ARTICLE
Auteur(s) : André
Muller1, Eric Salvat1, Jacques
Kopferschmitt2
1CETD, 1 Place de l’Hôpital, 67000 Strasbourg
2SAU, 1 Place de l’Hôpital, 67000 Strasbourg
La médecine factuelle (ou EBM : Evidence-Based Medicine, ou
encore : la médecine basée sur des « preuves ») est
définie « comme l’utilisation consciencieuse et judicieuse des
meilleures données (“preuves”) actuelles de la recherche clinique
dans la prise en charge personnalisée des patients »
[1].Conçue initialement comme une stratégie d’apprentissage des
connaissances cliniques, rendue nécessaire au regard de la
difficulté à trier et à assimiler la masse croissante
d’informations publiées, elle fait maintenant partie intégrante de
la pratique médicale. La médecine factuelle consiste à baser les
décisions médicales non seulement sur les connaissances théoriques,
le jugement et l’expérience personnelle de chaque praticien, mais
également sur des « preuves » scientifiques, tout en
tenant compte des préférences des patients. La médecine factuelle
propose des outils et non pas des règles [2].Par
« preuves », on entend les connaissances déduites de
recherches cliniques systématiques bien conduites, réalisées dans
les domaines du pronostic, du diagnostic et des traitements, et qui
se basent sur des résultats validés et applicables à la pratique
médicale courante. Ces « preuves » ne remplacent pas le
jugement et l’expérience du praticien : elles les
complètent.La place croissante prise par la médecine factuelle n’a
pas manqué de susciter des réactions [3] et des controverses
concernant, en particulier, l’intolérance des fondateurs de l’EBM
Journal [4, 5], les biais des méta-analyses utilisées pour fonder
les « preuves », les critiques découlant des conclusions
contradictoires de revues systématiques abordant le même thème [6],
l’usage d’études non représentatives des malades auxquels les
données prétendent s’appliquer [7], la méconnaissance de la
« littérature grise » [8], et, de façon logique d’un
point de vue popperien, le fait qu’il reste à l’EBM à faire la
preuve de sa pertinence [6, 9, 10].L’enthousiasme et les critiques
s’estompant, la médecine factuelle trouve une place
« raisonnable » dans la pratique médicale. Les mérites de
la médecine factuelle sont multiples : meilleure attention
portée aux essais thérapeutiques, aussi bien de la part des auteurs
[11] que des lecteurs [12] ; élaboration de conférences de
consensus [13] et de recommandations pour la pratique clinique [14]
par la HAS (ex-Anaes) en France, et par les sociétés savantes ou
des groupes de professionnels comme la Collaboration Cochrane en
Angleterre, sous les auspices du NHS (British National Health
Service) aux États-Unis, et en France ; impact économique,
pour peu que les recommandations soient claires, transmises aux
praticiens et que ceux-ci les appliquent [15]. Il y a actuellement
une telle floraison de recommandations que l’EBM se heurte, dans
une étonnante contradiction, à l’un des écueils qui a présidé à sa
conception, à savoir un trop-plein de littérature difficile à
consulter pour le praticien [6].En matière de prise en charge de la
douleur aiguë existent en France des recommandations concernant
l’analgésie périopératoire, l’analgésie postopératoire, la prise en
charge de la douleur postopératoire1
et, en matière de douleur chronique, des recommandations
disponibles sur le site de la HAS et concernant l’évaluation et le
suivi de la douleur chronique chez l’adulte en médecine
ambulatoire ; le diagnostic, la prise en charge et le suivi
des malades atteints de lombalgie chronique ; l’évaluation et
la prise en charge thérapeutique de la douleur chez les personnes
âgées ayant des troubles de la communication verbale, etc.Aux
États-Unis, un cercle restreint de spécialistes [16] se consacre à
la douleur chronique dans le cadre de la Collaboration Cochrane
(www.cochrane.org) et un ouvrage dédié à l’EBM dans le traitement
de la douleur était paru en 1998 [17].Depuis lors, que ce soit dans
le domaine des douleurs aiguës ou celui des douleurs chroniques, il
y a une inflation de revues systématiques [18] qui, de façon un peu
désespérante, se terminent toutes par la même conclusion :
« Nous ne disposons pas de suffisamment d’études de bonne
qualité pour affirmer que tel ou tel traitement a fait la preuve de
son efficacité », ou plus péremptoire : « Ce
traitement est inefficace dans cette indication » !
Curieusement, on retrouve bien souvent les mêmes auteurs sur toutes
ces revues systématiques, à tel point que certains en sont venus à
se poser la question de savoir si les auteurs en question voyaient
encore des patients, et ce qu’ils pouvaient bien leur proposer
comme traitement !Le propos de cet article est d’aborder les
étapes successives d’une démarche d’EBM, de souligner les
difficultés inhérentes à ces étapes dans le domaine de la prise en
charge des douleurs, et en particulier des douleurs chroniques, et
d’inciter les praticiens à une vigilance accrue quant aux résultats
de leurs interventions thérapeutiques.
Les étapes d’une démarche d’EBM
Quatre étapes sont nécessaires pour une démarche d’EBM [1].
- 1. Formulation claire de la question qui doit être en
relation directe avec le problème médical abordé [19]. La question
peut concerner le diagnostic, l’étiologie, le traitement ou le
pronostic d’une affection. Les critères PICO (tableau 1) servent à diviser la question en
différentes parties, ce qui facilite la stratégie de
recherche.
- 2. Recherche d’articles pertinents dans la littérature
en interrogeant des bases de données bibliographiques (Medline,
Embase, Pre-Medline, etc.), des bases de données analytiques
(Cochrane Library, ACP Journal Club, Best Evidence), des bases de
données personnelles, ainsi que des sociétés savantes pour avoir
accès à la « littérature grise » non indexée par
ailleurs. Une recherche de bonne sensibilité permet de retrouver la
plupart des articles, même les moins pertinents, alors qu’une
recherche axée sur la spécificité ne cible que les articles les
plus pertinents, au risque d’en rater certains. C’est dire
l’intérêt d’une bonne stratégie de recherche dans les différents
domaines du diagnostic, de l’étiologie, de l’intervention
thérapeutique, du pronostic et des revues systématiques, domaines
pour lesquels des guides de recherche ont été développés [20].
Toutes les bases de données ne se valent pas, mais c’est surtout la
pertinence des mots-clés utilisés pour l’interrogation qui est
rentable : le fait d’utiliser les termes
« double-blind » et « random » permet d’exclure
les articles de moins bonne qualité (spécificité de 98 %) et
d’identifier les articles de bonne qualité (sensibilité de
97 %), et ceci est valable en matière de douleur [21].
- 3. Évaluation de la validité des publications et de
l’intérêt des résultats. L’évaluation qualitative vise à vérifier
que la méthodologie employée par les auteurs des articles est, en
tous points, conforme aux bonnes pratiques des essais cliniques
[12] ; il existe des recommandations destinées aux auteurs des
publications, recommandations connues sous l’acronyme CONSORT. En
particulier, lorsqu’il s’agit d’un essai thérapeutique, il faut
s’assurer que toutes les erreurs liées aux fluctuations
d’échantillonnage ainsi que toutes les erreurs systématiques
appelées biais ont été évitées [22]. La grille de lecture la plus
utilisée est celle qui a été proposée par Jadad [23] (tableau 2), mais les auteurs de revues
systématiques de la littérature sont libres d’employer des critères
plus souples ou au contraire plus sélectifs à condition que cela
soit précisé. C’est précisément cette liberté qui conduit parfois à
ce que les conclusions de revues abordant le même thème ne
proposent pas les mêmes réponses.L’évaluation qualitative
s’intéresse aussi à la méthodologie statistique utilisée qui doit
répondre à des critères précis [24] et fournir des informations
accessibles au lecteur [25]. L’évaluation quantitative ne sert qu’à
la réalisation de méta-analyses. Le but d’une méta-analyse est
d’obtenir, à partir de publications de qualité portant sur un
nombre limité de patients, des résultats chiffrés portant sur un
grand nombre de patients. Les difficultés sont liées à la
possibilité d’extraction de résultats chiffrés et aux critères
statistiques retenus, variables selon les cas [26, 27]. Les
méta-analyses elles-mêmes ne sont donc pas exemptes de biais.À
défaut de pouvoir faire une méta-analyse, et c’est le cas le plus
courant, les résultats des revues systématiques et des
recommandations se basent sur la « meilleure évidence
scientifique » [28]. Le niveau de preuve scientifique et la
gradation des recommandations (tableau
3) qui en découlent [12] varient selon les auteurs de
revues.La question qui se pose est de savoir combien il faut
d’études de qualité pour atteindre le niveau de preuve souhaitable.
La réponse est au moins une de très haute qualité et concernant la
population de patients auxquels les recommandations doivent
s’appliquer [29]. Cette remarque issue d’un groupe écossais et
visant à nuancer le lien entre preuve et recommandation était
nécessaire dans la mesure où la graduation initialement proposée
par Jadad [23] accordait plus de crédit à une bonne étude de cas
qu’à un essai contrôlé mal randomisé. D’autres auteurs préfèrent
utiliser quatre, voire cinq niveaux de recommandation (tableau 4). Enfin, en l’absence de toute
« preuve scientifique », il ne reste que l’accord
professionnel. Une question « épineuse » est celle de
savoir pourquoi les rédacteurs et le comité de lecture des
différents journaux ont laissé publier tant d’articles qui sont
considérés aujourd’hui comme étant de faible valeur scientifique.
On voit bien que le résultat d’une revue systématique dépend de
nombreux critères et que la force des recommandations peut varier
selon que les auteurs ont ou non laissé passer lors de leurs
recherches bibliographiques des travaux de valeur, simplement parce
qu’ils ont été publiés dans une autre langue.
- 4. Intégration des résultats dans la pratique clinique
courante.Ceci suppose d’abord une large diffusion des
recommandations, des conférences de consensus, des résultats des
méta-analyses et des revues systématiques auprès des praticiens
censés les appliquer. Les recommandations ne seront bien sûr
applicables à un patient donné que pour autant qu’il ne soit pas
différent des patients inclus dans les études. C’est sans doute
l’une des principales critiques que l’on peut opposer à la médecine
factuelle, eu égard à la sélection drastique des patients inclus
dans les études scientifiques, lesquelles devraient se situer plus
sur le versant pragmatique que sur le versant explicatif [24].
L’application de recommandations à un patient donné ne dispense pas
d’évaluer les risques et bénéfices potentiels du traitement sur ce
patient [30]. La HAS s’est penchée sur le problème de l’efficacité
des recommandations [31] et souligne que la plupart des travaux s’y
référant montrent une disparition rapide de leur impact à l’arrêt
des interventions de diffusion. Il faut en effet que les médecins
concernés par une recommandation connaissent son existence, soient
en accord avec le message proposé et acceptent d’ajuster leur
comportement en conséquence [32]. Les formations continues sont un
bon moyen pour faire changer les médecins, mais l’enseignement de
la médecine factuelle aux étudiants reste le plus sûr moyen
d’adapter le comportement des futurs médecins. Si, d’après la HAS
[31], certaines recommandations ne sont suivies d’aucun effet, dans
d’autres cas, des changements notables de plus de 50 % ont été
observés.
Tableau 1 Critères PICO
|
Critère P
|
Pour caractéristiques du Patient et/ou Problème posé
|
|
Critère I
|
Pour Intervention thérapeutique, ou autre, prévue
|
|
Critère C
|
Pour Comparaison, s’il y a lieu, à une autre alternative
|
|
Critère O
|
Pour Objectif visé (“Outcome”)
|
Tableau 2 Critères de qualité d’un essai thérapeutique
selon Jadad [23]
|
Item
|
Score
|
|
A. S’agit-il d’un essai randomisé ?
|
0/1
|
|
B. La procédure de randomisation est-elle correcte ?
|
0/1
|
|
C. S’agit-il d’un essai en double-aveugle ?
|
0/1
|
|
D. La procédure du double-aveugle est-elle correcte ?
|
0/1
|
|
E. Les sorties d’essais sont-elles décrites ?
|
0/1
|
Tableau 3 Gradations des recommandations selon la HAS
[12]
|
Niveau de preuve fourni par la littérature scientifique
|
Recommandation
|
- Niveau 1 : Preuve scientifique établie
- – Essais comparatifs randomisés de forte puissance
- – Méta-analyses d’essais comparatifs randomisés
- – Analyse de décision basée sur des études bien
menées
|
A
|
- Niveau 2 : Présomption de preuve scientifique
- – Essais comparatifs randomisés de faible puissance
- – Etudes comparatives non randomisées bien menées
- – Etudes de cohortes
|
B
|
|
Faible niveau de preuve scientifique
|
|
- Niveau 3 :
- – Etudes de cas-témoins
|
C
|
- Niveau 4 :
- – Etudes comparatives comportant des biais importants
- – Etudes rétrospectives
- – Séries de cas
- – Etudes épidémiologiques descriptives
|
D
|
Tableau 4 Niveaux de preuve et gradation des
recommandations utilisées lors d’une étude sur la validation de
différentes thérapeutiques antalgiques pour les douleurs
cancéreuses [17]
|
Niveaux de preuve
|
- I. Méta-analyse d’études contrôlées bien menées
- II. Au moins une étude expérimentale bien menée
- III. Etudes de qualité satisfaisante, « quasi
expérimentales » telles que : étude contrôlée non randomisée,
étude de cohorte, étude de suivi, étude avec groupe témoin
apparié.
- IV. Etudes non expérimentales bien décrites, telles que :
comparaison de deux procédures, étude de cas
- V. Description de cas cliniques
|
|
Force des recommandations
|
- A. Preuves de type I, ou résultats cohérents issus de plusieurs
études de type II, III ou IV.
- B. Preuves de type II, III, ou IV, relativement cohérentes
- C. Preuves de type II, III, ou IV, non cohérentes
- D. Pas ou peu de preuves, ou de type II seulement
|
|
Avec cette échelle, l’emploi d’anesthésiques locaux périmédullaires
a donné lieu à une recommandation A, reposant sur des études de
type I et IV.
|
De l’EBM en matière de prise en charge de la douleur
chronique
À propos des difficultés des études cliniques
- a) Curieusement, si les critiques abondent à l’encontre
des publications concernant la prise en charge des douleurs
chroniques [11, 17, 33, 34], au point que de nombreuses modalités
thérapeutiques quotidiennement utilisées semblent dénuées de toute
efficacité d’après les revues systématiques – il est important de
retenir qu’elles peuvent être efficaces mais qu’il manque
d’informations pour le prouver –, les auteurs de méta-analyses et
de revues soulignent rarement une authentique difficulté de la
pratique quotidienne, à savoir celle de la précision des cadres
nosographiques et de la sémiologie. S’il est facile, d’après les
critères de l’International Headache Society, de différencier une
migraine sans aura d’une migraine accompagnée, il est beaucoup plus
délicat de définir, en termes cliniques et surtout
physiopathologiques, un low back pain, un failed back syndrome ou
une authentique fibromyalgie. Il paraît pourtant évident que c’est
le diagnostic précis qui conditionne la ou les modalité(s)
thérapeutique(s).
- b) Un certain nombre de connaissances concernant le
fonctionnement des voies nociceptives (sensibilisation, activation
de contrôles inhibiteurs d’origine nociceptive), le rôle de
« manipulations » mentales telles que l’hypnose, ou
l’efficacité potentielle de médicaments sont issues d’études
réalisées chez des volontaires. Or nul volontaire n’est indemne de
douleurs antérieures, d’où une appréhension au cours de
l’expérimentation. Si l’anticipation d’une douleur a parfois en
clinique les mêmes effets que la douleur elle-même, elle a un rôle
identique dans l’expérimentation [35].
- c) La subjectivité de l’expérience douloureuse est à
l’origine de deux difficultés dans la réalisation d’études
cliniques :
- – La première concerne les critères d’évaluation
de l’effet d’un traitement. En matière de douleur aiguë, comme par
exemple la douleur postopératoire, les choses sont assez simples
puisqu’à partir de valeurs chiffrées obtenues sur une EVA on peut
calculer différents indices (SPID = somme des différences
d’intensité douloureuse ; TOTPAR = somme des mesures de
soulagement) qui s’avèrent fiables. D’autres critères plus
pertinents mériteraient cependant d’être pris en compte, comme le
degré de soulagement, évalué dans 87 % des études, le LOCF
(last observation before remedication over all remaining time
points) qui n’est relevé dans pratiquement aucune étude, d’après
une revue d’estimation de qualité faite en 2004 [36]. Le problème
est plus complexe dans la douleur chronique, multifactorielle, où
de multiples échelles sont proposées pour évaluer les différentes
composantes : quel est alors « le chiffre » ou la
combinaison de variables qui permet de juger de l’efficacité ?
À partir de quel pourcentage de réduction y a-t-il bénéfice ?
Quels sont les objectifs que vise la prise en charge des patients
souffrant de douleurs chroniques : le retour au travail pour
une lombosciatalgie chronique ? Le délai d’action d’un triptan
dans une crise de migraine, ou la disparition des épisodes
douloureux [37] ? Ces difficultés ont conduit à la
préconisation du choix judicieux, adapté au contexte des
différentes populations de patients douloureux, des critères à
évaluer au cours des essais thérapeutiques [38]. Si l’évaluation
correcte de la douleur et de ses composantes pose déjà problème
chez le patient communicant, la situation est encore plus difficile
chez les patients à fonctions cognitives perturbées, comme par
exemple certains cancéreux [39], ou les sujets âgés chez lesquels,
malgré toutes les recommandations et propositions d’amélioration,
l’évaluation reste mal faite [40].
- – La seconde concerne la réticence à utiliser un placebo
chez des patients qui souffrent, dans des situations où il n’y a
pas « d’étalon-or » thérapeutique. L’idéal, pour une
modalité thérapeutique à propos de laquelle on souhaite avoir des
informations pertinentes, est de la comparer à la fois à un placebo
et à un traitement de référence [11]. S’il est une croyance aussi
ancienne que la médecine, c’est bien celle de l’efficacité du
placebo, efficacité qui vient polluer les essais cliniques. Une
revue systématique concernant l’efficacité du placebo comparé à
l’absence de traitement – en d’autres termes, l’application des
méthodes de la médecine factuelle – conclut qu’il n’y a pas de
« preuves » de l’efficacité des placebos [41] !
L’effet placebo n’est que la résultante de multiples facteurs
tenant à la fois au patient et au thérapeute. Amanzio et al. [42]
ont montré de façon élégante que la connaissance par le patient de
l’usage éventuel d’un placebo – ce qui est le cas dans les essais
cliniques où le patient est informé du protocole – est elle-même
source d’une mise en jeu des opioïdes endogènes. Cette publication
ouvre, comme souligné dans un éditorial joint [43], la possibilité
de se passer de placebo en comparant les effets d’un traitement
appliqué, d’une part à l’insu du patient, et d’autre part au vu et
au su du patient, sous réserve de pouvoir contourner le problème
éthique.
- d) La plupart des essais thérapeutiques médicamenteux
sont financés par l’industrie pharmaceutique, et dans la mesure où
la vente d’antalgiques constitue pour certains laboratoires une
source importante de revenus, il est licite de se poser la question
du biais que cela risque d’induire. Moore et al. [44] se sont
penchés sur la question, et, eu égard à la difficulté qu’ils ont eu
à trouver des essais à financement public, ils ont choisi de
comparer les publications avec conflits d’intérêts (les auteurs
sont rémunérés par l’industriel) aux publications sans conflits
d’intérêts : leur conclusion est que le financement par
l’industrie pharmaceutique n’influe pas sur les résultats des
essais.
- e) La population des patients douloureux chroniques a
une propension à l’automédication, à l’inobservance des traitements
et au nomadisme médical.Le suivi est donc difficile à assurer au
cours d’une étude clinique et la tentation est parfois grande
d’exclure de l’analyse les patients perdus de vue. Or l’attitude
pragmatique veut que tous les patients soient inclus et l’analyse
faite en « intention de traiter », ce qui permet au
lecteur d’avoir des données facilement compréhensibles du
type : « il faut traiter 10 patients pour découvrir une
efficacité qui ne serait pas survenue avec le placebo », ou
encore « chaque 25e patient qui reçoit du
paracétamol pour une douleur postopératoire développe un effet
secondaire qu’il n’aurait pas eu avec un placebo » [45].
- f) Certaines douleurs chroniques, comme par exemple des
douleurs postzostériennes ou les douleurs de membre fantôme,
seraient en partie dues à un défaut de traitement des douleurs
initiales. Toute la difficulté des modalités d’analgésie préventive
repose sur une stricte planification des traitements. La simple
application de ce concept à la douleur postopératoire – où, dans la
grande majorité des cas, il n’y a pas de douleur au moment où est
débuté le traitement – a donné lieu à de nombreuses publications
contradictoires [46].
Le regard des praticiens
Les premiers à s’être intéressés à la prise en charge des patients
douloureux chroniques ont été les anesthésistes, passés maîtres
dans l’art de manier les aiguilles et les opioïdes. Il n’est donc
pas surprenant qu’ils aient eu initialement tendance à utiliser les
blocs comme modalité thérapeutique. De même, il n’est pas étonnant
que les neurochirurgiens proposent des interventions, et que les
rééducateurs utilisent l’arsenal qu’ils maîtrisent. Comme chacun,
c’est bien connu, voit midi à sa porte, il y a un « biais de
sélection » des articles que l’on retient, parmi ceux qu’on a
lus, et il s’agit bien sûr de ceux qui vont dans le sens de sa
propre pratique [47]. Dans la prise en charge des patients
douloureux chroniques, le credo de la pluridisciplinarité est
rabâché depuis plusieurs années, mais il s’agit plus d’une
multidisciplinarité de « juxtaposition » que d’une remise
en question pluridisciplinaire des pratiques quotidiennes.
Les « preuves » dans le traitement des
douleurs ?
- a) En ce qui concerne les douleurs aiguës [18, 21,
48-52]
- – Il est des situations bien codifiées par des
recommandations, comme la prise en charge d’une crise de colique
néphrétique, ou celle d’une lombalgie aiguë sans irradiation
radiculaire, ou encore le traitement des douleurs postopératoires.
Certaines « preuves » publiées à l’issue du 11° congrès
mondial sur la douleur qui s’est tenu à Sydney en 2005, et
concernant entre autres les douleurs postopératoires [48], sont
résumées dans le tableau 5.
- – D’autres situations concernant en particulier le thème
de l’analgésie préventive (le cadre des douleurs tardives après
amputation ayant déjà été évoqué ci-dessus) ne sont pas aussi
clairement tranchées. Ainsi en est-il par exemple de la place de la
kétamine qui, en postopératoire, ne semble pas être à la hauteur
des espoirs qu’elle avait suscités [48] au décours des
expérimentations animales. La kétamine est un anesthésique général,
agoniste des sites phencyclidines, qui possède en outre d’autres
propriétés : inhibition des canaux Na+ et des
canaux K+, inhibition de la recapture neuronale de la
sérotonine et de la noradrénaline, facilitation de l’action du GABA
sur les récepteurs A, faible affinité pour les récepteurs aux
opioïdes, et surtout antagonisme non compétitif pour les récepteurs
NMDA, lesquels sont impliquées dans toutes les douleurs, et en
particulier dans la sensibilisation des voies nociceptives. Ce
dernier mécanisme d’action est perceptible dès l’administration à
de très faibles doses (de 1 à 1,5 mg/kg/jour) qui n’entraînent pas
d’effets secondaires, d’où l’utilisation de plus en plus large de
ce produit comme adjuvant de l’analgésie, avec l’espoir de
« prévenir » la douleur postopératoire précoce et tardive
[49, 51, 52]. Une première revue datant de 2004 [51] s’est
intéressée à l’effet de la kétamine en tant qu’adjuvant de
l’analgésie opioïde : 37 publications incluant 2 385 patients
ayant reçu de la kétamine (en bolus intraveineux, en perfusion
continue, en ACP, en épidural) ont été analysées ; avec de la
morphine en ACP, la kétamine n’apporte rien ; par contre, en
administration intraveineuse, que ce soit en bolus ou en perfusion
continue, la kétamine diminue les besoins en morphine. Une seconde
revue, datant aussi de 2004 [52], s’est intéressée à l’analgésie
préventive par les antagonistes NMDA (kétamine, dextromethorphan,
magnésium) : 40 articles ont été sélectionnés, dont l’analyse
révèle que l’analgésie préventive est effective (réduction du score
de douleur, de la demande d’antalgiques, et durée d’action
dépassant l’effet de la kétamine) puisqu’elle concerne 67 %
des études ayant utilisé le dextromethorphan, et 58 % de
celles qui ont été faites avec la kétamine. La revue la plus
récente, datant de 2005 [49], a retenu, parmi 53 études portant sur
l’utilisation de la kétamine dans le cadre de l’analgésie
préventive, 16 études au cours desquelles la kétamine a été
administrée avant la chirurgie, et qui révèlent qu’il y a une
diminution de la consommation postopératoire cumulée
d’opioïdes ; les 37 études restantes sont trop disparates
quant aux modalités d’administration pour pouvoir donner lieu à une
méta-analyse. Il n’est donc à ce jour pas possible de poser
clairement les indications de l’usage périopératoire de la
kétamine.
- b) Un certain nombre de modalités thérapeutiques
utilisées dans les douleurs chroniques ont fait l’objet d’une
évaluation et ont été validées :
- – alcoolisation splanchnique dans les douleurs solaires
d’origine cancéreuse [53] ;
- – stimulation des cordons postérieurs de la moelle dans
l’algodystrophie [54], même si, en 2003, les auteurs d’une revue
systématique, et par ailleurs tous partisans de la technique, n’ont
pu retrouver dans la littérature qu’un essai contrôlé randomisé et
deux études prospectives à côté de douze études rétrospectives de
médiocre qualité [55] ;
- – radiothérapie antalgique des métastases
osseuses ;
- – antidépresseurs pour les douleurs neuropathiques
[56-58] ;
- – anesthésiques locaux pour les douleurs neuropathiques
[59] ;
- – topiques locaux (pommades aux AINS ou à la capsaïcine,
dans les douleurs articulaires ou neuropathiques, respectivement)
[60, 61] ;
- – usage de la kétamine dans certaines douleurs
chroniques (douleurs neuropathiques centrales ou d’origine
périphérique, douleurs de la fibromyalgie, douleurs d’ischémie
artérielle) pour lesquelles les diverses publications sont de bonne
qualité (niveau II) [62].
- c) Pour d’autres procédures utilisées dans la douleur
chronique, les informations retrouvées dans les publications
plaident en faveur d’une efficacité qui reste cependant à
prouver :
- – injection péridurale de corticoïdes dans les
sciatalgies [17] ;
- – blocs périmédullaires (anesthésique local + corticoïde
retard) dans le traitement et la prévention des douleurs
postzostériennes (l’effet bénéfique n’est manifeste qu’au cours des
trois premiers mois après l’injection [63, 64]) ;
- – stimulation électrique transcutanée dans les douleurs
neuropathiques périphériques ou dans les lombalgies chroniques
[65] ;
- – prise en charge multimodale des cervicalgies et des
lombalgies chroniques ;
- – intérêt des manipulations vertébrales dans les
cervicalgies [66] ou les lombalgies [67, 68].
- d) Certains traitements sont considérés comme
pratiquement équivalents au placebo : acupuncture [69] (dans
diverses indications, même s’il « semble » y avoir un
bénéfice dans le traitement de fond des céphalées et dans les
lombalgies chroniques [70] et une inefficacité dans les douleurs
cancéreuses [71], manipulations vertébrales [67, 72]),
thermocoagulation des facettes articulaires postérieures dans les
lombalgies chroniques [73-76], et d’autres comme inefficaces (blocs
sympatholytiques intraveineux dans l’algodystrophie [77],
utilisation des cannabinoïdes [78]), tout au moins au vu des études
publiées.
- e) D’autres revues, moins sélectives, pointent des
problèmes qui mériteraient la pratique d’études plus
rigoureuses : rôle de la chirurgie dans la genèse de douleurs
iatrogènes [79] et des modalités de prévention [80], table de
conversion pour des doses équianalgésiques d’opioïdes [81].
- f) Il est des attitudes thérapeutiques controversées,
sources de débats, et pour lesquelles il serait urgent de faire des
revues systématiques, tant pour juger de l’efficacité que des
effets secondaires.L’emploi des opioïdes forts pour traiter les
douleurs neuropathiques ou d’autres douleurs chroniques bénignes
(non dues à un cancer) est à cet égard démonstratif [82]. La
supériorité à court terme du fentanyl intraveineux sur le placebo
dans cette indication ne fait aucun doute [83]. Si pour le même
auteur l’efficacité au long cours semble acquise [84], pour
d’autres l’emploi d’opioïdes est source de problèmes [85]. Un
article datant de 2001 [86] et portant sur 532 patients souffrant
de douleurs chroniques bénignes conclut à l’efficacité du fentanyl
transdermique : une lecture critique révèle que seuls 301
patients ont terminé le protocole, que certains abandons sont dus
aux effets secondaires, qu’il s’agit d’une population inhomogène en
ce qui concerne la localisation et le mécanisme des douleurs, et
que l’un des auteurs était employé par le fabricant du produit. Une
première revue systématique datant de 2003 [87] s’est penchée sur
16 essais randomisés (considérés comme de qualité moyenne) incluant
1 427 patients, et 8 études descriptives (de médiocre qualité)
incluant 1 190 patients, dans le but de savoir si certains opioïdes
retards sont plus efficaces que d’autres, et les conclusions sont
sans appel : aucun opioïde n’est supérieur aux autres, et la
réponse d’une douleur chronique bénigne à un opioïde d’action
courte ne préjuge en rien du bénéfice obtenu par un relais par un
opioïde d’action prolongée. Une revue systématique plus récente
[88], datant de 2004, a analysé 15 études de bonne qualité au
cours desquelles l’opiosensibilité de la douleur a été
préalablement testée (soit par perfusion intraveineuse, soit en
administration orale) : la douleur diminue d’au moins
30 %, mais 80 % des patients ont un ou des effets
secondaires, et au bout des 7 à 24 mois de suivi, seuls
48 % de ceux qui avaient eu un test de sensibilité reçoivent
encore des opioïdes. Des auteurs danois [89] viennent de publier un
suivi rétrospectif, au bout de 10 ans, de 376 patients (dont
seuls 106 ont répondu à l’enquête) auxquels ont été prescrits des
opioïdes forts (soit pour des douleurs neuropathiques, soit pour
des lombosciatalgies chroniques), et ont porté leur intérêt surtout
sur la qualité de vie des patients : 14 % des patients
n’ont plus de douleurs, un tiers d’entre eux ne prennent plus
d’opioïdes ; 60 % des patients reçoivent encore des
opioïdes, à doses accrues (44 % des patients) ou
diminuées ; il y a une proportion élevée de dépression et
d’anxiété chez ceux qui poursuivent les opioïdes, et une
dégradation de la qualité de vie, avec un nombre accru de
consultations médicales ; l’arrêt ou la diminution des
opioïdes, parallèlement à la perception d’un meilleur état de
santé, concerne pour l’essentiel les patients sans problèmes
psychosociaux majeurs. Ces résultats soulèvent la question de
l’indication des opioïdes qui doit aussi tenir compte des facteurs
psychosociaux qui sont largement perturbés, par définition, chez
les douloureux chroniques. L’Afssaps a d’ailleurs édicté en 2004
des recommandations fort prudentes [90] sur l’usage des opioïdes
forts dans ce contexte de douleurs.Les lombosciatalgies chroniques
rebelles constituent le prototype même des douleurs les plus
fréquemment rencontrées dans les centres de traitement de la
douleur, et pour lesquelles sont proposées de multiples modalités
thérapeutiques, pas toujours anodines et parfois source de
iatrogénie, qui toutes sont utilisées et perpétuées par leurs
partisans. Bon nombre de propositions thérapeutiques utilisées en
début d’évolution, avant que la situation ne se chronicise,
semblent donner de bons résultats, mais cela tient
vraisemblablement au fait que dans la majorité des cas, il y a
résolution spontanée des symptômes [91]. La question de l’EBM
appliquée aux modalités de traitement des douleurs chronicisées a
donné lieu à des interrogations récentes [91, 92]. Le terme de
lombosciatalgies chroniques rebelles, plus connues sous l’acronyme
LBP (low back pain, ou encore failed back syndrome quand les
douleurs font suite à une chirurgie qui « aurait dû régler la
douleur »), recouvre en fait des tableaux cliniques variables
dans lesquels l’étiologie des douleurs reste hypothétique (douleurs
d’origine musculaire, articulaire, radiculaire, discale,
psychosociale ?), le mécanisme générateur imprécis, et de fait
il ne peut y avoir de thérapeutique applicable à tous les
patients.L’imprécision des cadres nosographiques a conduit à
proposer des blocs anesthésiques diagnostiques, dont le présupposé
simpliste postule que si l’administration d’un anesthésique local
sur une structure, supposée source des douleurs, les atténue, alors
cette structure est bien le foyer algogène qu’il faut éradiquer.
Encore faut-il valider ce bloc face à une procédure placebo en tous
points identique, en double aveugle, et ne pas oublier que
l’anesthésique peut diffuser localement ou avoir des effets
systémiques, et qu’un effet à court terme ne préjuge en rien d’une
efficacité durable de la destruction de l’innervation de la
structure incriminée.Les techniques de blocage et de neurolyse des
nerfs des facettes articulaires ont déjà été évoquées [73-76]. Les
publications ne sont pas en général, d’après les auteurs de revues
systématiques [73, 74, 76], de bonne qualité (niveaux III ou IV),
et ne permettent pas de souscrire à l’optimisme des auteurs qui
défendent ces méthodes [75].Les infiltrations de corticoïdes, que
ce soit en périradiculaire (technique prisée des radiologues
interventionnels) ou en périmédullaire (technique utilisée par les
anesthésistes) sont, au regard de l’EBM, décevantes pour plusieurs
raisons [17, 93] : les études non contrôlées sont favorables
aux techniques ; il y a peu d’essais contrôlés qui, de
surcroît, ne révèlent pas de bénéfice au troisième mois
d’évaluation ; 96 % des études n’incluent pas assez de
patients au regard de la puissance des tests statistiques utilisés.
Des procédures plus agressives, comme la destruction de la fibrose
périradiculaire par endoscopie épidurale, associée à une
infiltration, est considérée par les tenants de la méthode comme
plus efficace, dans une étude contrôlée, randomisée et réalisée en
double aveugle [94], mais il n’y a pas encore d’étude
confirmatoire.La stimulation électrique des cordons postérieurs de
la moelle, indiquée surtout en cas de sciatalgies résiduelles
postopératoires, a donné lieu à de multiples publications (séries
rétrospectives, pour la plupart favorables à la technique), et,
plus récemment [95], à une revue systématique : sur 583
articles retrouvés, 22 ont été retenus, parmi lesquels il n’y a
qu’un essai contrôlé randomisé et six de moins bonne qualité ;
il y a une atténuation de la douleur, sans bénéfice fonctionnel
pour les patients ; 34 % des patients ont eu au moins une
complication liée à la technique.L’analyse des publications portant
sur les thérapies manuelles dans le cadre des lombalgies [67, 68,
96, 97] conduit aux mêmes conclusions, à savoir que ces
publications ne sont pas de qualité suffisante pour pouvoir
affirmer l’efficacité.La place des médicaments semble plus claire
[98], car dans ce domaine, les essais sont de meilleure
qualité : les AINS, les myorelaxants et les antidépresseurs
ont tous une efficacité prouvée.Les recommandations de l’Anaes
concernant les patients atteints de lombalgies chroniques datent de
2000 [99]. Elles portent d’abord sur l’étape diagnostique
(élimination d’une lombalgie symptomatique ; évaluation de la
douleur et du handicap fonctionnel par diverses échelles
validées ; radiographie, et en cas d’anomalie seulement,
scanner et/ou IRM). Les propositions thérapeutiques recommandées à
cette époque sont : paracétamol (≤ 4g/j en 4 prises) parfois
en association avec des opioïdes faibles, AINS non validés (mais il
vaut mieux les prescrire correctement que de laisser faire une
automédication risquée), opioïdes forts en cas d’échec (pour une
durée limitée et en suivant les bonnes pratiques de prescription
dans ce contexte de douleurs bénignes), tétrazépam en cures
courtes, corticoïdes non recommandés, et listing de médicaments qui
n’ont pas fait la preuve de leur efficacité (homéopathie,
antiépileptiques, oligo-éléments, mésothérapie, ATP, etc.). Les
infiltrations épidurales de corticoïdes n’ont qu’un effet limité,
et les infiltrations articulaires postérieures ne sont à proposer
qu’à une catégorie de patients bien sélectionnés. Parmi les
traitements non médicamenteux, il y a ceux qui sont jugés
inefficaces (repos au lit, ionisations, laser, tractions) et ceux
qui ont peut-être une efficacité (stimulation électrique
transcutanée, exercice physique, « école du dos », corset
de contention, thérapies comportementales, thermalisme). Parmi les
traitements invasifs, la coagulation des nerfs de facettes
articulaires peut aider certains patients bien sélectionnés, et la
chirurgie du rachis n’a, sauf cas d’instabilité majeure, pas
d’indication dans la lombalgie pure sans irradiation radiculaire.Au
total, en l’état actuel des publications, dans les lombosciatalgies
chroniques :
- – sont considérés comme ayant une efficacité : les
thérapies cognitives, les prises en charge multimodales, et les
AINS ;
- – sont considérées comme inefficaces : les
infiltrations articulaires postérieures, les tractions, la
stimulation électrique transcutanée ;
- – ont à faire leurs preuves : les antalgiques dont
les opioïdes forts, les infiltrations épidurales, la stimulation
des cordons postérieurs de la moelle, l’acupuncture.
- g) Les douleurs d’origine cancéreuse sont celles qui ont
le plus bénéficié de recommandations depuis celles édictées par
l’OMS. Les premières ont eu le mérite de proposer une échelle
visant à adapter les antalgiques au niveau de douleur nociceptive,
et d’inclure des coanalgésiques pour les douleurs neuropathiques.
Depuis sont apparus de nouveaux opioïdes, et les douleurs
intercurrentes ont été prises en compte. En France, des
« standards, options, et recommandations » sont proposés
par les centres anti-cancéreux [100]. La place de la kétamine en
tant que coanalgésique se précise, mais la dernière revue
systématique la concernant dans ce cadre date de 2003 [101].
Tableau 5 « Preuves » et niveaux de preuves
dans les douleurs aiguës. Les chiffres entre parenthèses indiquent
le niveau de preuve : de I pour les revues systématiques des
essais contrôlés randomisés à IV pour des séries de cas
|
Antalgiques dans les douleurs aiguës : généralités
|
- Opioïdes
- Par voie systémique, aucun opioïde n’est supérieur aux autres,
mais certains sont plus efficaces chez certains patients (I)
|
- Non opioïdes
- – Le paracétamol est efficace dans les douleurs aiguës
(I)
- – Les AINS non spécifiques et les inhibiteurs de la COX-2
ont la même efficacité (I)
- – L’association paracétamol AINS accroît l’analgésie
(I)
|
- Voies d’administration
- – La voie orale est à préférer quand cela est
possible
- – Les AINS ont la même efficacité et la même toxicité,
quelle que soit la voie d’administration
- – Pour les opioïdes, la titration par voie veineuse est le
meilleur moyen de les adapter à la sensibilité d’un patient
|
|
Analgésie contrôlée par le patient : ACP ou PCA
|
- – L’ACP (à la morphine) par voie veineuse procure une
meilleure analgésie que les administrations à la demande ou à
horaires fixes (I), et c’est la modalité préférée par les patients
(I)
- – L’ACP, comparativement aux autres modalités
d’administration, n’a pas d’effet d’épargne morphinique, et ne
réduit pas la durée du séjour hospitalier (I)
- – L’adjonction de kétamine à la morphine n’accroît pas
l’analgésie et ne diminue pas les effets secondaires de la morphine
(I)
- – Un débit de base ne présente pas d’intérêt en termes de
qualité d’analgésie ou du sommeil (II)
|
|
Analgésie locorégionale périopératoire : ALP
|
- Substances
- – Les effets cardiovasculaires et neurologiques de la
ropivacaïne et de la lévobupivacaïne sont moins prononcés que ceux
de la bupivacaïne (II)
- – L’association d’opioïdes et d’anesthésiques locaux
accroît l’analgésie et permet de diminuer les quantités de chaque
substance (I)
- – La clonidine prolonge l’effet des AL (II)
- – L’adrénaline améliore l’analgésie de la péridurale
thoracique aux AL (II)
|
- Techniques
- – Toutes les techniques d’analgésie péridurale sont
supérieures à l’administration systémique d’antalgiques (I)
- – La péridurale aux AL accroît l’oxygénation tissulaire et
diminue l’incidence des complications pulmonaires (I)
- – La péridurale thoracique facilite le retour du transit
après chirurgie abdominale (I)
- – Une péridurale thoracique aux AL de plus de
24 heures diminue le risque d’IDM (I)
- – Il n’y a pas de risque accru de lâchage de suture après
péridurale (I)
|
- Risques
- – L’anticoagulation est le principal facteur de risque
d’hématome péridural (IV)
- – Il y a un consensus quant aux modalités d’utilisation de
l’anticoagulation préventive, mais ceci doit être adapté à chaque
cas particulier
|
|
Douleurs neuropathiques et prévention
|
- Douleurs neuropathiques aiguës :
- – Les propositions thérapeutiques, en l’état actuel des
connaissances, doivent se baser sur les recommandations utilisées
dans les douleurs neuropathiques chroniques, à savoir l’usage des
antidépresseurs, des antiépileptiques et des stabilisants de
membrane
- – Les cannabinoïdes n’ont aucune place dans ce cadre
(I)
- Algohallucinose et prévention :
- – Les essais contrôlés n’apportent pas de preuve d’une
possible prévention (I)
- – Un bloc continu aux AL du nerf sectionné procure une
bonne analgésie postopératoire, mais ne prévient pas
l’algohallucinose (II)
- – La calcitonine, la morphine, la kétamine et la
gabapentine atténuent l’algohallucinose (II)
- – La kétamine et la xylocaïne diminuent les douleurs de
moignon d’amputation (II)
- – Une bonne analgésie pré, per, et postopératoire diminue
l’incidence des douleurs de membre fantôme (III)
|
|
Modalités non pharmacologiques d’analgésie
périopératoire
|
- – L’information délivrée en préopératoire diminue le
stress et la douleur (I)
- – L’hypnose et les techniques cognitivo-comportementales
atténuent les douleurs postopératoires (I)
|
|
Douleurs aiguës de cause médicale
|
- – Une bonne analgésie n’interfère pas avec le diagnostic
d’une douleur abdominale aiguë (I)
- – Les AINS intraveineux sont plus efficaces que les
opioïdes dans la colique néphrétique (I)
|
Conclusion
La médecine factuelle est devenue une réalité incontournable. Elle
n’est pas exempte de critiques et le praticien qui, à la lecture
d’une revue systématique, découvre que la pratique à laquelle il
croit est dénuée de « preuves » scientifiques, ne peut
qu’être incrédule et perplexe. La médecine factuelle a ses
inconditionnels, mais il faut beaucoup de temps, plus que n’en
dispose le praticien de terrain, pour faire une étude de qualité et
pour faire une bonne revue systématique. À l’inverse, il est bien
connu que les médecins ont tendance à surestimer les bons résultats
de leur pratique. Il y a une place pour une médecine factuelle
« raisonnable », outil et non loi, qui permet aux
médecins d’avoir accès aux informations dérivées des études les
plus pertinentes. L’EBM ne ferme pas la porte à « l’art »
de la pratique médicale.
En matière de prise en charge des patients souffrant de
douleurs, et en particulier de douleurs chroniques, chaque
praticien sait la difficulté qu’il y a à proposer le traitement le
plus adapté.
À titre d’exemple, l’emploi des antidépresseurs tricycliques,
pourtant validé [38], est difficile à proposer à un patient jeune
dont les douleurs sont dues à un névrome cicatriciel. La douleur
chronique est un domaine où de nombreux traitements sont proposés
« à titre d’essai » à cause d’une plainte
insistante : ainsi en est-on venu à des prescriptions
inconsidérées de morphine dont la bonne tolérance et l’efficacité à
long terme sont sujettes à caution. À défaut de pouvoir s’impliquer
dans des essais cliniques « chronophages », un premier
pas vers la médecine factuelle est un suivi rigoureux des patients,
ce qui déjà donne une idée des thérapeutiques les moins
nuisibles.
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1 voir les sites internet :
www.anaes.fr ; www.alrf-asso.fr ; www.setd.org
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