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Déclenchement des psychoses : les facteurs blancs, une valeur de nuisance vide Volume 79, numéro 5, Mai 2003

Auteur(s) : German Arce Ross*

* 6, rue de l’Abbé Grégoire, 75006 Paris

Angoisse de mort et paternité délirante

Odile Lemaud-Prairy1, une femme de 31 ans, travaille comme hôtesse d’accueil dans un service pour personnes âgées. Elle arrive à l’analyse en proie à des délires qui tournent autour de la nourriture (boulimie relative) et des thèmes de mort, notamment des idées (largement développées dans les poèmes qu’elle nous adresse) qui se référent au fait de se nourrir de cadavres au point de « mourir de s’être trop régalée ». À cela s’adjoint un complexe dépressif profond avec des troubles du sommeil et principalement des angoisses de mort et d’abandon. Odile pense tout le temps à un ancien camarade mort (mais qu’elle connaissait très peu en fait) pour lequel elle dit souffrir beaucoup, car elle se l’imagine enterré et en train de pourrir. Elle nous raconte des détails de la décomposition du corps enterré en démontrant un étrange mélange d’angoisse, de dégoût et de plaisir. Alors, Odile s’imagine également qu’elle-même vient de mourir et qu’elle vient d’être enterrée vivante. Mariée à un Albanais de Yougoslavie, elle nous amène tout le temps des bulletins de la guerre au Kosovo, à partir d’informations recueillies lors d’appels téléphoniques, d’émissions radiophoniques, de coupures de presse, mais aussi de cauchemars, d’hallucinations auditives ou visuelles et d’images mentales qui la hantent en permanence.
Ayant la conviction d’avoir vécu des épisodes particulièrement angoissants, elle dit vouloir soigner maintenant les conséquences que la violence extrême a provoquées chez elle. Elle entend presque tout le temps des tirs, des bombardements, des coups de mitrailleuse, les voix de soldats qui s’approchent de la fenêtre, les cris des victimes, les explosions… Cependant, Odile n’est pas pour autant une traumatisée de guerre. La guerre, les bombardements, la mort des autres, tout cela l’angoisse mais elle ne l’a pas réellement vécu. Elle a été en effet évacuée par hélicoptère bien avant le début des opérations. En revanche, en voulant toujours jouer à l’enfant un peu débile, Odile tente de refuser en partie le temps passé et notamment l’extrême violence du père. Son père avait un vilain plaisir à lui faire du mal. Il terrorisait ses propres enfants en leur créant une angoisse, non pas de castration mais de mort. Cette attitude éducative, qui selon elle dépassait toute logique puisqu’elle n’avait pas de relation directe avec les bêtises des enfants, est illustrée par un incident dû à une punition par l’eau : au bord d’une rivière, son père la pendait par les pieds et la laissait couler doucement la tête dans l’eau ; mais, dit-elle, « juste avant que je meure, il sortait ma tête de l’eau  ». Par ailleurs, Odile se plaint d’avoir eu droit tellement souvent à des gifles et des fessées qu’elle finissait par prendre plaisir à montrer les marques sur sa peau. Toutefois, progressivement, une profonde angoisse de mort s’est alors développée, se manifestant par la peur de mourir dans l’eau par l’œuvre du père.
La forclusion de la fonction symbolique du père peut être illustrée de plusieurs manières. D’une part, après ces violences, la seule chose qui fait certitude pour elle, c’est qu’elle ne sait pas ce que c’est qu’un père. C’est comme si elle disait que la fonction symbolique, elle ne l’a pas. D’autre part, il y a l’angoisse de mort concernant non seulement elle-même mais aussi son père, cela sous la forme d’une peur de le tuer. D’ailleurs, selon elle, « à plusieurs reprises, ça a été limite » : elle aurait pu facilement passer à l’acte. Aujourd’hui, l’analogon de la peur de tuer son père serait la peur que son mari meure à la guerre. Mais d’autre part encore, il y a la figure pathologiquement prégnante du grand-père paternel ainsi que l’histoire de l’adoption et du changement de patronyme du père, éléments qui demeurent énigmatiques pour Odile.
Henri Lemaud, le grand-père paternel, ayant été rendu fou par la Milice, meurt après avoir reçu un éclat d’obus pendant la guerre avant 1945. À cause de sa folie furieuse, cet homme était devenu depuis longtemps l’objet d’un fort rejet de la part de la famille de sa femme, décédée bien avant lui. Son fils, Emmanuel Lemaud, devient donc orphelin et est adopté par son oncle et sa tante. Henriette Prairy, tante maternelle d’Emmanuel, vivant avec son frère Olivier, oncle maternel d’Emmanuel, adoptèrent donc Emmanuel, père d’Odile. Officiellement, l’adoption n’aura lieu qu’après les 20 ans d’Emmanuel et, à cette occasion, son nom complet devient Emmanuel Lemaud-Prairy mais, depuis un bon moment déjà, il n’était plus appelé que par le nom d’Emmanuel Prairy, le patronyme Lemaud ayant été l’objet d’un rejet radical de la part de ses oncle et tante. Cela a fait que, pendant son enfance, Odile n’a jamais rencontré aucun Lemaud et qu’elle n’aurait découvert la provenance de ce nom de famille que très tard. C’est ainsi que la rencontre avec ce patronyme, figurant le retour du père réel, lui fait comprendre, selon ses propres termes, que son père avait bien un père. Cette rencontre dans le réel avec l’ancêtre pathologique peut être mise en connexion avec le déclenchement de la psychose, dans la mesure où Odile demeure identifiée au grand-père mort fou, figure représentant en partie le père réel de la mort. N’oublions pas cependant qu’une autre figure du père réel est celle de la violence absurde de son propre père, qu’elle ne parvient à localiser nulle part.
Si nous disons que le père demeure pour Odile symboliquement forclos, c’est dans la mesure où aucune image, aucune représentation ou plutôt aucun représentant signifiant du père ne fonctionne chez elle comme un moyen efficace de pacification de ses motions pulsionnelles, ni comme le représentant symbolique de l’interdit freudien. Au contraire, pour elle, ce qui reste de son père n’est que l’image d’un être pulsionnel, c’est-à-dire qu’il est vécu par elle comme la source d’une jouissance qu’elle peine à localiser par la suite. Ce père reste ainsi forclos de la dimension symbolique et, par là, l’angoisse de mort, transmise par le père à sa fille, se transforme en crainte-désir de tuer le père. Les deux angoisses de mort, celle de son père et la sienne, ainsi que la crainte-désir de le tuer produisent une troisième angoisse retournée contre Odile elle-même, laquelle angoisse se transforme en culpabilité délirante. Dans ce cas, le père forclos, sous les espèces de son véritable père ainsi que du grand-père fou et mort d’un éclat d’obus, devient non pas un père symboliquement mort mais un père de la mort qui sans cesse jouit dans le réel de sa propre condition.
Marie, une femme encore étudiante de 34 ans, présente des crises d’angoisse très fortes et invalidantes2 dans le contexte d’un fond dépressif caractérisé par une profonde et permanente douleur mélancolique, des chagrins, de l’humeur triste, des auto-accusations et des auto-reproches, un récurrent repli sur soi, un manque de désir généralisé, de l’aboulie, de l’anhédonie, une hypersensibilité ainsi que des regrets de ne pas avoir d’enfant ou de ne pas avoir fini ses études. Ses angoisses de mort, qui se manifestent le plus souvent par de la clinophilie, les tendances boulimiques, la phobie de l’évanouissement, les tremblements diffus du corps et les hypersomnies3 constituent le principal moteur pour la cristallisation et l’évolution d’un délire de mort bien caractérisé. Ainsi, Marie se croit soit très vieille, ayant plus de 100 ans, soit ne faisant plus partie du monde des vivants. Par ailleurs, après plusieurs séjours en psychiatrie, la dernière décompensation a eu lieu il y a quatre ans au moment de la mort de la grand-mère maternelle. Puis, il y a deux ans, à la mort du grand-père maternel, Marie finit par se sentir complètement orpheline.
L’angoisse de mort semble être à un premier abord une simple angoisse devant la mort, ce qui nous ferait situer à tort sa problématique au niveau des deuils pathologiques. Mais, en vérité, nous devons considérer cet angoisse de mort comme un des éléments essentiels d’une dangereuse cotardisation, car il s’agit plutôt d’une angoisse de souffrir après la mort. En effet, Marie dit avoir pensé, depuis l’âge de 2 ans, qu’elle pouvait mourir et malgré cela être encore vivante, ou alors qu’elle pouvait être enterrée vivante. Cette souffrance morale la confine dans une solitude extrême, dans un abandon absolu, dans une détresse éternelle. C’est ainsi que l’angoisse de mort se manifeste également lors de deux interruptions volontaires de grossesse à l’âge de 23 ans et de 25 ans, mais plus banalement lors de ses règles ainsi que, aujourd’hui, lors de ses examens universitaires ou de n’importe quel autre événement ordinaire de la vie quotidienne. Cependant, curieusement, d’autres événements très difficiles de l’histoire de sa famille ne produisent chez elle aucune réaction importante.

Nous pouvons illustrer la forclusion de la fonction paternelle chez Marie par les multiples attitudes rejetantes du père depuis sa toute petite enfance, mais aussi par un événement amoureux chez la mère qui précède la rencontre des deux parents. Le père, exerçant une grande profession dans la vie politique, est décrit comme un sujet très anxieux avec des tendances dépressives. Ayant un grand besoin de solitude, étant toujours très tendu comme si rien ne pouvait le rassurer et devenant très vite exaspéré pour la moindre difficulté, il a une forte tendance à se réfugier dans l’excès de travail. Ces caractères se retrouvant dans la personnalité et le discours de Marie signent par là une identification pathologique au père. Celui-ci, depuis de longues années, n’a plus de contact avec les voisins et a coupé délibérément toute relation avec sa propre mère, la grand-mère que Marie aime tant. Depuis longtemps, il est aussi en rupture totale avec une des sœurs de Marie, à cause du mari de celle-ci qu’il n’accepte pas. Aujourd’hui, son père rejette également Marie de façon radicale à cause de son ami qui a des origines nord-africaines. C’est ainsi que le père s’est progressivement et radicalement coupé de la vie de tous ses enfants. Par ailleurs, son enfance est remplie d’un grand vide d’amour. En effet, étant enfant, Marie avait toutes les choses matérielles qu’elle désirait et avait un programme d’activités très chargé (cours de piano, de danse, de langues, etc.), comme son père, mais il lui manquait une intimité tendre avec ses parents qui étaient toujours très pris par leurs engagements sociaux. Elle tient donc à dire qu’il n’y aura jamais personne au-dessus d’elle, c’est-à-dire que du côté de ses parents il y a un vide que rien ni personne ne saurait combler. Alors, une question s’impose : comment expliquer le manque d’amour de ses parents pour Marie et quel rôle peut-il jouer dans sa pathologie ?

Si les angoisses de Marie se concentrent presque exclusivement autour de la relation à la mère, comme si celle-ci était le noyau central de sa pathologie, c’est probablement parce que, chez la mère, toute une suite de deuils pathologiques semble constituer le pivot de l’amour particulier de celle-ci pour sa fille. Cet amour vide, froid et profondément mélancolique s’est tissé et cristallisé autour des insurmontables soucis de la mère lors de ruptures importantes semées tout au long de sa vie, lors de multiples décès de ses êtres chers ainsi que lors d’une énorme blessure sentimentale. À cet égard, la mère de Marie a été confrontée, à l’âge de 7 ans, non seulement au divorce de ses parents mais aussi à la séparation définitive d’avec eux pour aller vivre avec son grand-père. Malheureusement, à l’âge de 10 ans, son grand-père meurt brutalement d’un crise cardiaque et, étant très sensible et déjà très éprouvée par la vie, la mère de Marie ne parvient pas à surmonter totalement cette perte. Un peu plus tard, à l’âge de 15 ans, elle est cette fois confrontée au décès brutal de son oncle, également d’une crise cardiaque. D’ailleurs, beaucoup plus tard, ce sera au tour de sa propre mère de mourir aussi d’une crise cardiaque. Mais la rupture qui cristallise la problématique de la perte insurmontable a lieu juste avant la naissance de Marie.

En effet, entre ses 18 et ses 28 ans, la mère de Marie a vécu une grande histoire d’amour avec un homme nord-africain. Ils se sont mariés quand elle avait 25 ans, mais c’est trop rapidement que leur relation se dégrade et, trois ans plus tard, leur divorce consommé, l’homme encore aimé part définitivement et brutalement avec une femme plus jeune qu’elle. Cet homme, toujours idolâtré malgré tout, est décrit comme insupportable, capricieux et très autoritaire. Mais, malgré son caractère dur et non avenant, il marque définitivement, par une profonde blessure d’amour, le cœur de la mère de Marie qui, encore aujourd’hui, a des larmes aux yeux lorsqu’elle l’évoque. Un an après le divorce, la mère de Marie rencontre son futur mari et, à cette occasion, elle a une extinction de voix. Leur mariage ainsi que la conception de Marie se réalisent tout de suite après.

C’est à l’âge de 12 ans que Marie découvre toute l’histoire sur cet autre presque père, un père réel, dont l’image a été découpée des photos de jeunesse de la mère et qui demeure malgré tout la référence secrète et insurmontable de celle-ci. Évidemment, ayant eu depuis toujours l’impression d’avoir été adoptée par ses propres parents et découvrant cette histoire lors de sa puberté (ce qui donne un aperçu de ce que nous appelons un facteur blanc), Marie ne s’est pas empêché de penser qu’elle pouvait être l’enfant de cet homme. Elle pensait aussi que sa mère pouvait également imaginer à son tour que Marie était l’enfant de l’homme qu’elle aimait en secret. D’une imagination énigmatique et catastrophiquement fertile concernant le thème de la paternité, Marie passe alors progressivement vers une certitude délirante sur un abandon irréductible qui ne la quitte plus. Poussée en cela par le type de relation échafaudée par un père rejetant aussi bien que par une mère angoissante, Marie cristallise la problématique d’une paternité morte autour de l’angoisse d’abandon, voire au fond autour de l’angoisse de mort.

Dans les deux cas que nous venons de voir, nous pouvons dire que ce qui est forclos ce n’est pas le tout du père mais plutôt un seul des aspects de la fonction paternelle, à savoir la question de l’angoisse de mort qui n’est pas devenue angoisse de castration. La forclusion du Nom-du-père est à comprendre ainsi comme une forclusion partielle et non pas comme une opération totale ou générale. Dans ces deux cas, c’est l’aspect mortel de la fonction paternelle (soit par le biais du père, soit par celui de la mère, soit encore par les deux ensemble) qui est l’objet de la forclusion.

Tous les noms, prénoms et autres données biographiques permettant l’identification des cas présentés ici ont été bien évidemment modifiés.

2 Attaques de panique, cauchemars, tachycardie, gorge serrée, tremblements diffus dans le corps, phobie de l’évanouissement, anxiété quotidienne, inquiétude généralisée et angoisse de mort. Marie nous dit notamment « je me sens très mal. Je sens des bouffées d’angoisse, comme des vagues. Je suis figée, complètement inhibée, sans vie, sans réaction. Je n’ai qu’une envie : c’est de me mettre dans le noir, en silence. Tout ce qui est vivant me panique. »

3 Périodes quotidiennes de sommeil de 10 à 15 heures avec réveil pénible.

Facteurs blancs spécifiques à la psychose maniacodépressive

Notre idée est qu’il existe des facteurs de déclenchement de la psychose maniacodépressive (PMD) qui sont susceptibles d’une formalisation et d’une recherche approfondie pour la compréhension des conjonctures de son déclenchement et, au-delà, des délires propres à cette psychose. Nous les appelons par le terme de facteurs blancs dans le sens où ils ont une relation étroite avec des événements négatifs, tels que les pertes, les ruptures, les deuils, les ruines financières, les modifications radicales des conditions habituelles de vie, c’est-à-dire qu’ils représentent des événements à valeur de nuisance mais qui demeurent vides de toute valeur [1]. Les facteurs blancs produisent des espaces vides dans le déroulement de la chaîne signifiante, laquelle est censée représenter un à un, de manière enchaînée et selon une logique propre, les événements cruciaux de la vie d’un sujet donné. Les facteurs blancs ne sont pas des événements de la vie de relation mais des non-inscriptions signifiantes à l’occasion de certains événements qui réactualisent la catastrophe paternelle et auxquels ils accordent par anticipation une valeur vide ou énigmatique. Le déclenchement de la psychose se produirait lorsque ces blancs ou ces espaces vides s’articulent dans la chaîne des représentants cruciaux, avec l’aspect forclos de la fonction paternelle dont ils dépendent. Notre idée est que chaque facteur blanc est en soi-même une reproduction réduite et limitée de la forclusion du nom-du-père, laquelle aurait dans le cas spécifique de la PMD une orientation mortelle.
Des facteurs de déclenchement spécifiques à la PMD, observés dans l’histoire de la clinique et qui semblent proches de nos facteurs blancs par la thématique et l’évocation mortelles, nous pouvons citer quelques exemples pris chez des auteurs d’avant l’avènement de la psychiatrie aussi bien que dans les observations de plusieurs cliniciens de la psychiatrie classique. Déjà en 1621, par exemple, l’érudit R. Burton, dans son ouvrage l’Anatomie de la mélancolie, fait référence entre autres « causes multiples et accidentales » à des décès d’amis, d’êtres chers, à des pertes de biens matériels et de fortunes, ainsi qu’à d’autres « événements affreux » comme les accidents qu’occasionne la peur, les mariages malheureux ou les rejets dus à des personnes maléfiques telles que les marâtres injustes [3]. De leur côté, dans les observations de la psychiatrie classique, il s’agit toujours d’événements qui auraient pu constituer des deuils pathologiques mais au cours desquels, pour une raison quelconque, la valeur traumatique du deuil ne se manifeste pas. C’est ainsi par exemple que, dans la discussion du congrès de Blois de 1892 organisé pour la valeur diagnostique et pronostique du syndrome de Cotard [8], nous trouvons des facteurs de déclenchement dont la plupart sont des références à la perte d’êtres chers, aux pertes ou ruines financières ainsi qu’aux changements brusques des modes habituels de vie.
Concernant la perte d’êtres chers, Cullerre présente une observation où l’accès se déclare à la suite d’un profond chagrin lors de la perte d’une nièce adoptée par la patiente [5]. Dans les observations de J. Séglas, l’on trouve présentée une patiente de 52 ans ayant vécu plusieurs deuils dans sa famille. Le père décède lorsqu’elle a 20 ans, ensuite vient la mort de la mère et du grand-père maternel, un oncle suicidé, un frère mort avec de terribles angoisses et une sœur décédée à peine à l’âge de 5 ans. Il est surprenant que, malgré tous ces événements normalement pénibles, la patiente n’ait déclenché la psychose qu’à l’âge de 51 ans à la suite d’une simple escapade du fils. Cette observation est très intéressante dans la mesure où elle montre que le déclenchement clinique s’appuie sur un facteur blanc, c’est-à-dire sur un événement secondaire qui réactualise la série de facteurs blancs qui ont commencé à se préparer très probablement depuis l’âge de 12 ans lors du décès de la sœur. Séglas fait référence aussi à une patiente de 45 ans tombée malade à la suite de la perte d’un de ses enfants. Au lieu de souffrir simplement d’un profond chagrin dû à cette perte tragique, la patiente développe des auto-accusations sur la mort de son enfant et croit à une influence mystérieuse et néfaste. Cela prouve que l’événement en question n’est pas pris en lui-même, ni pour lui-même, mais enclenche une véritable mobilisation de la forclusion, c’est-à-dire une réactualisation de l’aspect proprement forclos de la fonction paternelle. Si le facteur blanc a le pouvoir de mobiliser le père symbolique forclos, c’est qu’il s’agit en quelque sorte d’un retour de celui-ci dans le réel. Par ailleurs, un an après le congrès de Blois, E. Toulouse présente le cas d’une femme ayant déclenché une mélancolie avec un délire des négations systématisé lorsque, à l’âge de 35 ans, elle est confrontée à la mort d’une première amie, puis d’une autre [28]. Le tableau se présente surtout comme un délire de mort en fonction de facteurs blancs liés aux décès de deux de ses amies ainsi qu’à sa propre angoisse de mort. Concernant les autres aspects, notons que Cullerre, Mordret et Ramadier [5] citent des cas où les troubles mélancoliques tels que les délires de ruine, de culpabilité et d’indignité, le refus d’aliments et les tentatives de suicide ainsi que les idées hypocondriaques de négation partent de facteurs tels que les pertes d’argent, les mauvaises affaires et les ruines financières. Quant aux changements brusques des modes habituels de vie, nous avons plusieurs exemples : le cas du départ du mari à la guerre, noté par Mordret ; les frayeurs liées à l’occupation d’une armée étrangère, observées entre autres par le même Mordret ; les maladies, comme celle de cette femme, présentée par Briand, dont le délire de mort débute par une maladie utérine ; les chagrins domestiques dans une observation de Carrier ; les frayeurs et les changements hormonaux tels que la ménopause dans un cas de Mordret.
Nous observons que tous ces facteurs sont parfois tragiques, en général plutôt pénibles et en tout cas carrément négatifs. Pouvons-nous trouver des événements positifs, voire heureux, qui aient le potentiel de déclencher une PMD ? Ou est-ce alors une obligation qu’ils soient toujours négatifs ou à valeur de nuisance ? Pour le moment, nous ne pouvons pas répondre à ces questions. Mais, de tous les facteurs blancs notés par ces cliniciens, il y en a au moins un qui n’est pas, en lui-même, forcément négatif. C’est le cas d’une première naissance précédant immédiatement un accès mélancolique anxieux chez une jeune femme de 22 ans (observation de Pichenot). Cette conjoncture, malgré son caractère éventuel de simple exception à la règle, par ses seuls traits apparents d’événement positif ou heureux, irait contre notre conception des facteurs blancs comme comportant toujours, dans la PMD, des valeurs de perte ou de mort. Mais, si nous regardons le cas de plus près, nous constatons que la malade présentait des « préoccupations exagérées » ainsi qu’une aversion subite contre son propre enfant, comme si cette naissance apportait la preuve, terriblement néfaste, qu’elle était une mauvaise mère, indigne donc de vivre un tel bonheur.4 Nous voyons alors que la patiente avait accordé une valeur négative ou un caractère nuisible, mais vide de sens, à un événement qui, dans l’absolu, peut être considéré comme positif ou heureux. Toute la différence est là.
Dans son Introduction à la psychiatrie clinique, E. Kraepelin note qu’une femme de 30 ans fait de sérieux efforts pour se tuer et développe des symptômes mélancoliques à la suite de la mort de son mari [16]. Voici donc un premier facteur blanc qui permet le déclenchement. Puis, elle devient franchement anxieuse lorsqu’il a fallu vendre sa maison pour liquider la succession. Il s’agit là d’un deuxième facteur blanc, toujours à connotation négative ou à valeur de nuisance, venant faire série logique avec le premier et prêtant matière à l’évolution du délire. Chez Kraepelin, les observations de facteurs blancs abondent5, vu que, d’après son expérience, «  il n’est pas rare notamment que les accès apparaissent après des maladies et des décès touchant des membres de la famille » [17]. Nous avons par exemple une femme développant un complexe anxieux accompagné du délire de culpabilité lors de la maladie du fils et de la mort du mari [16]. Une autre, dans la conjoncture d’un incendie dans la chambre à coucher, dont la psychose s’est déclarée juste après l’accouchement d’un deuxième enfant. Une autre encore dont le délire éclate à partir de la décision du mari de changer sa maison de commerce car la patiente avait le profond sentiment que le déménagement lui causerait la mort. Kraepelin note encore d’autres événements qui ont comme caractéristique commune celle d’être des nuisances6 et de jouer le même rôle dans le déclenchement : « une dispute avec les voisins ou avec des proches, des procès en instance ou imminents, l’effroi causé par un accident, des dissensions avec le bien-aimé, un amour malheureux, l’émoi causé par une infidélité, des difficultés de paiement, des pertes, des achats, des ventes, des déménagements, des soins fatigants prodigués à un malade » [17]. Plus tard, P. Janet souligne aussi, au passage, que les conditions qui déterminent le déclenchement des états mélancoliques se trouvent parfois à la suite des maladies débilitantes, des opérations chirurgicales, des grands bouleversements de la vie, c’est-à-dire à la suite de ruptures ayant une valeur de nuisance des modes habituels de vie [14]. De son côté, Binswanger, en 1933, expose le cas d’une femme maniaque qui présente des « sauts » d’éléments significatifs dans la relation à sa mère malade, de telle façon que ces « éléments de signification » sont perçus, ou vécus, par la patiente comme inexistants [2]. De tels sauts maniaques, clairement exprimés dans le symptôme de la fuite des idées, nous font évidemment songer à notre conception des facteurs blancs. Dans la même étude, Binswanger présente le cas d’un jeune homme de 24 ans et demi, dont le père s’était suicidé à peine huit semaines après son propre mariage et sept mois avant la naissance du patient. Ce qui est à remarquer, c’est l’absence chez la mère, et cela malgré la grossesse, de toute réaction émotive ou psychopathologique (en termes de deuil s’entend) à la suite du suicide du mari dont elle avait d’ailleurs elle-même découvert le cadavre [2]. N’y aurait-il pas déjà chez cette femme le germe d’un facteur blanc précédant la naissance de son fils ? En d’autres termes, l’absence d’émotion chez la mère, cette valeur vide d’un événement de nuisance concernant la figure paternelle, n’est-elle pas réactualisée, sous la forme d’un facteur blanc, dans l’hallucination de la mère mourante qui frappe soudainement le patient lorsqu’il tombe amoureux ?
Nous trouvons ainsi, dans les cas de Kraepelin et chez d’autres psychiatres du XXe siècle, les mêmes caractères des facteurs blancs de la PMD — à savoir la perte d’êtres chers, les ruines financières et les changements brusques des modes habituels de vie — que l’on trouve dans certains cas de la psychiatrie classique, et notamment dans les observations de Cotard ou des participants au congrès de Blois, aussi bien que dans celles des cliniciens plus proches de nous. En effet, A. Menard, clinicien appartenant au champ freudien, présente un cas où le déclenchement de la psychose se fait à la suite du suicide de la sœur du sujet [25]. L’intérêt de l’observation étant que, de façon surprenante, le sujet avait accueilli cette mort avec une totale indifférence. Par ailleurs, nous avons noté dans le texte de M. Czermak les conjonctures, les circonstances ou les événements qui eurent lieu lors de l’entrée dans la psychose [7]. Ils se réfèrent tous à des deuils, à des pertes affectives ou à des ruptures — encore des nuisances donc —, comme la perte d’un enfant par avortement et les questions du fils aîné sur la paternité et la mort ; ou le décès d’un ami ; ou l’avortement de la future femme du patient, conjoncture compliquée par une histoire d’adoption par le beau-père et par la nécessité, pour des questions d’héritage, du changement de patronyme ; ou encore l’héritage de la tante maternelle, événement qui réactualise la circonstance particulière de la mort du père ainsi que la culpabilité de la mère dans cette mort qu’elle rejeta pourtant, l’imputant au sujet quand celui-ci était en bas âge ; ou enfin, la séparation d’avec le mari.

4 Nous constaterons par la suite qu’une problématique très proche est présente dans le cas Aimée de J. Lacan (cf. plus bas).

Selon lui, « dans certains cas, un traumatisme psychique, la mort brusque d’un proche parent par exemple, agit comme cause déterminante » [16].

6 En effet, pour Kraepelin, « toutes les nuisances en question doivent sans doute être considérées comme des facteurs de déclenchement » [17].

Facteurs blancs dans le déclenchement des psychoses en général

La clinique classique a également déjà vérifié que les états d’énamoration favorisent sans doute l’entrée d’un sujet dans la psychose. Prenons comme exemple le cas du protagoniste principal du film Él de Luis Buñuel7 : c’est au moment où cet homme riche, puissant et respecté tombe amoureux en regardant furtivement les pieds d’une très belle demoiselle lors d’une messe dominicale, et où il se sent par la même occasion tout à fait affranchi de la nécessité de compter sur son avocat pour régler ses litiges agricoles, que le processus d’une franche paranoïa se déclenche avec toute sa force. Par ailleurs, fait observé par plusieurs auteurs, le déclenchement d’une psychose jusque là latente peut aussi s’effectuer lors d’une entrée en analyse, phénomène qui s’explique par le fait que l’analyse est une façon radicale de « prendre la parole »8. Sinon, dans une observation rapportée par Lacan, un jeune homme décompense après avoir rencontré la fille d’un très bon ami [20], c’est-à-dire là où la situation œdipienne non symbolisée est réactualisée. Qu’ont-elles en commun ces situations où se déclenche une psychose ? Nous pouvons d’abord dire que ce qui est rencontré lors d’une énamoration, lors d’une entrée en analyse, lors d’une situation triangulaire, lors d’une nomination ou d’une naissance, c’est l’Autre de la jouissance qui mobilise la forclusion du signifiant paternel9.

Depuis les Complexes familiaux, Lacan met en relation l’entrée dans la psychose avec l’arrêt du sujet à un moment particulier de l’dipe. Il est considéré comme étant le prototype ou le précurseur de la sublimation, où émerge l’objet de l’identification. C’est à partir de ce moment que des processus tels que l’inhibition quant au but de la pulsion peuvent s’exercer et que donc la castration, ou l’interdiction de jouissance, opérera par l’intermédiaire d’une introjection de la loi et de la consécutive identification au père. En effet, de ce moment particulier se dégage une imago paternelle constitutive de l’idéal du moi, voire ce qui sera aussi appelé plus tard le signifiant primordial de la fonction paternelle ou S1 [19]. Mais un arrêt à ce moment œdipien s’effectue dans une ligne frontière à partir de laquelle l’on observe un rebroussement de la sublimation. Partant de là, l’entrée dans la psychose équivaut à une reproduction du seuil à partir duquel s’élabore le point culminant de la réalisation œdipienne, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une réactualisation de l’aspect formel d’une relation encore défaillante à l’imago paternelle (ou au signifiant primordial). Si le facteur déclenchant des psychoses est ainsi formellement mis en relation avec l’entrée œdipienne, c’est parce que, dans les deux cas, il y a un objet qui se transfigure. La différence étant que, dans le déclenchement de la psychose, la rencontre avec un objet œdipien procure, au lieu de la sublimation, une sensation énigmatique, un sentiment de choc, une profusion de significations…

En étudiant, plus tard, le début clinique de l’expérience psychotique, Lacan notera que « le sujet se trouve absolument démuni, incapable de faire réussir la Verneinung à l’égard de l’événement » [20]. C’est alors que l’on peut nommer les éléments nécessaires pour le déclenchement d’une psychose10 : d’abord, tout doit partir d’un manque primitif de symbolisation, c’est-à-dire d’une non-symbolisation première de la fonction paternelle, voire d’une non-assomption de l’identification au père symbolique (père de la loi)11 ; ensuite, il est nécessaire que le sujet soit confronté avec l’apparition, dans le monde extérieur, d’un objet qui rappelle l’élément primitivement non symbolisé ; finalement, dans l’irruption de cet événement particulier, participant du défaut qui existe depuis toujours, il s’agit d’une rencontre tout à fait spéciale qui déstabilise le sujet à un certain carrefour de son histoire. Tout se passe comme si la rencontre opère un appel irrépressible du sujet à la fonction paternelle défaillante et non symbolisée. En effet, lors de l’entrée dans la psychose, ce que le sujet rencontre, dans des conditions nominatives comme à l’occasion d’un appel, d’une élection, d’une promotion ou d’une nomination, c’est le signifiant du père comme tel. Parfois, il s’agit de l’appel d’un signifiant essentiel qui est en relation avec la question d’être père par exemple, un appel venant du champ de l’autre auquel le sujet ne peut pas répondre. Dans sa Question préliminaire…, Lacan indique que « pour que la psychose se déclenche, il faut que le nom-du-père, verworfen, forclos, c’est-à-dire jamais venu à la place de l’autre, y soit appelé en opposition symbolique au sujet » [21]. L’absence de ce signifiant primordial produit un trou dans le signifié, d’où la décomposition imaginaire qui résulte jusqu’à l’avènement du délire. Si le modèle de l’appel privilégié par Lacan est celui de la paternité, c’est parce que certaines figures du père — ayant des puissants idéaux tels que les traits d’un esprit réformateur ou législateur — peuvent produire des effets ravageants lorsque celui-ci, dans sa relation à la descendance, transmet une valeur de démérite, de fraude, d’imposture ou d’insuffisance de la fonction paternelle.
Ainsi, les conjonctures de déclenchement le plus souvent évoquées par Lacan sont des situations où apparaît la fonction non pas du père symbolique ni du père de la réalité (père imaginaire) mais d’un-père réel, sous la figure par exemple de l’époux (pour une femme qui vient d’enfanter), du confesseur (pour une pécheresse) ou du père du jeune homme (pour une jeune fille amoureuse). Dans ces situations, qui impliquent des véritables rencontres et des événements effectifs ayant lieu dans la vie, le sujet y fait dramatiquement appel à un père radicalement absent. Le sujet y fait appel, selon les termes lacaniens, par l’intermédiaire d’un autre père. Notons là que l’un-père est un père réel qui joue un rôle fort lors du rejet d’un signifiant qui représente à lui seul la fonction paternelle symbolique. Pour qu’il soit opérateur dans le déclenchement, il faut que cet un-père s’installe dans une conjoncture qui parodie la relation œdipienne, se posant en tant que tiers vis-à-vis d’une opposition qui rappelle la fonction imaginaire du couple mère-enfant. La psychose se déclenche ainsi dans des situations que le sujet ressent comme incestueuses. Le problème serait de savoir si l’un-père opère parce que préalablement il y a rejet de la fonction paternelle. Dans ces conditions, quand et comment peut-il venir à y opèrer ? Quelles sont les analogies et les distinctions entre le père symbolique forclos et l’un-père réel ? Dans la structure psychotique, l’un dépend-il de l’autre ? Ou alors, sont-ils tous les deux des aspects différents de la même fonction paternelle soumise à la forclusion ? D’autres questions, concernant le déclenchement des psychoses et sa relation à la forclusion du Nom-du-père en tant que simple défaillance de la fonction paternelle pourraient se poser encore.
Cependant, pour avancer dans la perspective d’une clinique différentielle des psychoses d’orientation lacanienne, il ne suffit pas d’en rester là. À cet effet, nous devons tout d’abord concevoir une distinction triadique : une structure psychotique peut se maintenir longtemps, parfois toujours, plus ou moins stabilisée, c’est-à-dire sans conséquences cliniques ; la structure psychotique, en se décompensant à partir de la rencontre avec un élément réel, peut se transformer en psychose clinique ; mais, grâce à un nœud symptomatique créé spécialement par un rebiffement du sujet, la psychose clinique peut trouver une suppléance qui la fait en partie revenir à l’état initial (sans manifestations cliniques) et en partie accéder à un état nouveau. Dans cette triade, nous avons déjà une clinique différentielle des psychoses qui se divise en structure de la psychose, psychoses cliniques et suppléances psychotiques, les deux dernières étant toutefois forcément secondaires par rapport à la première. Les différences qu’une psychose clinique peut prendre dès son moment initial sont des indices de la structure de la psychose, de la même façon que la création des suppléances n’est pas indépendante des formes par lesquelles le rejet de la fonction paternelle a lieu. Qu’une psychose se déclenche — et évolue ensuite — d’une façon bien déterminée et caractéristique plutôt que d’une autre indique bien que la rencontre avec l’un-père dans le réel ne mobilise pas de la même façon la forclusion du Nom-du-père dans un cas et dans l’autre. Cela implique qu’il y a en réalité plusieurs types de déclenchement. Mais aussi que ces différences renvoient au fait que la forclusion à la base n’est pas identique dans tous les cas. C’est alors en cela que l’étude de la spécificité des facteurs de déclenchement se justifie ; et cela, comme le soutiennent plusieurs auteurs [13], dans la mesure où c’est la valeur symbolique subjective de l’événement, et non pas l’événement lui-même, qui représente un facteur décisif et efficace.

Comme le note J.-C. Maleval, « la rencontre d’une figure paternelle, insérée en tiers dans un couple imaginaire, ne constitue pas une condition suffisante de déclenchement » [24]. Autrement dit, l’un-père n’est pas toujours un simple tiers paternel qui s’oppose à une relation duelle. L’un-père peut être aussi, nous semble-t-il, comme c’est le cas dans la psychose maniacodépressive, le représentant de la perte et de la mort, voire même l’élément réel qui mobilise le sujet autour de la seconde mort. Nous pouvons remarquer que l’on retrouve la même connexion dans d’autres structures psychotiques. Par exemple, dans l’analyse de la décompensation du président Schreber, Lacan observe la relation entre la paternité (ou la procréation) et la mort [20]. Sauf que, si Schreber n’est pas pour autant un mélancolique, c’est parce que ce qui prime chez lui, est plutôt le pousse à une autre jouissance dans son propre corps [27]. Dans ce sens, il y aurait chez lui un élément hypocondriaque (ou de délire par le corps) s’ajoutant — ou se substituant parfois — à la connexion entre paternité et mort.

Pour illustrer la question de l’autre jouissance sur le corps féminisé liée à la paternité délirante chez le président Schreber, nous pouvons faire converger les caractères du père, tels que fondateur, éducateur ou réformateur social, ensemble avec les signifiants de la lignée généalogique du sujet : Gottfried, Gottlieb, Frchtegot, Daniel…, vers le nom de Gott (Dieu, en Allemand) [21] que l’on retrouve également dans le noyau de son délire hypocondriaque. Ces deux chaînes signifiantes donnent un aperçu du caractère idéalisé, distant et intangible, de la fonction paternelle que le président Schreber a prise comme objet de la forclusion. Cela se prépare depuis le père de l’arrière grand-père, Johannes David, jusqu’au père de Daniel Paul, Daniel Gottlieb [9]. À cet égard, dans cette lignée d’hommes exceptionnels, l’on observe une constante tragique : le fils aîné, ayant toujours le prénom Daniel, est à chaque génération touché par une instance mortelle ; il s’agit d’une constante qui se reproduit lors de trois générations jusqu’à celle de Daniel Paul ; le grand-oncle, Johann Christian Daniel, consacre une bonne part de sa vie à l’étude de la reproduction des mauvaises herbes mais meurt célibataire et sans descendance (tendance que l’on retrouve d’ailleurs dans l’acharnement éducatif et réformateur du père de notre Schreber qui considérait les enfants comme des plantes), l’oncle Daniel Gustave meurt à l’âge de 3 ans à peine et le frère aîné, également appelé Daniel Gustave, se suicide à 38 ans ; en général, le fils voué à la mort tragique, l’aîné, était aussi celui choisi par le père comme unique ou principal collaborateur ; mais la branche fraternelle d’où procède Daniel Paul se situe invariablement, depuis le père de l’arrière-grand-père, chez le second fils qui à chaque génération est oublié, gommé, voire rejeté par le père. Nous avons ainsi deux axes dans la généalogie de Daniel Paul depuis cinq générations : l’un, qui relie paternité réformiste et rencontre mortelle, l’autre combinant paternité tyrannique et fébrile fécondité intellectuelle progressant vers le délire. C’est dans ce contexte de transmission pathogène que la biographie du propre père de Daniel Paul indique d’inquiétantes zones d’ombre qui nous font penser à des facteurs blancs : un grave effondrement nerveux à la suite d’un accident sportif et une abrupte démission de ses fonctions de Privatdozent lors d’un concours de circonstances difficile à élucider. Nous sommes ici devant un père ayant une vocation d’apôtre vis-à-vis des autres mais qui se dévoile intransigeant, péremptoire, unilatéral et tyrannique avec les siens et, pour cette raison, il n’est pas étonnant que l’objet de la forclusion soit le signifiant qui le représente en tant que père-soleil ou père-dieu [11]. En outre, une telle tyrannie s’exerçait directement sur un traitement forclusif du corps et du désir sexuel, par le biais de la gymnastique quotidienne de chambre, par une discipline hygiénique et contraignante ainsi que par des préceptes de procréation qui réduisaient la sexualité à une affaire de fécondité délirante où des êtres sains et supérieurs verraient le jour.

Ainsi, si Schreber n’est pas mélancolique, c’est parce que la relation entre paternité et mort, chez lui, ne constitue pas à vrai dire un facteur blanc comme dans la mélancolie. Ici, nous sommes en présence de facteurs blancs d’un autre type. Il n’empêche toutefois que les facteurs spécifiques dans le déclenchement d’une PMD ont aussi et surtout la caractéristique de posséder une double connotation : paternelle et mortelle. C’est de cette relation entre paternité inaccomplie, expériences irreprésentables du corps et mort non symbolisée, s’incarnant dans des figures tyranniques du père, que peut découler une nouvelle conception sur les facteurs blancs dans le déclenchement des psychoses en général. Plus précisément, les facteurs blancs chez Schreber ont à voir avec des événements corporels vides de sens et de signification, aussi bien qu’avec des événements suicidaires ou mortels, symboliquement non élaborés et généalogiquement présents en continu depuis l’ancêtre pathogène. À cet égard, les facteurs blancs opérant dans le déclenchement et dans les rechutes de l’hypocondrie délirante se trouvent, entre autres, autour des avortements spontanés de sa femme, pertes qui réactualisent la question hautement sensible de la mort du fils aîné dans la généalogie schreberienne.

Dans le récit freudien du cas de l’Homme aux loups, nous trouvons un autre et excellent exemple de facteur blanc dans la réaction de non-deuil ou plutôt d’absence de deuil chez Serguei Constantinovitch. Notons d’abord que le père, qui souffrait d’accès dépressifs, était en général absent de la maison, préférait nettement sa fille aînée à son fils et se convertit rapidement en une figure représentant une troublante angoisse de mort chez le petit enfant [12]. L’événement dont il s’agit concerne la réaction surprenante de celui-ci lors du suicide de sa sœur schizophrène, réaction dont Freud tient à souligner qu’elle lui avait fait revoir radicalement son appréciation diagnostique du cas : « on pouvait certes admettre que la douleur d’avoir perdu le membre le plus aimé de sa famille se trouverait inhibée dans son expression par la jalousie toujours à l’œuvre contre elle et par l’immixtion de l’état amoureux incestueux devenu inconscient, mais il m’était impossible de renoncer à un substitut pour l’éruption de douleur non advenue » [12]. Cette remarque sur l’absence d’un substitut pour une douleur non advenue nous apporte une riche indication de ce qu’aurait été pour Freud la signification du facteur blanc, s’il l’avait formulé et s’il l’avait élevé à la dignité d’un concept. En effet, le facteur blanc se produit lors d’une situation, évidemment à valeur de nuisance, où normalement on s’attendrait à voir émerger une douleur. Mais, fait surprenant, la douleur n’advient pas et, en outre, aucun substitut ne vient suppléer une telle éruption vide. Cette thématique serait proche de celle de l’hallucination négative, véritable clef conceptuelle, à notre avis, de la problématique du déclenchement des psychoses.

L’architecture des facteurs blancs dont on parle ici, notamment leur valeur de nuisance vide de sens, semble en effet très proche du schéma de l’hallucination négative du doigt coupé chez l’Homme aux loups. Serguei raconte : « alors que j’avais cinq ans, je jouais dans le jardin à côté de ma bonne d’enfants et avec mon canif je taillais dans l’écorce d’un de ces noyers qui jouent aussi un rôle dans mon rêve. Soudain, je remarquai avec un indicible effroi que je m’étais coupé en deux le petit doigt de la main (droite ou gauche ?), si bien qu’il n’était plus accroché que par la peau. De douleur je n’en ressentai aucune, mais une grande angoisse » [12]. L’aspect négatif de cette hallucination se trouve, non pas dans la blessure (qui est plutôt une hallucination positive), mais dans le fait d’halluciner qu’un morceau du doigt n’y est plus ou qu’il manque le raccord nécessaire entre le doigt et le reste de la main. Un événement, qui est normalement considéré comme ayant une valeur de nuisance (le doigt coupé), s’est produit ; mais le sujet ne lui accorde pas cette valeur puisqu’il ne ressent aucune douleur (cela signe plutôt la forclusion de la castration) ; au lieu d’être affecté par ce qui se passe de nuisible (puisqu’il revient rapidement au calme), il hallucine l’angoisse de mort (l’indicible effroi) d’une façon négative, c’est-à-dire par l’absence d’un substitut pour une douleur non advenue.

Également, nous croyons repérer l’ombre d’un autre facteur blanc dans le cas Aimée. Lacan signale d’abord que le thème qui a systématisé le délire est le vol de son enfant par la sœur d’Aimée, enfant qui devient l’objet primordial d’un souci de plus en plus délirant. Pourquoi ? D’où cela provient ? Où se situe le début des troubles psychotiques ? Très probablement, dans un facteur blanc qui aurait permis de cristalliser le délire autour de la perte d’un enfant12. Il s’agit de la mort non symbolisée d’un premier enfant qui, mobilisant la valeur du rejet primordial, a pu cristalliser le délire selon lequel on veut tuer ou on veut voler son deuxième enfant13. Pourquoi parler d’une valeur de nuisance si normalement une naissance est plutôt un événement positif positif ou heureux ? Parce que, selon Lacan, cet événement est empreint d’une angoisse majeure qui a, entre autres, été déplacée sur un divorce éventuel qui la séparerait définitivement de son enfant [18]. Mais, alors, pourquoi parler de valeur vide ? Parce que l’idée même de sa séparation d’avec son fils n’a jamais provoqué de larmes ni de souffrance, au moins en la présence de Lacan.
Le déclenchement est situé ainsi, à ses 28 ans, alors qu’Aimée est enceinte. À cette occasion, elle est en proie à un état dépressif net mais surtout à une grande angoisse et, fait essentiel, elle a déjà été bouleversée dans ses capacités de procréation lorsqu’elle accouche d’un premier enfant de sexe féminin mort-né pour cause d’asphyxie par le cordon. Nous sommes là sans doute en présence d’un facteur blanc constitué par la mort d’une fille aînée et nous connaissons l’impact fécond d’un tel événement dans la vie de sa mère, dans celle d’Aimée aussi bien que dans leur délire de persécution.
Notons ici que, lors de son enfance, la patiente savait contredire, par quelques attitudes banales touchant à la toilette (port d’une coiffure, nœud d’une ceinture), l’autorité incontestée d’un père tyrannique [18]. Cette réaction frivole et opposante touchait la sensibilité d’une mère intensément aimée qui, à son tour, répondait par une flagrante différence de traitement faite de concessions, d’attentions spéciales et de privilèges qui provoquaient naturellement l’amertume de ses sœurs. Nous connaissons en outre le type de lien, proche de la contagion mentale, entre cette mère persécutée et sa fille, au point que l’on peut se demander si cette relation hautement pathogène n’a pas véhiculé une intense angoisse de mort se transmettant de la mère à la fille. Par la même occasion, cela a pu contribuer à annuler toute assomption de la fonction paternelle, désastreusement malmenée déjà par un père forclusif de par l’éducation qu’il imposait. Avançant plus loin dans notre analyse, on peut supposer que le vecteur maternel pathogène (dont une des tantes d’Aimée porte la marque du rejet radical) a pu s’incarner dans la personne de la sœur d’Aimée, femme incestueuse (mariée à 15 ans à un oncle déjà vieillard), voleuse d’enfants et qui, de surcroît, vient habiter chez elle huit mois après son mariage (juste avant donc la naissance du fils).
Le facteur blanc principal, en quelque sorte en provenance de la vie psychique de la mère, se situe dans un événement tragique, à valeur de nuisance donc, mais qui est resté vide de sens pour le sujet. Il s’agit d’une émotion violente subie par la mère lorsque, durant la gestation d’Aimée, l’aînée des enfants choit devant elle dans l’ouverture béante d’un fourneau allumé et meurt très rapidement de graves brûlures [18]. C’est ainsi qu’Aimée vient au monde entre deux facteurs blancs représentant le vide de sens dû à deux enfants morts : la sœur brûlée vive et une fausse couche juste après sa naissance. La position de la mère est déterminante dans la construction du délire, dans la mesure où l’angoisse d’être à la merci d’une mère criminelle fait retour dans des figures persécutrices sous les espèces par exemple de la dame avec qui Aimée a une liaison intime (Mlle C. de la N.), de la cière (Mme C.) ainsi que de l’actrice victime du passage à l’acte passionnel (Mme Z.).
On pourrait s’interroger si, d’une part, les conditions émotionnelles par lesquelles Aimée a accueilli la nouvelle du décès de sa mère et, d’autre part, la fin malheureuse de sa première liaison amicale (la mort de sa meilleure amie lors de ses 17 ans) ont été finalement vécues comme des événements vides de sens mobilisant une angoisse de mort laissée libre et intacte suite à la forclusion de la fonction paternelle. Et, pour finir, identifions encore un autre facteur blanc dans l’événement qui précède de cinq mois l’attentat passionnel contre l’actrice qui, associée avec un homme de lettres, persécute Aimée. Après avoir reçu un refus de publier les textes que celle-ci avait proposés à une maison d’édition, un passage à l’acte s’ensuit, heureusement sans trop de dégâts. Le vide de symbolisation que nous supposons à cet événement aurait alimenté la furieuse agression postérieure.

 7 Buñuel L. Él (Tourments). Ultramar Films, Mexico DF, 1952. Avec Arturo De Cordova, Delia Garces, Luis Beristain et Aurora Walker.

8 Lacan considère à ce propos qu’« il arrive que nous prenions des pré-psychotiques en analyse, et nous savons ce que cela donne — cela donne des psychotiques » [20]. À son heure, Federn avait déjà constaté le phénomène proprement analytique où, par un combat efficace des résistances, par l’analyse du transfert et par l’association libre, « le matériau et le patient » deviennent soudainement psychotiques [10]. De son côté, M. Czermak évoque le cas d’un sujet ayant déclenché sa psychose dans le cadre de l’analyse [7]. Cela est possible, selon D. Cremniter et J.-C. Maleval, parce que, comme « plus d’un psychotique nous l’a confié : en s’allongeant sur le divan, les repères imaginaires tendent à vaciller ; si de surcroît, à ce moment, des interprétations portant sur des signifiants nodaux viennent à faire jouer le cristal de la langue, un gouffre s’ouvre parfois dans lequel le sujet choit » [6]. Dans ces situations, selon J.-P. Klotz, le « déclenchement n’est pas celui de la structure psychotique, il faut supposer que le Nom-du-père n’est pas moins forclos avant, qu’il l’est éternellement comme dans l’instant de la rencontre déclenchante. En quoi apparaît que ce qui est rencontré, c’est l’autre de la jouissance » [15].

9 Notons que, lorsque nous nous référons à l’Autre, nous le faisons en évoquant non pas un objet précis mais la place même de l’inconscient, qu’il soit refoulé ou à ciel ouvert (comme c’est le cas dans la structure psychotique) ; que le terme de jouissance est à entendre comme le masochisme primordial, élément pulsionnel chargé de la tendance mortelle et hors-castration ; et que, quand nous parlons du signifiant du père, il ne s’agit évidemment pas du patronyme (bien qu’il soit parfois inclus dans le jeu signifiant du délire ou qu’il y ait des coïncidences signifiantes dans la biographie du sujet), mais il s’agit plutôt du signifiant qui subsume, pour un sujet donné, la fonction symbolique de la paternité. L’autre de la jouissance dans la psychose est alors l’autre inconscient qui jouit hors-castration du sujet, comme le père réel du mythe freudien.

10 Pour une excellente vue d’ensemble des références lacaniennes sur le déclenchement de la psychose, où l’on trouve, bien analysée, cette analogie entre entrée dans la psychose et entrée dans le complexe œdipien, voir P. Naveau, Sur le déclenchement de la psychose [26], M. Czermak, Sur le déclenchement des psychoses [7] et J.-C. Maleval, Du déclenchement des psychoses [23]. Par ailleurs, on peut aussi tirer profit du texte de F. Leguil, Le Déclenchement d’une psychose [22].

11 Le père ne parvient à être représenté par aucun signifiant. Autrement dit, aucun signifiant ne parvient à nommer la jouissance normalement interdite par le père. Cela provoque une non-localisation spécifique de la jouissance ainsi que la construction d’un inconscient à ciel ouvert, sans refoulement.

12 Selon Lacan, « c’est avec le trauma moral de l’enfant né mort, qu’apparaît chez Aimée la première systématisation du délire » [18].

13 Interrogée par Lacan sur ses réactions passionnelles, Aimée affirmera : « J’ai fait cela, parce qu’on voulait tuer mon enfant », confirmant ainsi la valeur forclusive du premier facteur blanc [18].

Une valeur de nuisance vide de sens

Contrairement aux événements traumatiques des névroses, dans lesquels l’on observe une connexion entre événement pur et valeur traumatique qui se déplace jusqu’à la cristallisation du symptôme, il n’y a pas de place pour un vécu de ce type dans les psychoses car la fonction de connexion entre la valeur traumatique et l’événement est absente. Nous ne soutenons pas forcément l’idée qu’il n’y aurait pas dans les psychoses de valeur traumatique en soi, mais plutôt que cette valeur est complètement déconnectée de la chaîne d’événements possibles.
Du fait du rejet d’un signifiant primordial, il se produit dans le déroulement de la chaîne signifiante des espaces vides, non affectés à aucun trauma. Ils équivalent à autant de trous dans la chaîne signifiante et constituent ce que nous appelons les facteurs blancs de la psychose. Dans les névroses, du fait du refoulement primaire, les signifiants représentant des événements cruciaux ou traumatiques font l’objet d’une inscription inconsciente qui s’enchaîne au fur et à mesure des refoulements secondaires. De là se dégagent la logique et le sujet de l’inconscient. Dans le cas de la psychose, du fait de la forclusion du signifiant primordial, c’est-à-dire du signifiant qui ne représente rien d’autre que la fonction même de représenter (le sujet pour un autre signifiant), il se produit, notamment lors d’événements cruciaux qui convoquent la fonction paternelle dans ses relations avec la perte ou la mort, des non-inscriptions signifiantes sous la forme d’espaces vides de sens et de signification. De ce fait, la batterie signifiante se voit parsemée d’autant de trous de sens et de signification. Lorsque le sujet tente malgré tout de connecter ces espaces vides, ou facteurs blancs, à des signifiants concernant des événements de perte, de mort et de paternité, la forclusion première est immédiatement mobilisée. Une telle mobilisation, si elle est assez énergique, pourra dénouer les phénomènes élémentaires faisant que la structure psychotique devient psychose clinique. Mais parfois la mobilisation n’est pas suffisante. Elle fait alors seulement trembler les assises qui maintiennent stabilisée, de façon fragile, la jouissance de mort. Dans ce cas, il faut donc qu’il y ait toute une série de facteurs blancs qui s’enchaînent comme autant de signifiants vides de sens et de signification, pour que la mobilisation de la forclusion parvienne à faire surgir dans le réel la manifestation du rejet.
Considérons qu’à un événement donné, dit x, à caractère nuisible et impossible à intégrer dans l’ensemble des catégories symboliques, corresponde dans la chaîne signifiante un espace vide de x, c’est-à-dire un facteur blanc qui représente la valeur de x. De par son inscription dans la chaîne signifiante, ce facteur blanc marque que l’événement x a eu lieu mais qu’il ne produit qu’un trou symbolique. Admettons que, plus tard, il se produise la même opération avec un événement dit y, qui par certains aspects possède une relation logique avec x. Un nouveau facteur blanc, cette fois vide de y, s’inscrira alors dans la chaîne signifiante la trouant pour la deuxième fois. Puis, on peut imaginer un nouvel événement, dit z, auquel correspond un facteur blanc, z cette fois-ci, dans le vecteur des signifiants qui opèrent en fonction de la forclusion psychotique. Partant de là, nous avons alors des éléments plus que suffisants pour qu’il se produise un retour de la forclusion dans le réel. Or, ce retour, sous la forme du phénomène hallucinatoire ou du système délirant, comportera forcément les caractères des facteurs blancs x, y et z. Dans ce sens, la connexion, ou la somme, de facteurs blancs donnera au système délirant les caractères de son type clinique14. Dans le cas de la PMD, étant donné que les facteurs blancs y sont référés à des connotations de mort aussi bien qu’à des valeurs négatives (des ruptures, des pertes, en somme des nuisances), le système délirant se manifestera logiquement en tant que délire de mort.
Lors de l’apparition de facteurs blancs, le sujet peut tout à fait avoir conscience des événements à potentiel traumatique (un décès par exemple), mais il ne peut pas leur accorder la même valeur (traumatique) que celle que les sujets de structure névrotique leur attribuent habituellement. Cela parce que, pour des sujets soumis au régime des facteurs blancs, il n’y a pas d’angoisse de castration qui soit possible symboliquement. En effet, ne leur accordant pas une valeur traumatique — valeur que le psychotique ne possède pas dans le même sens qu’un sujet soumis à la menace imaginaire et symboliquement castratrice de l’autre de la loi (du père) —, la valeur vide des facteurs blancs est projetée dans le réel sous la forme d’une angoisse de mort totalement déconnectée de toute référence à l’angoisse de castration. Le sujet, pour se défendre contre cette angoisse de mort à valeur vide et négative, aura alors besoin de construire de faux événements traumatiques (x, y, z…). D’où, la thématique de mort et les traits caractéristiques du délire.
Concernant la genèse du facteur blanc, il y a lieu de considérer d’abord une forclusion de la castration. L’enfant se voit, par ce rejet, dans l’incapacité d’élaborer une quelconque théorie sur la castration à partir de l’absence du pénis de la mère. La forclusion du Nom-du-père, en tant que forclusion de la castration, veut dire que l’absence du pénis chez la mère est rejeté, ce qui est tout à fait visible chez l’Homme aux loups par exemple. De ce fait, il se produit une impossibilité d’accorder une quelconque valeur traumatique à l’expérience de la castration maternelle.
Comme nous l’avons vu, dans les facteurs blancs, il ne s’agit pas d’un traumatisme véritable lié au fait lui-même. À vrai dire, l’événement en lui-même n’a pas beaucoup d’importance, il peut être négatif ou positif dans l’absolu. Cela est complètement indifférent. Le véritable problème se trouve lorsque le sujet accorde une valeur négative, voire une valeur de mort ou encore la signification d’une véritable nuisance, à un événement donné. Ainsi transformé, l’événement en question vient désormais représenter la mort rejetée, la même qui fait retour dans le réel de l’événement.

14 Notons à ce propos que, selon J. Cacho, « l’implication de l’élément déclencheur dans la thématique délirante ultérieure nous semble pouvoir apporter un éclairage sur le problème de la nature du lien entre les deux. […] Ce rapport n’est pas fortuit, ni extérieur. C’est grâce au déploiement du thème délirant […] que l’élément déclencheur prend signification » [4].