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États dangereux, délinquance et santé mentale : représentations, insécurité et peurs sociétales comme sources de la stigmatisation des malades mentaux


l'Information Psychiatrique. Volume 83, Numéro 8, 655-62, octobre 2007, stigma (1)

DOI : 10.1684/ipe.2007.0233

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Jean Louis Senon, Cyril Manzanera, Mikael Humeau, Louise Gotzamanis , Faculté de Médecine et CRIMCUP, Université de Poitiers, SHUPPM, CHU et CHHL, BP 587, 86021 Poitiers, PH, Hôpital Camille Claudel, 16000 Angoulême, CCA, SHUPPM, Pr Senon, CHU et CHHL, BP 587, 86021 Poitiers.

Résumé : Les représentations de la violence et de la maladie mentale ne sont pas dissociables des courants qui infiltrent les sociétés démocratiques contemporaines. Les peurs et l’insécurité se développent depuis les années 1975 avec l’effondrement du modèle de l’état providence des années suivant la dernière guerre mondiale, construit sur le salariat et l’assistance sociale. L’augmentation du chômage de longue durée, les difficultés d’insertion professionnelle des jeunes, comme le chômage tardif des seniors et l’émiettement de la protection sociale, renforcent la peur de l’avenir et les craintes du lendemain. L’insécurité est devenue la grande préoccupation des politiques et le législateur multiplie les lois sécuritaires en diffusant une politique de tolérance zéro qui fait du malade mental un bouc émissaire facile d’autant que son insertion est devenue plus aléatoire. Pour autant, il est indispensable que les équipes psychiatriques soient conscientes que les troubles mentaux graves sont à l’origine d’un risque majoré de violences ou même d’homicide, cela en dehors de tout abus de substance. Ce risque est majoré par toute rupture de soins et est plus important quand le patient a des antécédents de violence et dans les 20 semaines suivant sa sortie de l’hôpital. Il faut néanmoins se garder de confondre crime et maladie mentale en se rappelant par exemple que si, dans les pays industrialisés, le taux des homicides est compris entre 1 et 5 pour 100 000 habitants, les troubles mentaux graves ne seraient responsables que de 0,16 cas d’homicide pour 100 000 habitants, la maladie mentale ne concernant que moins de 1 homicide sur 20.

Mots-clés : violence, maladie mentale, insécurité, peurs, politique pénale

ARTICLE

Auteur(s) : Jean Louis Senon1, Cyril Manzanera2, Mikael Humeau3, Louise Gotzamanis3

1Faculté de Médecine et CRIMCUP, Université de Poitiers, SHUPPM, CHU et CHHL, BP 587, 86021 Poitiers
2PH, Hôpital Camille Claudel, 16000 Angoulême
3CCA, SHUPPM, Pr Senon, CHU et CHHL, BP 587, 86021 Poitiers

À la mémoire d’Edward Périvier, psychiatre des hôpitaux et professeur de psychiatrie à la faculté de médecine de PoitiersNotre société en crise interpelle la psychiatrie et peu de semaines se passent sans que cette interpellation soit relayée par les médias, mettant alternativement la psychiatrie en cause pour excès de libéralisme face aux troubles du comportement de certains malades mentaux et, à d’autres moments, à l’opposé, l’accusant d’être trop liberticide, notamment quand sont prises en compte les augmentations des hospitalisations sous contrainte, HDT notamment. Notre société est aussi infiltrée par des préoccupations sécuritaires et elle se focalise sur la dangerosité de la personne. Ces préoccupations sécuritaires attisent les tensions entre régulateurs et intervenants, qu’ils soient psychiatres, officiers de police ou magistrats. Face à ces préoccupations sécuritaires, le risque de stigmatisation des malades mentaux est plus que jamais accru. L’actualité récente est aussi marquée par l’incidence de la médiatisation du crime commis par des malades mentaux, notamment dans le sillage de l’affaire de Pau ou celle de Saint-Venant. Dans le même temps, les professionnels de santé, les familles de malades et les associations de patients ont eu une opposition forte au projet de loi de prévention de la délinquance, modifiant la loi de 1990 qui assimilait délinquant et malade mental.

Des données contradictoires

Des données contradictoires nourrissent le débat du rapport entre délinquance et maladie mentale :
  • les études publiées sur les troubles mentaux de la population pénale avancent que près de la moitié des détenus seraient porteurs de troubles mentaux ;
  • les données de criminologie internationale rappellent que seul 1 homicide sur 20 à 1 sur 50 est commis par un malade mental et que moins de 1 % des auteurs de violences sexuelles auraient une pathologie psychiatrique évolutive selon l’axe 1 du DSM.

L’accumulation de personnes présentant une pathologie psychotique dans les établissements pénitentiaires est soulignée de longue date et laisse penser, comme dans de nombreux rapports du Sénat ou de l’Assemblée nationale, que la prison serait devenue un nouvel asile. Ces préoccupations sont réactivées depuis l’étude réalisée par F. Rouillon et B. Falissard, à la demande de la Direction générale de la santé et de la Direction de l’administration pénitentiaire, étude dont les résultats ont été récemment donnés par F. Rouillon à l’audition publique sur l’expertise psychiatrique pénale [6]. Cette remarquable étude, réalisée dans 23 établissements pénitentiaires français, tirés au sort pour qu’ils soient représentatifs de la population pénale, a concerné 800 hommes et 100 femmes : 100 détenus de 2 maisons centrales, 250 de 5 centres de détention et 450 de 13 maisons d’arrêt. Des binômes comportant psychiatre et psychologue ont réalisé 998 entretiens entre juillet 2003 et septembre 2004, avec un taux de participation de 57 %, taux variable selon les établissements pénitentiaires. Dans les résultats présentés par les coordonnateurs, 35 à 42 % des détenus ont été considérés par les enquêteurs comme manifestement malades, gravement malades ou parmi les plus malades à l’échelle de gravité de la CGI. Un entretien sur cinq a débouché sur une procédure de signalement auprès de l’équipe soignante de l’établissement. Dans ce travail réalisé dans les établissements pénitentiaires français, la prévalence de la schizophrénie est comprise entre 3,8 et 8 % et celle des psychoses chroniques non schizophréniques entre 1,6 et 8 %. Des troubles dépressifs sont retrouvés chez 35 à 40 % des détenus.

Cette étude alarmante est sensiblement confirmée par les rapports des secteurs de psychiatrie intervenant en milieu pénitentiaire [19] : 11 % de psychoses chroniques à la maison d’arrêt d’Angers, 12 % au centre pénitentiaire de Châteauroux, 6 % au centre pénitentiaire de Clervaux, 5,8 % à celui de Nantes, 7 % au centre de détention de Saint-Mihel et 5 % à la maison d’arrêt de Troyes. Le débat est toujours actif pour savoir si la France est devenue un cas particulier, avec le transfert de l’hôpital psychiatrique vers la prison de patients présentant une psychose chronique et judiciarisés pour des troubles du comportement ou si les études ci-dessus surévaluent les pathologies psychiatriques, notamment du fait de l’utilisation du Mini dans l’étude de Rouillon et Falissard. Effectivement, la littérature internationale est en faveur de chiffres beaucoup moins alarmants. Dans la méta-analyse de Fazel et Danesh, publiée en 2002 [5], l’incidence des psychoses chroniques est retrouvée à 4 % dans les structures de détention [20].

Un contexte : la recrudescence des peurs sociales

Le débat sur la stigmatisation des personnes ayant des troubles mentaux survient dans un contexte particulier, marqué par deux phénomènes :
  • la recrudescence des peurs sociales générant une politique sécuritaire avec peur du crime et assimilation du criminel au malade mental ;
  • le développement du courant de populisme pénal et l’abandon du modèle du penal welfare state de l’après guerre ;
  • une prise de distance de la psychiatrie publique devenue santé mentale avec les données de la clinique classique, notamment en ce qui concerne les psychoses chroniques et leur volet médicolégal avec absence de transmission de savoir entre équipes. Cette prise de distance a bien un rapport avec la desinstitutionnalisation et la mise en place d’un modèle ambulatoire de psychiatrie publique mais aussi avec le développement de prises en charge thérapeutiques efficaces avec l’essor des antipsychotiques de nouvelle génération et le moindre emploi des neuroleptiques à action prolongée. Les ruptures de soins sont décrites comme plus fréquentes et la judiciarisation de nombreux malades mentaux en est la conséquence.

Peur et obligation de penser pour les soignants

La recrudescence des peurs sociales est une constatation dans tous les pays industrialisés [21]. Les études réalisées sur les mesures de la peur du crime laissent penser que 55 % des Suisses, la moitié des Portugais, 45 % des Japonais, 40 % des Belges et 36 % des Français vivent dans la peur du crime, peur d’être agressés au point de ne pas sortir le soir ou de limiter leur vie sociale. En opposition, les pays qui ont mis en place une justice réparatrice connaissent des peurs bien moindres : 25 % des Canadiens ont peur et uniquement 20 % des Finlandais [16].

Cette augmentation des phénomènes de peur et d’insécurité dans nos pays [17] est rapportée à l’influence de la médiatisation de la violence « ordinaire » où l’exceptionnel est généralisé dans les représentations avec judiciarisation de la violence privée, celle qui touche la famille ou le couple. On constate que le fossé s’accroît entre l’aspiration au bonheur des citoyens et l’incompréhension des crimes dans la vie quotidienne, vécus comme une menace à la représentation protectrice du foyer. Pour nous protéger, nous assimilons crime et malade mental et, régulièrement, nous nous posons la question : comment ce crime horrible commis par quelqu’un à mon image pourrait-il être autre chose qu’un accès de folie ?

On constate que, dans nos sociétés contemporaines, plus le crime se rapproche de la vie quotidienne, plus il suscite une crainte de contamination, plus est grande l’émergence de l’exigence de punition, plus la médiatisation généralise et rend universelle et plus s’estompe en nous la capacité à prendre en compte une information objective et pondérée, notamment sur le déterminisme individuel du crime pouvant susciter compassion pour le criminel. Tout se passe comme si tous, saisis par l’émotion, nous oublions de penser.

Ce phénomène touche aussi les équipes soignantes en psychiatrie avec la diffusion des peurs, l’augmentation des plaintes déposées à l’encontre des malades, le sentiment que ceux-ci sont de plus en plus violents et un burn-out apparaissant de plus en plus précocement dans les unités d’urgence ou de crise prenant encore en charge des malades mentaux ayant des troubles du comportement graves, le plus souvent dans l’évolution de psychoses chroniques. Cela est d’autant plus perceptible que la clinique médicolégale est oubliée alors qu’elle devrait apporter un éclairage individuel à la psychopathologie et donc au risque de violence.

On peut se demander si ce phénomène n’est pas corrélé avec la judiciarisation de plus en plus grande des malades pour de petits délits, associée à une responsabilisation favorisée par l’expertise pénale qui limite à un niveau très bas les irresponsabilités (0,40 % des informations) en application de l’article 122.1 alinéa 1 du Code pénal, en proposant plutôt des altérations du discernement qui peuvent conduire à une sur-pénalisation des malades mentaux, dans un réflexe de défense sociale, notamment des jurys d’Assises [19].

Irrationalité de nos peurs : nécessité d’une analyse critique des chiffres de la criminalité

La peur du crime est dans les pays industrialisés le plus souvent associée dans nos représentations à la peur de l’homicide. Contrairement aux représentations se développant dans de nombreux pays, les homicides sont en diminution dans tous les pays et depuis des siècles. S’ils représentaient, par exemple, en Grande Bretagne au XIIIe siècle, 20 affaires pour 100 000 habitants, ils ne sont plus que 15 au XVIIe siècle, 3 au XVIIIe et 2 au XXe siècle. Les raisons de cette baisse considérable du taux des homicides dans les pays industrialisés tiennent, comme le montre F. Cusson, à une meilleure justice, à une interdépendance économique et, surtout, à l’abandon du port d’arme. Les données récentes issues des travaux de F. Cusson, au Canada, comme de Laurent Mucchielli, en France, vont dans le même sens [13].

En France, en reprenant les chiffres clés de la justice, publiés en octobre 2005, les homicides volontaires concernent 492 personnes en 2004 versus 504 en 2003 et, si la délinquance constatée dans des cités chaudes augmente, on constate en fait une baisse des crimes et délits entre 2001 et 2005.

L’étude de l’homicide laisse donc penser que nos peurs sont en grande partie irrationnelles et qu’elles sont contaminées tout à la fois par la médiatisation et par l’influence d’une criminalité beaucoup plus proche des incivilités et des violences groupales des cités urbaines difficiles relayée par les médias.

Insécurité et diffusion de la politique pénale de tolérance zéro

Face au sentiment d’insécurité et à la peur du crime, tous les pays industrialisés répondent, dans le sillage des Etats-Unis, d’une politique pénale de tolérance zéro [2]. Cette politique a été développée aux Etats-Unis dans les années 1984 à partir de la thèse de Charles Murray, Losing Ground, American Social Policy, dans laquelle C. Murray fait une critique en règle de la sur-assistance sociale qui, d’après lui, est responsable de la diffusion d’une criminalité acquisitive, première étape vers une criminalité de bande et organisée. Pour lui, l’octroi de revenus minimaux d’insertion ne permettant pas à une famille de vivre met les membres de la famille dans l’obligation de s’en sortir par une criminalité acquisitive : trafic divers d’alcool ou de drogues pour compléter les revenus de la famille. Pour C. Murray, c’est le premier pas dans le développement d’une criminalité organisée. La réponse doit être pour lui une répression indéfectible de cette petite criminalité acquisitive avec une tolérance zéro vis-à-vis de tout délit.

Dans le sillage de Charles Murray, Georges Kelling et Charles Colles prônent une répression indéfectible de toute incivilité. Appliquée à la criminalité du métro de New York dans les années 1987 par William Bratton, les idées de Charles Murray et l’expérience de William Bratton se développeront dans les pays anglophones avant d’être repris en Europe et depuis quelques années dans notre pays. Pourtant, l’information a été diffusée de l’incidence ravageuse de cette politique pénale aux États-Unis sur la multiplication des incarcérations pour des petits délits et le développement exponentiel des établissements pénitentiaires.

Dans cette politique, les Etats-Unis ont vérifié que le malade mental est un bouc émissaire tout trouvé. Dans un travail réalisé par Eliot Louan, nous avons montré que, en 2002, 15 000 personnes détenues souffrant de troubles psychiatriques ont transité dans le système carcéral municipal de la ville de New York et que, dans cette même cité, la prison est devenue un véritable asile : 6 000 personnes malades mentales ont été suivies en établissement pénitentiaire face à 5 800 dans les hôpitaux publics [10].

Réponses au coup par coup du législateur et empilage de lois répressives

Dans de nombreux pays européens, la même constatation est faite : le législateur est devenu très (trop) dépendant des phénomènes médiatiques et a tendance, dès qu’un crime a un écho important dans l’opinion publique, à répondre au coup par coup par une nouvelle loi sécuritaire. Cette dépendance du législateur et des politiques à l’opinion publique est constatée depuis une quinzaine d’années mais elle se développe depuis une décennie. Notre pays n’échappe pas à la règle et on constate la sortie annuelle ou bi-annuelle de lois sécuritaires :
  • loi du 30.08.2002, loi d’orientation pour la sécurité intérieure ;
  • loi d’orientation et de programmation pour la justice, dite Loi Perben 1, du 9 septembre 2002, préconisant l’usage massif de la comparution immédiate et réforme l’ordonnance de 1945 régissant la justice des mineurs ;
  • loi du 18 mars 2003 pour la sécurité intérieure ;
  • loi du 12 juin 2003 sur la violence routière ;
  • loi du 27 novembre 2003 sur la maîtrise de l’immigration ;
  • loi du 9 mars 2004, dite loi Perben 2, adaptant la justice aux évolutions de la criminalité avec renforcement des pouvoirs de police, des parquets, élargissement de la garde à vue jusqu’à 96 heures, y compris pour les mineurs de 16 à 18 ans, allongement de l’enquête de flagrance de 8 à 15 jours, création de nouvelles infractions telles que les actes zoophiles et la divulgation d’éléments d’enquête et, surtout, mise en place d’un plaidé-coupable à la française ;
  • loi du 12 mars 2005 établissant la surveillance judiciaire comme une double peine en modifiant le code de procédure pénale dans son article 723-29 qui prévoit que, lorsqu’une personne a été condamnée à une peine privative de liberté d’une durée égale ou supérieure à 10 ans pour un crime ou un délit pour lequel le suivi sociojudiciaire est encouru, le juge de l’application des peines peut, sur réquisition du procureur de la République, ordonner à titre de mesures de sûreté et aux seules fins de prévenir une récidive, dont le risque paraît élevé, prévoir qu’elle sera placée sous surveillance judiciaire dès sa libération…
  • loi du 5 mars 2007 sur l’équilibre de la procédure dans le sillage de l’affaire d’Outreau prévoyant la création de pôles de l’instruction et l’accroissement de la cosaisine, le renforcement du contradictoire de l’instruction s’orientant vers une expertise contradictoire : adresse de la mission d’expertise au procureur de la République et aux avocats des parties qui disposent d’un délai de 10 jours pour demander au juge d’instruction de modifier ou de compléter les questions posées à l’expert ou d’adjoindre à l’expert ou aux experts déjà désignés, un expert de leur choix. La loi créée le rapport d’étape et le rapport provisoire de l’expertise. Dans ce cadre, le juge d’instruction peut demander à l’expert de déposer un rapport provisoire avant son rapport définitif ;
  • loi du 5 mars 2007 relative à la prévention de la délinquance (heureusement amputée des articles qui prévoyaient la modification de la loi de 1990 sur l’hospitalisation des malades mentaux dans une assimilation inadmissible entre délinquance et maladie mentale) allant dans le sens de la fin de la singularité du modèle français de prévention de la délinquance avec mise en cause progressive de la politique de traitement social et éducatif de la délinquance et retour en force de la prévention pénale.

L’ensemble de ces lois a une incidence directe sur la petite criminalité que peuvent connaître certains schizophrènes mal insérés et on peut penser que les malades mentaux psychotiques sont en position de bouc émissaires tout trouvés : la célérité voulue à juste titre dans une justice moderne fait que nombre de malades mentaux ne sont pas repérés dans l’enquête de flagrance, ni dans une garde à vue avant une comparution immédiate et que, par ailleurs, ils sont manifestement bien en difficulté pour se défendre dans un plaidé-coupable à la française.

On constate aussi que les troubles du comportement des mineurs de 16 à 18 ans, comme ceux des jeunes majeurs, sont particulièrement réprimés par ces lois sécuritaires, sans que leurs troubles pathologiques puissent être repérés.

Le développement d’une société de sécurité, l’essor du populisme pénal et d’une justice centrée sur la victime dans un empilage de lois sécuritaires

Depuis les années 1975, s’installe dans les pays démocratiques un courant d’insécurité du fait de l’effondrement du modèle de l’état providence des années qui a suivi la dernière guerre mondiale, construit sur le salariat et l’assistance sociale, prolongement de la « sécurité sociale » de notre pays. L’augmentation du chômage de longue durée, les difficultés d’insertion professionnelle de jeunes, comme le chômage tardif des seniors et l’émiettement de la protection sociale, renforcent la peur de l’avenir et les craintes du lendemain [2]. Le pacte social de l’après guerre qui s’appuyait sur la nécessité d’un pari sur la capacité de l’homme à rebondir grâce à une assistance transitoire s’effondre. Bien au contraire, l’assistance est assimilée à une faiblesse fragilisant l’individu en difficulté et l’éloignant d’une morale de l’effort. Le modèle pénal issu de l’après guerre, le modèle du penal welfare state ou état providence pénal, décrit par Denis Salas [18] comme celui d’un « état bienveillant prodiguant des soins pour l’inadapté et offrant du travail aux déviants occasionnels » est battu en brèche par le développement des peurs sociales. Comme l’analyse Denis Salas : « les menaces sont vues du côté de ceux qui les subissent : les victimes ou ceux qui s’en réclament […] le déplacement d’accent s’opère à partir du moment où l’on passe d’un modèle de réponse à l’acte ou de traitement des individus, à la régulation des espaces ou des populations qui vivent dans un espace donné. Les savoirs construits sur une délinquance perçue comme un phénomène individuel sont redistribués, réorientés et disqualifiés […] ce qui compte c’est de faire progresser la connaissance de la maladie – plus que du malade lui-même — pour éviter qu’elle ne devienne une épidémie ». L’auteur de l’infraction n’est plus au centre du procès pénal, la compassion qu’il générait a disparu et toute l’attention compassionnelle se centre sur les victimes. La maladie mentale comme excuse atténuante de responsabilité s’émousse et la compassion pour le malade s’efface devant la peur qu’il suscite. La grande préoccupation de la société est devenue la détermination de la dangerosité de l’individu ou du groupe ; la peur de la récidive guide la détermination de la sanction avec le principe de la double peine : prison puis suivi social comme mesure de sécurité avec obligation de soin comme si soigner le criminel était la recette pour limiter le risque de récidive. Les peines sont de plus en plus lourdes et la sanction prononcée ne suffit plus, elle devient une sanction médiatique à la hauteur de la réprobation entretenue par les médias. Les politiques sont élus sur la base de leur capacité à être en phase avec la réprobation populaire : pas de distanciation, plus d’appel à la raison et point de prise de hauteur : leur réponse doit être immédiate : présence sur les lieux du drame, communiqués express et proposition immédiate de durcissement de la loi pénale allant dans le sens d’un empilement de lois peu applicables du fait de leur foisonnement. Du modèle du législateur raisonnable et paternaliste et sûrement trop à distance des frayeurs populaires entretenues par l’image télévisée, on passe à celui du politique éponge des peurs médiatiques faisant son image sur sa capacité de compassion pour la victime et de répression inflexible pour l’auteur. Comment dans ce contexte fonder l’Etat qui, comme le propose Paul Ricœur cité par Denis Salas, procède à la fois de la violence du pouvoir et de l’aspiration à établir le vivre-ensemble ? [15].

Une clarification indispensable sur le rapport entre violence et maladie mentale

Le rapport entre violence et maladie mentale a toujours été un sujet difficile et sensible dans les pays modernes. L’histoire de nos sociétés rappelle que l’assimilation entre dangerosité et malade mental est une maladie sociale bien répandue. On se souvient de la prise de position de la National Mental Health Association, en 1987, rappelant, face au développement de ses vieux démons aux Etats-Unis, que « les personnes atteintes d’une maladie mentale ne sont pas plus à risque de réaliser un crime que les autres membres de la population générale »… pour autant que les problèmes de prise d’alcool et de drogue soient exclus. En dépit du poids aux Etats-Unis des associations de malades et de familles de malades mentaux, les croyances sociales assimilent toujours dangerosité et malade mental. Aux Etats-Unis, 61 % des Américains imaginent qu’un schizophrène agressera probablement ou vraisemblablement une autre personne dans l’année de sa sortie de l’hôpital.

Les enquêtes d’opinion réalisées dans notre pays montrent que le schizophrène n’est pas plus à l’abri de la stigmatisation préoccupante du malade mental. Comme l’ont démontré les travaux de Jean-Luc Roelandt, la schizophrénie suscite toujours autant de peurs et est encore associée dans sa représentation à la violence. Les Français estiment que 48 % des schizophrènes sont dangereux pour les autres.

Dans un travail de synthèse réalisé pour une session de la Société médicopsychologique, une revue de la littérature internationale a été faite avec l’équipe de Philippe Pinel à Montréal représentée par Frédéric Millaud [11] et Jean-Luc Dubreucq [3]. Ces éléments ont été repris à distance pour l’Information Psychiatrique dans un questionnement sur les rapports entre maladie mentale et violence [22].

De la littérature explorant les rapports entre violence et troubles mentaux depuis 1990, on peut retenir que, sans stigmatiser nos patients et sans majorer leur rejet et la difficulté de leur réadaptation, il faut reconnaître que les troubles mentaux graves sont à l’origine d’un risque majoré de violence, cela en dehors même de tout abus de consommation d’alcool ou de drogue.

Ces éléments sont à prendre en compte pour maintenir la vigilance des équipes soignantes et conserver dans nos départements des moyens en soignants pour maintenir des unités de crise formées à l’évaluation et à la prise en charge des malades mentaux ayant des troubles du comportement. Il est indéniable que l’association troubles mentaux - prise d’alcool et/ou de drogue multiplie dans un facteur important les risques de violence. Par exemple, ce facteur multiplicateur est pour Seilagh Hodgins de 8,4 chez les schizophrènes abusant de drogue et d’alcool [7], de 17 dans le travail d’Eronen en 1996 pour les schizophrènes abusant de drogue et d’alcool [4]. En dehors de la consommation associée de drogue et d’alcool, les données de la littérature sont en faveur d’un risque majoré de violences dans un facteur de 4 à 8, notamment pour les patients présentant une schizophrénie.

Quelques exemples peuvent être repris dans la littérature. Dans le travail de Swanson de 1990, étudiant 8 066 hommes et femmes, 114 hommes et femmes schizophrènes ont été isolés et étudiés par rapport à la violence avouée par le patient envers autrui dans l’année passée. Il apparaît dans ce travail que les personnes ayant un diagnostic de schizophrénie ont mentionné des actes violents quatre fois plus souvent que la population de référence [24]. Dans le travail de Lindqvist et Allebeck en 1990, le taux de violence des personnes atteintes de schizophrénie est quatre fois plus important que celui de la population générale après leur sortie de l’hôpital [9]. Seilagh Hodgins, dans plusieurs de ses travaux, retrouve quatre fois plus de risques de violence chez les personnes schizophrènes que dans la population générale [7]. Dans le travail d’Eronen, en 1996, le risque de commettre un homicide est 7,3 fois supérieur chez les patients schizophrènes que dans la population générale [4]. Dans le travail de Mullen en 2000, la violence des schizophrènes est examinée sur la vie entière versus un groupe de témoins appareillés. La violence est établie quand existe un dossier criminel. Dans ce travail, le fait d’être atteint de schizophrénie multiplie le risque de violence dans un facteur de 7 [14].

L’étude de Swanson et al. en 2006 est faite sur 1 410 schizophrènes, dans les 6 mois précédant l’investigation. Elle retrouve dans ce groupe une prévalence de 19,1 % de comportements violents, avec 3,6 % de violences graves [25].

Bien entendu, il faut aborder toutes les études publiées de la littérature avec prudence en prenant en compte l’hétérogénéité de leur méthodologie, les différences majeures quant à la définition de la violence qu’elles proposent et le fait que les troubles mentaux font l’objet de classifications parfois différentes.

Ces études laissent penser que la schizophrénie mais aussi les troubles bipolaires représentent un risque accru de violence, en dehors même de toute consommation de drogue et d’alcool. Il convient néanmoins de pondérer ces chiffres en rappelant que, dans les pays industrialisés, le taux d’homicide est compris entre 1 et 5 pour 100 000 habitants et que les troubles mentaux graves sont considérés comme responsables de 0,16 cas d’homicides pour 100 000 habitants. Pour ce qui concerne les homicides, les malades mentaux représentent donc, selon les pays, entre 1 criminel sur 20 et 1 sur 50.

Les travaux internationaux confirment l’importance des données sociodémographiques et socioéconomiques. Il apparaît bien que les risques sont majorés quand l’indispensable réhabilitation des personnes souffrant de troubles mentaux n’est pas réalisée et qu’elles se trouvent dans des situations d’extrême précarité. Ce sont alors les patients malades mentaux les plus jeunes, de sexe masculin, au statut socioéconomique défavorisé, vivant dans un quartier de résidence à problème, qui cumulent les facteurs de risque et sont les plus violents. Les abus de drogue et d’alcool, fréquents dans ces conditions, décuplent ce risque de violence.

Repérer les facteurs spécifiques de la violence pour mieux la prendre en charge

Les études internationales sont d’un intérêt indiscutable pour nous permettre de repérer les facteurs cliniques de la violence et leur apparition dans le temps de la prise en charge. Elles confortent la clinique et ses données médicolégales telles qu’elles ont été admirablement développées dans la clinique française depuis Esquirol, Chaslin, Falret, Legrand du Saulle, Régis ou Rogues de Fursac, sans parler de Marc, Simon, Jolly ou Tardieu.

Temporalité et violence

Les travaux de Steadman en 1998 [23] et ceux de Monahan [12] notent que des schizophrènes sans antécédent d’arrestation pour violence physique ayant été traités à l’hôpital l’année précédente et ayant accepté de poursuivre l’étude pendant 1 an ont en majorité été violents dans 7 % des cas au décours des 20 semaines suivant leur sortie de l’hôpital. Ces travaux sont importants pour les équipes de soin, ils insistent sur la nécessité de la prise en charge ambulatoire serrée, sur les 5 mois qui suivent la sortie de l’hôpital.

En reprenant les données de l’étude MacArthur, ces auteurs démontrent que le nombre d’événement violent est inversement proportionnel à l’intensité du suivi psychiatrique ; ainsi, le groupe de patients suivi toutes les 4 semaines a quatre fois plus de risque de violences que le groupe suivi chaque semaine. Ces travaux incitent donc au maintien de moyens dont disposent les équipes de psychiatrie de secteur, que ce soit pour la prise en charge ambulatoire rapprochée du patient ou pour une évaluation et une prise en charge adaptée dans les services d’urgence et de crise.

Tous les travaux internationaux repèrent l’influence de la desinstitutionnalisation et se vérifie plus que jamais le vieil adage : moins on psychiatrise, plus on desinstitutionnalise et plus on criminalise. On sait par ailleurs que la violence des malades mentaux a un rapport inverse avec la difficulté des hospitalisations sous contrainte. Plus celles-ci sont difficiles à réaliser, plus le risque de violence augmente. La psychiatrie est donc bien toujours dans la difficile recherche d’un équilibre entre le respect de la liberté individuelle et le consentement actif du patient aux soins et la nécessité d’imposer des soins sous contrainte dans les moments féconds de la maladie.

Facteurs cliniques spécifiques de violence chez les patients schizophrènes

Dans le sillage des travaux de Frédéric Millaud [11], de Jean-Luc Dubreucq [3] et Christian Joyal [8], la recherche de facteurs spécifiques de violence au décours des troubles mentaux permet d’isoler 4 sous-groupes de patients :
  • ceux qui présentent une atteinte cérébrale ;
  • ceux qui ont des symptômes psychotiques spécifiques ;
  • les formes de schizophrénie qui évoluent vers une personnalité psychopathique comorbide ;
  • les pathologies psychotiques associées à un abus de drogues ou d’alcool.

Les travaux internationaux, et notamment ceux de Volavka et de Krakowski [26], isolent un groupe de patients schizophrènes pour lesquels une violence clastique peut être reliée à des troubles neuropsychologiques ou neurologiques frustres. On retrouve dans ce cas des schizophrénies plutôt indifférenciées et la violence semble être favorisée par des facteurs environnementaux, tels que la trop grande proximité du patient avec les autres malades ou les soignants, cette violence survenant électivement dans les moments de confrontation à l’autre dans un espace clos : lever, petit-déjeuner, toilette et habillage, repas de midi, du soir ou coucher. Tout se passe comme si le patient violent ne pouvait supporter l’intrusion de l’autre dans une bulle symbolique développée autour de sa maladie. Il est important dans ce cas d’aménager la vie institutionnelle pour prévenir cette trop grande proximité et faire en sorte que les soignants y soient particulièrement attentifs. Certains traitements spécifiques sont indiqués comme ayant un intérêt dans ce cas : le propanolol, la carbamazépine ou le dipropyl acétamide, de même que la clozapine.

Dans d’autres cas, des patients schizophrènes ont des signes psychotiques spécifiques qui doivent attirer l’attention, comme le souligne l’étude de Swanson en 2006 [25]. Il s’agit le plus souvent de symptômes positifs de la schizophrénie avec importance du délire de persécution et persécuteur habituel nommé, syndrome d’influence, hallucinations auditives impérieuses. D’autres signes spécifiques doivent être pris en compte par l’équipe soignante : l’existence d’un délire grandiose, des rêveries diurnes d’agresser autrui, une idéation perverse, une fascination pour les armes ou des menaces verbales ou écrites laissant penser à un scénario criminel en cours d’élaboration.

On sait très bien, dans le sillage des travaux de Michel Bénézech [1], que l’association de cette symptomatologie productive avec des troubles dépressifs sévères marqués par le sentiment d’incurabilité et d’indignité majore les risques.

Beaucoup de travaux récents incitent à prendre en compte de façon spécifique l’association à la psychose schizophrénique d’une personnalité psychopathique comorbide. Dans ces cas-là, les violences ont toujours précédé l’installation de la psychose ; le passage à l’acte criminel est rarement en rapport avec la clinique productive notée ci-dessus mais il est favorisé par la frustration et l’impulsivité décuplée par la prise d’alcool. Les tableaux sont dans ce cas assez proches de la clinique de l’héboïdophrénie décrite par la littérature française classique.

Il n’est nul besoin de souligner l’importance de la consommation d’alcool et de drogue comme décuplant la violence de toute personne présentant des troubles mentaux, qu’il s’agisse de schizophrénie ou de troubles bipolaires.

Conclusion

Aborder les rapports entre violence et maladie mentale ne peut se faire sans prendre en compte l’évolution de nos sociétés démocratiques infiltrées par l’insécurité et le développement des peurs. L’abandon du modèle social de l’état providence est parallèle à la remise en cause du modèle pénal qui l’accompagnait, le penal welfare state qui était caractérisé par un pari fait sur la capacité de la personne à s’amender du fait de l’individualisation de la peine et d’un accompagnement social et éducatif. Dans le même temps, le malade mental peut devenir, si on n’y prend garde, le bouc émissaire des politiques pénales sécuritaires de tolérance zéro. La clinique médicolégale doit être soigneusement préservée et transmise dans la culture des équipes soignantes, sans nier les risques de violence de nos patients ni les banaliser. La vigilance des soignants est dans ce contexte plus que jamais sollicitée pour donner une lecture clinique de leurs passages à l’acte, les prévenir et restituer la souffrance dans son humanité.

Références

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5 Fazel S, Danesh J. Serious disorders in 23000 prisoners : a systematic review of 62 surveys. Lancet 2002 ; 359 : 545-50.

6 FéDéRATION FRANçAISE DE PSYCHIATRIE. Audition publique sur l’expertise psychiatrique pénale. A paraître.

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11 Millaud F, Dubreucq JL. Évaluation de la dangerosité du malade psychotique. Ann Med Psychol (Paris) 2005 ; 163 : 846-51.

12 Monahan J, Steadman H, Silver E, et al. Rethinking risk assessment. The MacArthur study of mental disorder and violence. Oxford University Press, 2001.

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15 Ricœur P. Histoire et vérité. Paris : Le Seuil, 1956.

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17 Robert P. Le sentiment d’insécurité. In : Mucchielli L, Robert P, eds. Crime et sécurité, l’état des savoirs. Paris : La Découverte, 2002.

18 Salas D. La volonté de punir, Essai sur le populisme pénal. Paris : Hachette, 2005.

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20 Senon JL, Manzanera C. Comment mieux répondre aux problèmes cliniques et médicolégaux actuels pour préserver une psychiatrie ouverte et dynamique. Ann Med Psychol (Paris) 2005 ; 163 : 870-7.

21 Senon JL. Évolution des attentes et des représentations en clinique dans les rapports entre psychiatrie et justice. Evol Psychiatr (Paris) 2005 ; 70 : 117-30.

22 Senon JL, Manzanera C, Humeau M, Gotzamanis L. Les malades mentaux sont-ils plus violents que les citoyens ordinaires? Inf Psychiatr 2006 ; 82 : 645-52.

23 Steadman HJ, Mulvey EP, Monahan J, et al. Violence by people discharged from acute psychiatric inpatients facilities and by others in the same neighborhoods. Arch Gen Psychiatry 1998 ; 55 : 393-401.

24 Swanson JW, Holzer CE, Ganju RK, Jono RT. Violence and psychiatric disorder in the community. Evidence from the Epidemiologic Catchment Area surveys. Hosp Community Psychiatry 1990 ; 41 : 761-70.

25 Swanson JW, Swartz MS, Van Dorn RA, et al. A national study of violent behaviour in persons with schizophrenia. Arch Gen Psychiatry 2006 ; 63 : 490-9.

26 Volavka J, et al. History of violent behaviour and schizophrenia in different cultures. Br J Psychiatry 1997 ; 171 : 9-14.


 

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