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L’infanticide. Portrait du phénomène à la lumière des écrits et de l’expérience clinique Volume 90, numéro 8, Octobre 2014

La mort d’un enfant aux mains d’un parent ou d’un proche provoque dans la population de vives émotions allant de l’incompréhension à la colère, générant un vif désir de représailles envers le parent meurtrier. Nous présentons dans cet article un aperçu des facteurs historiques, sociaux, cliniques et légaux de l’infanticide.

Définition

Le filicide est l’homicide d’un enfant commis par l’un ou l’autre de ses parents. L’infanticide fait partie de cette catégorie et l’âge de la victime le distingue. Un tel geste meurtrier commis par un parent pendant les premières 24 heures de vie de son bébé est appelé néonaticide [26]. Lorsque l’homicide survient pendant la première année de vie de l’enfant, on utilise le terme infanticide. Ces gestes surviennent rarement. Ils sont plus fréquemment commis par les mères [10].

Éléments historiques

Autrefois, les bébés non désirés ou handicapés étaient abandonnés au hasard de l’espoir d’une prise en charge par des passants [10]. La mythologie grecque contient nombre de tragédies où la mort d’enfants permet de résoudre des conflits qui trouvent leur source dans le monde pulsionnel parental. Rappelons par exemple les noms de Laïos et Jocaste qui ordonnèrent la mort d’Œdipe, Agamemnon qui obéit aux ordres d’Artémis qui lui réclamait sa fille Iphigénie, et Médée qui tua ses enfants pour se venger de Jason [13].

Au fil des siècles, la place de l’enfant s’est modifiée dans nos sociétés comme la perception de la féminité et de la maternité. Cet intérêt croissant que l’on portait aux enfants a entraîné un traitement judiciaire différent pour les femmes accusées d’avoir causé la mort de leur enfant [32]. Élizabeth Badinter dans son livre L’Amour en plus[2] cite les propos de J.-L. Vivès qui dénoncent avec ardeur la tendresse et la mollesse de l’éducation données par les mères aux xve et xvie siècles et les considère comme source de vices [1]. L’instinct maternel a été lui-même pris à parti comme en témoignent le placement d’enfants confiés à des nourrices et le meurtre d’enfants à des fins économiques. Vers la fin du xviiie siècle, le rôle maternel a été revalorisé et les femmes qui ne s’y conformaient pas furent considérées comme de mauvaises mères. Ainsi a commencé le règne de l’enfant et la revalorisation du rôle de la mère, le père étant encore davantage mis à l’écart. Il a cependant peu à peu retrouvé sa place au cours des quinze dernières années à la faveur des bouleversements sociaux qui ont profondément affecté les rôles respectifs des parents.

Statistiques

Depuis les 30 dernières années, le taux d’homicides au Canada a diminué [23]. De 2000 à 2010, le taux d’homicides dans la famille était plus élevé chez les enfants de moins d’un an. Au cours de cette période, la vaste majorité des homicides sur de jeunes enfants ont été commis par des parents. En effet, 98 % des victimes âgées de moins d’un an et 90 % des victimes de 1 à 3 ans ont été tués par leurs parents [29]. En 2012, les meurtres d’enfant de moins d’un an représentent moins de 1 % d’un total de 543 pertes de vie tous âges confondus [5]. Les données spécifiques concernant les meurtriers d’enfants de moins d’un an sont ténues. De façon générale, soulignons que 84 % des meurtres de nourrissons et d’enfants en bas âge sont commis par leur mère [31].

Profil des mères infanticides

Philip Resnick, un psychiatre américain, est une référence incontournable sur le sujet du filicide. En 1970, il publie une étude, basée sur une recension de la littérature scientifique, qui permet de préciser le terme néonaticide et de le différencier de l’infanticide. Ces premiers travaux ont été confirmés par d’autres études qui précisent que les mères ayant commis un tel délit contre leur nourrisson ont moins de 25 ans, sont immatures, célibataires et vivent souvent avec leurs parents. Elles sont sans emploi ou ne fréquentent pas l’école [7, 26]. Elles n’ont pas recours aux services de santé et n’ont donc pas accès aux soins prénataux. Elles ne sont plus en contact avec le père de l’enfant. Elles n’ont habituellement pas d’histoire de maladie mentale au moment de l’homicide et pas d’antécédents de même nature [11, 15, 22]. Les caractéristiques communes sont une grossesse non désirée, cachée, un accouchement sans aucune aide dans l’isolement.

Celles qui ont tué leur enfant dans sa première année de vie, en utilisant une arme ou non, sont âgées de plus de 25 ans. Elles sont souvent mariées et elles ont souvent une scolarité plus avancée [16, 18, 24, 26].

Parmi les études consultées pour rédiger le présent article, la maladie mentale d’intensité suffisante pour conduire à un verdict de non-responsabilité criminelle pour cause de troubles mentaux est peu évoquée. Il en est de même des états post-partum liés à des fluctuations hormonales extrêmes. Peu de littérature scientifique soutient l’idée qu’ils jouent un rôle significatif dans le développement de maladie à caractère psychotique ou affective. Le déni ou la dissimulation font partie du tableau clinique de ces mères pendant leur grossesse, l’échec de ces mécanismes se concrétisant lors de l’accouchement [9]. Les proches de la mère néonaticide n’ont souvent pas réalisé qu’elle était enceinte. Ils sont sidérés par les accusations portées contre la jeune femme, mais font tout ce qu’ils peuvent pour la soutenir. Ils se remettent parfois davantage en question face à cette grossesse passée sous silence que la mère elle-même. Ils se sentent coupables de ne rien avoir constaté.

Victimes

La majorité des enfants tués dans les premières 24 heures après leur naissance l’ont été à domicile [25]. Le nouveau-né meurt par suffocation, strangulation ou noyade [22]. Le nouveau-né, 2enfant d’une mère de moins de 19 ans, est plus à risque d’homicide [30].

Les bébés masculins, victimes d’homicides, sont en plus forte majorité dans les pays industrialisés [3, 6, 20].

Classification

Plusieurs auteurs ont proposé une classification. Celle de Resnick [26], premier auteur à s’être penché sur cette question, mérite d’être soulignée :

  • meurtre pour des motifs altruistes ;
  • meurtre lors d’un épisode psychotique ;
  • meurtre d’un enfant non désiré ;
  • meurtre accidentel dans un contexte d’abus physique ;
  • meurtre de représailles contre le père ;
  • néonaticide.

D’autres auteurs ont aussi soumis une classification dans laquelle des éléments psychopathologiques ou motivationnels sont inclus [8, 14, 21, 28]. La classification la plus citée demeure toutefois celle de Resnick.

Éléments légaux

Dans les cas d’infanticide, une défense spécifique peut être utilisée selon le Code criminel canadien, qui s’inspire grandement du droit britannique. On y a recours si l’avocat de l’accusée décide de ne pas invoquer la défense de non-responsabilité criminelle pour cause de troubles mentaux. La défense d’infanticide suppose que les suites de l’accouchement ou de l’allaitement causent des changements hormonaux chez la parturiente, ce qui modifie son état mental et l’amène à poser des gestes homicides. Cependant, les études concernant les diverses pathologies évoquées en post-partum ont jusqu’à présent démontré que ces conditions sont attribuables à d’autres facteurs que ceux liés à la biologie [12]. Il faut par exemple tenir compte de la personnalité de la mère, de la disponibilité et de la qualité de son réseau de soutien, de sa capacité d’aller chercher de l’aide dans les périodes difficiles, de sa maturité et des limites de son adaptation lors de pertes ou de tensions relationnelles significatives. Au Canada, la sentence encourue pour les femmes trouvées coupables d’infanticide est moins sévère que si elles étaient reconnues coupables de meurtre, avec une peine maximale de 5 ans d’emprisonnement.

L’autre possibilité est une défense de non-responsabilité criminelle en invoquant l’état mental de l’accusée au moment du délit qui l’empêchait d’apprécier la nature et les conséquences de ses gestes ou de différencier le bien du mal. Si elle est reconnue non criminellement responsable, la patiente est généralement hospitalisée, avec ou sans possibilité de sorties, puis elle fera l’objet d’un processus de réinsertion sociale qui lui donne de plus en plus de liberté en fonction du niveau de risque qu’elle représente pour son entourage. Elle pourra ultérieurement être libérée inconditionnellement.

Dimensions cliniques

Coutanceau souligne que la réalité de l’infanticide est particulière en ce sens que la situation (soit une grossesse non investie) est « la clé de ce qui se joue à l’accouchement… », plutôt que la personnalité de la mère en soi.

Selon cet auteur, « il existe un aspect passif avec un repliement sur soi, une dimension phobique dans le rapport à l’autre ou au monde. Chez d’autres femmes, il existe un mal-être face au corps et une méconnaissance des réalités physiologiques de la féminité. Des suites de la conception, découle une réalité physiologique, soit de la grossesse qui est tenue secrète à l’entourage ou même au monde médical, il y a un non-investissement psychique de la grossesse et non pas uniquement un déni. Il en résulte le développement d’un enfant non investi consciemment et affectivement comme un enfant à naître ».

Le déni de grossesse est assez bien connu des gynécologues. Certaines femmes ne sont conscientes de leur grossesse que tardivement (entre 4 et 6 mois). Elles apprennent alors avec stupéfaction qu’elles sont enceintes, et ce, depuis plusieurs mois. Coutanceau souligne que « …dans trois quarts des néonaticides que nous avons examinés dans notre carrière, les femmes ont dit être conscientes d’être enceintes, qu’elles y pensaient de temps en temps, avant de l’évacuer. Il s’agit donc d’une conscience discontinue de la réalité physiologique de la grossesse. » [7].

Les études sociodémographiques effectuées auprès de populations de parents ayant tué l’un de leurs enfants démontrent qu’il s’agit généralement de personnes séparées, vivant seules avec leurs enfants [4]. Dans le cas des infanticides, la peur de la réaction du milieu peut contribuer à percevoir le geste violent comme étant la seule solution envisageable lorsque les stresseurs psychosociaux sont perçus comme étant insurmontables.

Les gestes infanticides peuvent être la conséquence d’un épisode dépressif à caractère altruiste. Le parent est convaincu qu’un sort terrible guette son enfant, qu’il doit le défendre à tout prix; la mort devient alors la seule façon de le sauver.

Chez le parent suicidaire, la crainte d’abandonner l’enfant peut donner lieu à un projet suicidaire élargi. Dans cette situation, le parent s’identifie fortement à son enfant et devient convaincu qu’il connaîtra les mêmes déboires que lui. Le parent croit alors que son enfant ne pourrait être protégé adéquatement que par lui. L’homicide altruiste et le plan suicidaire élargi sont l’aboutissement de contextes psychopathologiques qui seront décrits à la section suivante [19].

Romano décrit d’autres caractéristiques cliniques de ces mères, soit une personnalité colorée par une dimension névrotique avec aspect abandonnique, présence d’immaturité, d’un fond anxieux, d’un doute sur elle-même et d’un manque d’assurance [27]. Une rupture amoureuse et une identité fragile sont un terreau fertile pour des gestes homicides. L’existence même d’un parent infanticide se définit en lien avec sa vie de couple, son union, sa famille. « L’éclatement souvent imposé par l’autre au moment d’une rupture amène un contexte dépressif avec idées suicidaires, d’intensité marquée, qui peut éclore en dépression mélancolique. »

Évolution après le délit

Immédiatement après l’homicide, lorsque celui-ci fait partie d’un plan suicidaire élargi, deux types de réactions peuvent être identifiées : certains sujets vont mettre à exécution leur projet suicidaire avec plus ou moins de succès, selon la létalité du geste posé, d’autres vont remettre leur projet suicidaire à plus tard devant la mort de leur enfant. Parfois, ils vont chercher activement un soutien afin de tenter de sauver l’enfant, sans succès, celui-ci étant déjà mort ou atteint de blessures mortelles. Dans ce type de situation, la plupart des parents homicides ne tentent pas de fuir avant l’arrivée des policiers.

Lorsque l’homicide survient pour d’autres motifs, il est possible d’identifier des réactions tels le déni ou l’amnésie ou, plus rarement, les faux témoignages de rapt d’enfant. Après un interrogatoire rigoureux du parent suspect par les policiers, il est généralement possible de retrouver les informations nécessaires pour entamer les procédures légales.

Généralement, les membres de la famille s’unissent autour du parent meurtrier. La plupart cherchent une explication du geste homicide qui pourrait atténuer la responsabilité du parent en cause. Ils sont présents dès que les visites sont permises. Ils lui fournissent du soutien et font des démarches concrètes pour appuyer sa défense. L’attitude de l’autre parent de l’enfant est beaucoup plus ambivalente, en particulier si le couple était séparé au moment de l’homicide.

L’enfant n’ayant pas été l’objet d’un investissement psychique, il est peu fréquent que le parent infanticide ait d’emblée des réactions émotives marquées. Lorsqu’au contraire, il y a apparition d’une souffrance telle qu’elle requiert une hospitalisation en psychiatrie, le traitement vise à la stabilisation du fonctionnement du parent accusé de meurtre, afin qu’il puisse faire face à son procès.

Le procès lui-même est susceptible de générer beaucoup d’angoisse de par les craintes liées à son issue, mais aussi de par l’évocation répétée du délit et de son contexte. À cette période, le parent accusé de meurtre est surtout préoccupé par son dossier judiciaire. Il n’est pas disponible pour un travail de deuil intensif. Celui-ci est remis à plus tard, en décalage avec les réactions de la famille qui vit la perte au quotidien. Suite au verdict, une phase de soulagement s’installe, accompagnée d’une reprise du déni qui se traduit par la banalisation des symptômes dépressifs persistants, par la fuite en avant et par une très faible disponibilité pour l’introspection. Cette période de déni est de durée variable, selon la capacité du sujet à examiner les sentiments de culpabilité face à la mort de l’enfant. Le deuil, vécu dans un premier temps comme la réaction face à la mort de l’enfant, prend désormais une intensité jusqu’alors non éprouvée, le parent étant confronté au fait qu’il en est lui-même responsable.

Le travail de deuil est peu susceptible d’être fait dans le cas d’un néonaticide de par le manque d’investissement de la mère, à moins que cette expérience et le traitement judiciaire de celle-ci servent d’ancrage à la construction d’une capacité d’élaboration psychique inexistante au départ. Cependant dans le cas d’un infanticide, le travail de deuil suit les étapes décrites par Kublër-Ross [17], mais de façon plus lente et compliquée. Alors que les premiers mois qui suivent la détermination du verdict et de la sentence sont plus paisibles, grâce à la protection opérée par le déni, la réalité vient ensuite effriter cette défense qui protège le parent contre la dépression et le désespoir. Seul un travail de réparation intrapsychique est possible, l’objet extérieur ayant été détruit par le parent, responsable de cette perte qu’il parvient mal à assumer.

Il n’est pas rare que le parent désire avoir un nouvel enfant. Le thérapeute doit alors saisir les enjeux sous-jacents, selon la maturité et la souplesse des défenses du parent. En effet, il devient alors essentiel de déterminer si le conflit qui a généré le geste est endigué ou modifié, afin d’évaluer le risque pour l’enfant à venir. La possibilité d’une récidive est une source d’inquiétude chez le thérapeute. Elle ne trouve son apaisement que dans le suivi à long terme où la parole et l’élaboration psychique sont favorisées par rapport à l’agir.

Dans l’hypothèse où le meurtre du nouveau-né ou du bébé de moins d’un an passe inaperçu, il est plausible de penser que la récidive est possible, sauf si la mère est capable d’un travail d’élaboration suite aux gestes meurtriers.

Conclusion

La compréhension des aspects dynamiques sera au cœur du processus thérapeutique auprès des mères homicides. Dépendamment de l’âge de l’enfant victime, le niveau d’élaboration psychique est différent.

Pour les néonaticides, il n’y a pas d’élaboration. L’accouchement amène une crise psychique car le déni n’est plus possible. La répétition est concevable suite à un manque d’élaboration psychique, la compulsion servant à la résolution du conflit.

Pour les infanticides, l’évolution à moyen terme est marquée par des périodes de crise avec réapparition d’un tableau dépressif. Le risque suicidaire devient alors omniprésent, encore plus si l’homicide s’est déroulé dans un contexte de suicide élargi. La qualité du soutien familial et thérapeutique est l’un des facteurs pronostiques favorables. L’enfant perdu gardera toujours sa place dans la vie du parent infanticide, même si elle n’est pas perceptible d’emblée pour l’observateur.

Liens d’intérêts

les auteures déclarent ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec l’article.