John Libbey Eurotext

Médecine

La crise de confiance : exemple de la grippe Volume 13, numéro 3, Mars 2017

Illustrations

  • Figure 1
  • Figure 2

Tout ce qui est excessif est insignifiant

Talleyrand

La crise de confiance dans les vaccins est une réalité mondiale dont la France est le leader parmi les pays développés. Cette très inquiétante disposition trouve son origine dans des facteurs multiples comme la raréfaction de certaines maladies, pourtant souvent due à la vaccination, des polémiques entretenues par des chapelles qui ont avec le web une importante caisse de résonnance. Si ces raisons éventuelles sont vraies pour tous les pays développés, il en est d’autres plus spécifiquement hexagonales, comme les actions entreprises autour de la vaccination antigrippale. Il semble échapper encore à beaucoup que nos patients ont de plus en plus une connaissance médicale poussée, l’accès à de nombreuses données, et veulent légitimement participer à la décision de santé qui les concerne, partagée avec leur médecin.

Patients et médecins sont soumis aux sources d’information de la presse grand-public, mais aussi de la communication scientifique. Ils reçoivent et vont chercher sur internet les informations dont ils ont besoin, pour participer aux décisions de soins. Qu’apprennent-ils sur la grippe ? C’est une maladie fréquente, saisonnière, le plus souvent bénigne, mais pouvant parfois se compliquer d’une issue mortelle. Est-ce fréquent, le risque est-il important ? Certainement répond la communication grand public.

Le Journal des femmes nous dit que la grippe provoque en France environ entre 1 500 et 5 000 décès chaque année [1].

Un peu moins net, le Haut conseil de santé publique annonce 2 à 8 millions de personnes en France touchées chaque année par la grippe, entraînant le décès de plusieurs milliers de personnes, essentiellement des personnes très âgées [2].

La communication de l’Assurance-Maladie est plus précise, avec 9 000 décès dus à la grippe chaque année chez les plus de 65 ans (figure 1).

 

Pour l’Institut National de Veille Sanitaire, c’est environ 4 000 à 6 000 décès en moyenne par an [3].

Arrêtons là ces quelques exemples qui ont en commun leur imprécision. Qu’en savons-nous exactement ?

Lors de son audition au Sénat le 19 mai 2010, Tom Jefferson, épidémiologiste, membre du réseau Cochrane Acute Respiratory Infections Group, déclare : «… on ne connaît pas le nombre de morts causés par la grippe saisonnière… » [4].Lors de l’épidémie H1N1 de 2009-10, années où l’on peut estimer la comptabilité la plus fiable, il y a eu 312 décès liés à la grippe enregistrés pendant la pandémie en France [5], pour une couverture vaccinale de la population de 7,9 % [6]. Entre 2000 et 2008, le nombre moyen de décès dus à la grippe est de 437 par an [5].

Pourquoi de telles différences ? Parce que l’on formule l’hypothèse que la grippe saisonnière est souvent le facteur déclenchant d’une décompensation pouvant conduire au décès, mais que les médecins certificateurs ne le mentionneraient pas comme circonstance initiale ayant conduit à la mort. On fait donc une modélisation complexe pour aboutir à un chiffre presque huit fois plus important que ceux des certificats de décès avec la mention grippe [5, 7].Cette approximation était-elle pertinente en 2010 quand le battage médiatique sur la grippe H1N1 avait certainement augmenté la vigilance des médecins certificateurs ? Si mathématique que soit ce joli mode de calcul, il manque pour le moins de rigueur…

Et le vaccin antigrippal, dans tout cela ? Il reste la seule méthode validée pour éviter une maladie fatigante, certainement à l’origine de centaines de décès. Mais malheureusement son efficacité est médiocre. Le CDC d’Atlanta, dans son point hebdomadaire du 22 février 2013 [8], estime à 56 % l’efficacité globale du vaccin en population (47 % pour le A (H3N2, 67 % pour les B) mais l’efficacité observée chez les personnes âgées de 65 ans et plus n’est pas significative (27 % avec un intervalle de confiance de – 31 %-59 %). La collaboration Cochrane ne dit pas autre chose [9] ajoutant : « La vaccination ne montre aucun effet appréciable sur le nombre de jours de travail perdus ou d’hospitalisation. »

Il n’en reste pas moins que le vaccin demeure un moyen de prévention acceptable compte tenu de la rareté des conséquences graves ou de la bénignité des effets secondaires.

Encore faut-il que le choix de faire ou ne pas faire, dans une décision partagée entre le médecin et son patient soit éclairé, aussi objectivement que possible. Et confondre l’information et la propagande laisse trop de place aux suspicieux, aux adeptes de la théorie du complot, aux irréductibles antivaccinaux. Que répondre à un patient qui dit qu’on lui ment, quand des chiffres soutenus par des organismes d’état colportent des données aussi fantaisistes que ceux exposés plus haut ?

La communication sur les vaccins est souvent désastreuse et place le médecin dans la plus inconfortable des situations, malgré notre adhésion massive au principe de la vaccination [10]. Dès lors, comment s’étonner que les patients de France soient au monde les plus méfiants envers la sécurité vaccinale [11].

Et pourtant, les médecins ont confiance dans la politique vaccinale, et les patients font confiance à leur médecin généraliste. Mais ce n’est pas le cas des autorités ministérielles. Deux grandes crises de confiance ont marqué la vaccination en France. La première lors de la généralisation du vaccin contre l’hépatite B, la seconde lors de la campagne de vaccination contre la grippe H1N1 en 2009-2010 (figure 2). Bien des explications peuvent être avancées, mais il y a un point commun entre ces deux campagnes vaccinales : elles ont évincé le médecin généraliste, niant ouvertement son rôle essentiel dans l’application des politiques de santé publique.

 

Des leçons en ont été tirées mais elles demeurent insuffisantes. Il est essentiel pour l’avenir d’avoir une communication rigoureuse et transparente. Il est indispensable que le médecin traitant, le médecin généraliste, soit en charge de la tenue du dossier de vaccinations des patients, avec une reconnaissance de son rôle de santé publique. Il est impératif de rendre cohérente la politique vaccinale. La confiance se perd facilement, elle est bien plus difficile à reconquérir.

Pour la pratique

  • La crise de confiance dans les vaccins est une réalité mondiale dont la France est le leader.
  • On ne connaît pas le nombre de morts causés par la grippe saisonnière : entre les 312 décès comptabilisés lors de la grippe H1N1 ou selon des modélisations plusieurs milliers de personnes essentiellement personnes âgées.
  • Malheureusement le vaccin antigrippal est d’une efficacité variable souvent médiocre en particulier chez la personne âgée, avec heureusement peu d’effets secondaires graves.
  • Lorsque l’on a évincé le médecin généraliste des campagnes de vaccination la confiance dans la politique vaccinale en a souffert.

Liens d’intérêts

l’auteur déclare les liens d’intérêts suivants : activité de conseil pour les laboratoires Sanofi-Pasteur-MSD. Activités de conseil pour le laboratoire Pfizer.