ARTICLE
Auteur(s) : Nicolas
Penel1,2, Damien Vansteene1
1Département de cancérologie générale, Centre
Oscar-Lambret, 3, rue Frédéric-Combemale, 59020, Lille
2Equipe d’accueil 2694: Santé Publique, Epidémiologie et
modélisation des maladies chroniques, Université Lille II
Article reçu le 4 Octobre 2006, accepté le 16 Octobre 2006
Étiologie des cancers
Dans la plupart des cas, l’étiologie des cancers est mal établie
[1-3]. Toutefois, on peut considérer que 5 et 2 % des décès
par cancer sont attribuables, respectivement, à des causes
professionnelles et environnementales (tableau 1)( Tableau 1 ). Les pesticides ne constituent
qu’une partie de ces étiologies [4]. Il est important de souligner
qu’au moins un quart des décès liés à des causes professionnelles
et environnementales pourrait être évité.
Tableau 1 Mortalité par cancer attribuable à
différents facteurs de risque et perspective réaliste de réduction
de cette mortalité. Adapté de Trichopoulos, et al. [4]
|
Cause
|
Pourcentage de décès par cancer attribuable à cette
cause
|
Perspective réaliste de réduction
|
|
Tabac
|
30 %
|
2/3
|
|
Alimentation et obésité
|
30 %
|
1/4
|
|
Alcool
|
3 %
|
1/3
|
|
Additifs et contaminants alimentaires
|
1 %
|
1/5
|
|
Sédentarité
|
3 %
|
1/3
|
|
Agents infectieux
|
5 %
|
1/5
|
|
Facteurs liés à la reproduction
|
2 %
|
0
|
|
Radiations ionisantes et ultraviolettes
|
2 %
|
1/10
|
|
Facteurs professionnels
|
5 %
|
1/4
|
|
Pollution environnementale
|
2 %
|
1/4
|
|
Soins médicaux
|
1 %
|
0
|
|
Prédisposition génétique
|
2 %
|
1/10
|
Les pesticides
Les pesticides constituent un groupe très hétérogène sur le plan
chimique. Les quatre classes chimiques principales sont : les
pesticides arsenicaux, les insecticides organochlorés, les
insecticides organophosphorés et les herbicides acides
phénoxyacétiques [5, 6]. Ils sont, par nature, toxiques. Ils
regroupent les herbicides, les fongicides, les insecticides, les
nématocides, les acaricides, les rodenticides, les molluscides et
les algicides. Les formulations commerciales comprennent, dans la
plupart des cas, différents produits, parfois associés à des
« impuretés toxiques » telles que le chloroforme ou des
dérivés de la dioxine [5, 6]. Plus de 1 500 composés différents
sont impliqués dans les préparations commerciales.
L’utilisation large des pesticides a commencé juste après la
Seconde Guerre mondiale. Entre 1945 et 1985, leur
consommation a doublé tous les dix ans. Dans les années 1980, au
niveau mondial, 3 millions de tonnes étaient produites
annuellement, générant un volume de transaction estimé à
16 000 millions de dollars américains. Les États-Unis et
l’Europe consomment, respectivement, 30 et 25 % de cette
production mondiale et 45 % de ces pesticides sont utilisés en
tant qu’herbicides [5, 6].
En France, environ 900 composés actifs et 8 800 préparations
sont actuellement commercialisés. La France est le troisième
producteur mondial de produits phytosanitaires derrière les
États-Unis et le Japon. La consommation actuelle française est de
4,4 kg de pesticides/hectare (aux Pays-Bas, elle est de
17,5 kg/ha). Cette commercialisation obéit à une
réglementation stricte. Toutefois, les données toxicologiques
expérimentales restent peu nombreuses. Une trentaine de substances
commercialisées sont classées R40 (possibilités d’effets
irréversibles) ou R45 (peut provoquer le cancer) d’après les
travaux de la Commission d’étude de la toxicité des produits
antiparasitaires à usage agricole et des produits assimilés et du
Bureau européen des produits chimiques [7, 8](tableau 2)(
Tableau 2 ). L’International Agency
for Research on Cancer (IARC) a actuellement évalué une soixantaine
de ces pesticides sur la base de la synthèse des données
épidémiologiques, des études expérimentales chez les rongeurs et
des études fondamentales de toxicologie [8, 9]. Parmi ces 60
produits, un groupe est considéré comme carcinogène certain
(dérivés arsenicaux, interdits depuis 2002), deux produits sont
considérés comme carcinogènes probables (captafol interdit depuis
2002 et bromure d’éthylène, strictement réglementé) et
18 produits sont considérés comme carcinogènes possibles
[5-8].
La toxicité des pesticides dépend de la dose, des modalités
d’exposition, du degré d’absorption, de la nature des effets
induits par le produit actif et ses métabolites, de la capacité
d’accumulation et de persistance dans l’organisme et de l’état de
santé du sujet [5].
Sur le plan mécanistique, quatre effets principaux cancérigènes
sont évoqués : génotoxicité, promotion tumorale, action
hormonale (effet œstrogénique des pesticides organochlorés) et
immunotoxicité [6-10]. Mais ces effets sont en fait mal connus
[5].
Tableau 2 Liste des substances classées
« R40 »
|
Substances
|
Utilisation
|
|
1,3- dichloropropène
|
Nématocide
|
|
Alachlore
|
Herbicide
|
|
Aminotriazole
|
Herbicide
|
|
Atrazine
|
Herbicide
|
|
Bénomyl
|
Fongicide
|
|
Bromure de méthyle
|
Fumigant
|
|
Captane
|
Fongicide
|
|
Carbaryl
|
Insecticide
|
|
Carbendazime
|
Fongicide
|
|
Chlorothalonil
|
Fongicide
|
|
Chlortoluron
|
Herbicide
|
|
Daminozide
|
Substance de croissance
|
|
Diuron
|
Herbicide
|
|
Fenthion
|
Insecticide
|
|
Fentine hydroxyde
|
Fongicide
|
|
Flufénoxuron
|
Acaricide, insecticide
|
|
Fluquinconazole
|
Fongicide
|
|
Folpel
|
Fongicide
|
|
Formaldéhyde
|
Fongicide
|
|
Iprodione
|
Fongicide
|
|
Linuron
|
Herbicide
|
|
Phosphamidon
|
Insecticide
|
|
Simazine
|
Herbicide
|
|
Sulcotrione
|
Herbicide
|
|
Triophanate-méthyle
|
Fongicide
|
|
Thirame
|
Fongicide
|
|
Tribenuron-méthyle
|
Herbicide
|
|
Vinchlozoline
|
Fongicide
|
|
Zirame
|
Fongicide
|
Expositions professionnelles aux pesticides
Les études de cohorte portant sur des populations exposées
professionnellement aux pesticides donnent des résultats
contradictoires.
Il est admis que l’incidence globale des cancers est plus faible
chez les agriculteurs que dans la population générale, en raison
d’un tabagisme moindre [7]. Trois études de cohorte ne mettent pas
en évidence d’augmentation particulière de risque de cancers
[11-13]. La plupart des autres mettent en évidence des
augmentations spécifiques de risque de cancers [14-22], notamment
pour les lymphomes [14-17], les leucémies aiguës ou les leucémies à
tricholeucocytes [18], le myélome [18], les cancers de la prostate
[17, 19, 20], les cancers de lèvre [17, 20] et les tumeurs du
système nerveux central [21]. Par ailleurs, une étude de cohorte
norvégienne met en évidence, chez les femmes travaillant en milieu
agricole, une augmentation faible des risques de cancers du sein,
du col utérin, de l’estomac et de carcinomes cutanés [18]. Enfin,
plusieurs études soulignent le risque transgénérationnel (cf.
infra) [23-25].
Les résultats de ces études de cohorte doivent être considérés
avec prudence. Les expositions sont très hétérogènes, en termes
d’activités (épandage agricole [19], « épandage
militaire » [13], entretien de pelouse [15]…), en termes de
durée d’exposition [13], de durée de suivi… La plupart de ces
études analysent les risques de mortalité par cancer et non la
survenue de cancer ; de fait, les cancers à faible létalité ne
ressortent pas de ces études. Enfin, certaines tumeurs rares (comme
les sarcomes) sont exceptionnellement signalées. Par ailleurs, il
est extrêmement difficile de rattacher la survenue de cancers à une
cause particulière, à un produit particulier. Le niveau
d’exposition est très difficile à appréhender de manière
rétrospective, pour les cohortes historiques. En effet,
l’utilisation des pesticides implique l’usage habituel de
préparations industrielles, comprenant des « impuretés
toxiques » variables, nécessitant le recours à des solvants ou
à des adjuvants, avec un risque non négligeable d’association de
différents produits actifs ou de traitements multiples. Par
ailleurs, les agriculteurs sont exposés à d’autres carcinogènes
environnementaux, comme les rayons ultraviolets ou les virus
animaux.
En ce qui concerne les ouvriers de l’industrie de production de
pesticides, là encore les résultats sont contradictoires
(tableau 3)( Tableau 3 ). Mais
les études montrent clairement que le risque de cancer est accru
avec la durée d’exposition aux pesticides et avec la survenue
d’exposition massive accidentelle [26-29]. Par ailleurs, les études
toxicologiques associées montrent un lien entre l’excès de cancer
et des valeurs élevées de 2,3,7,8-tétrachlorodibenzo-p-dioxine dans
le sang ou le tissu adipeux [26]. Elles constituent un net progrès
dans l’analyse du risque (cf. infra).
D’après Zahms et al. [30], dans les études cas-témoins par
localisations tumorales, un lien avec les pesticides peut être
retrouvé pour les lymphomes, sarcomes des tissus mous, cancers
hépatiques, cancers bronchiques et colorectaux (tableau 4)(
Tableau 4 ). Le lien entre
lymphomes non hodgkiniens et pesticides est le moins controversé. À
l’exception d’une seule [34], toutes les études cas-témoins
concluent à une association positive (tableau 5)( Tableau 5 )[31-39]. Il est difficile de
rattacher la survenue des lymphomes à un agent étiologique
particulier, mais les liens les plus forts sont observés pour les
herbicides acides phénoxyacétiques [31, 32]. Ces herbicides sont
parfois contaminés par des dérivés de dioxine, qui entraînent une
altération de l’immunité à médiation cellulaire. Ils ont un
tropisme particulier pour le système lymphatique [30]. De même, le
lien entre leucémies à tricholeucocytes et pesticides est bien
argumenté [4, 7, 30].
Le lien entre sarcome des tissus mous et pesticides est moins
bien établi. Les études sont plus difficiles à interpréter étant
donné la multiplicité des types histologiques et des localisations
anatomiques [40]. Toutefois, de nombreuses études retrouvent une
association significative avec les chlorophénols ou les herbicides
acides phénoxyacétiques (tableau 6)( Tableau 6 )[41-48]. Une étude montre
clairement un effet de la durée d’exposition [45].
Mais, l’interprétation des études cas-témoins doit rester
prudente, en raison de leurs biais intrinsèques, notamment biais de
sélection (des cas et des témoins) et biais de mémorisation.
Tableau 3 Études de cohorte portant sur les
ouvriers de l’industrie de production des pesticides
|
Études
|
Principaux résultats
|
- Fingerhut, et al. [26]
- Cohorte prospective
- 5 172 sujets
- Suivis de 1942 à 1987
- 12 sites industriels différents (USA)
- Exposition globale aux produits phytosanitaires
|
- Sur la cohorte globale :
- Pas d’excès de mortalité par cancer
- Excès non significatif de STM (SMR 338 [IC-95 % =
92-862])
- Sur la cohorte de sujets exposés plus de
20 ans :
- Surmortalité globale par cancer (SMR 146 [121-176])
- Surmortalité par STM (SMR 922 [190-2695])
- Surmortalité par cancer de l’arbre respiratoire (SMR 142
[103-192])
|
- Mantz et al. [27]
- Cohorte prospective
- 1 583 sujets
- Suivis de 1952 à 1985
- Allemagne
- Production de différents herbicides
|
- Excès de cas de cancer (SMR 124 [100-152])
- Excès de cas de cancer si exposition > 20 ans (SMR 187
[111-295])
- Excès de décès par cancer bronchique (SMR 167 [109-244])
- Excès de décès par hémopathies malignes (SMR 265
[121-503])
|
- Hooiveld et al. [29]
- Cohorte historique
- Multiples pays
- 18390 sujets
- Employés entre 1955 et 1990
- Industrie des phytosanitaires
|
- Pas d’excès de décès par cancer
- Excès non significatif de décès par STM (SMR 196 [53-502])
|
- Saracci et al. [28]
- Cohorte historique
- Pays-bas
- Production de phénoxy-herbicides et de chlorophénols
- 1 167 sujets
- Employés entre 1955 et 1985
|
- Augmentation du risque de décès par cancer (SMR 150
[110-190])
- Notamment cancers du rein et des voies urinaires
|
Tableau 4 Associations entre pesticides et cancers
rapportées dans les études épidémiologiques
|
Cancers
|
Pesticides arsenicaux
|
Insecticides organo-chlorés
|
Insecticides organo-phosphorés
|
Herbicides acides phénoxy-acétiques
|
|
Poumon
|
+
|
+
|
+
|
+
|
|
Cavum
|
|
|
|
+
|
|
Peau
|
+
|
+
|
|
|
|
Prostate
|
|
|
|
+
|
|
Sein
|
|
|
|
+
|
|
Estomac
|
|
|
|
+
|
|
Pancréas
|
|
+
|
|
|
|
Foie
|
|
+
|
|
|
|
Neuroblastomes
|
|
+
|
|
|
|
Sarcomes des tissus mous
|
|
+
|
|
+
|
|
Lymphomes non hodgkiniens
|
+
|
+
|
+
|
+
|
|
Maladie de Hodgkin
|
|
|
|
+
|
|
« Leucémies »
|
|
+
|
+
|
|
|
Leucémie à tricholeucocytes
|
|
|
+
|
+
|
|
Myélome
|
|
|
|
+
|
Tableau 5 Études cas-témoins analysant le lien
entre pesticides et lymphomes malins non hodgkiniens
|
Étude
|
Expositions ou activités
|
Odd ratio [IC-95 %]
|
|
Persson, et al. 1989 [31]
|
Acides phénoxyacétiques
|
4,9 [1,3-18]
|
|
Hardell, et al. 1994 [32]
|
Acides phénoxyacétiques
|
5,5 [2,7-11]
|
|
Hardell, et al. 1994 [32]
|
Chlorophénols
|
4,8 [2,7-8,8]
|
|
Amadori, et al. 1995 [33]
|
Élevage
|
2,2 [1,2-4,3]
|
|
Garabedian, et al. 1999 [34]
|
Chlorophénoles
|
1,5 [0,9-2,6]
|
|
Zheng, et al. 2001 [35]
|
Carbamates
|
1,5 [1,1-2,0]
|
|
Fabbro-Peray, et al. 2001 [36]
|
Agriculture
|
1,5 [1,0-1,6]
|
|
Mao, et al. 2000 [37]
|
Pesticides
|
1,3 [1,0-1,6]
|
|
De Roos, et al. 2003 [38]
|
Triazine et alachlore
|
2,1 [1,1-3,9]
|
|
De Roos, et al. 2003 [38]
|
Triazine et insecticides (diazinon)
|
3,9 [1,7-8,8]
|
|
Kato, et al. 2004 [39]
|
Pesticides
|
2,7 [1,4-5,4]
|
Tableau 6 Études cas-témoins analysant le lien
entre pesticides et sarcomes des tissus mous
|
Étude
|
Expositions ou activités
|
Odd ratio [IC95 %]
|
|
Hardell, et al. 1979 [41]
|
Chlorophénols et acides phénoxyacétiques
|
6,6 [ND]
|
|
Vineis, et al. 1986 [42]
|
Acides phénoxyacétiques
|
2,7 [0,6-12,4]
|
|
Woods, et al. 1987 [43]
|
Chlorophénols et acides phénoxyacétiques
|
Pas d’association
|
|
Hoppin, et al. 1999 [44]
|
Herbicides (pour les histiocytomes fibromes malins)
|
2,9 [1,1-7,3]
|
|
Hoppin, et al. 1998 [45]
|
- Chlorophénols
- Chlorophénols > 5 ans
- Chlorophénols > 10 ans
|
- 1,8 [1,1-2,9]
- 5,2 [2,1-13,1]
- 7,8 [2,5-24,7]
|
|
Kogenivas, et al. 1995 [46]
|
Acides phénoxyacétiques
|
10,3 [1,2-91]
|
|
Smith, et al. 1992 [47]
|
Chlorophénols et acides phénoxyacétiques
|
Pas d’association
|
|
Wingren, et al. 1990 [48]
|
Jardiniers
|
4,1 [1-14]
|
Exposition environnementale aux pesticides
Les données concernant l’exposition environnementale sont moins
nombreuses. L’étude la plus probante a été réalisée en Finlande.
Deux cohortes historiques de population ont été comparées. Une
cohorte se caractérise par une exposition indirecte aux pesticides
via la contamination de la nappe phréatique. Les chlorophénols sont
utilisés ici par l’industrie piscicole. Par rapport à la population
témoin, les sujets exposés présentent des risques relatifs
significativement élevés de sarcomes de tissus mous (RR = 8,9 [1,
8-44, 8], 8 cas observés) et de lymphomes non hodgkiniens (RR = 2,8
[1, 4-6], 7 cas observés). Par ailleurs, les auteurs identifient
des facteurs de risque différents pour les deux pathologies :
boire l’eau courante pour les sarcomes et consommer les poissons
locaux pour les lymphomes [49]. Dans une étude italienne, vivre à
proximité d’exploitations agricoles (rizières) n’est pas associé à
une augmentation du risque de lymphomes ; en revanche, y
travailler est associé à une augmentation significative du risque
de lymphome [50].
Les données concernant la contamination alimentaire par les
herbicides sont peu nombreuses. La contamination alimentaire semble
surestimée par le grand public, alors que la contamination de l’eau
courante semble sous-estimée [49, 51].
De nombreuses études ont porté sur le lien entre exposition aux
pesticides et cancer du sein, notamment sur la base de l’effet
œstrogénique des pesticides organochlorés. Actuellement, les études
écologiques exploratoires [52, 53] ne mettent pas en évidence de
relation entre le fait de vivre à proximité d’une installation
agricole et la survenue de cancer du sein. De même, il n’y a pas de
lien établi entre la consommation de produits laitiers et la
survenue de cancer du sein [54].
Certaines expositions environnementales peuvent être
accidentelles et massives. Ainsi, le suivi de la population exposée
à la catastrophe industrielle de Seveso montre une augmentation
significative de risque de sarcomes des tissus mous [55].
Enfin, de nombreuses études mettent en évidence un lien entre
cancer de l’enfant et exposition des parents aux pesticides. On
note une augmentation du risque de cancers (leucémies, tumeurs du
système nerveux central, lymphomes, sarcomes des tissus mous) parmi
les enfants d’agriculteurs [23-25]. Le risque semble surtout
corrélé à l’exposition parentale aux pesticides avant et pendant la
grossesse [23, 24]. Par exemple, le risque relatif de
néphroblastome est de 3 quand le père est exposé aux pesticides et
de 128 quand la mère est exposée [24]. Dans l’étude de Hum et al.
[56], le risque de cancer chez l’enfant est augmenté en cas de
naissance en milieu rural. À titre d’exemple, le tableau 7(
Tableau 7 ) reprend les données
concernant l’association tumeur cérébrale de l’enfant et résidence
à la ferme ; l’association semble plus clairement étayée pour
les tumeurs de type PNET (peripheral neuro-ectodermal tumour)
que pour les astrocytomes [57-59].
Tableau 7 Études cas-témoins explorant le lien
entre résidence de l’enfant en milieu agricole et tumeurs
cérébrales de l’enfant
|
Étude
|
Exposition et pathologie étudiées
|
OR [IC95 %]
|
|
Mère résidant à la ferme
|
|
|
- et astrocytome de l’enfant
|
0,5 [0,1-1,8]
|
|
- et PNET cérébral de l’enfant
|
3,7 [0,8-24]
|
|
Enfant résidant à la ferme
|
|
|
- et astrocytome de l’enfant
|
0,4 [0,1-1,6]
|
|
- et PNET cérébral de l’enfant
|
5,0 [1,1-47]
|
|
Mère résidant à la ferme et toutes tumeurs cérébrales de
l’enfant
|
2,5 [0,4-16]
|
|
Enfant résidant à la ferme et toutes tumeurs cérébrales de
l’enfant
|
6,7 [1-21]
|
|
Mère résidant à la ferme et toutes tumeurs cérébrales de
l’enfant
|
1,6 [0,9-2,9]
|
|
Mère participant aux travaux d’élevage et toutes tumeurs cérébrales
de l’enfant
|
7,4 [0,9-64]
|
|
Enfant résidant à la ferme
|
|
|
- et astrocytome
|
1,5 [0,9-2,6]
|
|
- et PNET
|
3,9 [1-13]
|
En pratique
Penser à la démarche de reconnaissance en pathologie
professionnelle
Pour chaque patient atteint de cancer pris en charge, il faut
garder à l’esprit la possibilité d’une étiologie professionnelle.
La reconnaissance en tant que maladie professionnelle présente un
intérêt individuel évident mais surtout collectif (meilleure
connaissance étiologique, prise de conscience en milieu
professionnel, amélioration de la prévention). En ce qui concerne
l’exposition aux pesticides, actuellement 3 des 20 tableaux établis
permettent de reconnaître un cancer au titre de maladie
professionnelle, les angiosarcomes du foie (tableau 20D), les
cancers bronchopulmonaires (tableau 20 bis) et les cancers
cutanés (tableau 20), tous trois associés à l’exposition à
l’arsenic. L’arsenic entrait autrefois dans la fabrication des
pesticides. Son utilisation a nettement diminué avec le
développement des herbicides acides phénoxyacétiques. Dans les
autres situations, il faut recourir à une démarche d’indemnisation
« hors tableaux », notamment si le cancer est
« essentiellement et directement causé par le travail habituel
de la victime et qu’il entraîne le décès de celle-ci ou une
incapacité permanente d’un taux au moins égal à un pourcentage
déterminé (25 %) ». Le dossier doit être étayé
scientifiquement. Ces démarches restent rares (environ 5 000 à
20 000 cas incidents de cancer sont liés à une cause
professionnelle) ; ainsi en 2001, seulement 1 500 patients
atteints de cancer ont été reconnus et indemnisés en maladie
professionnelle dans le régime général de la Sécurité sociale, dont
la majorité après exposition à l’amiante (785 cancers
bronchopulmonaires et 364 tumeurs pleurales liées à l’amiante).
Surveiller les populations à risque
Au regard des risques encourus, il paraît légitime de proposer une
surveillance des populations exposées. Ainsi la Mutuelle santé
agricole a créé en 1997 en Indre-et-Loire et dans la Sartre, puis
étendu à l’ensemble du territoire français le Réseau de
toxicovigilance agricole, dont l’objectif est d’améliorer le
signalement des effets indésirables liés à l’utilisation des
pesticides. Actuellement, les données collectées ne concernent que
les effets aigus.
Renforcement de la législation
Depuis 2002, les produits les plus toxiques sont éliminés avec
interdiction d’utiliser des dérivés arsenicaux et du captafol.
Conclusion et perspectives
Les données concernant l’association entre cancers et pesticides
sont nombreuses mais d’interprétation délicate. Le lien entre
lymphomes non hodgkiniens et herbicides acides phénoxyacétiques
semble bien étayé. De multiples études mettent en évidence un lien
entre exposition professionnelle des parents aux pesticides et
cancer de l’enfant. Les dérivés arsenicaux, actuellement interdits,
sont clairement carcinogènes chez l’homme ; et les cancers de
la peau, du foie ou bronchopulmonaires qui leur sont associés
donnent lieu à une reconnaissance au titre de maladie
professionnelle. Dans les autres situations, les données
épidémiologiques ne sont pas convaincantes. Cela est
essentiellement lié à la difficulté d’évaluer l’exposition. Pour
cela, des études toxicologiques complémentaires aux investigations
épidémiologiques seront nécessaires. Ces approches permettront
certainement de mettre en évidence une relation dose-effet,
argument fondamental en faveur du caractère carcinogène d’une
substance. Des études récentes ont ainsi mis en évidence la
présence chez 80 % de la population belge de taux sanguins
significatifs des pesticides organochlorés [60], et d’une
accumulation de pesticides dans les tissus adipeux de sujets
atteints de cancer (cancer du sein ou lymphome) [61, 62]. Les taux
sanguins semblent corrélés à l’accumulation tissulaire [61]. Enfin,
on retrouve des anomalies cytogénétiques de manière récurrente chez
les sujets exposés professionnellement aux pesticides [63]. Des
tests sanguins pourraient donc affiner l’évaluation du niveau
d’exposition aux pesticides dans les études épidémiologiques à
venir.
Par ailleurs, l’évaluation du potentiel carcinogène des
substances utilisées se poursuit. La toxicologie moderne développe
des tests plus pertinents que le suivi pendant 2 ans des
rongeurs exposés aux carcinogènes potentiels [6, 9].
Enfin, le cancérologue doit évoquer la possibilité d’une
étiologie professionnelle, inciter à une démarche d’expertise, de
reconnaissance « hors tableaux ». C’est par
l’accumulation de tels cas que se construiront les tableaux à venir
permettant une reconnaissance au titre de maladie
professionnelle.
Remerciements
L’auteur remercie Jeannine Hapka, dont l’aide a été indispensable
pour réunir la bibliographie, et Amélie Lansiaux pour sa relecture
attentive.
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