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La théorie de la dégénérescence de Bénédict‐Augustin Morel (1809‐1873) : inspirateurs et thuriféraires Volume 80, numéro 1, Janvier 2004

Auteur(s) : Joëlle Haupert1, Yves De Smet2, Jean-Marie Spautz3

1 Médicin assistant, candidat spécialiste en psychiatrie
2 Neuropsychiatre, médicin chef de service neuropsychiatrie gériatrique
3 Psychiatre médicin-directeur
Centre hospitalier neuropsychiatrique, BP 111, avenue des Alliés 17, L-9002 Ettelbruck (Grand-Duché de Luxembourg). E-mail : yves.desmet@chnp.lu  

Rubrique dirigée par J. Chazaud et J. Postel

« La “philanthropie” des aliénistes est à réaffirmer » [19]

L’histoire de la psychiatrie est, à la charnière des xixe et xxe siècles, marquée par la confrontation épistémologique entre les écoles allemande et française. Les aliénistes reprochent aux Nervenärzte l’empirisme et le pluralisme de la taxinomie de Kraepelin, fondée sur le seul critère diachronique d’évolution des maladies mentales et faisant fi de tout souci étiologique ou psychopathologique. Ils lui opposent une nosologie moniste, fondée sur une étiopathogénie synchronique commune à toutes ces affections, la très rationnelle théorie de la dégénérescence (TD) de Morel. « Aucune théorie de la maladie mentale n’a connu une aussi grande popularité au xixe siècle que celle de la dégénérescence » [12]. Et pourtant, la TD est aujourd’hui présentée comme une théorie-caméléon, ayant surtout permis à la gent psychiatrique de France, déjà marginalisée au xixe siècle, de se conformer au mieux à l’idéologie politique et scientifique mouvante de son temps [10-12]. Mais l’importance de l’œuvre de Morel dépasse de loin la simple paternité d’une théorie éclectique obsolète qui soutient le rôle d’une « dégénérescence héréditaire », à l’origine de toutes les affections mentales. Sa pensée imprègne encore aujourd’hui nos idées sur la nature et les « stigmates » de la maladie mentale, l’origine acquise ou innée de l’intelligence, les rapports entre folie et génie ou art, l’innocence de l’épileptique, la responsabilité du criminel, l’atavisme ou l’eugénisme [18, 22].

Gavroche, carabin, anthropologue

Selon Pichot [30], « la biographie de l’enfance et de l’adolescence de Morel explique bien des aspects de son œuvre ». Morel naît à Vienne le 22 novembre 1809 [7]. Son père, officier d’intendance des armées impériales qui ont pris la ville le 13 mai, ne s’occupera pas de son fils. On ignore tout de sa mère. Fin 1813, c’est la retraite d’Allemagne. À la Toussaint, Napoléon repasse le Rhin et se replie sur Paris. Au passage, Morel, qui va avoir 4 ans, est confié à l’abbé Dupont, directeur d’une maison d’éducation à Luxembourg, alors chef-lieu du département des Forêts – et à sa servante Marianne, dont Morel dira plus tard qu’elle a été sa vraie mère [7]. Bientôt orphelin, Morel reste à la charge de ses « parents adoptifs », qui l’emmènent avec eux, après la chute de l’Empire, à Saint-Dié, dans les Vosges. « Ces vicissitudes lui vaudront au moins une maîtrise parfaite de la langue allemande » [30]. Ce parfait bilinguisme est un facteur essentiel de la vie de Morel, qui deviendra en fait aliéniste parce qu’un maître, J.-P. Falret en l’occurrence, cherchait un traducteur pour aborder la « psychiatrie tique » allemande [33]. L’autre aspect fondamental de l’œuvre de Morel est son caractère profondément religieux et caritatif. La TD est en effet l’œuvre d’un homme fort pieux et « répond en fait à des préoccupations de médecine sociale beaucoup plus ouvertes que la théorie ultérieure des dégénérés de Magnan à laquelle on tend à l’assimiler » [31], et bien plus charitable envers les affligés d’une maladie mentale que le « traitement moral » de ses prédécesseurs. C’est donc faire au seul Morel un véritable procès d’intention que d’écrire que, si « la compassion a été l’attitude constante du mouvement aliéniste, après Morel et Magnan, lorsque les notions de dégénérescence et de constitution auront mis au premier plan une "perversité" du malade mental, la psychiatrie s’orientera vers une sorte de racisme antifou » [28].

Nanti de ses réminiscences et « de la fantaisie et de l’indépendance frondeuse » qui le caractérise [31] (ce qui lui vaudra son renvoi du séminaire pour des idées « libertaires » [4]), Morel, un temps précepteur puis journaliste, entame en 1831 l’étude de la médecine à Paris. Il y vit difficilement, se lie d’amitié avec Lasègue et Claude Bernard, soutient en 1839 (il a 30 ans !) sa thèse, Questions sur les diverses branches des sciences médicales. Il s’initie ensuite à l’« histoire naturelle », lit Buffon et Cuvier, suit au Muséum les cours d’anatomie et d’embryologie comparées de Blainville et de Geoffroy Saint-Hilaire. À leur suite, il admet la théorie de l’unité de composition organique de toutes les créatures de Dieu, principe unitaire lamarckien transposé par Balzac dans La comédie humaine, comparaison entre l’humanité et l’animalité, théorie qui intègre l’anthropologie ou science de l’homme à la biologie générale. Ainsi, tous les organismes vivants sont soumis au même plan général, transformé au cours des âges par l’environnement ; ils descendent tous d’une même espèce souche primitive unique, progressivement modifiée et diversifiée par les multiples variations de son développement. Morel adhère ainsi au transformisme de Lamarck. La chose, en soi, est remarquable. Le lamarckisme, en effet, contraire à l’interprétation littérale de la Genèse, a été totalement discrédité par le puissant Cuvier, baron et pair de France sous la Restauration (1815-1830) [34]. Comment le très chrétien Morel peut-il dès lors se rallier à une telle hérésie, honnie des bien-pensants ?

L’abolition, aux Pays-Bas autrichiens, par Marie-Thérèse, de l’ordre des Jésuites en 1773 avait permis de remplacer leurs collèges par des établissements prônant l’étude des sciences et de l’histoire. Pour imposer cette réforme scientifique, l’impératrice avait fondé à Bruxelles en 1772 l’Académie des sciences, des lettres et des beaux-arts, dirigée par Needham. Celui-ci avait développé, dans ses Recherches physiques et métaphysiques sur la nature et la religion, parues en 1769, un créationnisme évolutionniste hérité de saint Augustin [35], qui lui avait valu une vive polémique avec l’anticlérical et fixiste Voltaire. L’abbé Dupont aurait-il enseigné à Morel ces idées transformistes (« libertaires » ?), officialisées au Luxembourg au temps du despotisme éclairé ?

Dans son Système analytique des connaissances positives de l’homme (1820), Lamarck expose aussi ses conceptions sociales : l’homme étant un être naturel, la sociologie doit relever de la biologie, d’autant que la société engendre et amplifie les inégalités naturelles autant que sociales. Et Lamarck d’accuser le paupérisme urbain, où les hommes sont « resserrés dans des lieux malsains, ne respirant qu’un air vicié, irrégulièrement et mal nourris, se livrant à toutes sortes d’excès lorsqu’ils en trouvent l’occasion », et sujets à des maladies « en quelque sorte endémiques », qui se perpétuent « chez eux par la génération » [36].

Morel étudie aussi la philosophie conservatrice de Bonald, défenseur de la monarchie et de la religion, dont les œuvres complètes sont publiées en 1840. Bonald croit à la « dégénérescence », sous l’effet des vices et des révoltes, d’une race humaine prédestinée [22], sans emprise sur son histoire car modelée à l’origine sur l’exemple divin. Règne alors la pseudo-libérale monarchie de Juillet (1830-1848). Morel se rallie aux opposants à la politique antisociale de Louis-Philippe, favorable à la seule bourgeoisie d’affaires. Parlementaire, cette opposition fait adopter en 1838 la loi républicaine sur l’internement, consécration anachronique du « traitement moral » de Pinel et de la philanthropique philosophie des Lumières du xviiie siècle. Populaire, elle se réclame du socialisme de Saint-Simon, Fourier, Proudhon ou Buchez, confrère et ami de Morel. Cet ancien carbonaro est né à Matagne-la-Petite, hameau aujourd’hui belge du département des Ardennes. Une enfance commune aux Pays-Bas autrichiens serait à l’origine de l’amitié entre le « belge » Buchez et le « luxembourgeois » Morel [2]. Membre du complot antimonarchiste de 1822, passé du matérialisme franc-maçonnique au spiritualisme saint-simonien, Buchez est un républicain modéré précurseur de la démocratie chrétienne qui, comme Hugo, « rêvait la fédération de l’Europe », selon Balzac à qui il inspire un personnage des Illusions perdues [2]. Il tente de concilier christianisme, socialisme et idéaux de la Révolution, qu’il décrit comme un grandiose essai de mise en pratique des Évangiles. Aussi crée-t-il en 1831 l’Européen, journal qui expose sa politique chrétienne et progressive et la valeur sociale de la loi chrétienne. Saint-Simon avait proposé un nouveau modèle de société civile où le pouvoir spirituel (non plus religieux mais scientifique) suppléerait le pouvoir matériel et où le social primerait sur le politique. Buchez, Morel et la majorité des aliénistes fonderont en 1848 la Société médico-psychologique, afin de définir leur « statut social » et de défendre leur indépendance spirituelle face au pouvoir [10-12].

Aliéniste, républicain, socialiste

Recommandé par Claude Bernard (alors interne chez J.-P. Falret), avec qui il partage chambre et vêtements, Morel, dont le cabinet privé est un fiasco, entre en 1841 chez le maître de la folie circulaire, un aliéniste déçu de l’organicisme (des « idées anatomiques ») qui s’intéresse à l’« école psychologique » allemande [31, 33]. Il l’initie aux « psychologistes », dont il connaît parfaitement la langue, et publie avec Lasègue en 1844 des Études historiques : origines de l’école psychique allemande. Les psychologistes (Heinroth, Reil, Ideler...), proches de l’animisme de Stahl et de la tique Naturphilosophie, font du péché et/ou des « passions dégénérées » de l’âme le lit des maladies mentales [30, 33]. Monistes, ils affirment l’unité psychosomatique de l’être, consubstantialité qui permettra à Morel de placer sur un même plan les causes physiques et morales de la dégénérescence et de leur assigner un même lieu d’action : le système nerveux [31]. L’étude des psychologistes conforte aussi son adhésion au lamarckisme, fondement biologique de sa TD, souvent proche de la philosophie de la nature [34]. Après son internat, Morel se forge une sérieuse expérience de terrain de l’état de la psychiatrie asilaire à l’étranger, consignée dans sa Pathologie mentale en Belgique, en Hollande et en Allemagne, parue en 1845-1846. C’est alors que, de 1847 à 1850, Lucas publie son Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle dans les états de santé et de maladie du système nerveux, référence bientôt essentielle, « biblique », en matière d’hérédité dans la folie et inépuisable source d’inspiration pour Morel – avec les Considérations sur les causes de la dégénérescence de l’espèce humaine, publiées par Vandeven en 1850.

Survient l’intermède de la IIe République (1848-1852). À la hiérarchie monarchiste des Burgraves succède l’anarchie tique des quarante-huitards. Morel a-t-il participé à la révolution du 24 février 1848 ? Toujours est-il que son ami Buchez le nomme médecin-directeur de l’asile de Maréville, près de Nancy, où il va rencontrer le crétinisme, archétype clinique de sa TD, dont l’étiologie carentielle est alors inconnue et qui est ainsi rapportée à une « dégénérescence héréditaire ». En 1855, Morel publiera Influence de la constitution géologique du sol sur la production du crétinisme et, en 1864, Du goître et du crétinisme, étiologie, prophylaxie, etc. Adjoint au maire de Paris durant l’insurrection, Buchez met sur pied les ateliers nationaux créés pour les cent mille chômeurs parisiens que produit la fermeture des usines par le patronat au lendemain de la rébellion. Il est aussi pour un mois le premier président de la nouvelle assemblée constituante, qui compte une majorité de républicains modérés réformistes, tel Hugo, conduits par Lamartine, chef du gouvernement provisoire [2]. Le but de Lamartine est d’empêcher l’anarchie du « règne de la foule ». Il sait que le vrai problème, déjà soulevé en 1830, est d’ordre social et non pas politique. Aussi tente-t-il de faire comprendre aux nantis que leur politique antisociale est suicidaire et prône-t-il des lois qui protégeraient la collectivité contre la dévorante bourgeoisie d’affaires mais, en même temps, garantiraient les « honnêtes gens » contre le « vandalisme jacobin » [20]. Selon Buchez, de même que la défaillance de l’âme libère le cerveau et provoque la folie mentale, la démission du contrôle social qu’est le libéralisme sauvage conduit à la folie sociale. Mais les espérances humanitaires et progressistes en la IIe République de Lamartine, Hugo, Morel et Buchez sont trahies le 24 juin par le Parti de l’Ordre, qui, volontairement, supprime les ateliers nationaux : la révolte populaire éclate et l’Assemblée donne les pleins pouvoirs au général Cavaignac pour « rétablir l’ordre » [20]. Tout au long du Second Empire (1852-1870), engendré par cette pseudo-république et donc clérical et saint-simonien mais contre-révolutionnaire, Napoléon III comme Morel tenteront de désamorcer la « question des prolétaires » par de louables efforts pour édifier, l’un une législation et l’autre une médecine sociales, et ainsi freiner la naturelle « dégénérescence » du genre humain. Morel, qui deviendra en 1856 médecin-directeur de l’asile de Saint-Yon, près de Rouen (où il décédera du diabète le 30 mars 1873), publie ainsi en 1852-1853 son Traité des maladies mentales et, en 1857, son Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine et des causes qui produisent ces variétés maladives, dont son ami Buchez fera rapport à la Société médico-psychologique. Ce livre, plus qu’un simple traité de psychiatrie, est en réalité un véritable ouvrage d’anthropologie qui fait définitivement entrer la médecine mentale dans la biologie générale, « une sorte d’étude transclinique » [9]. Morel publiera d’ailleurs deux ans plus tard des Mélanges d’anthropologie pathologique et, en 1864, De la formation des types dans les variétés dégénérées.

Dégénérescence, démence précoce, délire émotif

« Dégénérescence » : le terme, attribué par Morel à Buffon, désigne tout trouble mental ayant pour origine, soit l’hérédité, soit une affection acquise du jeune âge. C’est une « déviation maladive du type primitif » adamique parfait, auquel l’homme édénique répondait à l’origine de la création, avant le péché originel. Elle se transmet selon le second principe lamarckien de l’hérédité des caractères acquis et évolue, de génération en génération, selon une nosologie unitaire et hiérarchisée de gravité croissante, depuis la « simple exagération du tempérament nerveux » jusqu’à la dégénérescence finale, sanctionnée par « la stérilité, l’imbécillité, l’idiotie et finalement la dégénérescence crétineuse », qui conduit à l’élimination de la lignée « dégénérée ». Elle relève, selon le premier principe de Lamarck, de l’adaptation de l’individu à son milieu, naturellement « dégénérateur ». Le montrent les travaux de Huss (1852) sur ce qu’il baptise « alcoolisme » (le futur cheval de bataille de Magnan), de Moreau de Tours (1845) sur le haschich, de Morel (1855, 1864) lui-même sur le crétinisme, et d’autres sur la tuberculose, le paupérisme, le tabagisme, le crime, la prostitution, le climat, les toxiques, l’industrialisation, l’urbanisation, la syphilis, la promiscuité, la consanguinité, les « fausses religions » et le christianisme « dénaturé » [6, 26, 29]. C’est ce qu’illustreront en 1862 Les misérables de Hugo, dénonçant « la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit », à savoir l’ignorance. Le tableau clinique, psychique et physique, d’un malade mental correspond à son niveau de dégénérescence psychosomatique, établi selon sa place sur l’arbre généalogique familial, et à son « hérédité de transformation » de l’affection dont il a hérité en la sienne propre, de gravité accrue. C’est ainsi que, dans la seconde édition de son Traité des maladies mentales parue en 1860, Morel va rapporter, dans la classe des « folies héréditaires à existence intellectuelle limitée », un cas d’« immobilisation soudaine de toutes les facultés » : la dégénérescence mentale, transmise au cours des générations, y a pour expression finale, par pénétrance extrême, une « démence juvénile », une « démence précoce ». On connaît le succès de cette dementia praecox, consacrée par Kraepelin en 1893 pour dénommer ce qui, avec Bleuler, deviendra en 1908 la schizophrénie. La « démence précoce dégénérative » de Morel sera pour la psychiatrie française le bastion de sa résistance à l’invasion nosologique allemande. Morel rencontrera d’ailleurs en 1864 le futur roi Louis II de Bavière, alors âgé de 19 ans, et lui trouvera, confirmation de ses vues, « des yeux qui annoncent la folie », « dégénérescence » héréditaire chez les Wittelsbach [32]. Cette inéluctable hérédité de troubles mentaux ancestraux, cette prédestination [23], sera popularisée, sous le nom d’atavisme ou fatalité héréditaire, par les ciers « naturalistes » – tels Zola, Maupassant ou Huysmans. Si la TD de Morel, comme telle, ne survivra pas aux lois de la génétique établies par Mendel en 1865 (mais inconnues avant 1900 !), elle marque, au-delà des inconnaissances du temps, un tournant décisif. Pour la première fois, la psychiatrie se dotait d’une synthèse moniste tenant compte de l’inné comme de l’acquis, de l’endo- comme de l’exogène, du psychique comme du somatique. Depuis, « l’aliénation mentale est ramenée à la valeur d’un fait biologique général et l’incorporation de la psychiatrie à la science positive est définitivement consacrée » [17].

Morel sera également à l’origine d’une autre pomme de discorde franco-allemande : rebaptisant en 1866 la « monomanie instinctive » d’Esquirol [19] « délire émotif », Morel va faire des troubles obsessionnels-compulsifs une névrose, c’est-à-dire une maladie des émotions, s’opposant par-là à l’opinion d’outre-Rhin qui y voyait un trouble de la pensée, de l’intellect [1, 27].

Magnan, Krafft-Ebing, Galton, Lombroso, Zola

En 1859 était parue L’origine des espèces de Darwin. Magnan, le continuateur de Morel, adapte la TD au darwinisme, en la renversant – et en décomposant l’aliénation mentale unique en maladies mentales multiples. Dès lors, l’homme, imparfait de naissance, s’améliore au gré des années et des générations, à moins que des « éléments dégénérateurs » ou l’atavisme ne provoquent une régression morbide. Dans Les dégénérés (1895), il définit, avec Legrain, la dégénérescence comme « l’état pathologique de l’être qui, comparativement à ses générateurs les plus immédiats, est constitutionnellement amoindri dans sa résistance psychophysique et ne réalise qu’incomplètement les conditions biologiques de la lutte héréditaire pour la vie ». Cette dégénérescence rompt l’équilibre que l’homme tente de maintenir entre les différentes parties de son système nerveux. Avec Magnan, « dégénéré » devient synonyme de déséquilibré mental. Il oppose dès lors les « dégénérés inférieurs », ou idiots spinaux, sujets à de multiples troubles sexuels, aux « dégénérés supérieurs », ou idiots cérébraux, le plus souvent sujets à la fameuse bouffée délirante polymorphe curable – et dont font partie les génies [5, 23]. Morel influence Krafft-Ebing, qui répand la TD en Allemagne et l’adapte au « dégénéré sexuel » (autre cheval de bataille de Magnan, avec Charcot [5]). Morel inspire Galton, un cousin de Darwin fasciné par le problème de la transmission héréditaire de l’intelligence, et inventeur, en 1889, de l’eugénique, « science de l’amélioration du patrimoine héréditaire humain » [22].

Morel marque Lombroso, le père des psychiatrie et anthropologie criminelles. Dans L’homme criminel, criminel-né, fou-moral, épileptique (1876), Lombroso invente la progénérescence, qui compense la dégénérescence. Ainsi, les singes possèdent-ils un plus grand nombre de muscles que l’homme et un organe supplémentaire : la queue. C’est au prix d’un sacrifice « dégénérateur » musculaire et coccygien que l’homo sapiens a gagné sa supériorité « progénératrice » intellectuelle ! Pour Lombroso, tout criminel porte sur lui les stigmates ataviques de ses tendances héréditaires, telle la mine patibulaire (patibulum, potence) de Quasimodo ou de La bête humaine (1890) de Zola [9]. « En puisant leur inspiration dans l’œuvre de Morel et de Lombroso, certains médecins ont, à travers l’exaltation du criminel-né, donné à leur art une orientation funeste et délirante. Mais d’autres savants, nourris aux mêmes sources anthropologiques et anthropométriques, en ont tiré des enseignements d’un réalisme étonnant, rendant à la justice de multiples services et donnant aux médecins des arguments de plus grand poids dans la bataille du prétoire » [9]. Au point que, de cette médicalisation du crime, naîtront l’hygiène et l’assistance sociale, la médecine du travail et l’instruction publique [6, 9] ! Enfin, Morel inspire à Zola l’arbre généa(patho)logique des Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire : Adelaïde Fouque, souche de l’arbre, est la « névrose dégénérative » originelle, calquée sur une observation de Morel ou de Magnan : « le tronc explique les branches qui expliquent les feuilles » [25]. « Vos œuvres demeurent une de mes grandes consolations, parce qu’elles sont parallèles à mes idées. La cause en est que vous avez puisé à la source du vrai et à une école psychique qui est apparue pour la première fois en France, celle de Morel que je considère d’ailleurs comme mon maître », écrit Lombroso à Zola en 1890.

Aujourd’hui, la dégénérescence, en général, et la TD de Morel, en particulier, sont officiellement mortes. Il n’empêche, elles transpirent toujours dans la théorie de la famille névropathique de Féré et Charcot [15], acceptée un temps par Freud, dans les notions de prédisposition de Moreau de Tours, de constitution perverse ou tendance instinctive de Dupré [13], de diathèse, d’équipement neurobiologique d’Ajuriaguerra, de type libidinal de Freud, d’infériorité psychopathique, de structure – sans parler des typologies de Kretschmer, Schneider et autres [1, 5, 12, 17, 23]. Il n’est pas jusqu’à Baruk de regretter encore, en 1950, que les mesures de stérilisation des malades mentaux aient fait « perdre de vue les causes qui créent la dégénérescence, causes sur lesquelles on pourrait agir énormément » – jusqu’à Ey lui-même d’affirmer, en 1978 : « toute anomalie psychopathologique ne peut être l’objet d’un diagnostic que dans la mesure où elle apparaît avec les caractéristiques qui connotent une différence de développement [...] malformations et dysgénésies, déformations et régressions, "dys-gressions" qui aliènent plus ou moins tous les malades mentaux. Le terme de dégénérescence, pour autant qu’il implique dans sa généralité l’idée d’un contre-sens du projet normatif, serait parfaitement adéquat s’il n’était surdéterminé par un contexte péjoratif de ségrégation » [5]...

Lucrèce, Augustin, Rousseau, Buchez

On a reproché à la TD un aspect anachronique et eschatologique, excluant toute idée de progrès [8, 9, 24, 30], alors que la seconde moitié du xixe siècle est, justement, « l’âge du progrès » [3], et qu’en 1857, le prestige politique et socioculturel du Second Empire est à son apogée. Depuis le De natura rerum de Lucrèce (ier siècle avant J.-C.), l’histoire de l’homme est liée à celle, cyclique, de la nature, et les inventions humaines trouvent leur origine dans l’affaiblissement, « avec le temps », des aptitudes « naturelles » humaines : le progrès, matériel, a une fonction de compensation. Mais, la purement chrétienne vision linéaire (passé, présent, avenir) de l’histoire des Pères de l’Église libère l’histoire sainte de ces cycles naturels [37]. Saint Augustin peut ainsi établir une philosophie surnaturelle de l’histoire, évolutive (d’où son créationnisme transformiste) et centrée sur l’idée de progrès spirituel (le temporel restant, comme chez Lucrèce, un facteur de dégradation freiné par le progrès matériel). Une laïcisation de l’idée de progrès des Anciens va conduire les Modernes, à la suite de Condorcet et de son Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain, écrite en pleine Terreur (1794), à assimiler progrès spirituel et matériel. Sauf Rousseau. Les thèmes dont traitent Lucrèce et Augustin sont ceux-là même que Rousseau développe et les idées de ce théoricien de la décadence influencent bien des penseurs du xviiie siècle [14]. Ainsi, Du contrat social (1762) inspire tant la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 que la théorie sur l’extinction de l’espèce humaine par la misère de Malthus, parue en 1798. Morel est l’héritier de cette pensée anachronique, qui va de Lucrèce à Rousseau via Augustin. Morel est-il le Rousseau de la psychiatrie ? Leur enfance, comparable, permet un certain rapprochement.

Aussi, le morelien « projet de naturalisation de la norme morale et sociale et d’appropriation médicale des déviants de cette norme » [8] coule-t-il de source. Pour la philosophie des Lumières, avec Diderot, « la morale est la science des lois naturelles » et les ordres naturel et social/moral ne font qu’un. Selon Rousseau, « la société est naturelle à l’espèce humaine comme la décrépitude à l’individu. Il faut des arts, des lois, des gouvernements aux peuples, comme il faut des béquilles aux vieillards » ; la sociabilité est un instinct, dont la perversion est un « vice contre nature ». Buchez va apporter à Morel les preuves philosophiques qui fondent le progrès social/moral sur un ordre « naturellement » démocratique et conforme aux Évangiles « bien compris ». Aussi, pour Zaloszyc [39], « la théorie des dégénérescences n’est rien d’autre que la philosophie de Buchez à l’état pratique ». En fait, Buchez comme Morel s’appuient sur l’enseignement des naturalistes, qu’ils ont suivi au Muséum. À l’étude linéenne de la « structure visible » se substitue celle de l’« organisation interne» du vivant. Ainsi se développe la notion d’ordre naturel, qui établit la « sympathie » entre des organes naturellement solidaires et a pour finalité l’homéostasie biologique. Buchez compare dès lors la société au corps humain, le « corps social » ayant pour finalité l’homéostasie sociale. D’où la naturelle nécessité d’une solidarité entre les « organes sociaux », fondée sur des réformes sociales « sympathiques », proposées par une social-démocratie chrétienne progressiste et animée de charité, de fraternité et de solidarité sociales. Morel peut ainsi concevoir une régénérescence sociale/morale à la dégénérescence naturelle de l’archétype humain : cet homme qui, naturellement, « dégénère », reste spirituellement perfectible, dans le cadre du progressisme régénérateur de Buchez, par une éducation sociale/morale. Avant 1789, la dégénérescence était inéluctable et irréversible. On l’attendait depuis l’an mille. Le transformisme de Lamarck permet à Morel d’en démontrer le mécanisme. Avant lui, l’hérédité jouait un rôle dans la maladie mentale personnelle ; avec lui, elle devient une tare collective [2]. Après 1789, la régénérescence sociale/morale devient possible. Instrument du mieux-être spirituel, néguentropie de la « nature » humaine, la part morale, sociale, intellectuelle et religieuse de l’homme, qui se transmet aussi de génération en génération, permet de compenser sa dégénérescence : « il est incontestable que bien des circonstances sont de nature à briser cet enchaînement pour ainsi dire fatal de faits pathologiques. Les alliances régénératrices, et une direction spéciale, hygiénique, intellectuelle et morale donnée aux descendants, peuvent arrêter ces derniers sur la pente d’une dégradation successive », proclame-t-il dans son Traité de 1860. Certains verront dans ce « programme de régénération un ton de manipulation politique » [12].

Mais, avec Darwin, c’est le progrès, spirituel et matériel, qui va devenir inéluctable. L’évolutionnisme voit dès lors Magnan renverser la TD de Morel, purgée de tout spiritualisme, et Marx fonder le socialisme scientifique. Après Morel, de folie dégénérative, la maladie mentale, alors une, va devenir les « folies héréditaires », désormais multiples ; la TD va devenir l’héréditarisme [12]. À l’homéostasie, perfectible, d’un ordre naturel et social/moral solidaire, vont faire place la lutte pour la vie et la lutte des classes. Quoiqu’en pensent Clervoy et Corcos [5] ou Pewzner [28], pour le charitable Morel, la rédemption du dégénéré restera toujours possible – seuls ses héréditaristes [12] thuriféraires prôneront l’eugénisme et autres solutions finales [4, 21]. C’est aussi Morel qui publiera en 1861 Le non-restraint, ou de l’abolition des moyens coercitifs dans le traitement de la folie...