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Cancers et pesticides : données actuelles


Bulletin du Cancer. Volume 94, Numéro 1, 15-22, Janvier 2007, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2007.0176

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Nicolas Penel, Damien Vansteene , Département de cancérologie générale, Centre Oscar-Lambret, 3, rue Frédéric-Combemale, 59020, Lille, Equipe d’accueil 2694: Santé Publique, Epidémiologie et modélisation des maladies chroniques, Université Lille II.

Résumé : L’exposition professionnelle aux pesticides apparaît comme un facteur de risque de lymphomes malins non hodgkiniens et de leucémies à tricholeucocytes. De nombreux travaux suggèrent également un lien entre exposition des parents aux pesticides et cancer de l’enfant. Dans les autres situations, les études épidémiologiques donnent des résultats contradictoires, en raison des difficultés d’appréciation du niveau d’exposition aux pesticides. C’est pourquoi, les études épidémiologiques à venir devront être couplées à des explorations toxicologiques.

Mots-clés : cancer, épidémiologie, exposition professionnelle, lymphome, pesticides, toxicologie

ARTICLE

Auteur(s) : Nicolas Penel1,2, Damien Vansteene1

1Département de cancérologie générale, Centre Oscar-Lambret, 3, rue Frédéric-Combemale, 59020, Lille
2Equipe d’accueil 2694: Santé Publique, Epidémiologie et modélisation des maladies chroniques, Université Lille II

Article reçu le 4 Octobre 2006, accepté le 16 Octobre 2006

Étiologie des cancers

Dans la plupart des cas, l’étiologie des cancers est mal établie [1-3]. Toutefois, on peut considérer que 5 et 2 % des décès par cancer sont attribuables, respectivement, à des causes professionnelles et environnementales (tableau 1)( Tableau 1 ). Les pesticides ne constituent qu’une partie de ces étiologies [4]. Il est important de souligner qu’au moins un quart des décès liés à des causes professionnelles et environnementales pourrait être évité.
Tableau 1 Mortalité par cancer attribuable à différents facteurs de risque et perspective réaliste de réduction de cette mortalité. Adapté de Trichopoulos, et al. [4]

Cause

Pourcentage de décès par cancer attribuable à cette cause

Perspective réaliste de réduction

Tabac

30 %

2/3

Alimentation et obésité

30 %

1/4

Alcool

3 %

1/3

Additifs et contaminants alimentaires

1 %

1/5

Sédentarité

3 %

1/3

Agents infectieux

5 %

1/5

Facteurs liés à la reproduction

2 %

0

Radiations ionisantes et ultraviolettes

2 %

1/10

Facteurs professionnels

5 %

1/4

Pollution environnementale

2 %

1/4

Soins médicaux

1 %

0

Prédisposition génétique

2 %

1/10

Les pesticides

Les pesticides constituent un groupe très hétérogène sur le plan chimique. Les quatre classes chimiques principales sont : les pesticides arsenicaux, les insecticides organochlorés, les insecticides organophosphorés et les herbicides acides phénoxyacétiques [5, 6]. Ils sont, par nature, toxiques. Ils regroupent les herbicides, les fongicides, les insecticides, les nématocides, les acaricides, les rodenticides, les molluscides et les algicides. Les formulations commerciales comprennent, dans la plupart des cas, différents produits, parfois associés à des « impuretés toxiques » telles que le chloroforme ou des dérivés de la dioxine [5, 6]. Plus de 1 500 composés différents sont impliqués dans les préparations commerciales.

L’utilisation large des pesticides a commencé juste après la Seconde Guerre mondiale. Entre 1945 et 1985, leur consommation a doublé tous les dix ans. Dans les années 1980, au niveau mondial, 3 millions de tonnes étaient produites annuellement, générant un volume de transaction estimé à 16 000 millions de dollars américains. Les États-Unis et l’Europe consomment, respectivement, 30 et 25 % de cette production mondiale et 45 % de ces pesticides sont utilisés en tant qu’herbicides [5, 6].

En France, environ 900 composés actifs et 8 800 préparations sont actuellement commercialisés. La France est le troisième producteur mondial de produits phytosanitaires derrière les États-Unis et le Japon. La consommation actuelle française est de 4,4 kg de pesticides/hectare (aux Pays-Bas, elle est de 17,5 kg/ha). Cette commercialisation obéit à une réglementation stricte. Toutefois, les données toxicologiques expérimentales restent peu nombreuses. Une trentaine de substances commercialisées sont classées R40 (possibilités d’effets irréversibles) ou R45 (peut provoquer le cancer) d’après les travaux de la Commission d’étude de la toxicité des produits antiparasitaires à usage agricole et des produits assimilés et du Bureau européen des produits chimiques [7, 8](tableau 2)( Tableau 2 ). L’International Agency for Research on Cancer (IARC) a actuellement évalué une soixantaine de ces pesticides sur la base de la synthèse des données épidémiologiques, des études expérimentales chez les rongeurs et des études fondamentales de toxicologie [8, 9]. Parmi ces 60 produits, un groupe est considéré comme carcinogène certain (dérivés arsenicaux, interdits depuis 2002), deux produits sont considérés comme carcinogènes probables (captafol interdit depuis 2002 et bromure d’éthylène, strictement réglementé) et 18 produits sont considérés comme carcinogènes possibles [5-8].

La toxicité des pesticides dépend de la dose, des modalités d’exposition, du degré d’absorption, de la nature des effets induits par le produit actif et ses métabolites, de la capacité d’accumulation et de persistance dans l’organisme et de l’état de santé du sujet [5].

Sur le plan mécanistique, quatre effets principaux cancérigènes sont évoqués : génotoxicité, promotion tumorale, action hormonale (effet œstrogénique des pesticides organochlorés) et immunotoxicité [6-10]. Mais ces effets sont en fait mal connus [5].
Tableau 2 Liste des substances classées « R40 »

Substances

Utilisation

1,3- dichloropropène

Nématocide

Alachlore

Herbicide

Aminotriazole

Herbicide

Atrazine

Herbicide

Bénomyl

Fongicide

Bromure de méthyle

Fumigant

Captane

Fongicide

Carbaryl

Insecticide

Carbendazime

Fongicide

Chlorothalonil

Fongicide

Chlortoluron

Herbicide

Daminozide

Substance de croissance

Diuron

Herbicide

Fenthion

Insecticide

Fentine hydroxyde

Fongicide

Flufénoxuron

Acaricide, insecticide

Fluquinconazole

Fongicide

Folpel

Fongicide

Formaldéhyde

Fongicide

Iprodione

Fongicide

Linuron

Herbicide

Phosphamidon

Insecticide

Simazine

Herbicide

Sulcotrione

Herbicide

Triophanate-méthyle

Fongicide

Thirame

Fongicide

Tribenuron-méthyle

Herbicide

Vinchlozoline

Fongicide

Zirame

Fongicide

Expositions professionnelles aux pesticides

Les études de cohorte portant sur des populations exposées professionnellement aux pesticides donnent des résultats contradictoires.

Il est admis que l’incidence globale des cancers est plus faible chez les agriculteurs que dans la population générale, en raison d’un tabagisme moindre [7]. Trois études de cohorte ne mettent pas en évidence d’augmentation particulière de risque de cancers [11-13]. La plupart des autres mettent en évidence des augmentations spécifiques de risque de cancers [14-22], notamment pour les lymphomes [14-17], les leucémies aiguës ou les leucémies à tricholeucocytes [18], le myélome [18], les cancers de la prostate [17, 19, 20], les cancers de lèvre [17, 20] et les tumeurs du système nerveux central [21]. Par ailleurs, une étude de cohorte norvégienne met en évidence, chez les femmes travaillant en milieu agricole, une augmentation faible des risques de cancers du sein, du col utérin, de l’estomac et de carcinomes cutanés [18]. Enfin, plusieurs études soulignent le risque transgénérationnel (cf. infra) [23-25].

Les résultats de ces études de cohorte doivent être considérés avec prudence. Les expositions sont très hétérogènes, en termes d’activités (épandage agricole [19], « épandage militaire » [13], entretien de pelouse [15]…), en termes de durée d’exposition [13], de durée de suivi… La plupart de ces études analysent les risques de mortalité par cancer et non la survenue de cancer ; de fait, les cancers à faible létalité ne ressortent pas de ces études. Enfin, certaines tumeurs rares (comme les sarcomes) sont exceptionnellement signalées. Par ailleurs, il est extrêmement difficile de rattacher la survenue de cancers à une cause particulière, à un produit particulier. Le niveau d’exposition est très difficile à appréhender de manière rétrospective, pour les cohortes historiques. En effet, l’utilisation des pesticides implique l’usage habituel de préparations industrielles, comprenant des « impuretés toxiques » variables, nécessitant le recours à des solvants ou à des adjuvants, avec un risque non négligeable d’association de différents produits actifs ou de traitements multiples. Par ailleurs, les agriculteurs sont exposés à d’autres carcinogènes environnementaux, comme les rayons ultraviolets ou les virus animaux.

En ce qui concerne les ouvriers de l’industrie de production de pesticides, là encore les résultats sont contradictoires (tableau 3)( Tableau 3 ). Mais les études montrent clairement que le risque de cancer est accru avec la durée d’exposition aux pesticides et avec la survenue d’exposition massive accidentelle [26-29]. Par ailleurs, les études toxicologiques associées montrent un lien entre l’excès de cancer et des valeurs élevées de 2,3,7,8-tétrachlorodibenzo-p-dioxine dans le sang ou le tissu adipeux [26]. Elles constituent un net progrès dans l’analyse du risque (cf. infra).

D’après Zahms et al. [30], dans les études cas-témoins par localisations tumorales, un lien avec les pesticides peut être retrouvé pour les lymphomes, sarcomes des tissus mous, cancers hépatiques, cancers bronchiques et colorectaux (tableau 4)( Tableau 4 ). Le lien entre lymphomes non hodgkiniens et pesticides est le moins controversé. À l’exception d’une seule [34], toutes les études cas-témoins concluent à une association positive (tableau 5)( Tableau 5 )[31-39]. Il est difficile de rattacher la survenue des lymphomes à un agent étiologique particulier, mais les liens les plus forts sont observés pour les herbicides acides phénoxyacétiques [31, 32]. Ces herbicides sont parfois contaminés par des dérivés de dioxine, qui entraînent une altération de l’immunité à médiation cellulaire. Ils ont un tropisme particulier pour le système lymphatique [30]. De même, le lien entre leucémies à tricholeucocytes et pesticides est bien argumenté [4, 7, 30].

Le lien entre sarcome des tissus mous et pesticides est moins bien établi. Les études sont plus difficiles à interpréter étant donné la multiplicité des types histologiques et des localisations anatomiques [40]. Toutefois, de nombreuses études retrouvent une association significative avec les chlorophénols ou les herbicides acides phénoxyacétiques (tableau 6)( Tableau 6 )[41-48]. Une étude montre clairement un effet de la durée d’exposition [45].

Mais, l’interprétation des études cas-témoins doit rester prudente, en raison de leurs biais intrinsèques, notamment biais de sélection (des cas et des témoins) et biais de mémorisation.
Tableau 3 Études de cohorte portant sur les ouvriers de l’industrie de production des pesticides

Études

Principaux résultats

  • Fingerhut, et al. [26]
  • Cohorte prospective
  • 5 172 sujets
  • Suivis de 1942 à 1987
  • 12 sites industriels différents (USA)
  • Exposition globale aux produits phytosanitaires


  • Sur la cohorte globale :
  • Pas d’excès de mortalité par cancer
  • Excès non significatif de STM (SMR 338 [IC-95 % = 92-862])
  • Sur la cohorte de sujets exposés plus de 20 ans :
  • Surmortalité globale par cancer (SMR 146 [121-176])
  • Surmortalité par STM (SMR 922 [190-2695])
  • Surmortalité par cancer de l’arbre respiratoire (SMR 142 [103-192])


  • Mantz et al. [27]
  • Cohorte prospective
  • 1 583 sujets
  • Suivis de 1952 à 1985
  • Allemagne
  • Production de différents herbicides


  • Excès de cas de cancer (SMR 124 [100-152])
  • Excès de cas de cancer si exposition > 20 ans (SMR 187 [111-295])
  • Excès de décès par cancer bronchique (SMR 167 [109-244])
  • Excès de décès par hémopathies malignes (SMR 265 [121-503])


  • Hooiveld et al. [29]
  • Cohorte historique
  • Multiples pays
  • 18390 sujets
  • Employés entre 1955 et 1990
  • Industrie des phytosanitaires


  • Pas d’excès de décès par cancer
  • Excès non significatif de décès par STM (SMR 196 [53-502])


  • Saracci et al. [28]
  • Cohorte historique
  • Pays-bas
  • Production de phénoxy-herbicides et de chlorophénols
  • 1 167 sujets
  • Employés entre 1955 et 1985


  • Augmentation du risque de décès par cancer (SMR 150 [110-190])
  • Notamment cancers du rein et des voies urinaires



Tableau 4 Associations entre pesticides et cancers rapportées dans les études épidémiologiques

Cancers

Pesticides arsenicaux

Insecticides organo-chlorés

Insecticides organo-phosphorés

Herbicides acides phénoxy-acétiques

Poumon

+

+

+

+

Cavum

+

Peau

+

+

Prostate

+

Sein

+

Estomac

+

Pancréas

+

Foie

+

Neuroblastomes

+

Sarcomes des tissus mous

+

+

Lymphomes non hodgkiniens

+

+

+

+

Maladie de Hodgkin

+

« Leucémies »

+

+

Leucémie à tricholeucocytes

+

+

Myélome

+


Tableau 5 Études cas-témoins analysant le lien entre pesticides et lymphomes malins non hodgkiniens

Étude

Expositions ou activités

Odd ratio [IC-95 %]

Persson, et al. 1989 [31]

Acides phénoxyacétiques

4,9 [1,3-18]

Hardell, et al. 1994 [32]

Acides phénoxyacétiques

5,5 [2,7-11]

Hardell, et al. 1994 [32]

Chlorophénols

4,8 [2,7-8,8]

Amadori, et al. 1995 [33]

Élevage

2,2 [1,2-4,3]

Garabedian, et al. 1999 [34]

Chlorophénoles

1,5 [0,9-2,6]

Zheng, et al. 2001 [35]

Carbamates

1,5 [1,1-2,0]

Fabbro-Peray, et al. 2001 [36]

Agriculture

1,5 [1,0-1,6]

Mao, et al. 2000 [37]

Pesticides

1,3 [1,0-1,6]

De Roos, et al. 2003 [38]

Triazine et alachlore

2,1 [1,1-3,9]

De Roos, et al. 2003 [38]

Triazine et insecticides (diazinon)

3,9 [1,7-8,8]

Kato, et al. 2004 [39]

Pesticides

2,7 [1,4-5,4]


Tableau 6 Études cas-témoins analysant le lien entre pesticides et sarcomes des tissus mous

Étude

Expositions ou activités

Odd ratio [IC95 %]

Hardell, et al. 1979 [41]

Chlorophénols et acides phénoxyacétiques

6,6 [ND]

Vineis, et al. 1986 [42]

Acides phénoxyacétiques

2,7 [0,6-12,4]

Woods, et al. 1987 [43]

Chlorophénols et acides phénoxyacétiques

Pas d’association

Hoppin, et al. 1999 [44]

Herbicides (pour les histiocytomes fibromes malins)

2,9 [1,1-7,3]

Hoppin, et al. 1998 [45]

  • Chlorophénols
  • Chlorophénols > 5 ans
  • Chlorophénols > 10 ans


  • 1,8 [1,1-2,9]
  • 5,2 [2,1-13,1]
  • 7,8 [2,5-24,7]


Kogenivas, et al. 1995 [46]

Acides phénoxyacétiques

10,3 [1,2-91]

Smith, et al. 1992 [47]

Chlorophénols et acides phénoxyacétiques

Pas d’association

Wingren, et al. 1990 [48]

Jardiniers

4,1 [1-14]

Exposition environnementale aux pesticides

Les données concernant l’exposition environnementale sont moins nombreuses. L’étude la plus probante a été réalisée en Finlande. Deux cohortes historiques de population ont été comparées. Une cohorte se caractérise par une exposition indirecte aux pesticides via la contamination de la nappe phréatique. Les chlorophénols sont utilisés ici par l’industrie piscicole. Par rapport à la population témoin, les sujets exposés présentent des risques relatifs significativement élevés de sarcomes de tissus mous (RR = 8,9 [1, 8-44, 8], 8 cas observés) et de lymphomes non hodgkiniens (RR = 2,8 [1, 4-6], 7 cas observés). Par ailleurs, les auteurs identifient des facteurs de risque différents pour les deux pathologies : boire l’eau courante pour les sarcomes et consommer les poissons locaux pour les lymphomes [49]. Dans une étude italienne, vivre à proximité d’exploitations agricoles (rizières) n’est pas associé à une augmentation du risque de lymphomes ; en revanche, y travailler est associé à une augmentation significative du risque de lymphome [50].

Les données concernant la contamination alimentaire par les herbicides sont peu nombreuses. La contamination alimentaire semble surestimée par le grand public, alors que la contamination de l’eau courante semble sous-estimée [49, 51].

De nombreuses études ont porté sur le lien entre exposition aux pesticides et cancer du sein, notamment sur la base de l’effet œstrogénique des pesticides organochlorés. Actuellement, les études écologiques exploratoires [52, 53] ne mettent pas en évidence de relation entre le fait de vivre à proximité d’une installation agricole et la survenue de cancer du sein. De même, il n’y a pas de lien établi entre la consommation de produits laitiers et la survenue de cancer du sein [54].

Certaines expositions environnementales peuvent être accidentelles et massives. Ainsi, le suivi de la population exposée à la catastrophe industrielle de Seveso montre une augmentation significative de risque de sarcomes des tissus mous [55].

Enfin, de nombreuses études mettent en évidence un lien entre cancer de l’enfant et exposition des parents aux pesticides. On note une augmentation du risque de cancers (leucémies, tumeurs du système nerveux central, lymphomes, sarcomes des tissus mous) parmi les enfants d’agriculteurs [23-25]. Le risque semble surtout corrélé à l’exposition parentale aux pesticides avant et pendant la grossesse [23, 24]. Par exemple, le risque relatif de néphroblastome est de 3 quand le père est exposé aux pesticides et de 128 quand la mère est exposée [24]. Dans l’étude de Hum et al. [56], le risque de cancer chez l’enfant est augmenté en cas de naissance en milieu rural. À titre d’exemple, le tableau 7( Tableau 7 ) reprend les données concernant l’association tumeur cérébrale de l’enfant et résidence à la ferme ; l’association semble plus clairement étayée pour les tumeurs de type PNET (peripheral neuro-ectodermal tumour) que pour les astrocytomes [57-59].
Tableau 7 Études cas-témoins explorant le lien entre résidence de l’enfant en milieu agricole et tumeurs cérébrales de l’enfant

Étude

Exposition et pathologie étudiées

OR [IC95 %]

  • Bunin, et al.
  • 1994 [57]


Mère résidant à la ferme

- et astrocytome de l’enfant

0,5 [0,1-1,8]

- et PNET cérébral de l’enfant

3,7 [0,8-24]

Enfant résidant à la ferme

- et astrocytome de l’enfant

0,4 [0,1-1,6]

- et PNET cérébral de l’enfant

5,0 [1,1-47]

  • Cordier et al.
  • 1994 [58]


Mère résidant à la ferme et toutes tumeurs cérébrales de l’enfant

2,5 [0,4-16]

Enfant résidant à la ferme et toutes tumeurs cérébrales de l’enfant

6,7 [1-21]

  • Holly et al.
  • 1998 [59]


Mère résidant à la ferme et toutes tumeurs cérébrales de l’enfant

1,6 [0,9-2,9]

Mère participant aux travaux d’élevage et toutes tumeurs cérébrales de l’enfant

7,4 [0,9-64]

Enfant résidant à la ferme

- et astrocytome

1,5 [0,9-2,6]

- et PNET

3,9 [1-13]

En pratique

Penser à la démarche de reconnaissance en pathologie professionnelle

Pour chaque patient atteint de cancer pris en charge, il faut garder à l’esprit la possibilité d’une étiologie professionnelle. La reconnaissance en tant que maladie professionnelle présente un intérêt individuel évident mais surtout collectif (meilleure connaissance étiologique, prise de conscience en milieu professionnel, amélioration de la prévention). En ce qui concerne l’exposition aux pesticides, actuellement 3 des 20 tableaux établis permettent de reconnaître un cancer au titre de maladie professionnelle, les angiosarcomes du foie (tableau 20D), les cancers bronchopulmonaires (tableau 20 bis) et les cancers cutanés (tableau 20), tous trois associés à l’exposition à l’arsenic. L’arsenic entrait autrefois dans la fabrication des pesticides. Son utilisation a nettement diminué avec le développement des herbicides acides phénoxyacétiques. Dans les autres situations, il faut recourir à une démarche d’indemnisation « hors tableaux », notamment si le cancer est « essentiellement et directement causé par le travail habituel de la victime et qu’il entraîne le décès de celle-ci ou une incapacité permanente d’un taux au moins égal à un pourcentage déterminé (25 %) ». Le dossier doit être étayé scientifiquement. Ces démarches restent rares (environ 5 000 à 20 000 cas incidents de cancer sont liés à une cause professionnelle) ; ainsi en 2001, seulement 1 500 patients atteints de cancer ont été reconnus et indemnisés en maladie professionnelle dans le régime général de la Sécurité sociale, dont la majorité après exposition à l’amiante (785 cancers bronchopulmonaires et 364 tumeurs pleurales liées à l’amiante).

Surveiller les populations à risque

Au regard des risques encourus, il paraît légitime de proposer une surveillance des populations exposées. Ainsi la Mutuelle santé agricole a créé en 1997 en Indre-et-Loire et dans la Sartre, puis étendu à l’ensemble du territoire français le Réseau de toxicovigilance agricole, dont l’objectif est d’améliorer le signalement des effets indésirables liés à l’utilisation des pesticides. Actuellement, les données collectées ne concernent que les effets aigus.

Renforcement de la législation

Depuis 2002, les produits les plus toxiques sont éliminés avec interdiction d’utiliser des dérivés arsenicaux et du captafol.

Conclusion et perspectives

Les données concernant l’association entre cancers et pesticides sont nombreuses mais d’interprétation délicate. Le lien entre lymphomes non hodgkiniens et herbicides acides phénoxyacétiques semble bien étayé. De multiples études mettent en évidence un lien entre exposition professionnelle des parents aux pesticides et cancer de l’enfant. Les dérivés arsenicaux, actuellement interdits, sont clairement carcinogènes chez l’homme ; et les cancers de la peau, du foie ou bronchopulmonaires qui leur sont associés donnent lieu à une reconnaissance au titre de maladie professionnelle. Dans les autres situations, les données épidémiologiques ne sont pas convaincantes. Cela est essentiellement lié à la difficulté d’évaluer l’exposition. Pour cela, des études toxicologiques complémentaires aux investigations épidémiologiques seront nécessaires. Ces approches permettront certainement de mettre en évidence une relation dose-effet, argument fondamental en faveur du caractère carcinogène d’une substance. Des études récentes ont ainsi mis en évidence la présence chez 80 % de la population belge de taux sanguins significatifs des pesticides organochlorés [60], et d’une accumulation de pesticides dans les tissus adipeux de sujets atteints de cancer (cancer du sein ou lymphome) [61, 62]. Les taux sanguins semblent corrélés à l’accumulation tissulaire [61]. Enfin, on retrouve des anomalies cytogénétiques de manière récurrente chez les sujets exposés professionnellement aux pesticides [63]. Des tests sanguins pourraient donc affiner l’évaluation du niveau d’exposition aux pesticides dans les études épidémiologiques à venir.

Par ailleurs, l’évaluation du potentiel carcinogène des substances utilisées se poursuit. La toxicologie moderne développe des tests plus pertinents que le suivi pendant 2 ans des rongeurs exposés aux carcinogènes potentiels [6, 9].

Enfin, le cancérologue doit évoquer la possibilité d’une étiologie professionnelle, inciter à une démarche d’expertise, de reconnaissance « hors tableaux ». C’est par l’accumulation de tels cas que se construiront les tableaux à venir permettant une reconnaissance au titre de maladie professionnelle.

Remerciements

L’auteur remercie Jeannine Hapka, dont l’aide a été indispensable pour réunir la bibliographie, et Amélie Lansiaux pour sa relecture attentive.

Références

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