents de frustration. Ces déceptions
sont bien sûr en partie liées aux exigences de plus en plus fortes
qu’ont les individus vis-à-vis de leur travail.
- - Les relations. « L’homme est un stresseur pour
l’homme. » Le contact avec des clients ou des usagers
exigeants, impatients, voire parfois agressifs (ou violents) est
une réalité pour de nombreux salariés. Au sein même de
l’entreprise, les relations peuvent être aussi plus ou moins
conflictuelles entre les individus (mauvaise ambiance,
compétition). Les nouvelles organisations de travail obligent par
ailleurs des coopérations entre individus qui ne sont pas forcément
naturelles. Enfin, certaines formes de management semblent faire fi
du simple respect d’autrui, allant même parfois jusqu’à un
véritable harcèlement moral.
Les causes du stress au travail sont multiples et varient bien
sûr énormément en fonction du type de secteur d’activités mais
aussi des fonctions de l’individu dans l’entreprise. Les facteurs
de stress au travail ont pu aussi être regroupés en plusieurs
grands domaines : les facteurs liés à la tâche à accomplir,
les facteurs liés au contexte de l’entreprise, les facteurs liés à
l’individu et les facteurs liés aux relations interpersonnelles
[34].
Selon les situations de travail, ces facteurs de stress ont une
importance variable et peuvent interagir entre eux, en se
neutralisant ou au contraire en se renforçant. Plusieurs modèles de
stress ont ainsi été proposés pour intégrer cette complexité. Les
plus validés scientifiquement sont le modèle de Karasek et celui de
Siegrist.
Le modèle de Karasek [28], développé au début des années
1980, est d’origine nord-américaine. Il explique que le stress est
en fait la résultante de deux facteurs qui se combinent entre
eux :
- – d’une part la demande exercée sur l’individu
(c’est-à-dire la charge psychologique, associée aux contraintes
liées à l’exécution de la tâche en terme de quantité et complexité
du travail et de contrainte de temps) ;
- – d’autre part sa latitude décisionnelle (c’est-à-dire
la marge de manœuvre qui recouvre aussi bien le contrôle que l’on a
sur son travail, la plus ou moins grande autonomie dont on dispose
dans l’organisation des tâches et la participation aux décisions,
que l’utilisation de ses compétences et la possibilité d’utiliser
ses qualifications et la capacité à développer de nouvelles
compétences, tableau 1).
Selon ce modèle, il existe donc quatre types de
travail :
- – peu contraignant (faible demande associée à une forte
latitude) ;
- – passif (faible demande associée à faible
latitude) ;
- – actif (forte demande associée à forte
latitude) ;
- – très contraignant (forte demande associée à faible
latitude).
De nombreuses études ont montré que c’est le travail très
contraignant (bien davantage que le travail actif) qui est le plus
associé à des maladies.
À côté de ce modèle « historique » de Karasek, s’est
développé un modèle plus récent associant aux deux composantes
(demande et contrôle) une troisième composante (support
social).
Le modèle de Siegrist [47] a été développé en Allemagne à
partir de 1986. Selon ce modèle, l’état de stress survient
lorsqu’il y a un déséquilibre entre les efforts qu’une personne
consent à fournir dans son travail et les récompenses qu’elle en
reçoit en retour.
- – Les efforts sont considérés dans deux domaines :
les efforts extrinsèques correspondent aux exigences psychologiques
(contraintes de temps, interruptions, responsabilités, heures
supplémentaires, charge physique, augmentation de la demande) et
les efforts intrinsèques représentent des facettes de la
personnalité (besoin d’approbation, compétitivité et hostilité
latente, impatience et irritabilité disproportionnées, incapacité à
s’éloigner du travail).
- – Les récompenses peuvent être de trois sortes :
les gains monétaires (salaires, primes, etc.), l’estime reçue de la
part des collègues et des supérieurs et le degré de contrôle sur
son statut professionnel (perspectives de promotion, sécurité de
l’emploi, etc.).
La situation de travail la plus nocive, en terme de stress
induit, correspond à celle où des efforts importants sont demandés
à l’individu, avec le sentiment pour ce dernier qu’il n’en retire
peu en échange.
L’intérêt de ces modèles est, outre leur validité établie par de
nombreuses études épidémiologiques et médicales, de mettre en avant
le fait que le stress professionnel ne résulte pas uniquement de la
charge de travail et des contraintes qui y sont associées :
d’une part la possibilité de contrôle, de latitude et de marge de
manœuvre ainsi que le support social (modèle de Karasek) et d’autre
part le sentiment d’être « récompensé » de l’effort
fourni (modèle de Siegrist) sont de puissantes variables réduisant
ou au contraire augmentant considérablement le stress.
Chacun de ces modèles explique bien une partie, mais jamais la
totalité de la problématique du stress. On comprend bien que selon
que l’on privilégiera tel ou tel modèle, les définitions que l’on
donnera du stress, tout comme les approches évaluatives ou
préventives que l’on préconisera seront différentes.
Nous pouvons ainsi reprendre à notre compte la conclusion de
l’étude européenne Stress impact :
« Si l’on doit accorder une réelle attention au modèle
transactionnel de Lazarus, qui devrait être considéré comme un
modèle théorique de grande valeur, il faut aussi considérer ses
difficultés à le mettre en pratique. D’un autre côté, les modèles
de Karasek et de Siegrist sont relativement clairs et aisés dans
leur mise en application sur le terrain, mais sont cependant
limités pour comprendre les processus de développement du stress…
Cela dit, les différentes voies explorées par chacun ne sont pas
exclusives, mais complémentaires : Lazarus se focalise sur le
processus même du stress, Karasek sur le poste de travail et
Siegrist sur la perception des individus [50]. »
Car, comme le souligne l’Agence nationale pour l’amélioration
des conditions de travail, « les facteurs de causes et
d’effets se croisent à l’infini. Les situations pathogènes ne
résultent pas d’une seule cause, mais toujours d’une série de
causes, à un moment donné, dans un contexte précis pour une
personne en particulier. Pour une même cause on observe des effets
différents d’un individu à l’autre et différents pour un même
individu selon les périodes et les contextes de travail »
[44].
Par ailleurs, ces « facteurs de cause » du stress sont
nombreux et dépassent souvent les seuls éléments explorés dans les
modèles scientifiques du stress. Pour ne reprendre que l’exemple du
Health Safety Executive de Grande-Bretagne, les sources de stress
au travail peuvent être regroupées en plusieurs catégories
[25] : les exigences, le contrôle, le soutien, les relations,
le rôle, les changements. Dans les pays nordiques, d’autres
facteurs de stress sont pris en compte, comme, par exemple,
l’implication et la motivation au travail ou le déséquilibre entre
la vie professionnelle et la vie personnelle [41] La compréhension
de toutes ces causes de stress serait nécessaire pour réaliser une
analyse correcte et complète de la problématique de stress d’un
individu.
Tableau 1 Les quatre types de travail selon le modèle
de Karasek.
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Demande (charge)
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Faible
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Forte
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Latitude décisionnelle
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Forte
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Travail peu contraignant
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Travail actif
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Faible
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Travail passif
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Travail très contraignant
|
Stress professionnel et pathologies
La réaction de stress peut devenir nocive si elle est activée à un
niveau très élevé, si elle est répétée (sans possibilité de
récupération) ou si elle est chronique, poussant à leurs extrêmes
nos réactions biologiques et psychologiques. Les pathologies liées
au stress peuvent alors se développer, physiques ou psychologiques
[5].
Les liens qui existent entre le stress et divers troubles
mentaux comme la dépression ou les troubles anxieux sont bien
établis médicalement. Ces pathologies sont extrêmement répandues,
tant en population générale qu’en milieu professionnel. Dans
l’enquête menée par l’Ifas [17], 23 % des femmes et 14 %
des hommes présentent une pathologie anxieuse avérée et 5 %
des femmes et 4 % des hommes un état dépressif caractérisé.
Ces chiffres sont tout à fait comparables à ceux de l’enquête de
Stimulus [30] auprès des cadres français : 21 % sont dans
un état anxieux pathologique et 5 % en dépression.
Les stresseurs auxquels les individus peuvent être confrontés
n’ont pas besoin d’être extrêmes ou exceptionnels pour entraîner
des troubles psychopathologiques. Des événements de vie comme une
rupture sentimentale, la perte de son emploi, un conflit
professionnel, des difficultés dans l’éducation de ses enfants
(pour ne citer que quelques exemples), peuvent produire des
conséquences psychologiques significatives chez certains sujets.
Ainsi, dans les classifications actuelles des troubles mentaux [3],
les troubles de l’adaptation se définissent donc à la fois
par :
- – la mise en évidence d’un ou de plusieurs facteurs de
stress identifiables récemment survenu(s) dans la vie du
sujet ;
- – l’existence de symptômes émotionnels et
comportementaux et/ou des perturbations importantes dans le
fonctionnement social ou professionnel, et ce, au-delà de ce à quoi
l’on peut raisonnablement s’attendre, vu le(s) stresseur(s) en
cause.
Les symptômes émotionnels peuvent être d’ordre dépressif
(trouble de l’adaptation avec humeur dépressive ou TAHD) avec
tristesse, pleurs ou sentiments de désespoir, d’ordre anxieux
(trouble de l’adaptation avec anxiété ou TAA) avec nervosité,
inquiétude ou agitation, d’ordre mixte (trouble de l’adaptation
avec anxiété et humeur dépressive. Les perturbations des conduites
peuvent aussi se manifester (trouble de l’adaptation avec
perturbation des conduites), comme le vandalisme, le manquement aux
impératifs sociaux ou légaux. Outre les manifestations
symptomatiques émotionnelles ou comportementales, les troubles de
l’adaptation peuvent s’accompagner d’importantes perturbations du
sujet dans son fonctionnement social ou professionnel, représentant
un handicap supplémentaire [3].
Les troubles de l’adaptation n’ont pas bénéficié de la part des
cliniciens et des chercheurs d’un intérêt aussi considérable que
celui montré pour les pathologies post-traumatiques ou les troubles
émotionnels anxieux ou dépressifs [21]. Il semble cependant qu’il
s’agisse là d’une pathologie très fréquente, certaines études
rapportant qu’elle concerne de 5 à 20 % des patients vus en
consultation de psychiatrie externe. Sans doute que cette fréquence
élevée se retrouve aussi au sein des consultations de médecine
générale, même si l’on ne possède pas de données épidémiologiques
définitives. Depuis que les classifications actuelles des troubles
dépressifs ne distinguent plus dépressions exogènes et endogènes,
on peut penser que beaucoup de syndromes dépressifs réactionnels
entrent dans le cadre d’un trouble de l’adaptation avec humeur
dépressive. De même, au sein des pathologies anxieuses, et à côté
de l’anxiété généralisée, le trouble de l’adaptation avec anxiété
représente un diagnostic fréquemment rencontré [49].
Les recherches menées depuis une trentaine d’années ont apporté
beaucoup d’arguments en faveur du rôle des événements de vie dans
le déclenchement des maladies dépressives [24, 42]. Ainsi les
études montrent que, comparés à une population générale, les
patients déprimés rapportent environ trois fois plus d’événements
de vie stressants dans les six mois précédant le début de l’état
dépressif [23]. Plus de 60 p. cent des premiers épisodes dépressifs
étudiés en milieu psychiatrique ou en population générale sont
précédés d’un ou plusieurs événements stressants, alors que moins
de 20 p. cent des sujets normaux de la population générale
connaissent de tels antécédents au cours d’une période de temps
comparable. D’autres études indiquent que le risque de dépression
chez un sujet exposé à un événement stressant est environ six fois
supérieur à celui d’un sujet n’ayant pas vécu un tel événement. Il
faut néanmoins noter que ce risque reste cependant limité, puisque
moins de 10 p. cent des sujets exposés développent ultérieurement
une dépression. De nombreuses études montrent que beaucoup de
sujets ayant connu des événements de vie très dramatiques ne se
dépriment pas et que les événements de vie stressants de la vie
quotidienne produisent encore moins fréquemment des pathologies
dépressives. Si on analyse plus finement les rapports entre
facteurs de stress et apparition d’une pathologie dépressive, on
s’aperçoit que le risque dépressif s’avère d’autant plus élevé que
les événements sont plus stressants et que leur désirabilité
sociale est plus faible. On constate que l’effet dépressogène des
événements les plus traumatiques, qui sont aussi les plus rares,
apparaît important et durable, tandis que celui des événements
moins stressants mais plus fréquents apparaît modeste et de brève
durée. De manière plus étonnante, il semble que les dépressions de
type « névrotico-réactionnelles » ne sont pas tellement
plus précédées d’événements de vie que celles de nature
« mélancolique » ou endogène. C’est sans doute un
argument de plus en faveur de l’abandon de plus en plus marqué de
cette manière de différencier entre eux les états dépressifs.
Certains types d’événements semblent plus dépressogènes que
d’autres. Il en est ainsi de ceux qui traduisent une perte pour le
sujet (comme une séparation) et de ceux qui traduisent une
« sortie » du champ social (licenciement, retraite)
plutôt qu’une « entrée » dans le champ social. Certains
auteurs ont suggéré que, plus que l’intensité d’un événement ou
l’addition simple d’un certain nombre d’événements ou même la
nature de l’événement, c’est plutôt l’aspect de combinaison d’un
certain nombre d’événements dans un laps de temps donné qui
pourrait être le facteur jouant le rôle le plus important dans la
survenue d’un état dépressif : tel semble être le cas de la
« triade dépressogène », associant en un court laps de
temps une perte importante (par exemple le décès du conjoint), un
événement épuisant physiquement (par exemple une maladie chronique)
et la perte de repère sociaux (par exemple un changement
géographique).
Les événements stressants survenant au cours d’un accès
dépressif représentent un facteur important de la pérennisation de
la pathologie. Aussi bien à moyen terme (après 6 à 12 mois
d’évolution du trouble) qu’à long terme (après 2 ans
d’évolution), la survenue de ces événements représente un des
principaux facteurs de mauvaise évolution de la dépression.
On voit bien que si le rôle des facteurs de stress dans
l’apparition et l’évolution ultérieure de troubles dépressifs
semble réel, il n’explique pas tout. De nombreux chercheurs tentent
donc de comprendre mieux dans quel contexte surviennent ces
événements. Ainsi le rôle du support social de l’individu semble
déterminer largement l’impact événementiel (l’absence de soutien du
conjoint ou des proches accentue l’impact négatif des événements).
D’autres auteurs ont souligné le rôle fondamental des capacités
adaptatives du sujet face à ces événements, pour expliquer l’aspect
dépressogène des événements. Ainsi une faible estime de soi
constituerait un important facteur de vulnérabilité, sa présence
multipliant par deux ou trois le risque dépressif après la survenue
d’un événement déclenchant. De même certains types de personnalités
dites « sociotropiques », c’est-à-dire plus dépendantes
de leur environnement seraient plus vulnérables aux facteurs de
stress d’ordre relationnel, et, à l’inverse, les personnalités
dites « autonomes » étant plus sensibles aux facteurs de
stress impliquant le sujet dans sa réalisation personnelle.
À côté des états de stress aigus et post-traumatiques qui, dans
les classifications psychiatriques actuelles, appartiennent aux
troubles anxieux, d’autres pathologies anxieuses sont a priori
susceptibles d’être influencées par des facteurs de stress.
Cependant, en dehors de nombreuses descriptions cliniques mettant
en avant l’existence de facteurs précipitant l’apparition de
pathologies anxieuses caractérisées chez des patients, peu d’études
ont été réalisées (comparées à celles sur la dépression, par
exemple) permettant d’affirmer l’existence d’un lien direct entre
événements stressants et troubles anxieux. L’exemple des troubles
phobiques est particulièrement intéressant, puisque, selon les
quelques rares études réalisées, l’existence de facteurs de stress
précédant l’apparition de la pathologie, n’est relevée
systématiquement que dans 50 à 66 % des cas [46]. Ces facteurs
de stress sont d’ailleurs essentiellement des deuils et des
« chocs psychologiques » divers. Dans une étude conduite
chez des agoraphobes, seulement 27 % des patients avaient
connu des facteurs de stress avant la survenue du trouble [43].
Dans l’apparition du trouble panique, la présence de facteurs de
stress événementiels dans les semaines ou les mois précédant
l’installation de la maladie a été rapportée dans quelques études
[9].
L’épuisement (« burn-out ») professionnel est sans
doute l’une des complications les plus sévères du stress
professionnel [12]. Il se caractérise par une symptomatologie
variée autour de trois grandes composantes : l’épuisement
émotionnel, la dépersonnalisation et la diminution du sens de
l’accomplissement et de la réalisation de soi.
Le burn-out résulte d’une absence d’harmonie et de décalage
entre l’individu et son travail [10]. Et, plus l’interaction entre
l’individu et son environnement professionnel va manquer
d’harmonie, plus le risque de burn-out est important [35]. L’état
de burn-out se caractérise par [38] :
- – un épuisement émotionnel : c’est une disparition
de l’énergie émotionnelle se répercutant sur la vitalité physique
de l’individu. La sensation d’être « vidé », « au
bout du rouleau » s’accompagne du sentiment de ne plus avoir
les ressources pour affronter son travail ;
- – un sentiment de dépersonnalisation : il s’agit de
d’apparition d’une attitude négative et détachée envers les
personnes avec qui l’on interagit habituellement (collègues,
clients, patients). Le cynisme voire l’hostilité peut également se
développer vis-à-vis des autres ;
- – une diminution du sens de l’accomplissement et de la
réalisation de soi : l’individu porte alors un regard
particulièrement négatif et dévalorisant sur la plupart de ses
accomplissements personnels et professionnels. Son estime de soi
s’en ressent et l’association à un état dépressif et à une
incapacité à faire face aux obligations professionnelles est
souvent fréquente.
Le stress peut aussi être à l’origine de nombreuses pathologies
somatiques. Plus que de maladies dites
« psychosomatiques », il s’agit en fait de
« maladies de l’adaptation », pour utiliser la
terminologie la plus récente et aussi la plus étayée
scientifiquement [7]. La mort brutale par épuisement physique de
cadres surmenés au travail, décrite dans la littérature japonaise
sous le nom de karoshi, est aussi spectaculaire qu’heureusement peu
fréquente. En revanche, le stress psychosocial est responsable de
l’apparition de nombreuses maladies cardiovasculaires comme
l’hypertension artérielle ou les maladies coronariennes (dont
l’infarctus du myocarde) [16, 29, 51] et contribue à l’augmentation
inquiétante du nombre de troubles musculo-squelettiques (encore
appelés « TMS ») [6] qui représentent maintenant la
première cause des maladies professionnelles reconnues en
France.
Le contexte actuel de lutte contre le stress au travail
S’il est désormais communément admis que l’environnement du travail
peut avoir un impact sur la santé non seulement physique mais aussi
mentale des travailleurs, la question de la reconnaissance du
caractère professionnel des maladies psychiques ne fait pas
l’unanimité. Selon l’enquête publiée en février 2004 par Eurogip et
menée auprès de 14 pays européens, près de la moitié de ces pays
permettent aujourd’hui la reconnaissance des pathologies
psychosociales comme maladies professionnelles [18]. Si, pour
certains (Belgique, France, Italie et Portugal), cette
reconnaissance est récente, elle a été rendue possible dès le début
des années 1980 en Suède et au début de la décennie suivante au
Danemark. Dans les autres pays européens (Allemagne, Autriche,
Espagne, Finlande, Irlande, Luxembourg et Suisse), la
reconnaissance est actuellement impossible, même si le débat est
lancé dans nombre d’entre eux. Certaines pathologies psychosociales
sont d’ores et déjà reconnues en tant qu’accidents du
travail : en Europe, les organismes d’assurance accidents du
travail – maladies professionnelles prennent en charge les suites
psychiques ou psychologiques d’un événement accidentel, à condition
que l’événement à l’origine du trouble soit de courte durée,
survenu à une date certaine, au temps et au lieu de travail et que
le trouble apparaisse dans un temps voisin des faits. Mais ces
conditions étant de moins en moins vérifiées, les organismes
d’assurance et les pouvoirs publics s’interrogent depuis quelques
années sur l’opportunité de reconnaître, et donc d’indemniser, ce
type de pathologies comme maladies professionnelles.
Le débat soulève en fait plusieurs problèmes. D’une part le
caractère multifactoriel des maladies psychiques pose l’épineuse
question du lien de cause à effet entre le travail et la
pathologie : contrairement aux maladies professionnelles dites
classiques, pour lesquelles il est relativement aisé de démontrer
l’origine professionnelle en présence d’agents chimiques, physiques
ou biologiques nocifs, la santé mentale d’un travailleur peut être
affectée à la fois par des conditions de travail mais aussi par des
contraintes extraprofessionnelles. Autrement dit, comment prouver
que le travail est la cause « déterminante » ou
« essentielle » de la pathologie psychique peut être déjà
fragilisé dans son cadre familial ou social ? D’autre part,
pour les pays européens qui admettent qu’il peut exister un lien
causal direct entre le travail et certaines maladies psychiques, la
difficulté consiste à définir le concept de risque psychosocial et
celui de maladie psychique, ce afin de dessiner le cadre des
procédures de reconnaissance et d’indemnisation. Il n’existe, à ce
jour, pas de définition de ces deux termes qui soit commune à tous
les pays (tableau 2).
S’il y a finalement peu de cas reconnus, cela ne signifie pas
pour autant qu’il n’existe pas dans les pays de l’Europe une
démarche de reconnaissance des maladies psychosociales notent les
enquêteurs d’Eurogip qui ajoutent que ces maladies se placent parmi
les affections qui font l’objet du plus grand nombre de demandes au
Danemark, en Suède et aux Pays-Bas et l’Allemagne n’y échappe pas,
dans une moindre mesure [18].
En France, à la demande du ministre du Travail, une mission sur
les risques psychosociaux a été conduite à partir de novembre 2007.
Le rapport, rendu public le 12 mars 2008 aboutit à 9 propositions
d’actions [39].
- 1. Construire un indicateur global tiré d’une enquête
psychosociale évaluant simultanément les conditions sociales de
travail et l’état psychologique du sujet.
- 2. Utiliser comme indicateurs spécifiques les enquêtes
nationales existantes et développer des indicateurs spécifiques
supplémentaires à partir des mouvements de main-d’œuvre, des arrêts
maladie de courte durée et en exploitant les rapports de la
médecine du travail et des inspecteurs du travail.
- 3. Lancer des expériences pilotes dans la fonction
publique.
- 4. Analyser le rôle des incitations dans le
fonctionnement de la branche accidents du travail et maladies
professionnelles de la CNAM-TS.
- 5. Recenser les suicides de salariés au travail et
procéder à une analyse psychosociale de ces suicides
(« autopsie psychologique »).
- 6. Lancer une campagne publique d’information sur
le stress au travail.
- 7. Former les acteurs au sein de l’entreprise et
renforcer leur rôle.
- 8. Créer un portail Internet pour l’information des
entreprises et des salariés.
- 9. Charger le futur Conseil d’orientation des conditions
de travail de suivre la mise en œuvre de ces actions.
Par ailleurs, un accord national interprofessionnel concernant
le stress au travail a été signé par l’ensemble des partenaires
sociaux le 2 juillet 2008 [2]. Inspiré de l’accord cadre européen
sur le stress au travail signé le 8 octobre 2004 [1], il mentionne
que l’identification d’un cas de stress au travail doit passer par
une analyse des facteurs tels que l’organisation et les processus
de travail, les conditions et l’environnement de travail, la
communication et les facteurs subjectifs.
L’accord précise que toute situation de stress au travail
identifiée doit faire l’objet d’une prise en compte par
l’employeur, et ce afin de supprimer cette situation ou, à défaut,
de l’atténuer. Cette obligation est fondée sur l’obligation
générale de l’employeur d’assurer la sécurité de ses salariés et de
protéger leur santé physique et mentale (articles L. 4121-1 et
suivants du Code du travail). Concernant les mesures à prendre pour
lutter contre le stress au travail, l’accord indique qu’elles
peuvent être individuelles, collectives ou concomitantes, et
doivent faire l’objet de réexamens réguliers. Il souligne également
l’importance du rôle du médecin du travail tout au long de la
démarche.
Tableau 2 Les cas de pathologies psychosociales
reconnus comme maladies professionnelles.
|
1996
|
1997
|
1998
|
1999
|
2000
|
2001
|
2002
|
Total 1996/2002
|
|
Belgique
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
2
|
2
|
|
Danemark
|
3
|
9
|
8
|
18
|
11
|
38
|
32
|
119
|
|
France
|
0
|
0
|
0
|
0
|
2
|
6
|
6
|
14
|
|
Italie
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
12
|
12
|
|
Portugal
|
?
|
?
|
14
|
24
|
27
|
21
|
19
|
105
|
|
Suède
|
55
|
39
|
39
|
77
|
99
|
148
|
177
|
634
|
Les axes de la lutte contre le stress au travail
Alors qu’il est source d’une importante souffrance des individus
[15], le stress professionnel est malheureusement encore trop
souvent un sujet tabou dans le monde du travail. Il peut s’agir
d’une incompréhension du phénomène, voire d’un véritable déni [48].
Souvent aussi le stress effraye les entreprises qui craignent, en
abordant ce sujet, d’ouvrir « la boîte de Pandore » des
revendications qu’elles ne sauront pas contrôler [33]. Pourtant la
politique de l’autruche face au stress n’est évidemment pas
souhaitable. Le stress doit aujourd’hui être abordé efficacement,
c’est-à-dire sans banalisation et sans dramatisation [33].
Pour le Bureau international du travail [27], « les
interventions pour réduire le stress au travail peuvent être
primaires (réduire les sources de stress), secondaires (aider les
individus à développer des capacités à faire face au stress) et
tertiaires (prendre en charge les individus affectés par le
stress) ». Quant au National Institute for Occupational Safety
and Health américain [40], il souligne que « d’une manière
générale, les actions pour réduire le stress au travail doivent
être prioritairement orientées vers des changements
organisationnels pour améliorer les conditions de travail.
Cependant, même les efforts les plus consciencieux pour améliorer
les conditions de travail n’élimineront probablement pas le stress
pour tous les travailleurs. Aussi, une combinaison de changement
organisationnel et d’aide apportée aux individus est souvent
l’approche la plus efficace pour réduire le stress au
travail ». Dans l’accord cadre européen d’octobre 2004, il est
indiqué, de la même façon, que « prévenir, éliminer ou réduire
les problèmes de stress au travail peut inclure diverses mesures.
Ces mesures peuvent être collectives, individuelles ou les deux à
la fois » [1]. Enfin, l’Accord national interprofessionnel
français de juillet 2008 rappelle que « les mesures à prendre
pour lutter contre le stress au travail peuvent être individuelles,
collectives ou concomitantes, et doivent faire l’objet de réexamens
réguliers » [2].
La prévention primaire a pour objectif l’élimination ou
le contrôle des facteurs de risque présents dans le milieu du
travail en agissant directement sur les facteurs pour réduire leurs
impacts négatifs sur l’individu. Il s’agit d’intervenir sur les
causes des risques psychosociaux plutôt que sur leurs
conséquences.
La démarche de prévention primaire inclut plusieurs
composantes :
- – une évaluation précise par l’entreprise non seulement
des facteurs de risques mais aussi des populations les plus
touchées ;
- – une implication des différents partenaires de
l’entreprise, selon une méthodologie participative, telle que
proposée par l’INRS ;
- – la mise en place d’actions correctrices visant à
éliminer ou à défaut réduire les sources de stress.
Ces actions varient en fonction des facteurs de stress
détectés : surcharge de travail, insuffisante marge de
manœuvre pour faire face à la demande, pression sur des objectifs
quantitatifs et/ou qualitatifs, manque de soutien du management ou
des collègues, insuffisante reconnaissance du travail, définition
des tâches imprécise diluant les responsabilités, etc.
Les actions de prévention primaire viseront donc différents
objectifs : répartir plus justement la charge de travail en
fonction des effectifs, du temps de travail et des
compétences ; redéfinir les responsabilités de chacun ;
revoir les méthodes d’évaluation des performances individuelles ou
collectives et les modalités de reconnaissance du travail.
Les programmes de prévention secondaire ont pour but
d’aider les individus à gérer plus efficacement les exigences et
contraintes du travail en améliorant leurs stratégies d’adaptation
aux sources de stress ou en renforçant leur résistance au stress en
soulageant les symptômes associés au stress. Ces actions peuvent
prendre plusieurs aspects :
- – la formation des individus à développer des
compétences spécifiques à mieux gérer divers types de situations de
stress (gestion du temps, des conflits, de l’agressivité,
développement de l’intelligence émotionnelle, restructuration
cognitive, etc.) ou à développer des capacités psychologiques
(contrôle des émotions, attitudes mentales efficaces) ;
- – la possibilité de pratiques de relaxation, d’exercices
physiques ou de la sieste au sein de l’entreprise ;
- – l’amélioration de l’hygiène de vie afin d’accroître la
résistance de l’organisme au stress (activités sportives, éducation
nutritionnelle, programme d’aide au sevrage tabagique ou
alcoolique, etc.) ;
- – l’instauration d’espaces de dialogue au sein de
l’entreprise et la mise en place de procédures de médiation pour
intervenir précocement lors de situations difficiles ;
- – l’aide apportée aux salariés pour faire face à
diverses contraintes de la vie personnelle (crèches, conciergerie,
etc.).
Les interventions au niveau tertiaire ont pour objet le
traitement, la réhabilitation, le processus de retour au travail et
le suivi des individus qui souffrent ou ont souffert de problèmes
de stress ou de santé mentale au travail (assistance psychologique,
numéro d’appel d’aide et de soutien aux salariés, consultations
spécialisées, etc. (tableau 3).
Cette hiérarchisation des actions de prévention et de lutte
contre le stress (primaires, secondaires et tertiaires) doit être
la règle en terme de recommandations générales, même s’il
appartient aux entreprises de définir, à chacun de ces trois
niveaux, les types d’actions susceptibles d’être réalisées et les
plus pertinentes au vu de leur problématique spécifique. Toutes ces
actions doivent s’inscrire dans une perspective de mise en place de
« bonnes pratiques » de lutte contre le stress
professionnel [39].
Agir contre le stress au travail doit bénéficier à la fois aux
individus et aux entreprises [8, 33]. Les actions les plus
intéressantes s’inscrivent ainsi dans une véritable démarche
« gagnant-gagnant ». Comme le souligne le Bureau
internationnal du travail [27], « la lutte contre le stress au
travail représente sans doute l’un des grands défis que devront
relever les gouvernements, les employeurs et les syndicats au cours
des années à venir. Car les entreprises qui auront le plus de
chances de réussir à l’avenir seront celles qui aideront les
travailleurs à faire face au stress et qui réaménageront
soigneusement le milieu de travail afin qu’il soit mieux adapté aux
aspirations humaines ».
Tableau 3 Les quatre axes d’interventions pour lutter
contre le stress au travail.
|
Axes d’intervention
|
Descriptif des interventions
|
|
Axe évaluatif
|
- Repérer les niveaux de stress des individus, les populations
les plus concernées ainsi que les facteurs de stress et leur
impact
- Suivre l’évolution du stress dans l’entreprise et évaluer
l’efficacité des actions mises en place pour lutter contre le
stress
|
|
Axe organisationnel
|
- Définir clairement une politique « antistress » en y
associant tous les partenaires et structures concernés
- Réorganiser le fonctionnement de l’entreprise pour supprimer
les sources de stress inutiles et redéfinir le contenu des tâches
et du travail
|
|
Axe managérial
|
- Développer une politique et une culture managériale orientée
non seulement vers la performance mais aussi le bien-être
- Former les managers à être de véritables « gestionnaires
de stress » (le leur et celui de leurs collaborateurs)
|
|
Axe individuel
|
- Former les individus à développer des compétences à gérer le
stress et à accroître leur résistance face au stress
- Mettre en place des services d’aide aux salariés et des
structures d’écoute et d’accompagnement psychologique
|
Références
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